| <|titre|>le chien a qui on a coupé les oreilles<|titre|> |
| qu'ai-je fait, pour me voir ainsi |
| mutilé par mon propre maître ? |
| le bel état où me voici ! |
| devant les autres chiens oserai-je paraître ? |
| ô rois des animaux, ou plutôt leurs tyrans, |
| qui vous ferait choses pareilles ? |
| ainsi criait mouflar, jeune dogue ; et les gens, |
| peu touchés de ses cris douloureux et perçants, |
| venaient de lui couper sans pitié les oreilles. |
| mouflar y croyait perdre : il vit avec le temps |
| qu'il y gagnait beaucoup ; car étant de nature |
| a piller ses pareils, mainte mésaventure |
| l'aurait fait retourner chez lui |
| avec cette partie en cent lieux altérée ; |
| chien hargneux a toujours l'oreille déchirée. |
| le moins qu'on peut laisser de prise aux dents d'autrui |
| c'est le mieux. quand on n'a qu'un endroit à défendre, |
| on le munit, de peur d'esclandre : |
| témoin maître mouflar armé d'un gorgerin, |
| du reste ayant d'oreille autant que sur ma main ; |
| un loup n'eût su par où le prendre. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l’horoscope<|titre|> |
| on rencontre sa destinée |
| souvent par des chemins qu'on prend pour l'éviter. |
| un père eut pour toute lignée |
| un fils qu'il aima trop, jusques à consulter |
| sur le sort de sa géniture |
| les diseurs de bonne aventure. |
| un de ces gens lui dit, que des lions surtout |
| il éloignât l'enfant jusques à certain âge : |
| jusqu'à vingt ans, point davantage. |
| le père pour venir à bout |
| d'une précaution sur qui roulait la vie |
| de celui qu'il aimait, défendit que jamais |
| on lui laissât passer le seuil de son palais. |
| il pouvait sans sortir contenter son envie, |
| avec ses compagnons tout le jour badiner, |
| sauter, courir, se promener. |
| quand il fut en l'âge où la chasse |
| plaît le plus aux jeunes esprits, |
| cet exercice avec mépris |
| lui fut dépeint ; mais, quoi qu'on fasse, |
| propos, conseil, enseignement, |
| rien ne change un tempérament. |
| le jeune homme, inquiet, ardent, plein de courage, |
| a peine se sentit des bouillons d'un tel âge, |
| qu'il soupira pour ce plaisir. |
| plus l'obstacle était grand, plus fort fut le désir. |
| il savait le sujet des fatales défenses ; |
| et comme ce logis plein de magnificences |
| abondait partout en tableaux, |
| et que la laine et les pinceaux |
| traçaient de tous côtés chasses et paysages, |
| en cet endroit des animaux, |
| en cet autre des personnages, |
| le jeune homme s'émut, voyant peint un lion. |
| ah ! monstre, cria-t-il, c'est toi qui me fais vivre |
| dans l'ombre et dans les fers. a ces mots, il se livre |
| aux transports violents de l'indignation, |
| porte le poing sur l'innocente bête. |
| sous la tapisserie un clou se rencontra. |
| ce clou le blesse ; il pénétra |
| jusqu'aux ressorts de l'âme ; et cette chère tête |
| pour qui l'art d'esculapeen vain fit ce qu'il put, |
| dut sa perte à ces soins qu'on prit pour son salut. |
| même précaution nuisit au poète eschyle. |
| quelque devin le menaça, dit-on, |
| de la chute d'une maison. |
| aussitôt il quitta la ville, |
| mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux. |
| un aigle, qui portait en l'air une tortue, |
| passa par là, vit l'homme, et sur sa tête nue, |
| qui parut un morceau de rocher à ses yeux, |
| étant de cheveux dépourvue, |
| laissa tomber sa proie, afin de la casser : |
| le pauvre eschyle ainsi sut ses jours avancer. |
| de ces exemples il résulte |
| que cet art, s'il est vrai, fait tomber dans les maux |
| que craint celui qui le consulte ; |
| mais je l'en justifie, et maintiens qu'il est faux. |
| je ne crois point que la nature |
| se soit lié les mains, et nous les lie encor, |
| jusqu'au point de marquer dans les cieux notre sort. |
| il dépend d'une conjoncture |
| de lieux, de personnes, de temps ; |
| non des conjonctions de tous ces charlatans. |
| ce berger et ce roi sont sous même planète ; |
| l'un d'eux porte le sceptre, et l'autre la houlette : |
| jupiter le voulait ainsi. |
| qu'est-ce que jupiter ? un corps sans connaissance. |
| d'où vient donc que son influence |
| agit différemment sur ces deux hommes-ci ? |
| puis comment pénétrer jusques à notre monde ? |
| comment percer des airs la campagne profonde ? |
| percer mars, le soleil, et des vuides sans fin ? |
| un atome la peut détourner en chemin : |
| où l'iront retrouver les faiseurs d'horoscope ? |
| l'état où nous voyons l'europe |
| mérite que du moins quelqu'un d'eux l'ait prévu ; |
| que ne l'a-t-il donc dit ? mais nul d'eux ne l'a su. |
| l'immense éloignement, le point, et sa vitesse, |
| celle aussi de nos passions, |
| permettent-ils à leur faiblesse |
| de suivre pas à pas toutes nos actions ? |
| notre sort en dépend : sa course entre-suivie , |
| ne va, non plus que nous, jamais d'un même pas ; |
| et ces gens veulent au compas, |
| tracer le cours de notre vie ! |
| il ne se faut point arrêter |
| aux deux faits ambigus que je viens de conter. |
| ce fils par trop chéri ni le bonhomme eschyle, |
| n'y font rien. tout aveugle et menteur qu'est cet art, |
| il peut frapper au but une fois entre mille ; |
| ce sont des effets du hasard. |
| <|sep|> |
| <|titre|>un animal dans la lune<|titre|> |
| pendant qu'un philosophe assure, |
| que toujours par leurs sens les hommes sont dupés, |
| un autre philosophe jure, |
| qu'ils ne nous ont jamais trompés. |
| tous les deux ont raison ; et la philosophie |
| dit vrai, quand elle dit que les sens tromperont |
| tant que sur leur rapport les hommes jugeront ; |
| mais aussi si l'on rectifie |
| l'image de l'objet sur son éloignement, |
| sur le milieu qui l'environne, |
| sur l'organe, et sur l'instrument, |
| les sens ne tromperont personne. |
| la nature ordonna ces choses sagement : |
| j'en dirai quelque jour les raisons amplement. |
| j'aperçois le soleil ; quelle en est la figure ? |
| ici-bas ce grand corps n'a que trois pieds de tour : |
| mais si je le voyais là-haut dans son séjour, |
| que serait-ce à mes yeux que l'oeil de la nature ? |
| sa distance me fait juger de sa grandeur ; |
| sur l'angle et les côtés ma main la détermine ; |
| l'ignorant le croit plat, j'épaissis sa rondeur ; |
| je le rends immobile, et la terre chemine. |
| bref je démens mes yeux en toute sa machine. |
| ce sens ne me nuit point par son illusion. |
| mon âme en toute occasion |
| développe le vrai caché sous l'apparence. |
| je ne suis point d'intelligence |
| avecque mes regards peut-être un peu trop prompts, |
| ni mon oreille lente à m'apporter les sons. |
| quand l'eau courbe un bâton, ma raison le redresse, |
| la raison décide en maîtresse. |
| mes yeux, moyennant ce secours, |
| ne me trompent jamais, en me mentant toujours. |
| si je crois leur rapport, erreur assez commune, |
| une tête de femme est au corps de la lune. |
| y peut-elle être ? non. d'où vient donc cet objet ? |
| quelques lieux inégaux font de loin cet effet. |
| la lune nulle part n'a sa surface unie : |
| montueuse en des lieux, en d'autres aplanie, |
| l'ombre avec la lumière y peut tracer souvent, |
| un homme, un boeuf, un éléphant. |
| naguère l'angleterre y vit chose pareille, |
| la lunette placée, un animal nouveau |
| parut dans cet astre si beau ; |
| et chacun de crier merveille. |
| il était arrivé là-haut un changement |
| qui présageait sans doute un grand événement. |
| savait-on si la guerre entre tant de puissances |
| n'en était point l'effet ? le monarque accourut : |
| il favorise en roi ces hautes connaissances. |
| le monstre dans la lune à son tour lui parut. |
| c'était une souris cachée entre les verres : |
| dans la lunette était la source de ces guerres. |
| on en rit. peuple heureux, quand pourront les françois |
| se donner comme vous entiers à ces emplois ? |
| mars nous fait recueillir d'amples moissons de gloire : |
| c'est à nos ennemis de craindre les combats, |
| a nous de les chercher, certains que la victoire, |
| amante de louis, suivra partout ses pas. |
| ses lauriers nous rendront célèbres dans l'histoire. |
| même les filles de mémoire |
| ne nous ont point quittés : nous goûtons des plaisirs : |
| la paix fait nos souhaits, et non point nos soupirs. |
| charles en sait jouir. il saurait dans la guerre |
| signaler sa valeur, et mener l'angleterre |
| a ces jeux qu'en repos elle voit aujourd'hui. |
| cependant, s'il pouvait apaiser la querelle, |
| que d'encens ! est-il rien de plus digne de lui ? |
| la carrière d'auguste a-t-elle été moins belle |
| que les fameux exploits du premier des césars ? |
| o peuple trop heureux, quand la paix viendra-t-elle |
| nous rendre comme vous tout entiers aux beaux arts |
| <|sep|> |
| <|titre|>l’écrevisse et sa fille<|titre|> |
| les sages quelquefois, ainsi que l'écrevisse, |
| marchent à reculons, tournent le dos au port. |
| c'est l'art des matelots. c'est aussi l'artifice |
| de ceux qui, pour couvrir quelque puissant effort, |
| envisagent un point directement contraire, |
| et font vers ce lieu-là courir leur adversaire. |
| mon sujet est petit, cet accessoire est grand. |
| je pourrais l'appliquer à certain conquérant |
| qui tout seul déconcerte une ligue à cent têtes. |
| ce qu'il n'entreprend pas, et ce qu'il entreprend, |
| n'est d'abord qu'un secret, puis devient des conquêtes. |
| en vain l'on a les yeux sur ce qu'il veut cacher ; |
| ce sont arrêts du sort qu'on ne peut empêcher, |
| le torrent à la fin, devient insurmontable. |
| cent dieux sont impuissants contre un seul jupiter. |
| louis et le destin me semblent de concert |
| entraîner l'univers. venons à notre fable. |
| mère écrevisse un jour à sa fille disait : |
| comme tu vas, bon dieu ! ne peux-tu marcher droit ? |
| et comme vous allez vous-même ! dit la fille. |
| puis-je autrement marcher que ne fait ma famille ? |
| veut-on que j'aille droit quand on y va tortu ? |
| elle avait raison ; la vertu |
| de tout exemple domestique |
| est universelle, et s'applique |
| en bien, en mal, en tout ; fait des sages, des sots : |
| beaucoup plus de ceux-ci. quant à tourner le dos |
| a son but, j'y reviens ; la méthode en est bonne, |
| surtout au métier de bellone ; |
| mais il faut le faire à propos. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le héron<|titre|> |
| un jour sur ses longs pieds allait je ne sais où |
| le héron au long bec emmanché d’un long cou. |
| il côtoyait une rivière. |
| l’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours ; |
| ma commère la carpe y faisait mille tours |
| avec le brochet son compère. |
| le héron en eût fait aisément son profit : |
| tous approchaient du bord, l’oiseau n’avait qu’à prendre ; |
| mais il crut mieux faire d’attendre |
| qu’il eût un peu plus d’appétit. |
| il vivait de régime, et mangeait à ses heures. |
| après quelques moments l’appétit vint ; l’oiseau |
| s’approchant du bord vit sur l’eau |
| des tanches qui sortaient du fond de ces demeures. |
| le mets ne lui plut pas ; il s’attendait à mieux, |
| et montrait un goût dédaigneux |
| comme le rat du bon horace. |
| moi des tanches ? dit-il, moi héron que je fasse |
| une si pauvre chère ? et pour qui me prend-on ? |
| la tanche rebutée, il trouva du goujon. |
| du goujon ! c’est bien là le dîné d’un héron ! |
| j’ouvrirais pour si peu le bec ! aux dieux ne plaise ! |
| il l’ouvrit pour bien moins : tout alla de façon |
| qu’il ne vit plus aucun poisson. |
| la faim le prit ; il fut tout heureux et tout aise |
| de rencontrer un limaçon. |
| ne soyons pas si difficiles : |
| les plus accommodants, ce sont les plus habiles : |
| on hasarde de perdre en voulant trop gagner. |
| gardez-vous de rien dédaigner ; |
| surtout quand vous avez à peu près votre compte. |
| bien des gens y sont pris ; ce n’est pas aux hérons |
| que je parle ; écoutez, humains, un autre conte ; |
| vous verrez que chez vous j’ai puisé ces leçons. |
| la fille |
| certaine fille, un peu trop fière |
| prétendait trouver un mari |
| jeune, bien fait, et beau, d'agréable manière, |
| point froid et point jaloux ; notez ces deux points-ci. |
| cette fille voulait aussi |
| qu'il eût du bien, de la naissance, |
| de l'esprit, enfin tout ; mais qui peut tout avoir ? |
| le destin se montra soigneux de la pourvoir : |
| il vint des partis d'importance. |
| la belle les trouva trop chétifs de moitié : |
| quoi moi ? quoi ces gens-là ? l'on radote, je pense. |
| a moi les proposer ! hélas ils font pitié . |
| voyez un peu la belle espèce ! |
| l'un n'avait en l'esprit nulle délicatesse ; |
| l'autre avait le nez fait de cette façon-là ; |
| c'était ceci, c'était cela, |
| c'était tout ; car les précieuses |
| font dessus tout les dédaigneuses. |
| après les bons partis les médiocres gens |
| vinrent se mettre sur les rangs. |
| elle de se moquer. ah vraiment, je suis bonne |
| de leur ouvrir la porte : ils pensent que je suis |
| fort en peine de ma personne. |
| grâce à dieu je passe les nuits |
| sans chagrin, quoique en solitude. |
| la belle se sut gré de tous ces sentiments. |
| l'âge la fit déchoir ; adieu tous les amants. |
| un an se passe et deux avec inquiétude. |
| le chagrin vient ensuite : elle sent chaque jour |
| déloger quelques ris, quelques jeux, puis l'amour ; |
| puis ses traits choquer et déplaire ; |
| puis cent sortes de fards. ses soins ne purent faire |
| qu'elle échappât au temps, cet insigne larron : |
| les ruines d'une maison |
| se peuvent réparer : que n'est cet avantage |
| pour les ruines du visage ! |
| sa préciosité changea lors de langage. |
| son miroir lui disait : prenez vite un mari. |
| je ne sais quel désir le lui disait aussi ; |
| le désir peut loger chez une précieuse. |
| celle-ci fit un choix qu'on n'aurait jamais cru, |
| se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse |
| de rencontrer un malotru. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le renard anglais<|titre|> |
| (a madame harvey) |
| le bon coeur est chez vous compagnon du bon sens, |
| avec cent qualités trop longues à déduire, |
| une noblesse d'âme, un talent pour conduire |
| et les affaires et les gens, |
| une humeur franche et libre, et le don d'être amie |
| malgré jupiter même et les temps orageux. |
| tout cela méritait un éloge pompeux ; |
| il en eût été moins selon votre génie : |
| la pompe vous déplaît, l'éloge vous ennuie. |
| j'ai donc fait celui-ci court et simple. je veux |
| y coudre encore un mot ou deux |
| en faveur de votre patrie : |
| vous l'aimez. les anglais pensent profondément ; |
| leur esprit, en cela, suit leur tempérament : |
| creusant dans les sujets, et forts d'expériences, |
| ils étendent partout l'empire des sciences. |
| je ne dis point ceci pour vous faire ma cour. |
| vos gens à pénétrer l'emportent sur les autres : |
| même les chiens de leur séjour |
| ont meilleur nez que n'ont les nôtres. |
| vos renards sont plus fins. je m'en vais le prouver |
| par un d'eux qui, pour se sauver |
| mit en usage un stratagème |
| non encore pratiqué, des mieux imaginés. |
| le scélérat, réduit en un péril extrême, |
| et presque mis à bout par ces chiens au bon nez, |
| passa près d'un patibulaire. |
| là des animaux ravissants, |
| blaireaux, renards, hiboux, race encline à mal faire, |
| pour l'exemple pendus, instruisaient les passants. |
| leur confrère aux abois entre ces morts s'arrange. |
| je crois voir annibal qui pressé des romains, |
| met leurs chefs en défaut, ou leur donne le change, |
| et sait en vieux renard s'échapper de leurs mains. |
| les clefs de meute, parvenues |
| a l'endroit où pour mort le traître se pendit, |
| remplirent l'air de cris : leur maître les rompit, |
| bien que de leurs abois ils perçassent les nues. |
| il ne put soupçonner ce tour assez plaisant. |
| quelque terrier, dit-il, a sauvé mon galant. |
| mes chiens n'appellent point au delà des colonnes |
| où sont tant d'honnêtes personnes. |
| il y viendra, le drôle! il y vint, à son dam. |
| voilà maint basset clabaudant, |
| voilà notre renard au charnier se guindant. |
| maître pendu croyait qu'il en irait de même |
| que le jour qu'il tendît de semblables panneaux: |
| mais le pauvret, ce coup, y laissa ses houseaux. |
| tant il est vrai qu'il faut changer de stratagème. |
| le chasseur, pour trouver sa propre sûreté, |
| n'aurait pas cependant un tel tour inventé ; |
| non point par peu d'esprit ; est-il quelqu'un qui nie |
| que tout anglais n'en ait bonne provision ? |
| mais le peu d'amour pour la vie |
| leur nuit en mainte occasion. |
| je reviens à vous, non pour dire |
| d'autres traits sur votre sujet |
| tout long éloge est un projet |
| trop abondant pour ma lyre. |
| peu de nos chants, peu de nos vers, |
| par un encens flatteur amusent l'univers |
| et se font écouter des nations étranges. |
| votre prince vous dit un jour |
| qu'il aimait mieux un trait d'amour |
| que quatre pages de louanges. |
| agréez seulement le don que je vous fais |
| des derniers efforts de ma muse. |
| c'est peu de chose ; elle est confuse |
| de ces ouvrages imparfaits. |
| cependant ne pourriez-vous faire |
| que le même hommage pût plaire |
| a celle qui remplit vos climats d'habitants |
| tirés de l'île de cythère? |
| vous voyez par là que j'entends |
| mazarin, des amours déesse tutélaire. |
| le renard anglais, grandville |
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| <|sep|> |
| <|titre|>le satyre et le passant<|titre|> |
| au fond d'un antre sauvage |
| un satyre et ses enfants |
| allaient manger leur potage, |
| et prendre l'écuelle aux dents. |
| on les eût vus sur la mousse, |
| lui, sa femme, et maint petit ; |
| ils n'avaient tapis ni housse, |
| mais tous fort bon appétit . |
| pour se sauver de la pluie, |
| entre un passant morfondu. |
| au brouet on le convie. |
| il n'était pas attendu. |
| son h ôte n'eut pas la peine |
| de le semondre deux fois. |
| d'abord avec son haleine |
| il se réchauffe les doigts . |
| puis sur le mets qu'on lui donne, |
| délicat, il souffle aussi. |
| le satyre s'en étonne : |
| notre hôte, à quoi bon ceci ? |
| l'un refroidit mon potage; |
| l'autre réchauffe ma main. |
| vous pouvez, dit le sauvage, |
| reprendre votre chemin . |
| ne plaise aux dieux que je couche |
| avec vous sous même toit ! |
| arrière ceux dont la bouche |
| souffle le chaud et le froid!" |
| <|sep|> |
| <|titre|>la ligue des rats<|titre|> |
| une souris craignait un chat |
| qui dès longtemps la guettait au passage. |
| que faire en cet état ? elle, prudente et sage, |
| consulte son voisin : c'était un maître rat, |
| dont la rateuse seigneurie |
| s'était logée en bonne hôtellerie, |
| et qui cent fois s'était vanté, dit-on, |
| de ne craindre de chat ou chatte |
| ni coup de dent, ni coup de patte. |
| dame souris, lui dit ce fanfaron, |
| ma foi, quoi que je fasse, |
| seul, je ne puis chasser le chat qui vous menace ; |
| mais assemblant tous les rats d'alentour, |
| je lui pourrai jouer d'un mauvais tour. |
| la souris fait une humble révérence ; |
| et le rat court en diligence |
| a l'office, qu'on nomme autrement la dépense, |
| où maints rats assemblés |
| faisaient, aux frais de l'hôte, une entière bombance. |
| il arrive les sens troublés, |
| et les poumons tout essoufflés. |
| qu'avez-vous donc ? lui dit un de ces rats. parlez. |
| en deux mots, répond-il, ce qui fait mon voyage, |
| c'est qu'il faut promptement secourir la souris, |
| car raminagrobis |
| fait en tous lieux un étrange ravage. |
| ce chat, le plus diable des chats, |
| s'il manque de souris, voudra manger des rats. |
| chacun dit : il est vrai. sus, sus, courons aux armes. |
| quelques rates, dit-on, répandirent des larmes. |
| n'importe, rien n'arrête un si noble projet ; |
| chacun se met en équipage; |
| chacun met dans son sac un morceau de fromage, |
| chacun promet enfin de risquer le paquet. |
| ils allaient tous comme à la fête, |
| l'esprit content, le coeur joyeux. |
| cependant le chat, plus fin qu'eux, |
| tenait déjà la souris par la tête. |
| ils s'avancèrent à grands pas |
| pour secourir leur bonne amie. |
| mais le chat, qui n'en démord pas, |
| gronde et marche au-devant de la troupe ennemie. |
| .......... |
| a ce bruit, nos très prudents rats, |
| craignant mauvaise destinée, |
| font, sans pousser plus loin leur prétendu fracas, |
| une retraite fortunée. |
| chaque rat rentre dans son trou ; |
| et si quelqu'un en sort, gare encor le matou. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la poule aux œufs d'or<|titre|> |
| l'avarice perd tout en voulant tout gagner. |
| je ne veux pour le témoigner |
| que celui dont la poule, à ce que dit la fable, |
| pondait tous les jours un œuf d'or. |
| il crut que dans son corps elle avait un trésor. |
| il la tua, l'ouvrit, et la trouva semblable |
| a celles dont les œufs ne lui rapportaient rien, |
| s'étant lui-même ôté le plus beau de son bien. |
| belle leçon pour les gens chiches : |
| pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus |
| qui du soir au matin sont pauvres devenus |
| pour vouloir trop tôt être riches ? |
| sources |
| : ésope |
| textes de " ésope, fables" traduction de d. loayza, gf flammarion, p. 89 et 111 |
| la femme et la poule. |
| une veuve avait une poule qui lui pondait un oeuf par jour. elle se dit que si elle lui donnait plus de grain, sa poule pondrait deux fois par jour : aussi accrut-elle sa ration. mais la poule devenue grasse ne put même plus pondre son œuf quotidien. |
| la fable fait voir qu'à convoiter plus que ce que l'on a, l'on perd même ce que l'on possède. |
| l'oie aux œufs d'or |
| hermès avait un adorateur très zélé, qu'il gratifia d'une oie aux œufs d'or. mais l'homme ne sut se contenter de cette rente trop modeste ; croyant que son oie avait des entrailles toutes d'or, il n'hésita pas à l'immoler. c'est ainsi qu'il ne fut pas seulement trompé dans son attente, mais privé de ses œufs, car dans son oie, il ne trouva que de la chair. |
| de même, il arrive souvent que les gens cupides, à vouloir toujours plus, perdent même ce qu'ils possèdent. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le cheval s'etant voulu venger du cerf<|titre|> |
| de tout temps les chevaux ne sont nés pour les hommes. |
| lorsque le genre humain de gland se contentait, |
| âne, cheval, et mule, aux forêts habitait ; |
| et l'on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes, |
| tant de selles et tant de bâts, |
| tant de harnois pour les combats, |
| tant de chaises, tant de carrosses, |
| comme aussi ne voyait-on pas |
| tant de festins et tant de noces. |
| or un cheval eut alors différend |
| avec un cerf plein de vitesse, |
| et ne pouvant l'attraper en courant, |
| il eut recours à l'homme, implora son adresse. |
| l'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos, |
| ne lui donna point de repos |
| que le cerf ne fût pris, et n'y laissât la vie; |
| et cela fait, le cheval remercie |
| l'homme son bienfaiteur, disant : je suis à vous, |
| adieu. je m'en retourne en mon séjour sauvage. |
| non pas cela, dit l'homme ; il fait meilleur chez nous : |
| je vois trop quel est votre usage. |
| demeurez donc, vous serez bien traité, |
| et jusqu'au ventre en la litière. |
| hélas! que sert la bonne chère |
| quand on n'a pas la liberté ! |
| le cheval s'aperçut qu'il avait fait folie ; |
| mais il n'était plus temps : déjà son écurie |
| etait prête et toute bâtie. |
| il y mourut en traînant son lien. |
| sage s'il eût remis une légère offense. |
| quel que soit le plaisir que cause la vengeance, |
| c'est l'acheter trop cher, que l'acheter d'un bien |
| sans qui les autres ne sont rien. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le loup et le chien maigre<|titre|> |
| autrefois carpillon fretin |
| eut beau prêcher, il eut beau dire ; |
| on le mit dans la poêle à frire. |
| je fis voir que lâcher ce qu'on a dans la main, |
| sous espoir de grosse aventure, |
| est imprudence toute pure. |
| le pêcheur eut raison ; |
| carpillon n'eut pas tort. |
| chacun dit ce qu'il peut pour défendre sa vie. |
| maintenant il faut que j'appuie |
| ce que j'avançai lors de quelque trait encor. |
| certain loup, aussi sot que le pêcheur fut sage, |
| trouvant un chien hors du village, |
| s'en allait l'emporter ; le chien représenta |
| sa maigreur : jà ne plaise à votre seigneurie |
| de me prendre en cet état-là ; |
| attendez, mon maître marie |
| sa fille unique. et vous jugez |
| qu'étant de noce, il faut, malgré moi que j'engraisse. |
| le loup le croit, le loup le laisse. |
| le loup, quelques jours écoulés, |
| revient voir si son chien n'est point meilleur à prendre. |
| mais le drôle était au logis. |
| il dit au loup par un treillis : |
| ami, je vais sortir. et, si tu veux attendre, |
| le portier du logis et moi |
| nous serons tout à l'heure à toi. |
| ce portier du logis était un chien énorme, |
| expédiant les loups en forme. |
| celui-ci s'en douta. serviteur au portier, |
| dit-il ; et de courir. il était fort agile ; |
| mais il n'était pas fort habile : |
| ce loup ne savait pas encor bien son métier. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le rat et l'elephant<|titre|> |
| se croire un personnage est fort commun en france. |
| on y fait l’homme d’importance, |
| et l’on n’est souvent qu’un bourgeois : |
| c’est proprement le mal françois . |
| la sotte vanité nous est particulière. |
| les espagnols sont vains, mais d’une autre manière. |
| leur orgueil me semble en un mot |
| beaucoup plus fou, mais pas si sot. |
| donnons quelque image du nôtre, |
| qui sans doute en vaut bien un autre. |
| un rat des plus petits voyait un eléphant |
| des plus gros, et raillait le marcher un peu lent |
| de la bête de haut parage, |
| qui marchait à gros équipage. |
| sur l’animal à triple étage |
| une sultane de renom, |
| son chien, son chat, et sa guenon, |
| son perroquet, sa vieille, et toute sa maison, |
| s’en allait en pèlerinage. |
| le rat s’étonnait que les gens |
| fussent touchés |
| de voir cette pesante masse : |
| comme si d’occuper ou plus ou moins de place |
| nous rendait, disait-il, plus ou moins importants. |
| mais qu’admirez-vous tant en lui vous autres hommes? |
| serait-ce ce grand corps, qui fait peur aux enfants ? |
| nous ne nous prisons pas, tout petits que nous sommes, |
| d’un grain moins que les eléphants. |
| il en aurait dit davantage ; |
| mais le chat sortant de sa cage |
| lui fit voir en moins d’un instant |
| qu’un rat n’est pas un eléphant. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le cerf malade<|titre|> |
| en pays pleins de cerfs un cerf tomba malade. |
| incontinent maint camarade |
| accourt à son grabat le voir, le secourir, |
| le consoler du moins : multitude importune. |
| eh ! messieurs, laissez-moi mourir. |
| permettez qu'en forme commune |
| la parque m'expédie, et finissez vos pleurs. |
| point du tout : les consolateurs |
| de ce triste devoir tout au long s'acquittèrent ; |
| quand il plut à dieu s'en allèrent. |
| ce ne fut pas sans boire un coup, |
| c'est-à-dire sans prendre un droit de pâturage. |
| tout se mit à brouter les bois du voisinage. |
| la pitance du cerf en déchut de beaucoup ; |
| il ne trouva plus rien à frire. |
| d'un mal il tomba dans un pire, |
| et se vit réduit à la fin |
| a jeûner et mourir de faim. |
| il en coûte à qui vous réclame, |
| médecins du corps et de l'âme. |
| o temps, ô moeurs ! j'ai beau crier, |
| tout le monde se fait payer. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les deux pigeons<|titre|> |
| deux pigeons s'aimaient d'amour tendre. |
| l'un d'eux s'ennuyant au logis |
| fut assez fou pour entreprendre |
| un voyage en lointain pays. |
| l'autre lui dit : qu'allez-vous faire? |
| voulez-vous quitter votre frère ? |
| l'absence est le plus grand des maux : |
| non pas pour vous, cruel. au moins que les travaux, |
| les dangers, les soins du voyage, |
| changent un peu votre courage. |
| encore si la saison s'avançait davantage ! |
| attendez les zéphyrs. qui vous presse ? un corbeau |
| tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau. |
| je ne songerai plus que rencontre funeste, |
| que faucons, que réseaux. hélas, dirai-je, il pleut |
| mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, |
| bon soupé, bon gîte, et le reste ? |
| ce discours ébranla le coeur |
| de notre imprudent voyageur ; |
| mais le désir de voir et l'humeur inquiète |
| l'emportèrent enfin. il dit : ne pleurez point : |
| trois jours au plus rendront mon âme satisfaite ; |
| je reviendrai dans peu conter de point en point |
| mes aventures à mon frère. |
| je le désennuierai : quiconque ne voit guère |
| n'a guère à dire aussi. mon voyage dépeint |
| vous sera d'un plaisir extrême. |
| je dirai : j'étais là ; telle chose m'avint ; |
| vous y croirez être vous-même. |
| a ces mots en pleurant ils se dirent adieu. |
| le voyageur s'éloigne ; et voilà qu'un nuage |
| l'oblige de chercher retraite en quelque lieu. |
| un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage |
| maltraita le pigeon en dépit du feuillage. |
| l'air devenu serein, il part tout morfondu, |
| sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie, |
| dans un champ à l'écart voit du blé répandu, |
| voit un pigeon auprès : cela lui donne envie : |
| il y vole, il est pris : ce blé couvrait d'un las (8 ) |
| les menteurs et traîtres appas. |
| le las était usé : si bien que de son aile, |
| de ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin. |
| quelque plume y périt : et le pis du destin |
| fut qu'un certain vautour à la serre cruelle, |
| vit notre malheureux qui, traînant la ficelle |
| et les morceaux du las qui l'avaient attrapé, |
| semblait un forçat échappé. |
| le vautour s'en allait le lier, quand des nues |
| fond à son tour un aigle aux ailes étendues. |
| le pigeon profita du conflit des voleurs, |
| s'envola, s'abattit auprès d'une masure, |
| crut, pour ce coup, que ses malheurs |
| finiraient par cette aventure ; |
| mais un fripon d'enfant, cet âge est sans pitié |
| prit sa fronde, et, du coup, tua plus d'à moitié |
| la volatile malheureuse, |
| qui, maudissant sa curiosité, |
| traînant l'aile et tirant le pié, |
| demi-morte et demi-boiteuse, |
| droit au logis s'en retourna : |
| que bien, que mal elle arriva |
| sans autre aventure fâcheuse. |
| voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger |
| de combien de plaisirs ils payèrent leurs peines. |
| amants, heureux amants , voulez-vous voyager? |
| que ce soit aux rives prochaines ; |
| soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau, |
| toujours divers, toujours nouveau ; |
| tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. |
| j'ai quelquefois aimé : je n'aurais pas alors |
| contre le louvre et ses trésors, |
| contre le firmament et sa voûte céleste, |
| changé les bois, changé les lieux |
| honorés par les pas, éclairés par les yeux |
| de l'aimable et jeune bergère |
| pour qui, sous le fils de cythère, |
| je servis, engagé par mes premiers serments. |
| hélas! quand reviendront de semblables moments? |
| faut-il que tant d'objets si doux et si charmants |
| me laissent vivre au gré de mon âme inquiète? |
| ah! si mon coeur osait encor se renflammer! |
| ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête? |
| ai-je passé le temps d'aimer? |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'ingratitude et l'injustice des hommes envers la fortune<|titre|> |
| un trafiquant sur mer par bonheur s'enrichit. |
| il triompha des vents pendant plus d'un voyage, |
| gouffre, banc, ni rocher, n'exigea de péage |
| d'aucun de ses ballots ; le sort l'en affranchit. |
| sur tous ses compagnons atropos et neptune |
| recueillirent leur droit, tandis que la fortune |
| prenait soin d'amener son marchand à bon port. |
| facteurs, associés, chacun lui fut fidèle. |
| il vendit son tabac, son sucre, sa cannelle. |
| ce qu'il voulut, sa porcelaine encor : |
| le luxe et la folie enflèrent son trésor ; |
| bref il plut dans son escarcelle. |
| on ne parlait chez lui que par doubles ducats. |
| et mon homme d'avoir chiens, chevaux et carrosses. |
| ses jours de jeûne étaient des noces. |
| un sien ami, voyant ces somptueux repas, |
| lui dit : et d'où vient donc un si bon ordinaire ? |
| et d'où me viendrait-il que de mon savoir-faire ? |
| je n'en dois rien qu'à moi, qu'à mes soins, qu'au talent |
| de risquer à propos, et bien placer l'argent. |
| le profit lui semblant une fort douce chose, |
| il risqua de nouveau le gain qu'il avait fait : |
| mais rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait. |
| son imprudence en fut la cause. |
| un vaisseau mal frété périt au premier vent. |
| un autre mal pourvu des armes nécessaires |
| fut enlevé par les corsaires. |
| un troisième au port arrivant, |
| rien n'eut cours ni débit. le luxe et la folie |
| n'étaient plus tels qu'auparavant. |
| enfin ses facteurs le trompant, |
| et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie, |
| mis beaucoup en plaisirs, en bâtiments beaucoup, |
| il devint pauvre tout d'un coup. |
| son ami le voyant en mauvais équipage, |
| lui dit : d'où vient cela ? de la fortune, hélas ! |
| consolez-vous, dit l'autre ; et s'il ne lui plaît pas |
| que vous soyez heureux ; tout au moins soyez sage. |
| je ne sais s'il crut ce conseil ; |
| mais je sais que chacun impute en cas pareil |
| son bonheur à son industrie, |
| et si de quelque échec notre faute est suivie, |
| nous disons injures au sort. |
| chose n'est ici plus commune : |
| le bien nous le faisons, le mal c'est la fortune, |
| on a toujours raison, le destin toujours tort. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la lionne et l’ourse<|titre|> |
| ..... |
| mère lionne avait perdu son faon, |
| un chasseur l'avait pris. la pauvre infortunée |
| poussait un tel rugissement |
| que toute la forêt était importunée. |
| la nuit ni son obscurité, |
| son silence et ses autres charmes, |
| de la reine des bois n'arrêtait les vacarmes : |
| nul animal n'était du sommeil visité. |
| l'ourse enfin lui dit : ma commère, |
| un mot sans plus : tous les enfants |
| qui sont passés entre vos dents |
| n'avaient-ils ni père ni mère ? |
| ils en avaient. s'il est ainsi, |
| et qu'aucun de leur mort n'ait nos têtes rompues, |
| si tant de mères se sont tues, |
| que ne vous taisez-vous aussi ? |
| moi, me taire ? moi, malheureuse ! |
| ah ! j'ai perdu mon fils ! il me faudra traîner |
| une vieillesse douloureuse ! |
| dites-moi, qui vous force à vous y condamner ? |
| hélas ! c'est le destin qui me hait. ces paroles |
| ont été de tout temps en la bouche de tous. |
| misérables humains, ceci s'adresse à vous : |
| je n'entends résonner que des plaintes frivoles. |
| quiconque en pareil cas se croit haï des cieux, |
| qu'il considère hécube , il rendra grâce aux dieux. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le bassa et le marchand<|titre|> |
| un marchand grec en certaine contrée |
| faisait trafic. un bassa l'appuyait ; |
| de quoi le grec en bassa le payait, |
| non en marchand : tant c'est chère denrée |
| qu'un protecteur. celui-ci coûtait tant, |
| que notre grec s'allait partout plaignant. |
| trois autres turcs d'un rang moindre en puissance |
| lui vont offrir leur support en commun. |
| eux trois voulaient moins de reconnaissance |
| qu'à ce marchand il n'en coûtait pour un. |
| le grec écoute : avec eux il s'engage ; |
| et le bassa du tout est averti : |
| même on lui dit qu'il jouera, s'il est sage, |
| a ces gens-là quelque méchant parti, |
| les prévenant , les chargeant d'un message |
| pour mahomet, droit en son paradis, |
| et sans tarder. sinon ces gens unis |
| le préviendront, bien certains qu'à la ronde |
| il a des gens tout prêts pour le venger. |
| quelque poison l'envoira protéger |
| les trafiquants qui sont en l'autre monde. |
| sur cet avis le turc se comporta |
| comme alexandre ; et plein de confiance |
| chez le marchand tout droit il s'en alla ; |
| se mit à table : on vit tant d'assurance |
| en ses discours et dans tout son maintien, |
| qu'on ne crut point qu'il se doutât de rien. |
| ami, dit-il, je sais que tu me quittes ; |
| même l'on veut que j'en craigne les suites ; |
| mais je te crois un trop homme de bien : |
| tu n'as point l'air d'un donneur de breuvage. |
| je n'en dis pas là-dessus davantage. |
| quant à ces gens qui pensent t'appuyer, |
| ecoute-moi. sans tant de dialogue, |
| et de raisons qui pourraient t'ennuyer, |
| je ne te veux conter qu'un apologue. |
| il était un berger, son chien, et son troupeau. |
| quelqu'un lui demanda ce qu'il prétendait faire |
| d'un dogue de qui l'ordinaire |
| etait un pain entier. il fallait bien et beau |
| donner cet animal au seigneur du village. |
| lui berger pour plus de ménage |
| aurait deux ou trois mâtineaux, |
| qui lui dépensant moins veilleraient aux troupeaux |
| bien mieux que cette bête seule. |
| il mangeait plus que trois : mais on ne disait pas |
| qu'il avait aussi triple gueule |
| quand les loups livraient des combats. |
| le berger s'en défait : il prend trois chiens de taille |
| a lui dépenser moins, mais à fuir la bataille. |
| le troupeau s'en sentit, et tu te sentiras |
| du choix de semblable canaille. |
| si tu fais bien, tu reviendras à moi. |
| le grec le crut. ceci montre aux provinces |
| que, tout compté mieux vaut en bonne foi |
| s'abandonner à quelque puissant roi, |
| que s'appuyer de plusieurs petits princes. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le laboureur et ses enfants<|titre|> |
| travaillez, prenez de la peine : |
| c'est le fonds qui manque le moins. |
| un riche laboureur, sentant sa mort prochaine, |
| fit venir ses enfants, leur parla sans témoins. |
| gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage |
| que nous ont laissé nos parents. |
| un trésor est caché dedans. |
| je ne sais pas l'endroit ; mais un peu de courage |
| vous le fera trouver : vous en viendrez à bout. |
| remuez votre champ dès qu'on aura fait l'août. |
| creusez, fouillez, bêchez, ne laissez nulle place |
| où la main ne passe et repasse. |
| le père mort, les fils vous retournent le champ |
| deçà, delà, partout ; si bien qu'au bout de l'an |
| il en rapporta davantage. |
| d'argent, point de caché. mais le père fut sage |
| de leur montrer avant sa mort |
| que le travail est un trésor . |
| <|sep|> |
| <|titre|>la querelle des chiens et des chats et celle des chats et des souris<|titre|> |
| la discorde a toujours régné dans l'univers ; |
| notre monde en fournit mille exemples divers : |
| chez nous cette déesse a plus d'un tributaire. |
| commençons par les éléments: |
| vous serez étonnés de voir qu'à tous moments |
| ils seront appointés contraire. |
| outre ces quatre potentats, |
| combien d'êtres de tous états |
| se font une guerre éternelle ? |
| autrefois un logis plein de chiens et de chats, |
| par cent arrêts rendus en forme solennelle, |
| vit terminer tous leurs débats. |
| le maître ayant réglé leurs emplois, leurs repas, |
| et menacé du fouet quiconque aurait querelle, |
| ces animaux vivaient entre eux comme cousins ; |
| cette union si douce, et presque fraternelle, |
| édifiait tous les voisins. |
| enfin elle cessa. quelque plat de potage, |
| quelque os, par préférence, à quelqu'un d'eux donné, |
| fit que l'autre parti s'en vint tout forcené |
| représenter un tel outrage. |
| j'ai vu des chroniqueurs attribuer le cas |
| aux passe-droits qu'avait une chienne en gésine. |
| quoi qu'il en soit, cet altercas |
| mit en combustion la salle et la cuisine ; |
| chacun se déclara pour son chat, pour son chien. |
| on fit un règlement dont les chats se plaignirent, |
| et tout le quartier étourdirent. |
| leur avocat disait qu'il fallait bel et bien |
| recourir aux arrêts. en vain ils les cherchèrent. |
| dans un recoin où d'abord leurs agents les cachèrent, |
| les souris enfin les mangèrent. |
| autre procès nouveau. le peuple souriquois |
| en pâtit : maint vieux chat, fin, subtil, et narquois, |
| et d'ailleurs en voulant à toute cette race, |
| les guetta, les prit, fit main basse. |
| le maître du logis ne s'en trouva que mieux. |
| j'en reviens à mon dire. on ne voit sous les cieux |
| nul animal, nul être, aucune créature, |
| qui n'ait son opposé ; c'est la loi de nature. |
| d'en chercher la raison, ce sont soins superflus. |
| dieu fit bien ce qu'il fit, et je n'en sais pas plus. |
| ce que je sais, c'est qu'aux grosses paroles |
| on en vient sur un rien, plus de trois quarts du temps. |
| humains, il vous faudrait encore à soixante ans |
| renvoyer chez les barbacoles . |
| <|sep|> |
| <|titre|>rien de trop<|titre|> |
| je ne vois point de créature |
| se comporter modérément. |
| il est certain tempérament |
| que le maître de la nature |
| veut que l'on garde en tout. le fait-on ? nullement. |
| soit en bien, soit en mal, cela n'arrive guère. |
| le blé, riche présent de la blonde cérès |
| trop touffu bien souvent épuise les guérets ; |
| en superfluités s'épandant d'ordinaire, |
| et poussant trop abondamment, |
| il ôte à son fruit l'aliment . |
| l'arbre n'en fait pas moins ; tant le luxe sait plaire! |
| pour corriger le blé, dieu permit aux moutons |
| de retrancher l'excès des prodigues moissons. |
| tout au travers ils se jetèrent, |
| gâtèrent tout, et tout broutèrent, |
| tant que le ciel permit aux loups |
| d'en croquer quelques-uns : ils les croquèrent tous ; |
| s'ils ne le firent pas, du moins ils y tâchèrent. |
| puis le ciel permit aux humains |
| de punir ces derniers : les humains abusèrent |
| à leur tour des ordres divins. |
| de tous les animauxl'homme a le plus de pente |
| à se porter dedans l'excès. |
| il faudrait faire le procès |
| aux petits comme aux grands. il n'est âme vivante |
| qui ne pèche en ceci. rien de trop est un point |
| dont on parle sans cesse, et qu'on n'observe point. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le mal marie<|titre|> |
| que le bon soit toujours camarade du beau, |
| dès demain je chercherai femme ; |
| mais comme le divorce entre eux n'est pas nouveau, |
| et que peu de beaux corps hôtes d'une belle âme |
| assemblent l'un et l'autre point, |
| ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point. |
| j'ai vu beaucoup d'hymens, aucuns d'eux ne me tentent : |
| cependant des humains presque les quatre parts |
| s'exposent hardiment au plus grand des hasards ; |
| les quatre parts aussi des humains se repentent. |
| j'en vais alléguer un qui, s'étant repenti, |
| ne put trouver d'autre parti, |
| que de renvoyer son epouse |
| querelleuse, avare, et jalouse. |
| rien ne la contentait, rien n'était comme il faut : |
| on se levait trop tard, on se couchait trop tôt, |
| puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose; |
| les valets enrageaient, l'epoux était à bout ; |
| monsieur ne songe à rien, monsieur dépense tout, |
| monsieur court, monsieur se repose. |
| elle en dit tant, que monsieur, à la fin, |
| lassé d'entendre un tel lutin, |
| vous la renvoie à la campagne |
| chez ses parents. la voilà donc compagne |
| de certaines philis qui gardent les dindons |
| avec les gardeurs de cochons. |
| au bout de quelque temps, qu'on la crut adoucie, |
| le mari la reprend. eh bien ! qu'avez-vous fait ? |
| comment passiez-vous votre vie ? |
| l'innocence des champs est-elle votre fait ? |
| assez, dit-elle ; mais ma peine |
| etait de voir les gens plus paresseux qu'ici ; |
| ils n'ont des troupeaux nul souci. |
| je leur savais bien dire, et m'attirais la haine |
| de tous ces gens si peu soigneux. |
| eh, madame, reprit son époux tout à l'heure, |
| si votre esprit est si hargneux |
| que le monde qui ne demeure |
| qu'un moment avec vous, et ne revient qu'au soir, |
| est déjà lassé de vous voir, |
| que feront des valets qui toute la journée |
| vous verront contre eux déchaînée ? |
| et que pourra faire un epoux |
| que vous voulez qui soit jour et nuit avec vous ? |
| retournez au village : adieu. si de ma vie |
| je vous rappelle et qu'il m'en prenne envie, |
| puissé-je chez les morts avoir pour mes péchés |
| deux femmes comme vous sans cesse à mes côtés. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la matrone d'ephese<|titre|> |
| s'il est un conte usé, commun, et rebattu, |
| c'est celui qu'en ces vers j'accommode à ma guise. |
| et pourquoi donc le choisis-tu ? |
| qui t'engage à cette entreprise ? |
| n'a-t-elle point déjà produit assez d’écrits ? |
| quelle grâce aura ta matrone |
| au prix de celle de pétrone ? |
| comment la rendras-tu nouvelle à nos esprits ? |
| sans répondre aux censeurs, car c'est chose infinie, |
| voyons si dans mes vers je l'aurai rajeunie. |
| dans ephèse il fut autrefois |
| une dame en sagesse et vertus sans égale |
| et selon la commune voix |
| ayant su raffiner sur l'amour conjugale. |
| il n’était bruit que d'elle et de sa chasteté : |
| on l’allait voir par rareté ; |
| c’était l’honneur du sexe : heureuse sa patrie ! |
| chaque mère à sa bru l’alléguait pour patron ; |
| chaque époux la prônait à sa femme chérie ; |
| d’elle descendent ceux de la prudoterie, |
| antique et célèbre maison. |
| son mari l'aimait d'amour folle. |
| il mourut. de dire comment, |
| ce serait un détail frivole ; |
| il mourut, et son testament |
| n’était plein que de legs qui l'auraient consolée, |
| si les biens réparaient la perte d'un mari |
| amoureux autant que chéri. |
| mainte veuve pourtant fait la déchevelée, |
| qui n'abandonne pas le soin du demeurant, |
| et du bien qu'elle aura fait le compte en pleurant. |
| celle-ci par ses cris mettait tout en alarme ; |
| celle-ci faisait un vacarme, |
| un bruit, et des regrets à percer tous les cœurs ; |
| bien qu'on sache qu'en ces malheurs |
| de quelque désespoir qu'une âme soit atteinte, |
| la douleur est toujours moins forte que la plainte, |
| toujours un peu de faste entre parmi les pleurs. |
| chacun fit son devoir de dire à l'affligée |
| que tout à sa mesure, et que de tels regrets |
| pourraient pêcher par leur excès : |
| chacun rendit par là sa douleur rengrégée. |
| enfin ne voulant plus jouir de la clarté |
| que son epoux avait perdue, |
| elle entre dans sa tombe, en ferme volonté |
| d'accompagner cette ombre aux enfers descendue. |
| et voyez ce que peut l'excessive amitié |
| (ce mouvement aussi va jusqu’à la folie): |
| une esclave en ce lieu la suivit par pitié, |
| prête à mourir de compagnie. |
| prête, je m'entends bien ; c’est-à-dire en un mot |
| n'ayant examiné qu'à demi ce complot, |
| et jusques à l'effet courageuse et hardie. |
| l'esclave avec la dame avait été nourrie. |
| toutes deux s’entr’aimaient, et cette passion |
| etait crue avec l’âge au cœur des deux femelles : |
| le monde entier à peine eût fourni deux modèles |
| d'une telle inclination. |
| comme l'esclave avait plus de sens que la dame, |
| elle laissa passer les premiers mouvements, |
| puis tâcha, mais en vain, de remettre cette âme |
| dans l'ordinaire train des communs sentiments. |
| aux consolations la veuve inaccessible |
| s'appliquait seulement à tout moyen possible |
| de suivre le défunt aux noirs et tristes lieux : |
| le fer aurait été le plus court et le mieux, |
| mais la dame voulait paîre encore ses yeux |
| du trésor qu'enfermait la bière, |
| froide dépouille, et pourtant chère. |
| c’était là le seul aliment |
| qu'elle prît en ce monument. |
| la faim donc fut celle des portes |
| qu’entre d'autres de tant de sortes, |
| notre veuve choisit pour sortir d’ici-bas. |
| un jour se passe, et deux sans autre nourriture |
| que ses profonds soupirs, que ses fréquents hélas |
| qu'un inutile et long murmure |
| contre les dieux, le sort, et toute la nature. |
| enfin sa douleur n'omit rien, |
| si la douleur doit s’exprimer si bien. |
| encore un autre mort faisait sa résidence |
| non loin de ce tombeau, mais bien différemment, |
| car il n'avait pour monument |
| que le dessous d'une potence. |
| pour exemple aux voleurs on l'avait là laissé. |
| un soldat bien récompensé |
| le gardait avec vigilance. |
| il était dit par ordonnance |
| que si d'autres voleurs, un parent, un ami |
| l'enlevaient, le soldat nonchalant, endormi |
| remplirait aussitôt sa place, |
| c'était trop de sévérité ; |
| mais la publique utilité |
| défendait que l'on fit au garde aucune grâce. |
| pendant la nuit il vit aux fentes du tombeau |
| briller quelque clarté, spectacle assez nouveau. |
| curieux il y court, entend de loin la dame |
| remplissant l'air de ses clameurs. |
| il entre, est étonné, demande à cette femme, |
| pourquoi ces cris, pourquoi ces pleurs, |
| pourquoi cette triste musique, |
| pourquoi cette maison noire et mélancolique. |
| occupée à ses pleurs à peine elle entendit |
| toutes ces demandes frivoles, |
| le mort pour elle y répondit ; |
| cet objet sans autres paroles |
| disait assez par quel malheur |
| <|sep|> |
| <|titre|>daphnis et alcimadure<|titre|> |
| imitation de théocrite |
| a madame de la mésangère |
| aimable fille d'une mère |
| a qui seule aujourd'hui mille cœurs font la cour, |
| sans ceux que l’amitié rend soigneux de vous plaire |
| et quelques-uns encor que vous garde l'amour, |
| je ne puis qu'en cette préface |
| je ne partage entre elle et vous |
| un peu de cet encens qu'on recueille au parnasse, |
| et que j'ai le secret de rendre exquis et doux. |
| je vous dirai donc... mais tout dire, |
| ce serait trop ; il faut choisir, |
| ménageant ma voix et ma lyre, |
| qui bientôt vont manquer de force et de loisir. |
| je louerai seulement un coeur plein de tendresse, |
| ces nobles sentiments, ces grâces, cet esprit : |
| vous n'auriez en cela ni maître ni maîtresse, |
| sans celle dont sur vous l'éloge rejaillit. |
| gardez d'environner ces roses |
| de trop d'épines, si jamais |
| l'amour vous dit les mêmes choses : |
| il les dit mieux que je ne fais, |
| aussi sait-il punir ceux qui ferment l'oreille |
| à ses conseils. vous l'allez voir. |
| jadis une jeune merveille |
| méprisait de ce dieu le souverain pouvoir ; |
| on l'appelait alcimadure : |
| fier et farouche objet, toujours courant aux bois, |
| toujours sautant aux prés, dansant sur la verdure |
| et ne connaissant autres lois |
| que son caprice ; au reste égalant les plus belles, |
| et surpassant les plus cruelles ; |
| n'ayant trait qui ne plût, pas même en ses rigueurs ; |
| quelle l'eût-on trouvée au fort de ses faveurs ? |
| le jeune et beau daphnis, berger de noble race, |
| l'aima pour son malheur : jamais la moindre grâce |
| ni le moindre regard, le moindre mot enfin, |
| ne lui fut accordé par ce coeur inhumain. |
| las de continuer une poursuite vaine, |
| il ne songea plus qu'à mourir. |
| le désespoir le fit courir |
| a la porte de l'inhumaine. |
| hélas ! ce fut au vent qu'il raconta sa peine ; |
| on ne daigna lui faire ouvrir |
| cette maison fatale, où, parmi ses compagnes, |
| l'ingrate, pour le jour de sa nativité, |
| joignait aux fleurs de sa beauté |
| les trésors des jardins et des vertes campagnes. |
| j'espérais, cria-t-il, expirer à vos yeux ; |
| mais je vous suis trop odieux, |
| et ne m'étonne pas qu'ainsi que tout le reste |
| vous me refusiez même un plaisir si funeste. |
| mon père, après ma mort, et je l'en ai chargé, |
| doit mettre à vos pieds l'héritage |
| que votre cœur a négligé. |
| je veux que l'on y joigne aussi le pâturage, |
| tous mes troupeaux, avec mon chien, |
| et que du reste de mon bien |
| mes compagnons fondent un temple |
| ;;;;;;;;;;;;;;; |
| où votre image se contemple, |
| renouvelant de fleurs l'autel à tout moment ; |
| j'aurai près de ce temple un simple monument ; |
| on gravera sur la bordure : |
| daphnis mourut d’amour. passant, arrête-toi ; |
| pleure , et dis : celui-ci succomba sous la loi |
| de la cruelle alcimadure. |
| a ces mots, par la parque il se sentit atteint ; |
| il aurait poursuivi, la douleur le prévint. |
| son ingrate sortit triomphante et parée. |
| on voulut, mais en vain, l'arrêter un moment |
| pour donner quelques pleurs au sort de son amant. |
| elle insulta toujours au fils de cythérée, |
| menant dès ce soir même, au mépris de ses lois, |
| ses compagnes danser autour de sa statue ; |
| le dieu tomba sur elle, et l'accabla du poids ; |
| une voix sortit de la nue ; |
| echo redit ces mots dans les airs épandus : |
| que tout aime à présent : l’insensible n’est plus. |
| cependant de daphnis l'ombre au styx descendue |
| frémit et s'étonna la voyant accourir. |
| tout l'érèbe entendit cette belle homicide |
| s'excuser au berger, qui ne daigna l'ouïr |
| non plus qu'ajax ulysse, et didon son perfide. |
| <|sep|> |
| <|titre|>jupiter et les tonnerres<|titre|> |
| jupiter, voyant nos fautes, |
| dit un jour, du haut des airs : |
| remplissons de nouveaux hôtes |
| les cantons de l'univers |
| habités par cette race |
| qui m'importune et me lasse. |
| va-t'en, mercure, aux enfers : |
| amène-moi la furie |
| la plus cruelle des trois. |
| race que j'ai trop chérie, |
| tu périras cette fois. |
| jupiter ne tarda guère |
| modérer son transport. |
| ô vous, rois, qu'il voulut faire |
| arbitres de notre sort, |
| laissez, entre la colère |
| et l'orage qui la suit, |
| l'intervalle d'une nuit. |
| le dieu dont l'aile est légère, |
| et la langue a des douceurs, |
| alla voir les noires sœurs. |
| a tisiphone et mégère |
| il préféra, ce dit-on, |
| l'impitoyable alecton. |
| ce choix la rendit si fière, |
| qu'elle jura par pluton |
| que toute l'engeance humaine |
| serait bientôt du domaine |
| des déités de là-bas. |
| jupiter n'approuva pas |
| le serment de l'euménide. |
| il la renvoie, et pourtant |
| il lance un foudre à l'instant |
| sur certain peuple perfide. |
| le tonnerre, ayant pour guide |
| le père même de ceux |
| qu'il menaçait de ses feux, |
| se contenta de leur crainte ; |
| il n'embrasa que l'enceinte |
| d'un désert inhabité : |
| tout père frappe à côté. |
| qu'arriva-t-il ? notre engeance |
| prit pied sur cette indulgence. |
| tout l'olympe s'en plaignit ; |
| et l'assembleur de nuages |
| jura le styx, et promit |
| de former d'autres orages ; |
| ils seraient sûrs. on sourit : |
| on lui dit qu'il était père, |
| et qu'il laissât pour le mieux |
| a quelqu'un des autres dieux |
| d'autres tonnerres à faire. |
| vulcan entreprit l'affaire. |
| ce dieu remplit ses fourneaux |
| de deux sortes de carreaux. |
| l'un jamais ne se fourvoie , |
| et c'est celui que toujours |
| l'olympe en corps nous envoie. |
| l'autre s'écarte en son cours ; |
| ce n'est qu'aux monts qu'il en coûte : |
| bien souvent même il se perd, |
| et ce dernier en sa route |
| nous vient du seul jupiter. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le loup, la mere et l'enfant<|titre|> |
| ce loup me remet en mémoire |
| un de ses compagnons qui fut encor mieux pris |
| il y périt; voici l’histoire. |
| un villageois avait à l’écart son logis. |
| messer loup attendait chape-chute à la porte. |
| "il avait vu sortir gibier de toute sorte |
| veaux de lait, agneaux et brebis, |
| régiments de dindons, enfin bonne provende. |
| le larron commençait pourtant à |
| s’ennuyer. |
| il entend un enfant crier. |
| la mère |
| aussitôt le gourmande, |
| le menace, s’il ne se tait, |
| de le donner au loup. l’animal se tient prêt, |
| remerciant les dieux d’une telle aventure, |
| quand la mère, apaisant sa chère géniture, |
| lui dit : ne criez point; s’il vient, nous le tuerons. |
| qu’est ceci? s’écria le mangeur de moutons. |
| dire d’un, puis d’un autre? est-ce ainsi que l’on traite |
| les gens faits comme moi? me prend-on pour un sot? |
| que quelque jour ce beau marmot |
| vienne au bois cueillir la noisette! |
| comme il disait ces mots, on sort de la maison. |
| un chien de cour l’arrête. epieux et fourches-fières |
| l’ajustent |
| de toutes manières. |
| que veniez-vous chercher en ce lieu? lui dit-on. |
| aussitôt il conta l’affaire. |
| merci de moi, lui dit la mère, |
| tu mangeras mon fils! l’ai-je fait à dessein |
| qu’il assouvisse un jour ta faim? |
| on assomma la pauvre bête. |
| un manant lui coupa le pied droit et la tête |
| le seigneur du village à sa porte les mit, |
| et ce dicton picard à l’entour fut écrit |
| biaux chires leups, n ‘écoutez mie |
| mère tenchent chen fieux qui crie. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la souris metamorphosée en fille<|titre|> |
| une souris tomba du bec d'un chat-huant : |
| je ne l'eusse pas ramassée ; |
| mais un bramin le fit ; je le crois aisément ; |
| chaque pays a sa pensée. |
| la souris était fort froissée : |
| de cette sorte de prochain |
| nous nous soucions peu : mais le peuple bramin |
| le traite en frère ; ils ont en tête |
| que notre âme au sortir d'un roi, |
| entre dans un ciron, ou dans telle autre bête |
| qu'il plaît au sort. c'est là l'un des points de leur loi. |
| pythagore chez eux a puisé ce mystère. |
| sur un tel fondement le bramin crut bien faire |
| de prier un sorcier qu'il logeât la souris |
| dans un corps qu'elle eût eu pour hôte au temps jadis. |
| le sorcier en fit une fille |
| de l'âge de quinze ans, et telle, et si gentille, |
| que le fils de priam pour elle aurait tenté |
| plus encor qu'il ne fit pour la grecque beauté. |
| le bramin fut surpris de chose si nouvelle. |
| il dit à cet objet si doux : |
| vous n'avez qu'à choisir ; car chacun est jaloux |
| de l'honneur d'être votre époux. |
| en ce cas je donne, dit-elle, |
| ma voix au plus puissant de tous. |
| soleil, s'écria lors le bramin à genoux, |
| c'est toi qui seras notre gendre. |
| non, dit-il, ce nuage épais |
| est plus puissant que moi, puisqu'il cache mes traits ; |
| je vous conseille de le prendre. |
| et bien, dit le bramin au nuage volant, |
| es-tu né pour ma fille ? hélas non ; car le vent |
| me chasse à son plaisir de contrée en contrée ; |
| je n'entreprendrai point sur les droits de borée. |
| le bramin fâché s'écria : |
| ô vent donc, puisque vent y a, |
| viens dans les bras de notre belle. |
| il accourait : un mont en chemin l'arrêta. |
| l'éteuf passant à celui-là, |
| il le renvoie, et dit : j'aurais une querelle |
| avec le rat, et l'offenser |
| ce serait être fou, lui qui peut me percer. |
| au mot de rat la damoiselle |
| ouvrit l'oreille ; il fut l'époux. |
| un rat ! un rat ; c'est de ces coups |
| qu'amour fait, témoin telle et telle : |
| mais ceci soit dit entre nous. |
| on tient toujours du lieu dont on vient. cette fable |
| prouve assez bien ce point : mais à la voir de près, |
| quelque peu de sophisme entre parmi ses traits : |
| car quel époux n'est point au soleil préférable |
| en s'y prenant ainsi ? dirai-je qu'un géant |
| est moins fort qu'une puce ? elle le mord pourtant. |
| le rat devait aussi renvoyer pour bien faire |
| la belle au chat, le chat au chien, |
| le chien au loup. par le moyen |
| de cet argument circulaire, |
| pilpay jusqu'au soleil eût enfin remonté ; |
| le soleil eût joui de la jeune beauté. |
| revenons s'il se peut, à la métempsycose (cf : ) : |
| le sorcier du bramin fit sans doute une chose |
| qui, loin de la prouver, fait voir sa fausseté. |
| je prends droit là-dessus contre le bramin même : |
| car il faut, selon son système, |
| que l'homme, la souris, le ver, enfin chacun |
| aille puiser son âme en un trésor commun : |
| toutes sont donc de même trempe ; |
| mais agissant diversement |
| selon l'organe seulement |
| l'une s'élève, et l'autre rampe. |
| d'où vient donc que ce corps si bien organisé |
| ne put obliger son hôtesse |
| de s'unir au soleil, un rat eut sa tendresse ? |
| tout débattu, tout bien pesé, |
| les âmes des souris et les âmes des belles |
| sont très différentes entre elles. |
| il en faut revenir toujours à son destin, |
| c'est-à-dire, à la loi par le ciel établie. |
| parlez au diable, employez la magie, |
| vous ne détournerez nul être de sa fin. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l’écolier, le pédant et le maître d’un jardin<|titre|> |
| certain enfant qui sentait son collège, |
| doublement sot et doublement fripon, |
| par le jeune âge, et par le privilège |
| qu'ont les pédants de gâter la raison, |
| chez un voisin dérobait, ce dit-on, |
| et fleurs et fruits. ce voisin, en automne, |
| des plus beaux dons que nous offre pomone |
| avait la fleur, les autres le rebut. |
| chaque saison apportait son tribut : |
| car au printemps il jouissait encore |
| des plus beaux dons que nous présente flore. |
| un jour dans son jardin il vit notre ecolier |
| qui grimpant sans égard sur un arbre fruitier, |
| gâtait jusqu'aux boutons, douce et frêle espérance, |
| avant-coureurs des biens que promet l'abondance. |
| même il ébranchait l'arbre, et fit tant à la fin |
| que le possesseur du jardin |
| envoya faire plainte au maître de la classe. |
| celui-ci vint suivi d'un cortège d'enfants. |
| voilà le verger plein de gens |
| pires que le premier. le pédant, de sa grâce, |
| accrut le mal en amenant |
| cette jeunesse mal instruite : |
| le tout, à ce qu'il dit, pour faire un châtiment |
| qui pût servir d'exemple, et dont toute sa suite |
| se souvînt à jamais comme d'une leçon. |
| là-dessus il cita virgile et cicéron, |
| avec force traits de science. |
| son discours dura tant que la maudite engeance |
| eut le temps de gâter en cent lieux le jardin. |
| je hais les pièces d'éloquence |
| hors de leur place, et qui n'ont point de fin ; |
| et ne sais bête au monde pire |
| que l'ecolier, si ce n'est le pédant. |
| le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire, |
| ne me plairait aucunement. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le pouvoir des fables<|titre|> |
| a m. de barillon (a) |
| la qualité d'ambassadeur |
| peut-elle s'abaisser à des contes vulgaires ? |
| vous puis-je offrir mes vers et leurs grâces légères ? |
| s'ils osent quelquefois prendre un air de grandeur, |
| seront-ils point traités par vous de téméraires ? |
| vous avez bien d'autres affaires |
| a démêler que les débats |
| du lapin et de la belette : |
| lisez-les, ne les lisez pas ; |
| mais empêchez qu'on ne nous mette |
| toute l'europe sur les bras. |
| que de mille endroits de la terre |
| il nous vienne des ennemis, |
| j'y consens ; mais que l'angleterre |
| veuille que nos deux rois se lassent d'être amis, |
| j'ai peine à digérer la chose. |
| n'est-il point encor temps que louis se repose ? |
| quel autre hercule enfin ne se trouverait las |
| de combattre cette hydre ? et faut-il qu'elle oppose |
| une nouvelle tête aux efforts de son bras ? |
| si votre esprit plein de souplesse, |
| par éloquence, et par adresse, |
| peut adoucir les coeurs, et détourner ce coup, |
| je vous sacrifierai cent moutons ; c'est beaucoup |
| pour un habitant du parnasse. |
| cependant faites-moi la grâce |
| de prendre en don ce peu d'encens. |
| prenez en gré mes vœux ardents, |
| et le récit en vers qu'ici je vous dédie. |
| son sujet vous convient ; je n'en dirai pas plus : |
| sur les éloges que l'envie |
| doit avouer quivous sont dus, |
| vous ne voulez pas qu'on appuie. |
| dans athène autrefois peuple vain et léger, |
| un orateur voyant sa patrie en danger, |
| courut à la tribune ; et d'un art tyrannique, |
| voulant forcer les cœurs dans une république, |
| il parla fortement sur le commun salut. |
| on ne l'écoutait pas : l'orateur recourut |
| a ces figures violentes |
| qui savent exciter les âmes les plus lentes. |
| il fit parler les morts, tonna, dit ce qu'il put. |
| le vent emporta tout ; personne ne s'émut. |
| l'animal aux têtes frivoles |
| etant fait à ces traits, ne daignait l'écouter. |
| tous regardaient ailleurs : il en vit s'arrêter |
| a des combats d'enfants, et point à ses paroles. |
| que fit le harangueur ? il prit un autre tour. |
| cérès , commença-t-il, faisait voyage un jour |
| avec l'anguille et l'hirondelle : |
| un fleuve les arrête ; et l'anguille en nageant, |
| comme l'hirondelle en volant, |
| le traversa bientôt. l'assemblée à l'instant |
| cria tout d'une voix : et cérès, que fit-elle ? |
| ce qu'elle fit ? un prompt courroux |
| l'anima d'abord contre vous. |
| quoi, de contes d'enfants son peuple s'embarrasse ! |
| et du péril qui le menace |
| lui seul entre les grecs il néglige l'effet ! |
| que ne demandez-vous ce que philippe fait ? |
| a ce reproche l'assemblée, |
| par l'apologue réveillée, |
| se donne entière à l'orateur : |
| un trait de fable en eut l'honneur. |
| nous sommes tous d'athène en ce point ; et moi-même, |
| au moment que je fais cette moralité, |
| si peau d'âne m'était conté, |
| j'y prendrais un plaisir extrême, |
| le monde est vieux, dit-on : je le crois, cependant |
| il le faut amuser encor comme un enfant. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le renard les mouches et le hérisson<|titre|> |
| aux traces de son sang, un vieux hôte des bois, |
| renard fin, subtil et matois, |
| blessé par des chasseurs, et tombé dans la fange, |
| autrefois attira ce parasite ailé |
| que nous avons mouche appelé. |
| il accusait les dieux, et trouvait fort étrange |
| que le sort à tel point le voulut affliger, |
| et le fit aux mouches manger. |
| quoi! se jeter sur moi, sur moi le plus habile |
| de tous les hôtes des forêts ? |
| depuis quand les renards sont-ils un si bon mets ? |
| et que me sert ma queue ? est-ce un poids inutile ? |
| va ! le ciel te confonde, animal importun ; |
| que ne vis-tu sur le commun ! |
| un hérisson du voisinage, |
| dans mes vers nouveau personnage, |
| voulut le délivrer de l'importunité |
| du peuple plein d'avidité : |
| je les vais de mes dards enfiler par centaines, |
| voisin renard, dit-il, et terminer tes peines. |
| garde-t'en bien, dit l'autre ; ami, ne le fais pas : |
| laisse-les, je te prie, achever leur repas. |
| ces animaux sont soûls ; une troupe nouvelle |
| viendrait fondre sur moi, plus âpre et plus cruelle. |
| nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas : |
| ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats. |
| aristote appliquait cet apologue aux hommes. |
| les exemples en sont communs, |
| surtout au pays où nous sommes. |
| plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le juge arbitre, l'hospitalier et le solitaire<|titre|> |
| trois saints, également jaloux de leur salut, |
| portés d'un même esprit, tendaient à même but. |
| ils s'y prirent tous trois par des routes diverses : |
| tous chemins vont à rome : ainsi nos concurrents |
| crurent pouvoir choisir des sentiers différents. |
| l'un, touché des soucis, des longueurs, des traverses, |
| qu'en apanage on voit aux procès attachés, |
| s'offrit de les juger sans récompense aucune, |
| peu soigneux d'établir ici-bas sa fortune. |
| depuis qu'il est des lois, l'homme pour ses péchés |
| se condamne à plaider la moitié de sa vie. |
| la moitié ? les trois quarts, et bien souvent le tout. |
| le conciliateur crut qu'il viendrait à bout |
| de guérir cette folle et détestable envie. |
| le second de nos saints choisit les hôpitaux. |
| je le loue ; et le soin de soulager ces maux |
| est une charité que je préfère aux autres. |
| les malades d'alors, étant tels que les nôtres, |
| donnaient de l'exercice au pauvre hospitalier, |
| chagrins, impatients, et se plaignant sans cesse : |
| il a pour tels et tels un soin particulier ; |
| ce sont ses amis ; il nous laisse. |
| ces plaintes n'étaient rien au prix de l'embarras |
| où se trouva réduit l'appointeur de débats : |
| aucun n'était content ; la sentence arbitrale |
| à nul des deux ne convenait : |
| jamais le juge ne tenait |
| à leur gré la balance égale. |
| de semblables discours rebutaient l'appointeur : |
| il court aux hôpitaux, va voir leur directeur : |
| tous deux ne recueillant que plainte et que murmure, |
| affligés, et contraints de quitter ces emplois, |
| vont confier leur peine au silence des bois. |
| là sous d'âpres rochers, près d'une source pure, |
| lieu respecté des vents, ignoré du soleil, |
| ils trouvent l'autre saint, lui demandent conseil. |
| il faut, dit leur ami, le prendre de soi-même. |
| qui mieux que vous sait vos besoins ? |
| apprendre à se connaître est le premier des soins |
| qu'impose à tous mortels la majesté suprême. |
| vous êtes-vous connus dans le monde habité ? |
| l'on ne le peut qu'aux lieux pleins de tranquillité : |
| chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême. |
| troublez l'eau : vous y voyez-vous ? |
| agitez celle-ci. comment nous verrions-nous ? |
| la vase est un épais nuage |
| qu'aux effets du cristal nous venons d'opposer. |
| mes frères, dit le saint, laissez-la reposer, |
| vous verrez alors votre image. |
| pour vous mieux contempler demeurez au désert. |
| ainsi parla le solitaire. |
| il fut cru, l'on suivit ce conseil salutaire. |
| ce n'est pas qu'un emploi ne doive être souffert. |
| puisqu'on plaide, et qu'on meurt, et qu'on devient malade, |
| il faut des médecins, il faut des avocats. |
| ces secours, grâce à dieu, ne nous manqueront pas ; |
| les honneurs et le gain, tout me le persuade. |
| cependant on s'oublie en ces communs besoins. |
| ô vous, dont le public emporte tous les soins, |
| magistrats, princes et ministres, |
| vous que doivent troubler mille accidents sinistres, |
| que le malheur abat, que le bonheur corrompt, |
| vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne. |
| si quelque bon moment à ces pensers vous donne, |
| quelque flatteur vous interrompt. |
| cette leçon sera la fin de ces ouvrages : |
| puisse-t-elle être utile aux siècles à venir ! |
| je la présente aux rois, je la propose aux sages ; |
| par où saurais-je mieux finir ? |
| <|sep|> |
| <|titre|>le milan, le roi et le chasseur<|titre|> |
| à son altesse sérénissime, |
| monseigeur le prince de conti |
| comme les dieux sont bons, ils veulent que les rois |
| le soient aussi : c'est l'indulgence |
| qui fait le plus beau de leurs droits, |
| non les douceurs de la vengeance : |
| prince, c'est votre avis. on sait que le courroux |
| s'éteint en votre coeur sitôt qu'on l'y voit naître. |
| achille qui du sien ne put se rendre maître, |
| fut par là moins héros que vous. |
| ce titre n'appartient qu'à ceux d'entre les hommes |
| qui comme en l'âge d'or font cent biens ici-bas. |
| peu de grands sont nés tels en cet âge où nous sommes : |
| l'univers leur sait gré du mal qu'ils ne font pas. |
| loin que vous suiviez ces exemples, |
| mille actes généreux vous promettent des temples. |
| apollon citoyen de ces augustes lieux |
| prétend y célébrer votre nom sur sa lyre. |
| je sais qu'on vous attend dans le palais des dieux : |
| un siècle de séjour doit ici vous suffire. |
| hymen veut séjourner tout un siècle chez vous. |
| puissent ses plaisirs les plus doux |
| vous composer les destinées |
| par ce temps à peine bornées ! |
| et la princesse et vous n'en méritez pas moins. |
| j'en prends ses charmes pour témoins ; |
| pour témoins j'en prends les merveilles |
| par qui le ciel, pour vous prodigue en ses présents, |
| de qualités qui n'ont qu'en vous seuls leurs pareilles |
| voulut orner vos jeunes ans. |
| bourbon de son esprit ces grâces assaisonne. |
| le ciel joignit en sa personne |
| ce qui sait se faire estimer |
| a ce qui sait se faire aimer: |
| il ne m'appartient pas d'étaler votre joie ; |
| je me tais donc, et vais rimer |
| ce que fit un oiseau de proie. |
| un milan, de son nid antique possesseur, |
| etant pris vif par un chasseur, |
| d'en faire au prince un don cet homme se propose. |
| la rareté du fait donnait prix à la chose. |
| l'oiseau, par le chasseur humblement présenté, |
| si ce conte n'est apocryphe, |
| va tout droit imprimer sa griffe |
| sur le nez de sa majesté. |
| quoi! sur le nez du roi ? du roi même en personne. |
| il n'avait donc alors ni sceptre ni couronne ? |
| quand il en aurait eu, ç'aurait été tout un : |
| le nez royal fut pris comme un nez du commun. |
| dire des courtisans les clameurs et la peine |
| serait se consumer en efforts impuissants. |
| le roi n'éclata point ; les cris sont indécents |
| à la majesté souveraine. |
| l'oiseau garda son poste. on ne put seulement |
| hâter son départ d'un moment. |
| son maître le rappelle, et crie, et se tourmente, |
| lui présente le leurre, et le poing ; mais en vain. |
| on crut que jusqu'au lendemain |
| le maudit animal à la serre insolente |
| nicherait là malgré le bruit, |
| et sur le nez sacré voudrait passer la nuit. |
| tâcher de l'en tirer irritait son caprice. |
| il quitte enfin le roi qui dit : laissez aller |
| ce milan et celui qui m'a cru régaler. |
| ils se sont acquittés tous deux de leur office, |
| l'un en milan, et l'autre en citoyen des bois : |
| pour moi, qui sais comment doivent agir les rois, |
| je les affranchis du supplice. |
| et la cour d'admirer. les courtisans ravis |
| elèvent de tels faits, par eux si mal suivis : |
| bien peu, même des rois, prendraient un tel modèle ; |
| et le veneur l'échappa belle, |
| coupable seulement, tant lui que l'animal, |
| d'ignorer le danger d'approcher trop du maître. |
| ils n'avaient appris à connaître |
| que les hôtes des bois : était-ce un si grand mal ? |
| pilpay fait du gange arriver l'aventure : |
| là, nulle humaine créature |
| ne touche aux animaux pour leur sang épancher. |
| le roi même ferait scrupule d'y toucher. |
| savons-nous, disent-ils, si cet oiseau de proie |
| n'était point au siège de troie? |
| peut-être y tint-il lieu d'un prince ou d'un héros |
| des plus huppés et des plus hauts. |
| ce qu'il fut autrefois il pourra l'être encore. |
| nous croyons, après pythagore, |
| qu'avec les animaux de forme nous changeons, |
| tantôt milans, tantôt pigeons, |
| tantôt humains, puis volatilles, |
| ayant dans les airs leurs familles. |
| comme l'on conte en deux façons |
| l'accident du chasseur, voici l'autre manière. |
| un certain fauconnier, ayant pris, ce dit-on, |
| a la chasse un milan (ce qui n'arrive guère), |
| en voulut au roi faire un don, |
| comme de chose singulière. |
| ce cas n'arrive pas quelquefois en cent ans. |
| c'est le "non plus ultra" de la fauconnerie. |
| ce chasseur perce donc un gros de courtisans, |
| plein de zèle, échauffé, s'il le fut de sa vie. |
| par ce parangon des présents |
| il croyait sa fortune faite, |
| quand l'animal porte-sonnette, |
| sauvage encore, et tout grossier, |
| avec ses ongles tout d'acier, |
| prend le nez du chasseur, happe le pauvre sire : |
| lui de crier ; chacun de rire. |
| monarque et courtisans. qui n'eût ri? quant à moi, |
| je n'en eusse quitté ma part pour un empire. |
| qu'un pape rie, en bonne foi, |
| je ne l'ose assurer, mais je tiendrais un roi |
| bien malheureux, s'il n'osait rire : |
| c'est le plaisir des dieux. malgré son noir sourci, |
| jupiter et le peuple immortel rit aussi. |
| il en fit des éclats, à ce que dit l'histoire, |
| quand vulcain, clopinant, lui vint donner à boire. |
| que le peuple immortel se montrât sage ou non, |
| j'ai changé mon sujet avec juste raison ; |
| car, puisqu'il s'agit de morale, |
| que nous eût du chasseur l'aventure fatale |
| enseigné de nouveau? l'on a vu de tout temps |
| plus de sots fauconniers que de rois indulgents. |
| <|sep|> |
| <|titre|>a madame de la sablière<|titre|> |
| je vous gardais un temple dans mes vers : |
| il n'eût fini qu'avecque l'univers. |
| déjà ma main en fondait la durée |
| sur ce bel art qu'ont les dieux inventé, |
| et sur le nom de la divinité |
| que dans ce temple on aurait adorée. |
| sur le portail j'aurais ces mots écrits : |
| palais sacre de la déesse iris ; |
| non celle-là qu'a junon à ses gages ; |
| car junon même et le maître des dieux |
| serviraient l'autre, et seraient glorieux |
| du seul honneur de porter ses messages. |
| l'apothéose à la voûte eût paru ; |
| là, tout l'olympe en pompe eût été vu |
| plaçant iris sous un dais de lumière. |
| les murs auraient amplement contenu |
| toute sa vie, agréable matière, |
| mais peu féconde en ces événements |
| qui des états font les renversements. |
| au fond du temple eût été son image, |
| avec ses traits, son souris, ses appas, |
| son art de plaire et de n'y penser pas, |
| ses agréments à qui tout rend hommage. |
| j'aurais fait voir à ses pieds des mortels |
| et des héros, des demi-dieux encore, |
| même des dieux : ce que le monde adore |
| vient quelquefois parfumer ses autels. |
| j'eusse en ses yeux fait briller de son âme |
| tous les trésors, quoique imparfaitement : |
| car ce coeur vif et tendre infiniment |
| pour ses amis et non point autrement ; |
| car cet esprit qui né du firmament, |
| a beauté d'homme avec grâce de femme, |
| ne se peut pas comme on veut exprimer. |
| o vous, iris, qui savez tout charmer, |
| qui savez plaire en un degré suprême, |
| vous que l'on aime à l'égal de soi-même |
| (ceci soit dit sans nul soupçon d'amour ; |
| car c'est un mot banni de votre cour, |
| laissons-le donc), agréez que ma muse |
| achève un jour cette ébauche confuse. |
| j'en ai placé l'idée et le projet, |
| pour plus de grâce, au devant d'un sujet |
| où l'amitié donne de telles marques, |
| et d'un tel prix, que leur simple récit |
| peut quelque temps amuser votre esprit. |
| non que ceci se passe entre monarques : |
| ce que chez vous nous voyons estimer |
| n'est pas un roi qui ne sait point aimer ; |
| c'est un mortel qui sait mettre sa vie |
| pour son ami. j'en vois peu de si bons. |
| quatre animaux vivant de compagnie |
| vont aux humains en donner des leçons. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les deux chèvres,<|titre|> |
| la paix des pyrénées |
| les deux chèvres |
| dès que les chèvres ont brouté, |
| certain esprit de liberté |
| leur fait chercher fortune : elles vont en voyage |
| vers les endroits du pâturage |
| les moins fréquentés des humains : |
| là, s'il est quelque lieu sans route et sans chemins, |
| un rocher, quelque mont pendant en précipices, |
| c'est où ces dames vont promener leurs caprices. |
| rien ne peut arrêter cet animal grimpant. |
| deux chèvres donc s'émancipant, |
| toutes deux ayant patte blanche, |
| quittèrent les bas prés, chacune de sa part. |
| l'une vers l'autre allait pour quelque bon hasard. |
| un ruisseau se rencontre, et pour pont une planche. |
| deux belettes à peine auraient passé de front |
| sur ce pont ; |
| d'ailleurs, l'onde rapide et le ruisseau profond |
| devaient faire trembler de peur ces amazones. |
| malgré tant de dangers, l'une de ces personnes |
| pose un pied sur la planche, et l'autre en fait autant. |
| je m'imagine voir, avec louis le grand, |
| philippe quatre qui s'avance |
| dans l'île de la conférence |
| ainsi s'avançaient pas à pas, |
| nez à nez, nos aventurières, |
| qui toutes deux étant fort fières, |
| vers le milieu du pont ne se voulurent pas |
| l'une à l'autre céder. elles avaient la gloire |
| de compter dans leur race, à ce que dit l'histoire, |
| l'une certaine chèvre, au mérite sans pair, |
| dont polyphème fit présent à galatée ; |
| et l'autre la chèvre amalthée, |
| par qui fut nourri jupiter. |
| faute de reculer, leur chute fut commune. |
| toutes deux tombèrent dans l'eau. |
| cet accident n'est pas nouveau |
| dans le chemin de la fortune. |
| cette fable a paru en février 1691 dans |
| "le mercure galant". |
| le sujet a servi de thème latin au duc de bourgogne. |
| l.f. a profondément modifié un récit de pline l'ancien |
| (écrivain latin, ier siècle après j.c., qui périt au cours de l'éruption du vésuve), dans les "histoires naturelles" qui racontait l'histoire de deux chèvres se rencontrant |
| sur un pont étroit, l'une se couchant pour laisser passer l'autre par-dessus son dos. |
| ici, l.f. substitue au récit un exemple de la sottise humaine. |
| "il se livre ainsi à la satire des chicanières querelles de préséances qui, depuis le roi louis xiv [...] jusqu'aux moindres gentillâtres, en passant par les dames de la |
| cour, les magistrats et les chanoines, occupaient ardemment tous les ordres de la société française." |
| (m.fumaroli, la fontaine, fables) |
| <|sep|> |
| <|titre|>a monseigneur le duc de bourgogne<|titre|> |
| qui avait demandé à m. de la fontaine une fable qui fût nommée |
| le chat et la souris |
| pour plaire au jeune prince à qui la renommée |
| destine un temple en mes écrits, |
| comment composerai-je une fable nommée |
| le chat et la souris ? |
| dois-je représenter dans ces vers une belle |
| qui douce en apparence, et toutefois cruelle, |
| va se jouant des cœurs que ses charmes ont pris |
| comme le chat et la souris ? |
| prendrai-je pour sujet les jeux de la fortune ? |
| rien ne lui convient mieux, et c'est chose commune |
| que de lui voir traiter ceux qu'on croit ses amis |
| comme le chat fait la souris, |
| introduirai-je un roi qu'entre ses favoris |
| elle respecte seul ; roi qui fixe sa roue, |
| qui n'est point empêché d'un monde d'ennemis, |
| et qui des plus puissants quand il lui plaît se joue |
| comme le chat et la souris ? |
| mais insensiblement, dans le tour que j'ai pris, |
| mon dessein se rencontre ; et si je ne m'abuse |
| je pourrais tout gâter par de plus longs récits. |
| le jeune prince alors se jouerait de ma muse |
| comme le chat et la souris. |
| le vieux chat et la jeune souris |
| une jeune souris, de peu d'expérience, |
| crut fléchir un vieux chat implorant sa clémence, |
| et payant de raisons le raminagrobis : |
| laissez-moi vivre : une souris |
| de ma taille et de ma dépense |
| est-elle à charge en ce logis? |
| affamerais-je, à votre avis, |
| l'hôte, l'hôtesse, et tout leur monde ? |
| d'un grain de blé je me nourris ; |
| une noix me rend toute ronde. |
| a présent je suis maigre ; attendez quelque temps |
| réservez ce repas à messieurs vos enfants. |
| ainsi parlait au chat la souris attrapée. |
| l'autre lui dit : tu t'es trompée : |
| est-ce à moi que l'on tient de semblables discours ? |
| tu gagnerais autant à parler à des sourds. |
| chat et vieux pardonner ? cela n'arrive guères. |
| selon ces lois descends là-bas, |
| meurs, et va-t-en tout de ce pas, |
| haranguer les sœurs filandières : |
| mes enfants trouveront assez d'autres repas." |
| il tint parole ; et, pour ma fable, |
| voici le sens moral qui peut y convenir : |
| la jeunesse se flatte, et croit tout obtenir ; |
| la vieillesse est impitoyable. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'ane et le petit chien<|titre|> |
| ne forçons point notre talent ; |
| nous ne ferions rien avec grâce : |
| jamais un lourdaud, quoi qu'il fasse, |
| ne saurait passer pour galant. |
| peu de gens, que le ciel chérit et gratifie, |
| ont le don d'agréer infus avec la vie. |
| c'est un point qu'il leur faut laisser, |
| et ne pas ressembler à l'âne de la fable, |
| qui, pour se rendre plus aimable |
| et plus cher à son maître, alla le caresser. |
| «comment ? disait-il en son âme, |
| ce chien, parce qu'il est mignon, |
| vivra de pair à compagnon |
| avec monsieur, avec madame ! |
| et j'aurai des coups de bâton ! |
| que fait-il ? il donne la patte ; |
| puis aussitôt il est baisé. |
| s'il en faut faire autant afin que l'on me flatte, |
| cela n'est pas bien malaisé."» |
| dans cette admirable pensée, |
| voyant son maître en joie, il s'en vient lourdement, |
| lève une corne toute usée, |
| la lui porte au menton fort amoureusement, |
| non sans accompagner pour plus grand ornement |
| de son chant gracieux cette action hardie. |
| « oh! oh! quelle caresse! et quelle mélodie! |
| dit le maître aussitôt. holà, martin bâton. » |
| martin bâton accourt : l'âne change de ton. |
| ainsi finit la comédie. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la montagne qui accouche<|titre|> |
| une montagne en mal d'enfant |
| jetait une clameur si haute, |
| que chacun, au bruit accourant, |
| crut qu'elle accoucherait, sans faute, |
| d'une cité plus grosse que paris ; |
| elle accoucha d'une souris. |
| quand je songe à cette fable, |
| dont le récit est menteur |
| et le sens est véritable, |
| je me figure un auteur |
| qui dit : je chanterai la guerre |
| que firent les titans au maître du tonnerre.» |
| c'est promettre beaucoup : mais qu'en sort-il souvent ? |
| du vent. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la génisse, la chèvre et la brebis en société avec le lion<|titre|> |
| la génisse, la chèvre et la brebis, |
| en société avec le lion |
| la génisse, la chèvre et leur sœur la brebis, |
| avec un fier lion, seigneur du voisinage, |
| firent société, dit-on, au temps jadis, |
| et mirent en commun le gain et le dommage. |
| dans les lacs de la chèvre un cerf se trouva pris ; |
| vers ses associés aussitôt elle envoie : |
| eux venus, le lion par ses ongles compta, |
| et dit : nous sommes quatre à partager la proie ; |
| puis en autant de parts le cerf il dépeça ; |
| prit pour lui la première en qualité de sire : |
| elle doit être à moi, dit-il, et la raison, |
| c'est que je m'appelle lion : |
| à cela l'on n'a rien à dire. |
| la seconde par droit me doit échoir encor : |
| ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort. |
| comme le plus vaillant je prétends la troisième. |
| si quelqu'une de vous touche à la quatrième, |
| je l'étranglerai tout d'abord. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le bucheron et mercure a m.l.c.d.b.<|titre|> |
| votre goût a servi de règle à mon ouvrage. |
| j'ai tenté les moyens d'acquérir son suffrage. |
| vous voulez qu'on évite un soin trop curieux, |
| et des vains ornements l'effort ambitieux. |
| je le veux comme vous ; cet effort ne peut plaire. |
| un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire. |
| non qu'il faille bannir certains traits délicats : |
| vous les aimez, ces traits, et je ne les hais pas. |
| quant au principal but qu'esope se propose, |
| j'y tombe au moins mal que je puis. |
| enfin si dans ces vers je ne plais et n'instruis, |
| il ne tient pas à moi, c'est toujours quelque chose. |
| comme la force est un point |
| dont je ne me pique point, |
| je tâche d'y tourner le vice en ridicule, |
| ne pouvant l'attaquer avec des bras d'hercule. |
| c'est là tout mon talent ; je ne sais s'il suffit. |
| tantôt je peins en un récit |
| la sotte vanité jointe avecque l'envie, |
| deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie. |
| tel est ce chétif animal |
| qui voulut en grosseur au boeuf se rendre égal. |
| j'oppose quelquefois, par une double image, |
| le vice à la vertu, la sottise au bon sens, |
| les agneaux aux loups ravissants, |
| la mouche à la fourmi, faisant de cet ouvrage |
| une ample comédie à cent actes divers, |
| et dont la scène est l'univers. |
| hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle : |
| jupiter comme un autre : introduisons celui |
| qui porte de sa part aux belles la parole : |
| ce n'est pas de cela qu'il s'agit aujourd'hui. |
| un bûcheron perdit son gagne-pain, |
| c'est sa cognée ; et la cherchant en vain, |
| ce fut pitié là-dessus de l'entendre. |
| il n'avait pas des outils à revendre. |
| sur celui-ci roulait tout son avoir. |
| ne sachant donc où mettre son espoir, |
| sa face était de pleurs toute baignée. |
| o ma cognée ! ô ma pauvre cognée ! |
| s'écriait-il, jupiter, rends-la-moi ; |
| je tiendrai l'être encore un coup de toi. |
| sa plainte fut de l'olympe entendue. |
| mercure vient. elle n'est pas perdue, |
| lui dit ce dieu, la connaîtras-tu bien ? |
| je crois l'avoir près d'ici rencontrée. |
| lors une d'or à l'homme étant montrée, |
| il répondit : je n'y demande rien. |
| une d'argent succède à la première, |
| il la refuse. enfin une de bois : |
| voilà, dit-il, la mienne cette fois ; |
| je suis content si j'ai cette dernière. |
| tu les auras, dit le dieu, toutes trois. |
| ta bonne foi sera récompensée. |
| en ce cas-là je les prendrai, dit-il. |
| l'histoire en est aussitôt dispersée ; |
| et boquillons de perdre leur outil, |
| et de crier pour se le faire rendre. |
| le roi des dieux ne sait auquel entendre. |
| son fils mercure aux criards vient encor : |
| a chacun d'eux il en montre une d'or. |
| chacun eût cru passer pour une bête |
| de ne pas dire aussitôt : la voilà ! |
| mercure, au lieu de donner celle-là, |
| leur en décharge un grand coup sur la tête. |
| ne point mentir, être content du sien, |
| c'est le plus sûr : cependant on s'occupe |
| a dire faux pour attraper du bien : |
| que sert cela ? jupiter n'est pas dupe. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le pâtre et le lion<|titre|> |
| le lion et le chasseur |
| les fables ne sont pas ce qu'elles semblent être : |
| le plus simple animal nous y tient lieu de maître. |
| une morale nue apporte de l'ennui : |
| le conte fait passer le précepte avec lui. |
| en ces sortes de feinte il faut instruire et plaire, |
| et conter pour conter me semble peu d'affaire. |
| c'est par cette raison qu'égayant leur esprit, |
| nombre de gens fameux en ce genre ont écrit. |
| tous ont fui l'ornement et le trop d'étendue. |
| on ne voit point chez eux de parole perdue. |
| phèdre était si succinct qu'aucuns l'en ont blâmé ; |
| ésope en moins de mots s'est encore exprimé. |
| mais sur tous certain grec renchérit et se pique |
| d'une élégance laconique. |
| il renferme toujours son conte en quatre vers : |
| bien ou mal, je le laisse à juger aux experts. |
| voyons-le avec ésope en un sujet semblable. |
| l'un amène un chasseur, l'autre un pâtre, en sa fable. |
| j'ai suivi leur projet quant à l'événement, |
| y cousant en chemin quelque trait seulement. |
| voici comme à peu près ésope le raconte. |
| un pâtre, à ses brebis trouvant quelque mécompte, |
| voulut à toute force attraper le larron. |
| il s'en va près d'un antre, et tend à l'environ |
| des lacs à prendre loups, soupçonnant cette engeance. |
| avant que partir de ces lieux, |
| si tu fais, disait-il, ô monarque des dieux, |
| que le drôle à ces lacs se prenne en ma présence, |
| et que je goûte ce plaisir, |
| parmi vingt veaux je veux choisir |
| le plus gras, et t'en faire offrande. " |
| à ces mots, sort de l'antre un lion grand et fort. |
| le pâtre se tapit, et dit à demi mort : |
| que l'homme ne sait guère, hélas, ce qu'il demande ! |
| pour trouver le larron qui détruit mon troupeau, |
| et le voir en ces lacs pris avant que je parte, |
| ô monarque des dieux, je t'ai promis un veau : |
| je te promets un bœuf si tu fais qu'il s'écarte. |
| c'est ainsi que l'a dit le principal auteur ; |
| passons à son imitateur. |
| un fanfaron amateur de la chasse, |
| venant de perdre un chien de bonne race, |
| qu'il soupçonnait dans le corps d'un lion, |
| vit un berger. enseigne-moi, de grâce, |
| de mon voleur, lui dit-il, la maison ; |
| que de ce pas je me fasse raison. |
| le berger dit : c'est vers cette montagne. |
| en lui payant de tribut un mouton |
| par chaque mois, j'erre dans la campagne |
| comme il me plaît, et je suis en repos. |
| dans le moment qu'ils tenaient ces propos, |
| le lion sort, et vient d'un pas agile. |
| le fanfaron aussitôt d'esquiver ; |
| ô jupiter, montre-moi quelque asile, |
| s'écria-t-il, qui me puisse sauver. |
| la vraie épreuve de courage |
| n'est que dans le danger que l'on touche du doigt, |
| tel le cherchait, dit-il, qui changeant de langage, |
| s'enfuit aussitôt qu'il le voit. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'homme qui court après la fortune et l'homme qui l'attend dans son lit<|titre|> |
| qui ne court après la fortune ? |
| je voudrais être en lieu d'où je pusse aisément |
| contempler la foule importune |
| de ceux qui cherchent vainement |
| cette fille du sort de royaume en royaume, |
| fidèles courtisans d'un volage fantôme. |
| quand ils sont près du bon moment, |
| l'inconstante aussitôt à leurs désirs échappe : |
| pauvres gens, je les plains, car on a pour les fous |
| plus de pitié que de courroux. |
| cet homme, disent-ils, était planteur de choux, |
| et le voilà devenu pape : |
| ne le valons-nous pas ? vous valez cent fois mieux ; |
| mais que vous sert votre mérite ? |
| la fortune a-t-elle des yeux ? |
| et puis la papauté vaut-elle ce qu'on quitte, |
| le repos, le repos, trésor si précieux |
| qu'on en faisait jadis le partage des dieux ? |
| rarement la fortune à ses hôtes le laisse. |
| ne cherchez point cette déesse, |
| elle vous cherchera ; son sexe en use ainsi. |
| certain couple d'amis en un bourg établi, |
| possédait quelque bien : l'un soupirait sans cesse |
| pour la fortune ; il dit à l'autre un jour : |
| si nous quittions notre séjour ? |
| vous savez que nul n'est prophète |
| en son pays : cherchons notre aventure ailleurs. |
| cherchez, dit l'autre ami, pour moi je ne souhaite |
| ni climats ni destins meilleurs. |
| contentez-vous ; suivez votre humeur inquiète ; |
| vous reviendrez bientôt. je fais voeu cependant |
| de dormir en vous attendant. |
| l'ambitieux, ou si l'on veut, l'avare, |
| s'en va par voie et par chemin. |
| il arriva le lendemain |
| en un lieu que devait la déesse bizarre |
| fréquenter sur tout autre ; et ce lieu, c'est la cour. |
| là donc pour quelque temps il fixe son séjour, |
| se trouvant au coucher, au lever, à ces heures |
| que l'on sait être les meilleures ; |
| bref, se trouvant à tout, et n'arrivant à rien. |
| qu'est ceci ? ce dit-il, cherchons ailleurs du bien. |
| la fortune pourtant habite ces demeures. |
| je la vois tous les jours entrer chez celui-ci, |
| chez celui-là ; d'où vient qu'aussi |
| je ne puis héberger cette capricieuse ? |
| on me l'avait bien dit, que des gens de ce lieu |
| l'on n'aime pas toujours l'humeur ambitieuse. |
| adieu messieurs de cour ; messieurs de cour adieu : |
| suivez jusques au bout une ombre qui vous flatte. |
| la fortune a, dit-on, des temples à surate ; |
| allons là. ce fut un de dire et s'embarquer. |
| ames de bronze, humains, celui-là fut sans doute |
| armé de diamant, qui tenta cette route, |
| et le premier osa l'abîme défier. |
| celui-ci pendant son voyage |
| tourna les yeux vers son village |
| plus d'une fois, essuyant les dangers |
| des pirates, des vents, du calme et des rochers, |
| ministres de la mort. avec beaucoup de peines |
| on s'en va la chercher en des rives lointaines, |
| la trouvant assez tôt sans quitter la maison. |
| l'homme arrive au mogol ; on lui dit qu'au japon |
| la fortune pour lors distribuait ses grâces. |
| il y court ; les mers étaient lasses |
| de le porter ; et tout le fruit |
| qu'il tira de ses longs voyages, |
| ce fut cette leçon que donnent les sauvages : |
| demeure en ton pays, par la nature instruit. |
| le japon ne fut pas plus heureux à cet homme |
| que le mogol l'avait été ; |
| ce qui lui fit conclure en somme, |
| qu'il avait à grand tort son village quitté. |
| il renonce aux courses ingrates, |
| revient en son pays, voit de loin ses pénates, |
| pleure de joie, et dit : heureux, qui vit chez soi ; |
| de régler ses désirs faisant tout son emploi. |
| il ne sait que par ouïr-dire |
| ce que c'est que la cour, la mer, et ton empire, |
| fortune, qui nous fais passer devant les yeux |
| des dignités, des biens, que jusqu'au bout du monde |
| on suit, sans que l'effet aux promesses réponde. |
| désormais je ne bouge, et ferai cent fois mieux. |
| en raisonnant de cette sorte, |
| et contre la fortune ayant pris ce conseil, |
| il la trouve assise à la porte |
| de son ami plongé dans un profond sommeil. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le lion<|titre|> |
| sultan léopard autrefois |
| eut, ce dit-on, par mainte aubaine, |
| force boeufs dans ses prés, force cerfs dans ses bois, |
| force moutons parmi la plaine. |
| il naquit un lion dans la forêt prochaine. |
| après les compliments et d'une et d'autre part, |
| comme entre grands il se pratique, |
| le sultan fit venir son vizir le renard, |
| vieux routier, et bon politique. |
| tu crains, ce lui dit-il, lionceau mon voisin ; |
| son père est mort ; que peut-il faire? |
| plains plutôt le pauvre orphelin. |
| il a chez lui plus d'une affaire, |
| et devra beaucoup au destin |
| s'il garde ce qu'il a, sans tenter de conquête." |
| le renard dit, branlant la tête : |
| tels orphelins, seigneur, ne me font point pitié : |
| il faut de celui-ci conserver l'amitié, |
| ou s'efforcer de le détruire |
| avant que la griffe et la dent |
| lui soit crue, et qu'il soit en état de nous nuire. |
| n'y perdez pas un seul moment. |
| j'ai fait son horoscope : il croîtra par la guerre. |
| ce sera le meilleur lion |
| pour ses amis qui soit sur terre : |
| tâchez donc d'en être, sinon |
| tâchez de l'affaiblir. la harangue fut vaine. |
| le sultan dormait lors ; et dedans son domaine |
| chacun dormait aussi, bêtes, gens : tant qu'enfin |
| le lionceau devint vrai lion. le tocsin |
| sonne aussitôt sur lui ; l'alarme se promène |
| de toutes parts ; et le vizir, |
| consulté là-dessus dit avec un soupir : |
| pourquoi l'irritez-vous ? la chose est sans remède. |
| en vain nous appelons mille gens à notre aide. |
| plus ils sont, plus il coûte ; et je ne les tiens bons |
| qu'à manger leur part de mouton. |
| apaisez le lion : seul il passe en puissance |
| ce monde d'alliés vivant sur notre bien. |
| le lion en a trois qui ne lui coûtent rien, |
| son courage, sa force, avec sa vigilance. |
| jetez-lui promptement sous la griffe un mouton : |
| s'il n'en est pas content, jetez-en davantage. |
| joignez-y quelque boeuf : choisissez, pour ce don |
| tout le plus gras du pâturage. |
| sauvez le reste ainsi. ce conseil ne plut pas. |
| il en prit mal ; et force états |
| voisins du sultan en pâtirent : |
| nul n'y gagna, tous y perdirent. |
| quoi que fît ce monde ennemi, |
| celui qu'ils craignaient fut le maître. |
| proposez-vous d'avoir un lion pour ami, |
| si vous voulez le laisser craître. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'âne et ses maitres<|titre|> |
| l'âne d'un jardinier se plaignait au destin |
| de ce qu'on le faisait lever devant l'aurore. |
| les coqs, lui disait-il, ont beau chanter matin ; |
| je suis plus matineux encor. |
| et pourquoi ? pour porter des herbes au marché. |
| belle nécessité d'interrompre mon somme ! |
| le sort de sa plainte touché |
| lui donne un autre maître ; et l'animal de somme |
| passe du jardinier aux mains d'un corroyeur. |
| la pesanteur des peaux, et leur mauvaise odeur |
| eurent bientôt choqué l'impertinente bête. |
| j'ai regret, disait-il, à mon premier seigneur. |
| encor quand il tournait la tête, |
| j'attrapais, s'il m'en souvient bien, |
| quelque morceau de chou qui ne me coûtait rien. |
| mais ici point d'aubaine ; ou si j'en ai quelqu'une |
| c'est de coups. il obtint changement de fortune, |
| et sur l'état d'un charbonnier |
| il fut couché tout le dernier. |
| autre plainte. quoi donc, dit le sort en colère, |
| ce baudet-ci m'occupe autant |
| que cent monarques pourraient faire. |
| croit-il être le seul qui ne soit pas content ? |
| n'ai-je en l'esprit que son affaire ? |
| le sort avait raison ; tous gens sont ainsi faits : |
| notre condition jamais ne nous contente : |
| la pire est toujours la présente. |
| nous fatiguons le ciel à force de placets. |
| qu'à chacun jupiter accorde sa requête, |
| nous lui romprons encor la tête. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le soleil et les grenouilles<|titre|> |
| aux noces d'un tyran tout le peuple en liesse |
| noyait son souci dans les pots. |
| esope seul trouvait que les gens étaient sots |
| de témoigner tant d'allégresse. |
| le soleil, disait-il, eut dessein autrefois |
| de songer à l'hyménée. |
| aussitôt on ouït d'une commune voix |
| se plaindre de leur destinée |
| les citoyennes des étangs. |
| que ferons-nous, s'il lui vient des enfants ? |
| dirent-elles au sort, un seul soleil à peine |
| se peut souffrir. une demi-douzaine |
| mettra la mer à sec et tous ses habitants. |
| adieu joncs et marais : notre race est détruite. |
| bientôt on la verra réduite |
| a l'eau du styx. pour un pauvre animal, |
| grenouilles, à mon sens, ne raisonnaient pas mal. |
| illustration : grandville |
| <|sep|> |
| <|titre|>le cerf et la vigne<|titre|> |
| un cerf, à la faveur d'une vigne fort haute |
| et telle qu'on en voit en de certains climats, |
| s'étant mis à couvert, et sauvé du trépas, |
| les veneurs pour ce coup croyaient leurs chiens en faute. |
| ils les rappellent donc. le cerf hors de danger |
| broute sa bienfaitrice ; ingratitude extrême ; |
| on l'entend, on retourne, on le fait déloger, |
| il vient mourir en ce lieu même. |
| j'ai mérité, dit-il, ce juste châtiment : |
| profitez-en, ingrats.il tombe en ce moment. |
| la meute en fait curée. il lui fut inutile |
| de pleurer aux veneurs à sa mort arrivés. |
| vraie image de ceux qui profanent l'asile |
| qui les a conservés. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le cheval et le loup<|titre|> |
| un certain loup, dans la saison |
| que les tièdes zéphyrs ont l'herbe rajeunie, |
| et que les animaux quittent tous la maison, |
| pour s'en aller chercher leur vie, |
| un loup, dis-je, au sortir des rigueurs de l'hiver, |
| aperçut un cheval qu'on avait mis au vert. |
| je laisse à penser quelle joie ! |
| bonne chasse, dit-il, qui l'aurait à son croc. |
| eh! que n'es-tu mouton ? car tu me serais hoc : |
| au lieu qu'il faut ruser pour avoir cette proie. |
| rusons donc. ainsi dit, il vient à pas comptés, |
| se dit écolier d'hippocrate ; |
| qu'il connaît les vertus et les propriétés |
| de tous les simples de ces prés, |
| qu'il sait guérir, sans qu'il se flatte, |
| toutes sortes de maux. si dom coursier voulait |
| ne point celer sa maladie, |
| lui loup gratis le guérirait ; |
| car le voir en cette prairie |
| paître ainsi, sans être lié, |
| témoignait quelque mal, selon la médecine. |
| j'ai, dit la bête chevaline, |
| une apostume sous le pied. |
| mon fils, dit le docteur, il n'est point de partie |
| susceptible de tant de maux. |
| j'ai l'honneur de servir nosseigneurs les chevaux, |
| et fais aussi la chirurgie. |
| mon galant ne songeait qu'à bien prendre son temps, |
| afin de happer son malade. |
| l'autre qui s'en doutait lui lâche une ruade, |
| qui vous lui met en marmelade |
| les mandibules et les dents. |
| c'est bien fait (dit le loup en soi-même fort triste) |
| chacun à son métier doit toujours s'attacher. |
| tu veux faire ici l'arboriste, |
| et ne fus jamais que boucher. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le singe et le dauphin<|titre|> |
| c'était chez les grecs un usage |
| que sur la mer tous voyageurs |
| menaient avec eux en voyage |
| singes et chiens de bateleurs. |
| un navire en cet équipage |
| non loin d'athènes fit naufrage. |
| sans les dauphins tout eût péri. |
| cet animal est fort ami |
| de notre espèce : en cette histoire |
| pline le dit ; il le faut croire. |
| il sauva donc tout ce qu'il put. |
| même un singe en cette occurence, |
| profitant de la ressemblance, |
| lui pensa devoir son salut : |
| un dauphin le prit pour un homme, |
| et sur son dos le fit asseoir |
| si gravement qu'on eût cru voir |
| ce chanteur que tant on renomme. |
| le dauphin l'allait mettre à bord, |
| quand, par hasard, il lui demande : |
| êtes-vous d'athènes la grande? |
| oui, dit l'autre, on m'y connaît fort ; |
| s'il vous y survient quelque affaire, |
| employez-moi; car mes parents |
| y tiennent tous les premiers rangs : |
| un mien cousin est juge-maire. |
| le dauphin dit : bien grand merci : |
| et le pirée a part aussi |
| à l'honneur de votre présence ? |
| vous le voyez souvent, je pense? |
| tous les jours : il est mon ami ; |
| c'est une vieille connaissance. |
| notre magot prit, pour ce coup, |
| le nom d'un port pour un nom d'homme. |
| de telles gens il est beaucoup, |
| qui prendraient vaugirard pour rome, |
| et qui, caquetants au plus dru, |
| parlent de tout et n'ont rien vu . |
| le dauphin rit, tourne la tête, |
| et le magot considéré, |
| il s'aperçoit qu'il n'a tiré |
| du fond des eaux rien qu'une bête. |
| il l'y replonge, et va trouver |
| quelque homme afin de le sauver. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf<|titre|> |
| une grenouille vit un bœuf |
| qui lui sembla de belle taille. |
| elle qui n'était pas grosse en tout comme un œuf, |
| envieuse s'étend, et s'enfle, et se travaille |
| pour égaler l'animal en grosseur, |
| ............... |
| disant : regardez bien, ma sœur ; |
| est-ce assez ? dites-moi ; n'y suis-je point encore ? |
| nenni. m'y voici donc ? point du tout. m'y voilà ? |
| vous n'en approchez point. la chétive pécore |
| s'enfla si bien qu'elle creva. |
| le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages: |
| tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs, |
| tout petit prince a des ambassadeurs, |
| tout marquis veut avoir des pages. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l’enfouisseur et son compère<|titre|> |
| un pince-maille avait tant amassé |
| .......... |
| qu'il ne savait où loger sa finance. |
| l'avarice, compagne et sœur de l'ignorance, |
| le rendait fort embarrassé |
| dans le choix d'un dépositaire ; |
| car il en voulait un. et voici sa raison. |
| l'objet tente ; il faudra que ce monceau s'altère, |
| si je le laisse à la maison : |
| moi-même de mon bien je serai le larron. |
| le larron : quoi, jouir, c'est se voler soi-même ! |
| mon ami, j'ai pitié de ton erreur extrême ; |
| apprends de moi cette leçon : |
| le bien n'est bien qu'en tant que l'on s'en peut défaire. |
| sans cela c'est un mal. veux-tu le réserver |
| pour un âge et des temps qui n'en ont plus que faire ? |
| la peine d'acquérir, le soin de conserver |
| ôtent le prix à l'or, qu'on croit si nécessaire. |
| pour se décharger d'un tel soin, |
| notre homme eût pu trouver des gens sûrs au besoin ; |
| il aima mieux la terre, et prenant son compère, |
| celui-ci l'aide. ils vont enfouir le trésor. |
| au bout de quelque temps, l'homme va voir son or : |
| il ne retrouva que le gîte. |
| soupçonnant à bon droit le compère, il va vite |
| lui dire : apprêtez-vous ; car il me reste encor |
| quelques deniers : je veux les joindre à l'autre masse. |
| le compère aussitôt va remettre en sa place |
| l'argent volé, prétendant bien |
| tout reprendre à la fois sans qu'il y manquât rien. |
| mais, pour ce coup, l'autre fut sage : |
| il retint tout chez lui, résolu de jouir, |
| plus n'entasser, plus n'enfouir |
| et le pauvre voleur, ne trouvant plus son gage, |
| pensa tomber de sa hauteur. |
| il n'est pas malaisé de tromper un trompeur. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'alouette et ses petits avec le maitre d'un champ<|titre|> |
| ne t'attends qu'à toi seul : c'est un commun proverbe. |
| voici comme esope le mit |
| en crédit : |
| les alouettes font leur nid |
| dans les blés, quand ils sont en herbe, |
| c'est-à-dire environ le temps |
| que tout aime et que tout pullule dans le monde, |
| monstres marins au fond de l'onde, |
| tigres dans les forêts, alouettes aux champs. |
| une pourtant de ces dernières |
| avait laissé passer la moitié d'un printemps |
| sans goûter le plaisir des amours printanières. |
| à toute force enfin elle se résolut |
| d'imiter la nature, et d'être mère encore. |
| elle bâtit un nid, pond, couve et fait éclore, |
| a la hâte : le tout alla du mieux qu'il put. |
| les blés d'alentour mûrs avant que la nitée |
| se trouvât assez forte encor |
| pour voler et prendre l'essor, |
| de mille soins divers l'alouette agitée |
| s'en va chercher pâture, avertit ses enfants |
| d'être toujours au guet et faire sentinelle. |
| «si le possesseur de ces champs |
| vient avecque son fils (comme il viendra), dit-elle, |
| ecoutez bien : selon ce qu'il dira |
| chacun de nous décampera.» |
| sitôt que l'alouette eût quitté sa famille |
| le possesseur du champ vient avecque son fils. |
| « ces blés sont mûrs, dit-il, allez chez nos amis |
| les prier que chacun, apportant sa faucille, |
| nous vienne aider demain dès la pointe du jour.» |
| notre alouette de retour |
| trouve en alarme sa couvée. |
| l'un commence : « il a dit que, l'aurore levée, |
| l'on fît venir demain ses amis pour l'aider.... |
| - s'il n'a dit que cela, repartit l'alouette, |
| rien ne nous presse encor de changer de retraite ; |
| mais c'est demain qu'il faut tout de bon écouter. |
| cependant soyez gais; voilà de quoi manger.» |
| eux repus, tout s'endort, les petits et la mère. |
| l'aube du jour arrive, et d'amis point du tout. |
| l'alouette à l'essor, le maître s'en vient faire |
| sa ronde ainsi qu'à l'ordinaire. |
| «ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout. |
| nos amis ont grand tort, et tort qui se repose |
| sur de tels paresseux, à servir ainsi lents. |
| mon fils, allez chez nos parents |
| les prier de la même chose.» |
| l'épouvante est au nid plus forte que jamais. |
| « il a dit ses parents, mère, c'est à cette heure... |
| non, mes enfants ; dormez en paix : |
| ne bougeons de notre demeure.» |
| l'alouette eut raison, car personne ne vint. |
| pour la troisième fois, le maître se souvint |
| de visiter ses blés. «notre erreur est extrême, |
| dit-il,de nous attendre à d'autres gens que nous. |
| il n'est meilleur ami ni parent que soi-même. |
| retenez bien cela, mon fils. et savez-vous |
| ce qu'il faut faire ? il faut qu'avec notre famille |
| nous prenions dès demain chacun une faucille : |
| c'est là notre plus court; et nous achèverons |
| notre moisson quand nous pourrons.» |
| dès lors que ce dessein fut su de l'alouette : |
| «c'est ce coup qu'il est bon de partir, mes enfants.» |
| et les petits, en même temps, |
| voletants, se culebutants, |
| délogèrent tous sans trompette. |
| <|sep|> |
| <|titre|>philemon et baucis<|titre|> |
| a mgr le duc de vendôme |
| ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux ; |
| ces deux divinités n'accordent à nos voux |
| que des biens peu certains, qu'un plaisir peu tranquille : |
| des soucis dévorants c'est l'éternel asile ; |
| véritables vautours, que le fils de japet |
| représente, enchaîné sur son triste sommet. |
| l'humble toit est exempt d'un tribut si funeste : |
| le sage y vit en paix, et méprise le reste ; |
| content de ces douceurs, errant parmi les bois, |
| il regarde à ses pieds les favoris des rois; |
| il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne |
| que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne. |
| approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour, |
| rien ne trouble sa fin : c'est le soir d'un beau jour. |
| philémon et baucis nous en offrent l'exemple : |
| tous deux virent changer leur cabane en un temple. |
| hyménée et l'amour, par des désirs constants, |
| avaient uni leurs cours dès leur plus doux printemps. |
| ni le temps ni l'hymen n'éteignirent leur flamme ; |
| clothon prenait plaisir à filer cette trame. |
| ils surent cultiver, sans se voir assistés, |
| leur enclos et leur champ par deux fois vingt étés. |
| eux seuls ils composaient toute leur république : |
| heureux de ne devoir à pas un domestique |
| le plaisir ou le gré des soins qu'ils se rendaient ! |
| tout vieillit : sur leur front les rides s'étendaient ; |
| l'amitié modéra leurs feux sans les détruire, |
| et par des traits d'amour sut encor se produire. |
| ils habitaient un bourg plein de gens dont le coeur |
| joignait aux duretés un sentiment moqueur. |
| jupiter résolut d'abolir cette engeance. |
| il part avec son fils, le dieu de l'eloquence ; |
| tous deux en pèlerins vont visiter ces lieux : |
| mille logis y sont, un seul ne s'ouvre aux dieux. |
| prêts enfin à quitter un séjour si profane, |
| ils virent à l'écart une étroite cabane, |
| demeure hospitalière, humble et chaste maison. |
| mercure frappe : on ouvre ; aussitôt philémon |
| vient au-devant des dieux, et leur tient ce langage : |
| vous me semblez tous deux fatigués du voyage, |
| reposez-vous. usez du peu que nous avons ; |
| l'aide des dieux a fait que nous le conservons ; |
| usez-en ; saluez ces p énates d'argile: |
| jamais le ciel ne fut aux humains si facile |
| que quand jupiter même était de simple bois ; |
| depuis qu'on l'a fait d'or, il est sourd à nos voix. |
| baucis, ne tardez point : faites tiédir cette onde ; |
| encor que le pouvoir au désir ne réponde, |
| nos hôtes agréeront les soins qui leur sont dus. |
| quelques restes de feu sous la cendre épandus |
| d'un souffle haletant par baucis s'allumèrent : |
| des branches de bois sec aussitôt s'enflammèrent. |
| l'onde tiède, on lava les pieds des voyageurs. |
| philémon les pria d'excuser ces longueurs ; |
| et, pour tromper l'ennui d'une attente importune, |
| il entretint les dieux, non point sur la fortune, |
| sur ses jeux, sur la pompe et la grandeur des rois, |
| mais sur ce que les champs, les vergers et les bois |
| ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare. |
| cependant par baucis le festin se prépare. |
| la table où l'on servit le champêtre repas |
| fut d'ais non façonnés à l'aide du compas : |
| encore assure-t-on, si l'histoire en est crue, |
| qu'en un de ses supports le temps l'avait rompue. |
| baucis en égala les appuis chancelants |
| du débris d'un vieux vase, autre injure des ans. |
| un tapis tout usé couvrit deux escabelles : |
| il ne servait pourtant qu'aux fêtes solennelles. |
| le linge orné de fleurs fut couvert, pour tous mets, |
| d'un peu de lait, de fruits, et des dons de cérès. |
| les divins voyageurs, altérés de leur course, |
| mêlaient au vin grossier le cristal d'une source. |
| plus le vase versait, moins il s'allait vidant : |
| philémon reconnut ce miracle évident ; |
| baucis n'en fit pas moins : tous deux s'agenouillèrent ; |
| a ce signe d'abord leurs yeux se dessillèrent. |
| jupiter leur parut avec ces noirs sourcils |
| qui font trembler les cieux sur leurs pôles assis. |
| grand dieu, dit philémon, excusez notre faute : |
| quels humains auraient cru recevoir un tel hôte ? |
| ces mets, nous l'avouons, sont peu délicieux : |
| mais, quand nous serions rois, que donner à des dieux ? |
| c'est le coeur qui fait tout : que la terre et que l'onde |
| apprêtent un repas pour les maîtres du monde ; |
| ils lui préféreront les seuls présents du coeur. » |
| baucis sort à ces mots pour réparer l'erreur. |
| dans le verger courait une perdrix privée, |
| et par de tendres soins dès l'enfance élevée ; |
| elle en veut faire un mets, et la poursuit en vain : |
| la volatile échappe à sa tremblante main ; |
| entre les pieds des dieux elle cherche un asile. |
| ce recours à l'oiseau ne fut pas inutile : |
| jupiter intercède. et déjà les vallons |
| voyaient l'ombre en croissant tomber du haut des monts. |
| les dieux sortent enfin, et font sortir leurs hôtes. |
| de ce bourg, dit jupin, je veux punir les fautes : |
| suivez-nous. toi, mercure, appelle les vapeurs. |
| o gens durs ! vous n'ouvrez vos logis ni vos cours ! |
| il dit : et les autans troublent déjà la plaine. |
| nos deux époux suivaient, ne marchant qu'avec peine ; |
| un appui de roseau soulageait leurs vieux ans : |
| moitié secours des dieux, moitié peur, se hâtants, |
| sur un mont assez proche enfin ils arrivèrent ; |
| a leurs pieds aussitôt cent nuages crevèrent. |
| des ministres du dieu les escadrons flottants |
| entraînèrent, sans choix, animaux, habitants, |
| arbres, maisons, vergers, toute cette demeure ; |
| sans vestige du bourg, tout disparut sur l'heure. |
| les vieillards déploraient ces sévères destins. |
| les animaux périr ! car encor les humains, |
| tous avaient dû tomber sous les célestes armes. |
| baucis en répandit en secret quelques larmes. |
| cependant l'humble toit devient temple, et ses murs |
| changent leur frêle enduit aux marbres les plus durs. |
| de pilastres massifs les cloisons revêtues |
| en moins de deux instants s'élèvent jusqu'aux nues ; |
| le chaume devient or ; tout brille en ce pourpris ; |
| tous ces événements sont peints sur le lambris. |
| loin, bien loin les tableaux de zeuxis et d'apelle! |
| ceux-ci furent tracés d'une main immortelle. |
| nos deux epoux, surpris, étonnés, confondus, |
| se crurent, par miracle, en l'olympe rendus. |
| vous comblez, dirent-ils, vos moindres créatures ; |
| aurions-nous bien le coeur et les mains assez pures |
| pour présider ici sur les honneurs divins, |
| et prêtres vous offrir les vœux des pèlerins ? |
| jupiter exauça leur prière innocente. |
| hélas ! dit philémon, si votre main puissante |
| voulait favoriser jusqu'au bout deux mortels, |
| ensemble nous mourrions en servant vos autels : |
| clothon ferait d'un coup ce double sacrifice ; |
| d'autres mains nous rendraient un vain et triste office: |
| je ne pleurerais point celle-ci, ni ses yeux |
| ne troubleraient non plus de leurs larmes ces lieux. |
| jupiter à ce vœu fut encor favorable. |
| mais oserai-je dire un fait presque incroyable ? |
| un jour qu'assis tous deux dans le sacré parvis |
| ils contaient cette histoire aux pèlerins ravis, |
| la troupe, à l'entour d'eux, debout prêtait l'oreille ; |
| philémon leur disait : ce lieu plein de merveille |
| n'a pas toujours servi de temple aux immortels : |
| un bourg était autour, ennemi des autels, |
| gens barbares, gens durs, habitacle d'impies ; |
| du céleste courroux tous furent les hosties. |
| il ne resta que nous d'un si triste débris : |
| vous en verrez tantôt la suite en nos lambris ; |
| jupiter l'y peignit. en contant ces annales, |
| philémon regardait baucis par intervalles ; |
| elle devenait arbre, et lui tendait les bras ; |
| il veut lui tendre aussi les siens, et ne peut pas. |
| il veut parler, l'écorce a sa langue pressée. |
| l'un et l'autre se dit adieu de la pensée : |
| le corps n'est tantôt plus que feuillage et que bois. |
| d'étonnement la troupe, ainsi qu'eux, perd la voix, |
| même instant, même sort à leur fin les entraîne ; |
| baucis devient tilleul, philémon devient chêne. |
| on les va voir encore, afin de mériter |
| les douceurs qu'en hymen amour leur fit goûter : |
| ils courbent sous le poids des offrandes sans nombre. |
| pour peu que des époux séjournent sous leur ombre, |
| ils s'aiment jusqu'au bout, malgré l'effort des ans. |
| ah ! si. .. mais autre part j'ai porté mes présents. |
| célébrons seulement cette métamorphose. |
| des fidèles témoins m'ayant conté la chose, |
| clio me conseilla de l'étendre en ces vers, |
| qui pourront quelque jour l'apprendre à l'univers : |
| quelque jour on verra chez les races futures |
| sous l'appui d'un grand nom passer ces aventures. |
| vendôme, consentez au los que j'en attends : |
| faites-moi triompher de l'envie et du temps ; |
| enchaînez ces démons, que sur nous ils n'attentent, |
| ennemis des héros et de ceux qui les chantent. |
| je voudrais pouvoir dire en un style assez haut |
| qu'ayant mille vertus vous n'avez nul défaut. |
| toutes les célébrer serait oeuvre infinie ; |
| l'entreprise demande un plus vaste génie : |
| car quel mérite enfin ne vous fait estimer ? |
| sans parler de celui qui force à vous aimer ? |
| vous joignez à ces dons l'amour des beaux ouvrages, |
| vous y joignez un goût plus sûr que nos suffrages : |
| don du ciel, qui peut seul tenir lieu des présents |
| que nous font à regret le travail et les ans. |
| peu de gens élevés, peu d'autres encor même, |
| font voir par ces faveurs que jupiter les aime. |
| si quelque enfant des dieux les possède, c'est vous ; |
| je l'ose dans ces vers soutenir devant tous. |
| clio, sur son giron, à l'exemple d'homère, |
| vient de les retoucher, attentive à vous plaire : |
| on dit qu'elle et ses soeurs, par l'ordre d'apollon, |
| transportent dans anet tout le sacré vallon: |
| je le crois. puissions-nous chanter sous les ombrages |
| des arbres dont ce lieu va border ses rivages ! |
| puissent-ils tout d'un coup élever leurs sourcis, |
| comme on vit autrefois philémon et baucis ! |
| <|sep|> |
| <|titre|>jupiter et le passager<|titre|> |
| ô ! combien le péril enrichirait les dieux, |
| si nous nous souvenions des vœux qu'il nous fait faire ! |
| mais le péril passé, l'on ne se souvient guère |
| de ce qu'on a promis aux cieux ; |
| on compte seulement ce qu'on doit à la terre. |
| jupiter, dit l'impie, est un bon créancier ; |
| il ne se sert jamais d'huissier. |
| eh ! qu'est-ce donc que le tonnerre ? |
| comment appelez-vous ces avertissements ? |
| un passager, pendant l'orage, |
| avait voué cent bœufs au vainqueur des titans. |
| il n'en avait pas un : vouer cent éléphants |
| n'aurait pas coûté davantage. |
| il brûla quelques os quand il fut au rivage. |
| au nez de jupiter la fumée en monta. |
| sire jupin, dit-il, prends mon vœu ; le voilà : |
| c'est un parfum de bœuf que ta grandeur respire. |
| la fumée est ta part : je ne te dois plus rien. |
| jupiter fit semblant de rire ; |
| mais, après quelques jours, le dieu l'attrapa bien, |
| envoyant un songe lui dire |
| qu'un tel trésor était en tel lieu. l'homme au vœu |
| courut au trésor comme au feu : |
| il trouva des voleurs, et n'ayant dans sa bourse |
| qu'un écu pour toute ressource, |
| il leur promit cent talents d'or, |
| bien comptés, et d'un tel trésor : |
| on l'avait enterré dedans telle bourgade. |
| l'endroit parut suspect aux voleurs ; de façon |
| qu'à notre prometteur l'un dit : mon camarade, |
| tu te moques de nous, meurs, et va chez pluton |
| porter tes cent talents en don. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le cochet , le chat et le souriceau<|titre|> |
| un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu, |
| fut presque pris au dépourvu. |
| voici comme il conta l'aventure à sa mère. |
| j'avais franchi les monts qui bornent cet état |
| et trottais comme un jeune rat |
| qui cherche à se donner carrière, |
| lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux ; |
| l'un doux, bénin et gracieux, |
| et l'autre turbulent et plein d'inquiétude. |
| il a la voix perçante et rude ; |
| sur la tête un morceau de chair, |
| une sorte de bras dont il s'élève en l'air, |
| comme pour prendre sa volée ; |
| la queue en panache étalée. |
| or c'était un cochet dont notre souriceau |
| fit à sa mère le tableau, |
| comme d'un animal venu de l'amérique. |
| il se battait,dit-il, les flancs avec ses bras, |
| faisant tel bruit et tel fracas, |
| que moi, qui grâce aux dieux de courage me pique, |
| en ai pris la fuite de peur, |
| le maudissant de très bon coeur. |
| sans lui j'aurais fait connaissance |
| avec cet animal qui m'a semblé si doux. |
| il est velouté comme nous, |
| marqueté, longue queue, une humble contenance, |
| un modeste regard, et pourtant l'oeil luisant : |
| je le crois fort sympathisant |
| avec messieurs les rats ; car il a des oreilles |
| en figure aux nôtres pareilles. |
| je l'allais aborder, quand d'un son plein d'éclat |
| l'autre m'a fait prendre la fuite. |
| mon fils, dit la souris, ce doucet est un chat, |
| qui sous son minois hypocrite, |
| contre toute ta parenté |
| d'un malin vouloir est porté. |
| l'autre animal tout au contraire, |
| bien éloigné de nous malfaire, |
| servira quelque jour peut-être à nos repas. |
| quant au chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine. |
| garde-toi, tant que tu vivras, |
| de juger des gens sur la mine. |
| <|sep|> |
| <|titre|>a monsieur le duc de bouillon<|titre|> |
| la fontaine demande au duc de bouillon d'intervenir auprès de colbert pour faire retirer une amende de 2000 livres qu'il avait contractée pour avoir pris malencontreusement le titre d'écuyer ... |
| fils et neveu de favoris de mars*, |
| qui ne soyez chez vous de toutes parts |
| ni de vertu ne d'exemple vulgaire, |
| qui de par vous et de par votre père |
| avez acquis l'amour de tous les coeurs, |
| digne héritier d'un peuple de vainqueurs, |
| ecoutez-moi ; qu'un moment de contrainte |
| tienne votre âme attentive à ma plainte : |
| sur mon malheur daignez vous arrêter ; |
| en ce temps-ci, c'est beaucoup d'écouter. |
| la sotte peur d'importuner un prince, |
| vice non pas de cour, mais de province, |
| comme phébus est mauvais courtisan, |
| m'avait lié la voix jusqu'à présent ; |
| une autre peur à son tour me domine, |
| et j'ai chassé cette honte enfantine ; |
| je parle enfin, et fais parler encor, |
| non mon mérite, il n'est pas assez fort, |
| mais mon seul zèle et sa ferveur constante : |
| car tout héros de cela se contente ; |
| puis, pour toucher un prince généreux, |
| c'est bien assez que l'on soit malheureux. |
| je le suis donc, grâces à l'écurie, |
| et ne suis pas seul de ma confrérie ; |
| un partisan nous ruine tout net : |
| ce partisan, c'est la vallée cornay. |
| dessous sa griffe il faut que chacun danse ; |
| d'autre antechrist je ne connais en france : |
| homme rusé, |
| janus |
| à double front, |
| l'un de rigueur, l'autre à composer prompt. |
| les distinguer n'est pas chose facile ; |
| l'un après l'autre, ils exercent ma bile : |
| quand la vallée, en se faisant prier, |
| dit qu'il me veut manger tout le dernier, |
| cornay poursuit ; et, quand cornay retarde, |
| à la vallée il me faut prendre garde. |
| prince, je ris, mais ce n'est qu'en ces vers ; |
| l'ennui me vient de mille endroits divers, |
| du parlement, des aides, de la chambre, |
| du lieu fameux par le sept de septembre, |
| de la bastille, et puis du limosin; |
| il me viendra des indes à la fin. |
| je ne dis pas qu'il soit juste qu'on voie |
| le nom de noble à toutes gens en proie ; |
| c'est un abus, il faut le prévenir, |
| et sans pitié les coupables punir : |
| il le faut, dis-je, et c'est où nous en sommes. |
| mais le moins fier, mais le moins vain des hommes, |
| qui n'a jamais prétendu s'appuyer |
| duvain honneur de cemot d'écuyer, |
| qui rit de ceux qui veulent le parêtre, |
| qui ne l'est point, qui n'a point voulu l'être ! |
| c'est ce qui rend mon esprit étonné. |
| avec cela le me vois condamné, |
| mais par défaut. j'étais lors en champagne, |
| dormant, rêvant, allant par la campagne, |
| mon procureur dessus quelque autre point, |
| et ne songeant à moi ni peu ni point, |
| tant il croyait que l'affaire était bonne. |
| on l'a surpris ; que dieu le lui pardonne ! |
| il est bon homme, habile, et mon ami, |
| sait tous les tours ; mais il s'est endormi. |
| thomas bousseau n'en a pas fait de même ; |
| sa vigilance en tels cas est extrême ; |
| il prend son temps et fait tout ce qu'il faut |
| pour obtenir un arrêt par défaut. |
| le rapporteur m'en a donné l'endosse, |
| en celui-ci mettant toute la sauce. |
| s'il eut voulu quelque peu différer, |
| la cour, seigneur, eût pu considérer |
| que j'ai toujours été compris aux tailles, |
| qu'en nul partage, ou contrat d'épousailles, |
| en jugements intitulés de moi, |
| en acte aucun qui puisse nuire au roi, |
| je n'ai voulu passer pour gentilhomme |
| thomas bousseau n'a su produire en somme |
| que deux contrats, si chétifs que rien plus, |
| signés de moi, mais sans les avoir lus : |
| et lisez-vous tout ce qu'on vous apporte ? |
| j'aurais signé ma mort de même sorte. |
| voilà, seigneur, le fait en peu de mots : |
| je vous arrête à d'étranges propos ; |
| n'en accusez que ma raison troublée ; |
| sous le chagrin mon âme est accablée ; |
| l'excès du mal m'ôte tout jugement. |
| que me sert-il de vivre innocemment, |
| d'être sans faste et cultiver les muses ? |
| hélas !qu'un jour elles seront confuses, |
| quand on viendra leur dire en soupirant : |
| " ce nourrisson que vous chérissiez tant, |
| moins pour ses vers que pour ses mœurs faciles, |
| qui préférait à la pompe des villes |
| vos antres cois, vos chants simples et doux, |
| qui dès l'enfance a vécu parmi vous, |
| est succombé sous une injuste peine ; |
| et, d'affecter une qualité vaine |
| repris à faux, condamné sans raison, |
| couvert de honte, est mort dans la prison ! » |
| <|sep|> |
| <|titre|>le lièvre et la tortue<|titre|> |
| rien ne sert de courir ; il faut partir à point. |
| le lièvre et la tortue en sont un témoignage. |
| gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point |
| si tôt que moi ce but. si tôt ? êtes-vous sage ? |
| repartit l'animal léger. |
| ma commère, il vous faut purger |
| avec quatre grains d'ellébore. |
| sage ou non, je parie encore. |
| ainsi fut fait : et de tous deux |
| on mit près du but les enjeux. |
| savoir quoi, ce n'est pas l'affaire ; |
| ni de quel juge l'on convint. |
| notre lièvre n'avait que quatre pas à faire ; |
| j'entends de ceux qu'il fait lorsque prêt d'être atteint |
| il s'éloigne des chiens, les renvoie aux calendes, |
| et leur fait arpenter les landes. |
| ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter, |
| pour dormir, et pour écouter |
| d'où vient le vent, il laisse la tortue |
| aller son train de sénateur. |
| elle part, elle s'évertue ; |
| elle se hâte avec lenteur. |
| lui cependant méprise une telle victoire ; |
| tient la gageure à peu de gloire ; |
| croit qu'il y va de son honneur |
| de partir tard. il broute, il se repose, |
| il s'amuse à toute autre chose |
| qu'à la gageure. à la fin, quand il vit |
| que l'autre touchait presque au bout de la carrière, |
| il partit comme un trait ; mais les élans qu'il fit |
| furent vains : la tortue arriva la première. |
| eh bien, lui cria-t-elle, avais-je pas raison ? |
| de quoi vous sert votre vitesse ? |
| moi l'emporter ! et que serait-ce |
| si vous portiez une maison ? |
| <|sep|> |
| <|titre|>le coq et le renard<|titre|> |
| sur la branche d'un arbre était en sentinelle |
| un vieux coq adroit et matois. |
| frère, dit un renard adoucissant sa voix, |
| nous ne sommes plus en querelle |
| paix générale cette fois. |
| je viens te l'annoncer ; descends que je t'embrasse ; |
| ne me retarde point, de grâce : |
| je dois faire aujourd'hui vingt postes sans manquer |
| les tiens et toi pouvez vaquer, |
| ans ns nulle crainte à vos affaires : |
| nous vous y servirons en frères. |
| faites-en les feux dès ce soir. |
| et cependant, viens recevoirle baiser d'amour fraternelle. |
| ami, reprit le coq, je ne pouvais jamais |
| apprendre une plus douce et meilleure nouvelle |
| que celle |
| de cette paix. |
| et ce m'est une double joie |
| de la tenir de toi. je vois deux lévriers, |
| qui, je m'assure, sont courriers |
| que pour ce sujet on envoie. |
| ils vont vite, et seront dans un moment à nous. |
| je descends : nous pourrons nous entre-baiser tous. |
| adieu, dit le renard, ma traite est longue à faire, |
| nous nous réjouirons du succès de l'affaire |
| une autre fois. le galand aussitôt |
| tire ses grègues, gagne au haut, |
| mal content de son stratagème ; |
| et notre vieux coq en soi-même |
| se mit à rire de sa peur |
| car c'est double plaisir de tromper le trompeur |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'aigle et la pie<|titre|> |
| l'aigle, reine des airs, avec margot la pie, |
| différentes d'humeur, de langage et d'esprit, |
| et d'habit, |
| traversaient un bout de prairie. |
| le hasard les assemble en un coin détourné. |
| l'agasse eut peur ; mais l'aigle, ayant fort bien dîné, |
| la rassure, et lui dit : allons de compagnie. |
| si le maître des dieux assez souvent s'ennuie, |
| lui qui gouverne l'univers, |
| j'en puis bien faire autant, moi qu'on sait qui le sers. |
| entretenez-moi donc, et sans cérémonie. |
| caquet bon-bec alors de jaser au plus dru, |
| sur ceci, sur cela, sur tout. l'homme d'horace, |
| disant le bien, le mal à travers champs, n'eût su |
| ce qu'en fait de babil y savait notre agasse. |
| elle offre d'avertir de tout ce qui se passe, |
| sautant, allant de place en place, |
| bon espion, dieu sait. son offre ayant déplu, |
| l'aigle lui dit tout en colère : |
| ne quittez point votre séjour, |
| caquet bon-bec, mamie : adieu ; je n'ai que faire |
| d'une babillarde à ma cour ; |
| c'est un fort méchant caractère. |
| margot ne demandait pas mieux. |
| ce n'est pas ce qu'on croit, que d'entrer chez les dieux ; |
| cet honneur a souvent de mortelles angoisses. |
| rediseurs, espions, gens à l'air gracieux, |
| au coeur tout différent, s'y rendent odieux, |
| quoique ainsi que la pie il faille dans ces lieux |
| porter habit de deux paroisses. |
| l'aigle et la pie |
| illustration : j.j. grandville |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'araignée et l'hirondelle<|titre|> |
| ô jupiter, qui sus de ton cerveau, |
| par un secret d’accouchement nouveau, |
| tirer pallas , jadis mon ennemie, |
| entends ma plainte une fois en ta vie. |
| progné |
| me vient enlever les morceaux |
| caracolant, frisant l’air et les eaux |
| elle me prend mes mouches à ma porte |
| miennes je puis les dire ; et mon réseau |
| en serait plein sans ce maudit oiseau ; |
| je l’ai tissu de matière assez forte. |
| ainsi, d’un discours insolent, |
| se plaignait l’araignée autrefois tapissière, |
| et qui, lors étant filandière, |
| prétendait enlacer tout insecte volant. |
| la soeur de philomèle, attentive à sa proie, |
| malgré le bestion happait mouches dans l’air, |
| pour ses petits, pour elle, impitoyable joie, |
| que ses enfants gloutons, d’un bec toujours ouvert, |
| d’un ton demi-formé, bégayante couvée, |
| demandaient par des cris encor mal entendus. |
| la pauvre aragne n’ayant plus |
| que la tête et les pieds, artisans superflus, |
| se vit elle-même enlevée. |
| l’hirondelle en passant emporta toile, et tout, |
| et l’animal pendant au bout, |
| jupin pour chaque état mit deux tables au monde. |
| l’adroit, le vigilant, et le fort sont assis |
| à la première ; et les petits |
| mangent leur reste à la seconde. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les deux rats, le renard et l'oeuf<|titre|> |
| deux rats cherchaient leur vie ; ils trouvèrent un oeuf. |
| le dîné suffisait à gens de cette espèce ! |
| il n'était pas besoin qu'ils trouvassent un boeuf. |
| pleins d'appétit, et d'allégresse, |
| ils allaient de leur oeuf manger chacun sa part, |
| quand un quidam parut. c'était maître renard ; |
| rencontre incommode et fâcheuse. |
| car comment sauver l'oeuf ? le bien empaqueter, |
| puis des pieds de devant ensemble le porter, |
| ou le rouler, ou le traîner, |
| c'était chose impossible autant que hasardeuse. |
| nécessité l'ingénieuse |
| leur fournit une invention. |
| comme ils pouvaient gagner leur habitation, |
| l'écornifleur étant à demi-quart de lieue, |
| l'un se mit sur le dos, prit l'oeuf entre ses bras, |
| puis, malgré quelques heurts, et quelques mauvais pas, |
| l'autre le traîna par la queue. |
| qu'on m'aille soutenir après un tel récit, |
| que les bêtes n'ont point d'esprit. |
| pour moi si j'en étais le maître, |
| je leur en donnerais aussi bien qu'aux enfants. |
| ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans ? |
| quelqu'un peut donc penser ne se pouvant connaître. |
| par un exemple tout égal, |
| j'attribuerais à l'animal |
| non point une raison selon notre manière, |
| mais beaucoup plus aussi qu'un aveugle ressort : |
| je subtiliserais un morceau de matière, |
| que l'on ne pourrait plus concevoir sans effort, |
| quintessence d'atome, extrait de la lumière, |
| je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor |
| que le feu : car enfin, si le bois fait la flamme, |
| la flamme en s'épurant peut-elle pas de l'âme |
| nous donner quelque idée, et sort-il pas de l'or |
| des entrailles du plomb ? je rendrais mon ouvrage |
| capable de sentir, juger, rien davantage, |
| et juger imparfaitement, |
| sans qu'un singe jamais fit le moindre argument. |
| a l'égard de nous autres hommes, |
| je ferais notre lot infiniment plus fort : |
| nous aurions un double trésor ; |
| l'un cette âme pareille en tout-tant que nous sommes, |
| sages, fous, enfants, idiots, |
| hôtes de l'univers, sous le nom d'animaux ; |
| l'autre encore une autre âme, entre nous et les anges |
| commune en un certain degré |
| et ce trésor à part créé |
| suivrait parmi les airs les célestes phalanges, |
| entrerait dans un point sans en être pressé, |
| ne finirait jamais quoique ayant commencé : |
| choses réelles quoique étranges. |
| tant que l'enfance durerait, |
| cette fille du ciel en nous ne paraîtrait |
| qu'une tendre et faible lumière ; |
| l'organe étant plus fort, la raison percerait |
| les ténèbres de la matière, |
| qui toujours envelopperait |
| l'autre âme imparfaite et grossière. |
| <|sep|> |
| <|titre|>jupiter et le metayer<|titre|> |
| jupiter eut jadis une ferme à donner. |
| mercure en fit l'annonce ; et gens se présentèrent, |
| firent des offres, écoutèrent : |
| ce ne fut pas sans bien tourner. |
| l'un alléguait que l'héritage |
| etait frayant et rude, et l'autre un autre si. |
| pendant qu'ils marchandaient ainsi, |
| un d'eux le plus hardi, mais non pas le plus sage, |
| promit d'en rendre tant, pourvu que jupiter |
| le laissât disposer de l'air, |
| lui donnât saison à sa guise, |
| qu'il eût du chaud, du froid, du beau temps, de la bise, |
| enfin du sec et du mouillé, |
| aussitôt qu'il aurait bâillé. |
| jupiter y consent. contrat passé ; notre homme |
| tranche du roi des airs , pleut, vente, et fait en somme |
| un climat pour lui seul : ses plus proches voisins |
| ne s'en sentaient non plus que les américains. |
| ce fut leur avantage ; ils eurent bonne année, |
| pleine moisson, pleine vinée. |
| monsieur le receveur fut très mal partagé. |
| l'an suivant, voilà tout changé, |
| il ajuste d'une autre sorte |
| la température des cieux. |
| son champ ne s'en trouve pas mieux. |
| celui de ses voisins fructifie et rapporte. |
| que fait-il ? il recourt au monarque des dieux : |
| il confesse son imprudence. |
| jupiter en usa comme un maître fort doux. |
| concluons que la providence |
| sait ce qu'il nous faut mieux que nous . |
| <|sep|> |
| <|titre|>le renard et les raisins<|titre|> |
| certain renard gascon, d'autres disent normand, |
| mourant presque de faim, vit au haut d'une treille |
| des raisins mûrs apparemment, |
| et couverts d'une peau vermeille. |
| le galand en eut fait volontiers un repas ; |
| mais comme il n'y pouvait point atteindre : |
| ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. |
| fit-il pas mieux que de se plaindre? |
| <|sep|> |
| <|titre|>le loup et les bergers<|titre|> |
| un loup rempli d'humanité |
| (s'il en est de tels dans le monde) |
| fit un jour sur sa cruauté, |
| quoiqu'il ne l'exerçât que par nécessité, |
| une réflexion profonde. |
| je suis haï, dit-il, et de qui ? de chacun. |
| le loup est l'ennemi commun : |
| chiens, chasseurs, villageois, s'assemblent pour sa perte. |
| jupiter est là-haut étourdi de leurs cris ; |
| c'est par là que de loups l'angleterre est déserte : |
| on y mit notre tête à prix. |
| il n'est hobereau qui ne fasse |
| contre nous tels bans publier ; |
| il n'est marmot osant crier |
| que du loup aussitôt sa mère ne menace. |
| le tout pour un âne rogneux, |
| pour un mouton pourri, pour quelque chien hargneux, |
| dont j'aurai passé mon envie. |
| et bien, ne mangeons plus de chose ayant eu vie ; |
| paissons l'herbe, broutons ; mourons de faim plutôt. |
| est-ce une chose si cruelle ? |
| vaut-il mieux s'attirer la haine universelle ? |
| disant ces mots il vit des bergers pour leur rôt |
| mangeants un agneau cuit en broche. |
| oh, oh, dit-il, je me reproche |
| le sang de cette gent. voilà ses gardiens |
| s'en repaissants eux et leurs chiens ; |
| et moi, loup, j'en ferai scrupule ? |
| non, par tous les dieux. non. je serais ridicule. |
| thibaut l'agnelet passera |
| sans qu'à la broche je le mette ; |
| et non seulement lui, mais la mère qu'il tette, |
| et le père qui l'engendra. |
| ce loup avait raison. est-il dit qu'on nous voie |
| faire festin de toute proie, |
| manger les animaux, et nous les réduirons |
| aux mets de l'âge d'or autant que nous pourrons ? |
| ils n'auront ni croc ni marmite ? |
| bergers, bergers, le loup n'a tort |
| que quand il n'est pas le plus fort : |
| voulez-vous qu'il vive en ermite ? |
| <|sep|> |
| <|titre|>le renard le loup et le cheval<|titre|> |
| un renard jeune encor, quoique des plus madrés, |
| vit le premier cheval qu'il eût vu de sa vie. |
| il dit à certain loup, franc novice : " accourez, |
| un animal paît dans nos prés, |
| beau, grand ; j'en ai ma vue encore toute ravie. |
| est-il plus fort que nous ? dit le loup en riant. |
| fais-moi son portrait, je te prie. |
| si j'étais quelque peintre ou quelque étudiant, |
| repartit le renard, j'avancerais la joie |
| que vous aurez en le voyant. |
| mais venez. que sait-on ? peut-être est-ce une proie |
| que la fortune nous envoie. |
| ils vont ; et le cheval, qu'à l'herbe on avait mis, |
| assez peu curieux de semblables amis, |
| fut presque sur le point d'enfiler la venelle. |
| seigneur, dit le renard, vos humbles serviteurs |
| apprendraient volontiers comment on vous appelle. |
| le cheval, qui n'était dépourvu de cervelle, |
| leur dit : lisez mon nom, vous le pouvez, messieurs ; |
| mon cordonnier l'a mis autour de ma semelle." |
| le renard s'excusa sur son peu de savoir. |
| mes parents, reprit-il, ne m'ont point fait instruire ; |
| ils sont pauvres et n'ont qu'un trou pour tout avoir ; |
| ceux du loup, gros messieurs, l'ont fait apprendre à lire." |
| le loup, par ce discours flatté, |
| s'approcha ; mais sa vanité |
| lui coûta quatre dents : le cheval lui desserre |
| un coup ; et haut le pied. voilà mon loup par terre, |
| mal en point, sanglant et gâté. |
| frère, dit le renard, ceci nous justifie |
| ce que m'ont dit des gens d'esprit : |
| cet animal vous a sur la mâchoire écrit |
| que de tout inconnu le sage se méfie. |
| illustration : gustave doré |
| <|sep|> |
| <|titre|>le geai pare des plumes du paon<|titre|> |
| un paon muait : un geai prit son plumage ; |
| puis après se l'accommoda ; |
| puis parmi d'autres paons tout fier se panada, |
| croyant être un beau personnage. |
| quelqu'un le reconnut : il se vit bafoué, |
| berné, sifflé, moqué, joué, |
| et par messieurs les paons plumé d'étrange sorte ; |
| même vers ses pareils s'étant réfugié, |
| il fut par eux mis à la porte. |
| il est assez de geais à deux pieds comme lui, |
| qui se parent souvent des dépouilles d'autrui, |
| et que l'on nomme plagiaires. |
| je m'en tais, et ne veux leur causer nul ennui : |
| ce ne sont pas là mes affaires. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le rat et l'huître<|titre|> |
| un rat hôte d'un champ, rat de peu de cervelle, |
| des lares paternels un jour se trouva soû. |
| il laisse là le champ, le grain, et la javelle, |
| va courir le pays, abandonne son trou. |
| sitôt qu'il fut hors de la case, |
| que le monde, dit-il, est grand et spacieux ! |
| voilà les apennins, et voici le caucase : |
| la moindre taupinée était mont à ses yeux. |
| au bout de quelques jours le voyageur arrive |
| en un certain canton où thétys sur la rive |
| avait laissé mainte huître ; et notre rat d'abord |
| crut voir en les voyant des vaisseaux de haut bord. |
| certes, dit-il, mon père était un pauvre sire : |
| il n'osait voyager, craintif au dernier point : |
| pour moi, j'ai déjà vu le maritime empire : |
| j'ai passé les déserts, mais nous n'y bûmes point. |
| d'un certain magister le rat tenait ces choses, |
| et les disait à travers champs ; |
| n'étant pas de ces rats qui les livres rongeants |
| se font savants jusques aux dents. |
| parmi tant d'huîtres toutes closes, |
| une s'était ouverte, et bâillant au soleil, |
| par un doux zéphir réjouie, |
| humait l'air, respirait, était épanouie, |
| blanche, grasse, et d'un goût, à la voir, nompareil. |
| d'aussi loin que le rat voir cette huître qui bâille : |
| qu'aperçois-je ? dit-il, c'est quelque victuaille ; |
| et, si je ne me trompe à la couleur du mets, |
| je dois faire aujourd'hui bonne chère, ou jamais. |
| là-dessus maître rat plein de belle espérance, |
| approche de l'écaille, allonge un peu le cou, |
| se sent pris comme aux lacs ; car l'huître tout d'un coup |
| se referme, et voilà ce que fait l'ignorance. |
| cette fable contient plus d'un enseignement. |
| nous y voyons premièrement : |
| que ceux qui n'ont du monde aucune expérience |
| sont aux moindres objets frappés d'étonnement : |
| et puis nous y pouvons apprendre, |
| que tel est pris qui croyait prendre. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'aigle et l'escarbot<|titre|> |
| l'aigle donnait la chasse à maître jean lapin, |
| qui droit à son terrier s'enfuyait au plus vite. |
| le trou de l'escarbot se rencontre en chemin : |
| je laisse à penser si ce gîte |
| etait sûr ; mais où mieux ? jean lapin s'y blottit. |
| l'aigle fondant sur lui nonobstant cet asile, |
| l'escarbot intercède et dit : |
| princesse des oiseaux, il vous est fort facile |
| d'enlever malgré moi ce pauvre malheureux ; |
| mais ne me faites pas cet affront, je vous prie ; |
| et, puisque jean lapin vous demande la vie, |
| donnez-la-lui, de grâce, ou l'ôtez à tous deux : |
| c'est mon voisin, c'est mon compère. |
| l'oiseau de jupiter, sans répondre un seul mot, |
| choque de l'aile l'escarbot, |
| l'étourdit, l'oblige à se taire, |
| enlève jean lapin. l'escarbot indigné |
| vole au nid de l'oiseau, fracasse en son absence |
| ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance : |
| pas un seul ne fut épargné. |
| l'aigle étant de retour et voyant ce ménage, |
| remplit le ciel de cris, et, pour comble de rage, |
| ne sait sur qui venger le tort qu'elle a souffert. |
| elle gémit en vain, sa plainte au vent se perd. |
| il fallut pour cet an vivre en mère affligée. |
| l'an suivant, elle mit son nid en lieu plus haut. |
| l'escarbot prend son temps, fait faire aux œufs le saut. |
| la mort de jean lapin derechef est vengée. |
| ce second deuil fut tel que l'écho de ces bois |
| n'en dormit de plus de six mois. |
| l'oiseau qui porte ganymède |
| du monarque des dieux enfin implore l'aide, |
| dépose en son giron ses œufs, et croit qu'en paix |
| ils seront dans ce lieu, que pour ses intérêts |
| jupiter se verra contraint de les défendre : |
| hardi qui les irait là prendre. |
| aussi ne les y prit-on pas. |
| leur ennemi changea de note, |
| sur la robe du dieu fit tomber une crotte ; |
| le dieu la secouant jeta les œufs à bas. |
| quand l'aigle sut l'inadvertance, |
| elle menaça jupiter |
| d'abandonner sa cour, d'aller vivre au désert, |
| de quitter toute dépendance |
| avec mainte autre extravagance. |
| le pauvre jupiter se tut : |
| devant son tribunal l'escarbot comparut, |
| fit sa plainte, et conta l'affaire : |
| on fit entendre à l'aigle enfin qu'elle avait tort. |
| mais les deux ennemis ne voulant point d'accord, |
| le monarque des dieux s'avisa, pour bien faire, |
| de transporter le temps où l'aigle fait l'amour |
| en une autre saison, quand la race escarbote |
| est en quartier d'hiver, et comme la marmotte |
| se cache et ne voit point le jour. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le loup et la cigogne<|titre|> |
| les loups mangent gloutonnement. |
| un loup donc étant de frairie, |
| se pressa, dit-on, tellement |
| qu'il en pensa perdre la vie. |
| un os lui demeura bien avant au gosier. |
| de bonheur pour ce loup, qui ne pouvait crier, |
| près de là passe une cigogne. |
| il lui fait signe, elle accourt. |
| voilà l'opératrice aussitôt en besogne. |
| elle retira l'os ; puis, pour un si bon tour, |
| elle demanda son salaire. |
| votre salaire? dit le lloup, |
| vous riez, ma bonne commère. |
| quoi ! ce n'est pas encor beaucoup |
| d'avoir de mon gosier retiré votre cou ! |
| allez, vous êtes une ingrate ; |
| ne tombez jamais sous ma patte. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la tete et la queue du serpent<|titre|> |
| le serpent a deux parties |
| du genre humain ennemies, |
| tête et queue ; et toutes deux |
| ont acquis un nom fameux |
| auprès des parques cruelles : |
| si bien qu'autrefois entre elles |
| il survint de grands débats |
| pour le pas. |
| la tête avait toujours marché devant la queue. |
| la queue au ciel se plaignit, |
| et lui dit : |
| je fais mainte et mainte lieue, |
| comme il plaît à celle-ci. |
| croit-elle que toujours j'en veuille user ainsi ? |
| je suis son humble servante. |
| on m'a faite, dieu merci, |
| sa soeur, et non sa suivante. |
| toutes deux de même sang, |
| traitez-nous de même sorte : |
| aussi bien qu'elle je porte |
| un poison prompt et puissant. |
| enfin voilà ma requête : |
| c'est à vous de commander, |
| qu'on me laisse précéder |
| a mon tour ma soeur la tête. |
| je la conduirai si bien, |
| qu'on ne se plaindra de rien. |
| le ciel eut pour ces voeux une bonté cruelle. |
| souvent sa complaisance a de méchants effets. |
| il devrait être sourd aux aveugles souhaits. |
| il ne le fut pas lors : et la guide nouvelle, |
| qui ne voyait au grand jour |
| pas plus clair que dans un four, |
| donnait tantôt contre un marbre, |
| contre un passant, contre un arbre. |
| droit aux ondes du styx elle mena sa soeur. |
| malheureux les etats tombés dans son erreur. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la discorde<|titre|> |
| la déesse discorde ayant brouillé les dieux, |
| et fait un grand procès là-haut pour une pomme, |
| on la fit déloger des cieux. |
| chez l'animal qu'on appelle homme |
| on la reçut à bras ouverts, |
| elle et que-si-que-non, son frère, |
| avecque tien-et-mien, son père. |
| elle nous fit l'honneur en ce bas univers |
| de préférer notre hémisphère |
| a celui des mortels qui nous sont opposés, |
| gens grossiers, peu civilisés, |
| et qui, se mariant sans prêtre et sans notaire, |
| de la discorde n'ont que faire. |
| pour la faire trouver aux lieux où le besoin |
| demandait qu'elle fût présente, |
| la renommée avait le soin |
| de l'avertir; et l'autre, diligente, |
| courait vite aux débats et prévenait la paix, |
| faisait d'une étincelle un feu long à s'éteindre. |
| la renommée enfin commença de se plaindre |
| que l'on ne lui trouvait jamais |
| de demeure fixe et certaine; |
| bien souvent l'on perdait à la chercher sa peine. |
| il fallait donc qu'elle eût un séjour affecté, |
| un séjour d'où l'on pût en toutes les familles |
| l'envoyer à jour arrêté. |
| comme il n'était alors aucun couvent de filles, |
| on y trouva difficulté. |
| l'auberge enfin de l'hyménée |
| lui fut pour maison assignée. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le gascon puni<|titre|> |
| un gascon, pour s'être vanté |
| de posséder certaine belle |
| fut puni de sa vanité |
| d'une façon assez nouvelle. |
| il se vantait à faux et ne possédait rien. |
| mais quoi ! tout médisant est prophète en ce monde |
| on croit le mal d'abord, mais à l'égard du bien |
| il faut qu'un public en réponde. |
| la dame cependant du gascon se moquait: |
| même au logis pour lui rarement elle était: |
| et bien souvent qu'il la traitait |
| d'incomparable et de divine, |
| la belle aussitôt s'enfuyait, |
| s'allant sauver chez sa voisine. |
| elle avait nom philis, son voisin eurilas, |
| la voisine cloris, le gascon dorilas, |
| un sien ami, damon: c'est tout, si j'ai mémoire. |
| ce damon, de cloris, à ce que dit l'histoire, |
| etait amant aimé, galant, comme on voudra, |
| quelque chose de plus encor que tout cela. |
| pour philis, son humeur libre, gaie, et sincère |
| montrait qu'elle était sans affaire, |
| sans secret, et sans passion. |
| on ignorait le prix de sa possession : |
| seulement à l'user chacun la croyait bonne. |
| elle approchait vingt ans; et venait d'enterrer |
| un mari (de ceux-là que l'on perd sans pleurer, |
| vieux barbon qui laissait d'écus plein une tonne.) |
| en mille endroits de sa personne |
| la belle avait de quoi mettre un gascon aux cieux, |
| des attraits par-dessus les yeux, |
| je ne sais quel air de pucelle, |
| mais le coeur tant soit peu rebelle ; |
| rebelle toutefois de la bonne façon. |
| voilà philis. quant au gascon, |
| il était gascon, c'est tout dire. |
| je laisse à penser si le sire |
| importuna la veuve, et s'il fit des serments |
| ceux des gascons et des normands |
| passent peu pour mots d'evangile. |
| c'était pourtant chose facile |
| de croire dorilas de philis amoureux; |
| mais il voulait aussi que l'on le crut heureux. |
| philis dissimulant, dit un jour à cet homme : |
| je veux un service de vous : |
| ce n'est pas d'aller jusqu'à rome ; |
| c'est que vous nous aidiez à tromper un jaloux. |
| la chose est sans péril, et même fort aisée. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le loup et le chasseur<|titre|> |
| fureur d'accumuler, monstre de qui les yeux |
| regardent comme un pointtous les bienfaits des dieux, |
| te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage ? |
| quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons ? |
| l'homme, sourd à ma voix comme à celle du sage, |
| ne dira-t-il jamais : c'est assez, jouissons ? |
| hâte-toi, mon ami, tu n'as pas tant à vivre. |
| je te rebats ce mot ; car il vaut tout un livre. |
| jouis. je le ferai. mais quand donc ? dès demain. |
| eh ! mon ami, la mort te peut prendre en chemin. |
| jouis dès aujourd'hui : redoute un sort semblable |
| a celui du chasseur et du loup de ma fable. |
| le premier, de son arc, avait mis bas un daim. |
| un faon de biche passe, et le voilà soudain |
| compagnon du défunt ; tous deux gisent sur l'herbe. |
| la proie était honnête ; un daim avec un faon, |
| tout modeste chasseur en eût été content: |
| cependant un sanglier, monstre énorme et superbe, |
| tente encor notre archer, friand de tels morceaux. |
| autre habitant du styx : la parque et ses ciseaux |
| avec peine y mordaient ; la déesse infernale |
| reprit à plusieurs fois l'heure au monstre fatale. |
| de la force du coup pourtant il s'abattit. |
| c'était assez de biens ; mais quoi, rien ne remplit |
| les vastes appétits d'un faiseur de conquêtes. |
| dans le temps que le porc revient à soi, l'archer |
| voit le long d'un sillon une perdrix marcher, |
| surcroît chétif aux autres têtes. |
| de son arc toutefois il bande les ressorts. |
| le sanglier, rappelant les restes de sa vie, |
| vient à lui, le découd, meurt vengé sur son corps ; |
| et la perdrix le remercie. |
| cette part du récit s'adresse au convoiteux : |
| l'avare aura pour lui le reste de l'exemple. |
| un loup vit, en passant, ce spectacle piteux. |
| ô fortune, dit-il, je te promets un temple. |
| quatre corps étendus ! que de biens ! mais pourtant |
| il faut les ménager, ces rencontres sont rares. |
| (ainsi s'excusent les avares.) |
| j'en aurai, dit le loup, pour un mois, pour autant. |
| un, deux, trois, quatre corps, ce sont quatre semaines, |
| si je sais compter, toutes pleines. |
| commençons dans deux jours ; et mangeons cependant |
| la corde de cet arc ; il faut que l'on l'ait faite |
| de vrai boyau ; l'odeur me le témoigne assez. |
| en disant ces mots, il se jette |
| sur l'arc qui se détend, et fait de la sagette |
| un nouveau mort : mon loup a les boyaux percés. |
| je reviens à mon texte. il faut que l'on jouisse ; |
| témoin ces deux gloutons punis d'un sort commun ; |
| la convoitise perdit l'un ; |
| l'autre périt par l'avarice. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le loup et l'agneau<|titre|> |
| la raison du plus fort est toujours la meilleure : |
| nous l'allons montrer tout à l'heure. |
| un agneau se désaltérait |
| dans le courant d'une onde pure. |
| un loup survient à jeun, qui cherchait aventure, |
| et que la faim en ces lieux attirait. |
| qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ? |
| dit cet animal plein de rage : |
| tu seras châtié de ta témérité. |
| sire, répond l'agneau, que votre majesté |
| ne se mette pas en colère ; |
| mais plutôt qu'elle considère |
| que je me vas désaltérant |
| dans le courant, |
| plus de vingt pas au-dessous d'elle ; |
| et que par conséquent, en aucune façon, |
| je ne puis troubler sa boisson. |
| tu la troubles, reprit cette bête cruelle, |
| et je sais que de moi tu médis l'an passé. |
| comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ? |
| reprit l'agneau ; je tette encor ma mère |
| si ce n'est toi, c'est donc ton frère. |
| je n'en ai point. c'est donc quelqu'un des tiens: |
| car vous ne m'épargnez guère, |
| vous, vos bergers et vos chiens. |
| on me l'a dit : il faut que je me venge." |
| là-dessus, au fond des forêts |
| le loup l'emporte et puis le mange, |
| sans autre forme de procès. |
| illustration : henry morin |
| voici une des fables les plus connues... |
| le terme de "procès" employé à la fin de |
| la fable peut faire réfléchir en quoi elle |
| peut exposer réellement un procès. |
| " l.f. fixe en ses vers les circonstances respectives de ceux qui sont dans le récit accusateur (le loup) et défenseur (l'agneau) plaidant la cause de la victime (le loup) face à l'agresseur (l' agneau) afin que le lecteur soit le juge de cette cause" |
| (patrick goujon, le fablier, n°3 ) |
| " [...] la prétention du loup qui veut avoir raison |
| dans son injustice, et qui ne supprime tout prétexte et tout raisonnement que lorsqu'il est réduit à l'absurde par la réponse de l'agneau." (chamfort) |
| " [...] "le loup et l'agneau", cette merveille, pas un mot de trop ; pas un trait, pas un des propos du dialogue, qui ne soit révélateur. c'est un objet parfait." a.gide (journal 1939-1949, bibl.de la pléiade) |
| <|sep|> |
| <|titre|>le chien qui lache sa proie pour l’ombre<|titre|> |
| chacun se trompe ici-bas. |
| on voit courir après l'ombre |
| tant de fous qu'on n'en sait pas |
| la plupart du temps le nombre. |
| au chien dont parle ésope il faut les renvoyer. |
| ce chien, voyant sa proie en l'eau représentée, |
| la quitta pour l'image, et pensa se noyer ; |
| la rivière devint tout d'un coup agitée. |
| à toute peine il regagna les bords, |
| et n'eut ni l'ombre ni le corps. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l’homme et la puce<|titre|> |
| par des vœux importuns nous fatiguons les dieux : |
| souvent pour des sujets même indignes des hommes. |
| il semble que le ciel sur tous tant que nous sommes |
| soit obligé d'avoir incessamment les yeux, |
| et que le plus petit de la race mortelle, |
| a chaque pas qu'il fait, à chaque bagatelle, |
| doive intriguer l'olympe et tous ses citoyens, |
| comme s'il s'agissait des grecs et des troyens. |
| un sot par une puce eut l'épaule mordue. |
| dans les plis de ses draps elle alla se loger. |
| hercule, ce dit-il, tu devais bien purger |
| la terre de cette hydre au printemps revenue. |
| que fais-tu, jupiter, que du haut de la nue |
| tu n'en perdes la race afin de me venger ? |
| pour tuer une puce il voulait obliger |
| ces dieux à lui prêter leur foudre et leur massue. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la mort et le mourant<|titre|> |
| gravure de j.b. oudry |
| abstemius (humaniste latin, xvième), fable 99, traite le sujet |
| "le vieillard qui voulait remettre sa mot à plus tard" (recueil nevelet). |
| la fontaine avait déjà traité le thème de la mort sous forme de |
| fable double |
| ne le prend pas par surprise, au dépourvu. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les deux mulets<|titre|> |
| deux mulets cheminaient ; l'un d'avoine chargé ; |
| l'autre portant l'argent de la gabelle. |
| celui-ci, glorieux d'une charge si belle, |
| n'eût voulu pour beaucoup en être soulagé. |
| il marchait d'un pas relevé, |
| et faisait sonner sa sonnette ; |
| quand, l'ennemi se présentant, |
| comme il en voulait à l'argent, |
| sur le mulet du fisc une troupe se jette, |
| le saisit au frein, et l'arrête. |
| le mulet, en se défendant, |
| se sent percé de coups, il gémit, il soupire : |
| est-ce donc là, dit-il, ce qu'on m'avait promis ? |
| ce mulet qui me suit du danger se retire ; |
| et moi j'y tombe, et je péris. |
| ami, lui dit son camarade, |
| il n'est pas toujours bon d'avoir un haut emploi : |
| si tu n'avais servi qu'un meunier, comme moi, |
| tu ne serais pas si malade. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la chatte métamorphosée en femme<|titre|> |
| un homme chérissait éperdument sa chatte, |
| il la trouvait mignonne, et belle, et délicate, |
| qui miaulait d'un ton fort doux : |
| il était plus fou que les fous. |
| cet homme donc, par prières, par larmes, |
| par sortilèges et par charmes, |
| fait tant qu'il obtient du destin |
| que sa chatte en un beau matin |
| devient femme, et le matin même, |
| maître sot en fait sa moitié. |
| le voilà fou d'amour extrême, |
| de fou qu'il était d'amitié. |
| jamais la dame la plus belle |
| ne charma tant son favori |
| que fait cette épouse nouvelle |
| son hypocondre de mari. |
| il l'amadoue, elle le flatte ; |
| il n'y trouve plus rien de chatte, |
| et poussant l'erreur jusqu'au bout, |
| la croit femme en tout et partout, |
| lorsque quelques souris qui rongeaient de la natte |
| troublèrent le plaisir des nouveaux mariés. |
| aussitôt la femme est sur pieds. |
| elle manqua son aventure. |
| souris de revenir, femme d'être en posture. |
| pour cette fois, elle accourut à point ; |
| car ayant changé de figure, |
| les souris ne la craignaient point. |
| ce lui fut toujours une amorce, |
| tant le naturel a de force. |
| il se moque de tout, certain âge accompli. |
| le vase est imbibé, l'étoffe a pris son pli. |
| en vain de son train ordinaire |
| on le veut désaccoutumer. |
| quelque chose qu'on puisse faire, |
| on ne saurait le réformer. |
| coups de fourche ni d'étrivières |
| ne lui font changer de manières ; |
| et, fussiez-vous embâtonnés, |
| jamais vous n'en serez les maîtres. |
| qu'on lui ferme la porte au nez, |
| il reviendra par les fenêtres. |
| dans certaine ouvrages, les vers : |
| et poussant l'erreur jusqu'au bout, |
| la croit femme en tout et partout, |
| sont supprimés ou transformés (radouant, thirion etc.) |
| il en est de même pour d'autres fables ... |
| (peut-être afin d'éviter des explications de texte trop approfondies pour la jeunesse d'une époque révolue...) |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'ane portant des reliques<|titre|> |
| un baudet chargé de reliques |
| s'imagina qu'on l'adorait. |
| dans ce penser il se carrait, |
| recevant comme siens l'encens et les cantiques. |
| quelqu'un vit l'erreur, et lui dit : |
| maître baudet, ôtez-vous de l'esprit |
| une vanité si folle. |
| ce n'est pas vous, c'est l'idole, |
| a qui cet honneur se rend, |
| et que la gloire en est due. |
| d'un magistrat ignorant |
| c'est la robe qu'on salue. |
| voir l'illustration d'une artiste contemporaine |
| <|sep|> |
| <|titre|>les devineresses<|titre|> |
| c'est souvent du hasard que naît l'opinion ; |
| et c'est l'opinion qui fait toujours la vogue. |
| je pourrais fonder ce prologue |
| sur gens de tous états ; tout est prévention, |
| cabale, entêtement, point ou peu de justice : |
| c'est un torrent ; qu'y faire ? il faut qu'il ait son cours. |
| cela fut et sera toujours. |
| une femme à paris faisait la pythonisse. |
| on l'allait consulter sur chaque événement : |
| perdait-on un chiffon, avait-on un amant, |
| un mari vivant trop, au gré de son épouse, |
| une mère fâcheuse, une femme jalouse ; |
| chez la devineuse on courait, |
| pour se faire annoncer ce que l'on désirait. |
| son fait consistait en adresse. |
| quelques termes de l'art, beaucoup de hardiesse, |
| du hasard quelquefois, tout cela concourait : |
| tout cela bien souvent faisait crier miracle. |
| enfin, quoique ignorante à vingt et trois carats, |
| elle passait pour un oracle. |
| l'oracle était logé dedans un galetas. |
| là cette femme emplit sa bourse, |
| et sans avoir d'autre ressource, |
| gagne de quoi donner un rang à son mari : |
| elle achète un office, une maison aussi. |
| voilà le galetas rempli |
| d'une nouvelle hôtesse, à qui toute la ville, |
| femmes, filles, valets, gros messieurs, tout enfin, |
| allait comme autrefois demander son destin : |
| le galetas devint l'antre de la sibylle. |
| l'autre femelle avait achalandé ce lieu. |
| cette dernière femme eut beau faire, eut beau dire, |
| moi devine ! on se moque ; eh messieurs, sais-je lire? |
| je n'ai jamais appris que ma croix de par dieu. |
| point de raison ; fallut deviner et prédire, |
| mettre à part force bons ducats, |
| et gagner malgré soi plus que deux avocats. |
| le meuble et l'équipage aidaient fort à la chose : |
| quatre sièges boiteux, un manche de balai, |
| tout sentait son sabbat et sa métamorphose : |
| quand cette femme aurait dit vrai |
| dans une chambre tapissée, |
| on s'en serait moqué ; la vogue était passée |
| au galetas ; il avait le crédit : |
| l'autre femme se morfondit. |
| l'enseigne fait la chalandise. |
| j'ai vu dans le palais une robe mal mise |
| gagner gros : les gens l'avaient prise |
| pour maître tel, qui traînait après soi |
| force écoutants ; demandez-moi pourquoi. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le thesauriseur et le singe<|titre|> |
| un homme accumulait. on sait que cette erreur |
| va souvent jusqu'à la fureur. |
| celui-ci ne songeait que ducats et pistoles. |
| quand ces biens sont oisifs, je tiens qu'ils sont frivoles. |
| pour sûreté de son trésor, |
| notre avare habitait un lieu dont amphitrite |
| défendait aux voleurs de toutes parts l'abord. |
| là d'une volupté selon moi fort petite, |
| et selon lui fort grande, il entassait toujours : |
| il passait les nuits et les jours |
| a compter, calculer, supputer sans relâche, |
| calculant, supputant, comptant comme à la tâche : |
| car il trouvait toujours du mécompte à son fait. |
| un gros singe, plus sage, à mon sens, que son maître |
| jetait quelque doublon toujours par la fenêtre, |
| et rendait le compte imparfait. |
| la chambre bien cadenassée |
| permettait de laisser l'argent sur le comptoir. |
| un beau jour, dom bertrand se mit dans la pensée |
| d'en faire un sacrifice au liquide manoir. |
| quant à moi, lorsque je compare |
| les plaisirs de ce singe à ceux de cet avare, |
| je ne sais bonnement auxquels donner le prix. |
| dom bertrand gagnerait près de certains esprits ; |
| les raisons en seraient trop longues à déduire. |
| un jour donc l'animal qui ne songeait qu'à nuire, |
| détachait du monceau, tantôt quelque doublon, |
| un jacobus, un ducaton, |
| et puis quelque noble à la rose; |
| eprouvait son adresse et sa force à jeter |
| ces morceaux de métail qui se font souhaiter |
| par les humains sur toute chose. |
| s'il n'avait entendu son compteur à la fin |
| mettre la clé dans la serrure, |
| les ducats auraient tous pris le même chemin, |
| et couru la même aventure ; |
| il les aurait fait tous voler jusqu'au dernier |
| dans le gouffre enrichi par maint et maint naufrage. |
| dieu veuille préserver maint et maint financier |
| ;;;;;;;;;;;;; |
| qui n'en fait pas meilleur usage. |
| la trame de la fable suivante publiée dans "le mercure galant en 1691, est puisée dans une grande collecte de contes et de récits publiés au xvième : "les facétieuses nuits"de straparole |
| (un marchand gênois vend du vin coupé d'eau ; |
| le singe jette à la mer la moitié du gain, ce qui correspond |
| à l'eau ajoutée... le marchand voit là une volonté divine, et s'apaise...) |
| dans "le page disgracié" qui raconte de façon romancée sa |
| jeunesse errante et aventureuse, tristan l'hermite (1601-1655) donne une version de ce conte plus proche de celle de l.f. : le singe, monté sur un toit, jette au peuple et aux soldats l'or d'un trésorier-payeur au cours d'une campagne militaire. l'histoire du singe montre indirectement la malhonnêteté des gens de finance. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le cure et le mort<|titre|> |
| un mort s'en allait tristement |
| s'emparer de son dernier gîte ; |
| un curé s'en allait gaiement |
| enterrer ce mort au plus vite. |
| notre défunt était en carrosse porté, |
| bien et dûment empaqueté, |
| et vêtu d'une robe, hélas ! qu'on nomme bière, |
| robe d'hiver, robe d'été, |
| que les morts ne dépouillent guère. |
| le pasteur était à côté, |
| et récitait à l'ordinaire |
| maintes dévotes oraisons, |
| et des psaumes et des leçons, |
| et des versets et des répons : |
| monsieur le mort, laissez-nous faire, |
| on vous en donnera de toutes les façons ; |
| il ne s'agit que du salaire. |
| messire jean chouart couvait des yeux son mort, |
| comme si l'on eût dû lui ravir ce trésor, |
| et des regards semblait lui dire : |
| monsieur le mort, j'aurai de vous |
| tant en argent, et tant en cire, |
| et tant en autres menus coûts. |
| il fondait là-dessus l'achat d'une feuillette |
| du meilleur vin des environs ; |
| certaine nièce assez propette |
| et sa chambrière pâquette |
| devaient voir des cotillons. |
| sur cette agréable pensée |
| un heurt survient, adieu le char. |
| voilà messire jean chouart |
| qui du choc de son mort a la tête cassée : |
| le paroissien en plomb entraîne son pasteur ; |
| notre curé suit son seigneur ; |
| tous deux s'en vont de compagnie. |
| proprement toute notre vie ; |
| est le curé chouart, qui sur son mort comptait, |
| et la fable du pot au lait. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le chat et le rat<|titre|> |
| quatre animaux divers, le chat grippe-fromage, |
| triste-oiseau le hibou, ronge-maille le rat, |
| dame belette au long corsage, |
| toutes gens d'esprit scélérat, |
| hantaient le tronc pourri d'un pin vieux et sauvage. |
| tant y furent qu'un soir à l'entour de ce pin |
| l'homme tendit ses rets. le chat de grand matin |
| sort pour aller chercher sa proie. |
| les derniers traits de l'ombre empêchent qu'il ne voie |
| le filet ; il y tombe, en danger de mourir ; |
| et mon chat de crier, et le rat d'accourir, |
| l'un plein de désespoir, et l'autre plein de joie. |
| il voyait dans les lacs son mortel ennemi. |
| le pauvre chat dit : cher ami, |
| les marques de ta bienveillance |
| sont communes en mon endroit : |
| viens m'aider à sortir du piège où l'ignorance |
| m'a fait tomber. c'est à bon droit |
| que, seul entre les tiens par amour singulière |
| je t'ai toujours choyé, t'aimant comme mes yeux. |
| je n'en ai point regret, et j'en rends grâce aux dieux. |
| j'allais leur faire ma prière ; |
| comme tout dévot chat en use les matins, |
| ce réseau me retient : ma vie est en tes mains ; |
| viens dissoudre ces noeuds. - et quelle récompense |
| en aurai-je ? reprit le rat. |
| - je jure éternelle alliance |
| avec toi, repartit le chat. |
| dispose de ma griffe, et sois en assurance : |
| envers et contre tous je te protégerai, |
| et la belette mangerai |
| avec l'époux de la chouette. |
| ils t'en veulent tous deux. le rat dit : idiot ! |
| moi ton libérateur ? je ne suis pas si sot. |
| puis il s'en va vers sa retraite. |
| la belette était près du trou. |
| le rat grimpe plus haut ; il y voit le hibou : |
| dangers de toutes parts ; le plus pressant l'emporte. |
| ronge-maille retourne au chat, et fait en sorte |
| qu'il détache un chaînon, puis un autre, et puis tant |
| qu'il dégage enfin l'hypocrite. |
| l'homme paraît en cet instant. |
| les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite. |
| à quelque temps de là, notre chat vit de loin |
| son rat qui se tenait alerte et sur ses gardes. |
| ah ! mon frère, dit-il, viens m'embrasser ; ton soin |
| me fait injure ; tu regardes |
| comme ennemi ton allié. |
| penses-tu que j'aie oublié |
| qu'après dieu je te dois la vie ? |
| - et moi, reprit le rat, penses-tu que j'oublie |
| ton naturel ? aucun traité |
| peut-il forcer un chat à la reconnaissance ? |
| s'assure-t-on sur l'alliance |
| qu'a faite la nécessité ? |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'aigle et le hibou<|titre|> |
| l'aigle et le chat-huant leurs querelles cessèrent, |
| et firent tant qu'ils s'embrassèrent. |
| l'un jura foi de roi, l'autre foi de hibou, |
| qu'ils ne se goberaient leurs petits peu ni prou. |
| connaissez-vous les miens ? dit l'oiseau de minerve. |
| non, dit l'aigle. tant pis, reprit le triste oiseau : |
| je crains en ce cas pour leur peau : |
| c'est hasard si je les conserve. |
| comme vous êtes roi, vous ne considérez |
| qui ni quoi : rois et dieux mettent, quoi qu'on leur die, |
| tout en même catégorie. |
| adieu mes nourrissons, si vous les rencontrez. |
| peignez-les-moi, dit l'aigle, ou bien me les montrez : |
| je n'y toucherai de ma vie. |
| le hibou repartit : mes petits sont mignons, |
| beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons : |
| vous les reconnaîtrez sans peine à cette marque. |
| n'allez pas l'oublier ; retenez-la si bien |
| que chez moi la maudite parque |
| n'entre point par votre moyen. |
| il avint qu'au hibou dieu donna géniture. |
| de façon qu'un beau soir qu'il était en pâture, |
| notre aigle aperçut d'aventure, |
| dans les coins d'une roche dure, |
| ou dans les trous d'une masure |
| (je ne sais pas lequel des deux), |
| de petits monstres fort hideux, |
| rechignés, un air triste, une voix de mégère. |
| ces enfants ne sont pas, dit l'aigle, à notre ami. |
| croquons-les. le galand n'en fit pas à demi : |
| ses repas ne sont point repas à la légère. |
| le hibou, de retour, ne trouve que les pieds |
| de ses chers nourrissons, hélas ! pour toute chose. |
| il se plaint; et les dieux sont par lui suppliés |
| de punir le brigand qui de son deuil est cause. |
| quelqu'un lui dit alors : n'en accuse que toi |
| ou plutôt la commune loi, |
| qui veut qu'on trouve son semblable |
| beau, bien fait, et sur tous aimable. |
| tu fis de tes enfants à l'aigle ce portrait : |
| en avaient-ils le moindre trait ? |
| <|sep|> |
| <|titre|>le singe<|titre|> |
| il est un singe dans paris |
| a qui l'on avait donné femme. |
| singe en effet d'aucuns maris, |
| il la battait. la pauvre dame |
| en a tant soupiré qu'enfin elle n'est plus. |
| leur fils se plaint d'étrange sorte, |
| il éclate en cris superflus : |
| le père en rit : sa femme est morte. |
| il a déjà d'autres amours, |
| que l'on croit qu'il battra toujours. |
| il hante la taverne, et souvent il s'enivre. |
| n'attendez rien de bon du peuple imitateur, |
| qu'il soit singe ou qu'il fasse un livre : |
| la pire espèce, c'est l'auteur. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le renard et la cigogne<|titre|> |
| compère le renard se mit un jour en frais, |
| et retint à dîner commère la cigogne. |
| le régal fut petit et sans beaucoup d'apprêts : |
| le galand, pour toute besogne |
| avait un brouet clair (il vivait chichement). |
| ce brouet fut par lui servi sur une assiette. |
| la cigogne au long bec n'en put attraper miette ; |
| et le drôle eut lapé le tout en un moment. |
| pour se venger de cette tromperie, |
| à quelque temps de là, la cigogne le prie. |
| volontiers, lui dit-il, car avec mes amis |
| je ne fais point cérémonie." |
| à l'heure dite, il courut au logis |
| de la cigogne son hôtesse ; |
| loua très fort sa politesse, |
| trouva le dîner cuit à point. |
| bon appétit surtout ; renards n'en manquent point. |
| il se réjouissait à l'odeur de la viande |
| mise en menus morceaux, et qu'il croyait friande. |
| on servit, pour l'embarrasser |
| en un vase à long col, et d'étroite embouchure. |
| le bec de la cigogne y pouvait bien passer, |
| mais le museau du sire était d'autre mesure. |
| il lui fallut à jeun retourner au logis, |
| honteux comme un renard qu'une poule aurait pris, |
| serrant la queue, et portant bas l'oreille. |
| trompeurs, c'est pour vous que j'écris, |
| attendez-vous à la pareille. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les rémois<|titre|> |
| il n'est cité que je préfère à reims : |
| c'est l'ornement, et l'honneur de la france: |
| car sans compter l'ampoule et les bons vins, |
| charmants objets y sont en abondance. |
| par ce point-là je n'entends quant à moi |
| tours ni portaux ; mais gentilles galoises ; |
| ayant trouvé telle de nos rémoises |
| friande assez pour la bouche d'un roi. |
| une avait pris un peintre en mariage, |
| homme estimé dans sa profession: |
| il en vivait: que faut-il davantage? |
| c'était assez pour sa condition. |
| chacun trouvait sa femme fort heureuse. |
| le drôle était, grâce à certain talent, |
| très bon époux, encor meilleur galant. |
| de son travail mainte dame amoureuse |
| l'allait trouver ; et le tout à deux fins : |
| c'était le bruit, à ce que dit l'histoire : |
| moi qui ne suis en cela des plus fins, |
| je m'en rapporte à ce qu'il en faut croire. |
| dès que le sire avait donzelle en main, |
| il en riait avecque son épouse. |
| les droits d'hymen allant toujours leur train |
| besoin n'était qu'elle fît la jalouse. |
| même elle eût pu le payer de ses tours ; |
| et comme lui voyager en amours; |
| sauf d'en user avec plus de prudence, |
| ne lui faisant la même confidence. |
| entre les gens qu'elle sut attirer, |
| deux siens voisins se laissèrent leurrer |
| a l'entretien libre et gai de la dame ; |
| car c'était bien la plus trompeuse femme |
| qu'en ce point-là l'on eût su rencontrer : |
| sage sur tout; mais aimant fort à rire. |
| elle ne manque incontinent de dire |
| a son mari l'amour des deux bourgeois, |
| tous deux gens sots, tous deux gens à sornettes. |
| lui raconta mot pour mot leurs fleurettes ; |
| pleurs et soupirs, gémissements gaulois. |
| ils avaient lu, ou plutôt ouï dire, |
| que d'ordinaire en amour on soupire. |
| ils tâchaient donc d'en faire leur devoir, |
| que bien que mal, et selon leur pouvoir. |
| a frais communs se conduisait l'affaire. |
| ils ne devaient nulle chose se taire. |
| le premier d'eux qu'on favoriserait |
| de son bonheur part à l'autre ferait. |
| femmes voilà souvent comme on vous traite. |
| le seul plaisir est ce que l'on souhaite. |
| amour est mort : le pauvre compagnon |
| fut enterré sur les bords du lignon. |
| nous n'en avons ici ni vent ni voie. |
| vous y servez de jouet et de proie |
| a jeunes gens indiscrets, scélérats : |
| c'est bien raison qu'au double on le leur rende : |
| le beau premier qui sera dans vos lacs, |
| plumez-le-moi, je vous le recommande. |
| la dame donc pour tromper ses voisins |
| leur dit un jour : vous boirez de nos vins |
| ce soir chez nous. mon mari s'en va faire |
| un tour aux champs ; et le bon de l'affaire |
| c'est qu'il ne doit au gîte revenir. |
| nous nous pourrons à l'aise entretenir. |
| bon, dirent-ils, nous viendrons sur la brune. |
| or les voilà compagnons de fortune. |
| la nuit venue ils vont au rendez-vous. |
| eux introduits, croyant ville gagnée, |
| un bruit survint ; la fête fut troublée. |
| on frappe à l'huis ; le logis aux verrous |
| etait fermé : la femme à la fenêtre |
| court en disant celui-ci frappe en maître ; |
| serait-ce point par malheur mon époux ? |
| oui, cachez-vous, dit-elle, c'est lui-même. |
| quelque accident, ou bien quelque soupçon |
| le font venir coucher à la maison. |
| nos deux galants dans ce péril extrême |
| se jettent vite en certain cabinet. |
| car s'en aller, comment auraient-ils fait ? |
| ils n'avaient pas le pied hors de la chambre |
| que l'époux entre, et voit au feu le membre |
| accompagné de maint et maint pigeon, |
| l'un au hâtier les autres au chaudron, |
| oh oh, dit-il, voilà bonne cuisine ! |
| qui traitez-vous ? alis notre voisine, |
| reprit l'épouse, et simonette aussi. |
| loué soit dieu qui vous ramène ici, |
| la compagnie en sera plus complète. |
| madame alis, madame simonette, |
| n'y perdront rien. il faut les avertir |
| que tout est prêt, qu'elles n'ont qu'à venir. |
| j'y cours moi-meme. alors la créature |
| les va prier. or c'étaient les moitiés |
| de nos galants et chercheurs d'aventure, |
| qui fort chagrins de se voir enfermés |
| ne laissaient pas de louer leur hôtesse |
| de s'être ainsi tirée avec adresse |
| de cet apprêt. avec elle à l'instant |
| leurs deux moitiés entrent tout en chantant. |
| on les salue, on les baise, on les loue |
| de leur beauté, de leur ajustement, |
| on les contemple, on patine, on se joue. |
| cela ne plut aux maris nullement. |
| du cabinet la porte à demi close, |
| leur laissant voir le tout distinctement, |
| ils ne prenaient aucun goût à la chose : |
| mais passe encor pour ce commencement. |
| le souper mis presque au même moment, |
| le peintre prit par la main les deux femmes, |
| les fit asseoir, entre elles se plaça. |
| je bois, dit-il, à la santé des dames : |
| et de trinquer ; passe encore pour cela. |
| on fit raison; le vin ne dura guère. |
| l'hôtesse étant alors sans chambrière |
| court à la cave : et de peur des esprits |
| mène avec soi madame simonette. |
| le peintre reste avec madame alis, |
| provinciale assez belle, et bien faite, |
| et s'en piquant, et qui pour le pays |
| se pouvait dire honnêtement coquette. |
| le compagnon vous la tenant seulette, |
| la conduisit de fleurette en fleurette |
| jusqu'au toucher, et puis un peu plus loin ; |
| puis tout à coup levant la collerette |
| prit un baiser dont l'époux fut témoin. |
| jusque-là passe : époux, quand ils sont sages, |
| ne prennent garde à ces menus suffrages ; |
| et d'en tenir registre c'est abus : |
| bien est-il vrai qu'en rencontre pareille |
| simples baisers font craindre le surplus ; |
| car satan lors vient frapper sur l'oreille |
| de tel qui dort, et fait tant qu'il s'éveille. |
| l'époux vit donc, que tandis qu'une main |
| se promenait sur la gorge à son aise, |
| l'autre prenait un tout autre chemin ; |
| ce fut alors, dame ne vous déplaise, |
| que le courroux lui montant au cerveau, |
| il s'en allait enfonçant son chapeau, |
| mettre l'alarme en tout le voisinage, |
| battre sa femme, et dire au peintre rage, |
| et témoigner qu'il n'avait les bras gourds. |
| gardez-vous bien de faire une sottise, |
| lui dit tout bas son compagnon d'amours, |
| tenez-vous coi. le bruit en nulle guise |
| n'est bon ici ; d'autant plus qu'en vos lacs |
| vous êtes pris : ne vous montrez donc pas. |
| c'est le moyen d'étouffer cette affaire. |
| il est écrit qu'à nul il ne faut faire |
| ce qu'on ne veut à soi-meme être fait. |
| nous ne devons quitter ce cabinet |
| que bien à point, et tantôt quand cet homme |
| etant au lit prendra son premier somme. |
| selon mon sens c'est le meilleur parti. |
| a tard viendrait aussi bien la querelle. |
| n'êtes-vous pas cocu plus d'à demi ? |
| madame alis au fait a consenti : |
| cela suffit, le reste est bagatelle. |
| l'époux goûta quelque peu ces raisons. |
| sa femme fit quelque peu de façons, |
| n'ayant le temps d'en faire davantage. |
| et puis ? et puis; comme personne sage |
| elle remit sa coiffure en état. |
| on n'eût jamais soupçonné ce ménage, |
| sans qu'il restait un certain incarnat |
| dessus son teint ; mais c'était peu de chose ; |
| dame fleurette en pouvait être cause. |
| l'une pourtant des tireuses de vin |
| de lui sourire au retour ne fit faute : |
| ce fut la peintre. on se remit en train: |
| on releva grillades et festin: |
| on but encore à la sante de l'hôte, |
| et de l'hôtesse, et de celle des trois |
| qui la première aurait quelque aventure. |
| le vin manqua pour la seconde fois. |
| l'hôtesse adroite et fine créature |
| soutient toujours qu'il revient des esprits |
| chez les voisins. ainsi madame alis |
| servit d'escorte. entendez que la dame |
| pour l'autre emploi inclinait en son âme ; |
| mais on l'emmène; et par ce moyen-là |
| de faction simonette changea. |
| celle-ci fait d'abord plus la sévère, |
| veut suivre l'autre, ou feint le vouloir faire ; |
| mais se sentant par le peintre tirer, |
| elle demeure; étant trop ménagère |
| pour se laisser son habit déchirer. |
| l'époux voyant quel train prenait l'affaire |
| voulut sortir. l'autre lui dit : tout doux. |
| nous ne voulons sur vous nul avantage. |
| c'est bien raison que messer cocuage |
| sur son état vous couche ainsi que nous. |
| sommes-nous pas compagnons de fortune ? |
| puisque le peintre en a caressé l'une, |
| l'autre doit suivre. il faut bon gré mal gré |
| qu'elle entre en danse ; et s'il est nécessaire |
| je m'offrirai de lui tenir le pied: |
| vouliez ou non, elle aura son affaire. |
| elle l'eut donc : notre peintre y pourvut |
| tout de son mieux : aussi le valait-elle. |
| cette dernière eut ce qu'il lui fallut; |
| on en donna le loisir à la belle. |
| quand le vin fut de retour, on conclut |
| qu'il ne fallait s'attabler davantage. |
| il était tard ; et le peintre avait fait |
| pour ce jour-la suffisamment d'ouvrage. |
| on dit bonsoir. le drôle satisfait |
| se met au lit : nos gens sortent de cage. |
| l'hôtesse alla tirer du cabinet |
| les regardants honteux, mal contents d'elle, |
| cocus de plus. le pis de leur méchef |
| fut qu'aucun d'eux ne pût venir à chef |
| de son dessein, ni rendre à la donzelle |
| ce qu'elle avait à leurs femmes prêté ; |
| par conséquent c'est fait; j'ai tout conté. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le chat et les deux moineaux<|titre|> |
| a monseigneur le duc de bourgogne |
| un chat, contemporain d'un fort jeune moineau, |
| fut logé près de lui dès l'âge du berceau. |
| la cage et le panier avaient mêmes pénates. |
| le chat était souvent agacé par l'oiseau : |
| l'un s'escrimait du bec, l'autre jouait des pattes. |
| ce dernier toutefois épargnait son ami. |
| ne le corrigeant qu'à demi |
| il se fût fait un grand scrupule |
| d'armer de pointes sa férule. |
| le passereau, moins circonspec, |
| lui donnait force coups de bec ; |
| en sage et discrète personne, |
| maître chat excusait ces jeux : |
| entre amis, il ne faut jamais qu'on s'abandonne |
| aux traits d'un courroux sérieux. |
| comme ils se connaissaient tous deux dès leur bas âge, |
| une longue habitude en paix les maintenait ; |
| jamais en vrai combat le jeu ne se tournait ; |
| quand un moineau du voisinage |
| s'en vint les visiter, et se fit compagnon |
| du pétulant pierrot et du sage raton ; |
| entre les deux oiseaux il arriva querelle ; |
| et raton de prendre parti. |
| cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle |
| d'insulter ainsi notre ami ; |
| le moineau du voisin viendra manger le nôtre ? |
| non, de par tous les chats ! entrant lors au combat, |
| il croque l'étranger. vraiment, dit maître chat, |
| les moineaux ont un goût exquis et délicat. |
| cette réflexion fit aussi croquer l'autre. |
| quelle morale puis-je inférer de ce fait ? |
| sans cela, toute fable est un œuvre imparfait. |
| j'en crois voir quelques traits ; mais leur ombre m’abuse, |
| prince, vous les aurez incontinent trouvés : |
| ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma muse ; |
| elle et ses sœurs n'ont pas l'esprit que vous avez. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les voleurs et l'âne<|titre|> |
| pour un âne enlevé deux voleurs se battaient : |
| l'un voulait le garder, l'autre le voulait vendre. |
| tandis que coups de poing trottaient, |
| et que nos champions songeaient à se défendre, |
| arrive un troisième larron |
| qui saisit maître aliboron. |
| l'âne, c'est quelquefois une pauvre province : |
| les voleurs sont tel ou tel prince, |
| comme le transylvain, le turc , et le hongrois. |
| au lieu de deux j'en ai rencontré trois : |
| il est assez de cette marchandise. |
| de nul d'eux n'est souvent la province conquise: |
| un quart voleur survient, qui les accorde net |
| en se saisissant du baudet. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le pot de terre et le pot de fer<|titre|> |
| le pot de fer proposa |
| au pot de terre un voyage. |
| celui-ci s'en excusa, |
| disant qu'il ferait que sage |
| de garder le coin du feu ; |
| car il lui fallait si peu, |
| si peu, que la moindre chose |
| de son débris serait cause. |
| il n'en reviendrait morceau. |
| pour vous, dit-il, dont la peau |
| est plus dure que la mienne, |
| je ne vois rien qui vous tienne. |
| nous vous mettrons à couvert, |
| repartit le pot de fer. |
| si quelque matière dure |
| vous menace d'aventure, |
| entre deux je passerai, |
| et du coup vous sauverai. |
| cette offre le persuade. |
| pot de fer son camarade |
| se met droit à ses côtés. |
| mes gens s'en vont à trois pieds, |
| clopin-clopant comme ils peuvent, |
| l'un contre l'autre jetés, |
| au moindre hoquet qu'ils treuvent. |
| le pot de terre en souffre ; il n'eut pas fait cent pas |
| que par son compagnon il fut mis en éclats, |
| sans qu'il eût lieu de se plaindre . |
| ne nous associons qu'avecque nos égaux ; |
| ou bien il nous faudra craindre |
| le destin d'un de ces pots . |
| <|sep|> |
| <|titre|>madame de la sabliere<|titre|> |
| discours a |
| madame de la sabliere |
| iris, je vous louerais, il n'est que trop aisé ; |
| mais vous avez cent fois notre encens refusé, |
| en cela peu semblable au reste des mortelles, |
| qui veulent tous les jours des louanges nouvelles. |
| pas une ne s'endort à ce bruit si flatteur. |
| je ne les blâme point, je souffre cette humeur ; |
| elle est commune aux dieux, aux monarques, aux belles. |
| ce breuvage vanté par le peuple rimeur, |
| le nectar que l'on sert au maître du tonnerre, |
| <|sep|> |
| <|titre|>le chat et le renard<|titre|> |
| le chat et le renard, comme beaux petits saints, |
| s'en allaient en pèlerinage. |
| c'étaient deux vrais tartufs, deux archipatelins, |
| deux francs patte-pelus qui, des frais du voyage, |
| croquant mainte volaille, escroquant maint fromage, |
| s'indemnisaient à qui mieux mieux. |
| le chemin était long, et partant ennuyeux, |
| pour l'accourcir ils disputèrent. |
| la dispute est d'un grand secours ; |
| sans elle on dormirait toujours. |
| nos pèlerins s'égosillèrent. |
| ayant bien disputé, l'on parla du prochain. |
| le renard au chat dit enfin : |
| tu prétends être fort habile : |
| en sais-tu tant que moi ? j'ai cent ruses au sac. |
| non, dit l'autre : je n'ai qu'un tour dans mon bissac, |
| mais je soutiens qu'il en vaut mille. |
| eux de recommencer la dispute à l'envi, |
| sur le que si, que non, tous deux étant ainsi, |
| une meute apaisa la noise. |
| le chat dit au renard : fouille en ton sac, ami : |
| cherche en ta cervelle matoise |
| un stratagème sûr. pour moi, voici le mien. |
| a ces mots sur un arbre il grimpa bel et bien. |
| l'autre fit cent tours inutiles, |
| entra dans cent terriers, mit cent fois en défaut |
| tous les confrères de brifaut. |
| partout il tenta des asiles ; |
| et ce fut partout sans succès : |
| la fumée y pourvut, ainsi que les bassets. |
| au sortir d'un terrier, deux chiens aux pieds agiles |
| l'étranglèrent du premier bond. |
| le trop d'expédients peut gâter une affaire ; |
| on perd du temps au choix, on tente, on veut tout faire. |
| n'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le savetier et le financier<|titre|> |
| un savetier chantait du matin jusqu'au soir : |
| c'était merveilles de le voir, |
| merveilles de l'ouïr; il faisait des passages, |
| plus content qu'aucun des sept sages . |
| son voisin au contraire, étant tout cousu d'or, |
| chantait peu, dormait moins encor. |
| c'était un homme de finance. |
| si sur le point du jour, parfois il sommeillait, |
| le savetier alors en chantant l'éveillait, |
| et le financier se plaignait |
| que les soins de la providence |
| n'eussent pas au marché fait vendre le dormir, |
| comme le manger et le boire. |
| en son hôtel il fait venir |
| le chanteur, et lui dit : or çà, sire grégoire, |
| que gagnez-vous par an ? par an ? ma foi, monsieur, |
| dit avec un ton de rieur |
| le gaillard savetier, ce n'est point ma manière |
| de compter de la sorte ; et je n'entasse guère |
| un jour sur l'autre : il suffit qu'à la fin |
| j'attrape le bout de l'année : |
| chaque jour amène son pain. |
| et bien, que gagnez-vous, dites-moi, par journée ? |
| tantôt plus, tantôt moins, le mal est que toujours |
| (et sans cela nos gains seraient assez honnêtes), |
| le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours |
| qu'il faut chommer ; on nous ruine en fêtes . |
| l'une fait tort à l'autre ; et monsieur le curé |
| de quelque nouveau saint charge toujours son prône. |
| le financier, riant de sa naïveté, |
| lui dit : je vous veux mettre aujourd'hui sur le trône. |
| prenez ces cent écus : gardez-les avec soin, |
| pour vous en servir au besoin. |
| le savetier crut voir tout l'argent que la terre |
| avait, depuis plus de cent ans |
| produit pour l'usage des gens. |
| il retourne chez lui ; dans sa cave il enserre |
| l'argent et sa joie à la fois. |
| plus de chant ; il perdit la voix |
| du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines. |
| le sommeil quitta son logis, |
| il eut pour hôte les soucis, |
| les soupçons, les alarmes vaines. |
| tout le jour il avait l'oeil au guet; et la nuit, |
| si quelque chat faisait du bruit, |
| le chat prenait l'argent : à la fin le pauvre homme |
| s'en courut chez celui qu'il ne réveillait plus. |
| rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme, |
| et reprenez vos cent écus. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le serpent et la lime<|titre|> |
| on conte qu'un serpent voisin d'un horloger |
| (c'était pour l'horloger un mauvais voisinage), |
| entra dans sa boutique, et cherchant à manger, |
| n'y rencontra pour tout potage |
| qu'une lime d'acier qu'il se mit à ronger. |
| cette lime lui dit, sans se mettre en colère : |
| pauvre ignorant ! et que prétends-tu faire ? |
| tu te prends à plus dur que toi. |
| petit serpent à tête folle, |
| plutôt que d'emporter de moi |
| seulement le quart d'une obole, |
| tu te romprais toutes les dents : |
| je ne crains que celles du temps. |
| ceci s'adresse à vous, esprits du dernier ordre, |
| qui n'étant bons à rien cherchez sur tout à mordre. |
| vous vous tourmentez vainement. |
| croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages |
| sur tant de beaux ouvrages ? |
| ils sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant . |
| <|sep|> |
| <|titre|>l’homme et son image<|titre|> |
| pour m.l.d.d.l.r. |
| un homme qui s'aimait sans avoir de rivaux |
| passait dans son esprit pour le plus beau du monde : |
| il accusait toujours les miroirs d'être faux, |
| vivant plus que content dans son erreur profonde. |
| afin de le guérir, le sort officieux |
| présentait partout à ses yeux |
| les conseillers muets dont se servent nos dames ; |
| miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands, |
| miroirs aux poches des galands, |
| miroirs aux ceintures des femmes. |
| que fait notre narcisse? il se va confiner |
| aux lieux les plus cachés qu'il peut s'imaginer, |
| n'osant plus des miroirs éprouver l'aventure. |
| mais un canal formé par une source pure, |
| se trouve en ces lieux écartés : |
| il s'y voit, il se fâche ; et ses yeux irrités |
| pensent apercevoir une chimère vaine. |
| il fait tout ce qu'il peut pour éviter cette eau. |
| mais quoi, le canal est si beau |
| qu'il ne le quitte qu'avec peine. |
| on voit bien où je veux venir : |
| je parle à tous ; et cette erreur extrême |
| est un mal que chacun se plaît d'entretenir. |
| notre âme c'est cet homme amoureux de lui-même ; |
| tant de miroirs, ce sont les sottises d'autrui, |
| miroirs, de nos défauts les peintres légitimes ; |
| et quant au canal, c'est celui |
| que chacun sait, le livre des maximes. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'ours et les deux compagnons<|titre|> |
| deux compagnons pressés d'argent |
| à leur voisin fourreur vendirent |
| la peau d'un ours encor vivant ; |
| mais qu'ils tueraient bientôt, du moins à ce qu'ils dirent. |
| c'était le roi des ours, au conte de ces gens. |
| le marchand à sa peau devait faire fortune : |
| elle garantirait des froids les plus cuisants ; |
| on en pourrait fourrer plutôt deux robes qu'une. |
| dindenaut prisait moins ses moutons qu'eux leur ours : |
| leur, à leur compte, et non à celui de la bête. |
| s'offrant de la livrer au plus tard dans deux jours, |
| ils conviennent de prix, et se mettent en quête ; |
| trouvent l'ours qui s'avance, et vient vers eux au trot. |
| voilà mes gens frappés comme d'un coup de foudre. |
| le marché ne tint pas ; il fallut le résoudre : |
| d'intérêts contre l'ours, on n'en dit pas un mot. |
| l'un des deux compagnons grimpe au faîte d'un arbre. |
| l'autre, plus froid que n'est un marbre, |
| se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent , |
| ayant quelque part ouï dire |
| que l'ours s'acharne peu souvent |
| sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire. |
| seigneur ours, comme un sot, donna dans ce panneau. |
| il voit ce corps gisant, le croit privé de vie, |
| et de peur de supercherie |
| le tourne, le retourne, approche son museau, |
| flaire aux passages de l'haleine. |
| c'est, dit-il, un cadavre : ôtons-nous, car il sent. |
| a ces mots, l'ours s'en va dans la forêt prochaine. |
| l'un de nos deux marchands de son arbre descend ; |
| court à son compagnon, lui dit que c'est merveille |
| qu'il n'ait eu seulement que la peur pour tout mal. |
| et bien, ajouta-t-il, la peau de l'animal ? |
| mais que t'a-t-il dit à l'oreille ? |
| car il s'approchait de bien près, |
| te retournant avec sa serre. |
| il m'a dit qu'il ne faut jamais |
| vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'hirondelle et les petits oiseaux<|titre|> |
| une hirondelle en ses voyages |
| avait beaucoup appris. quiconque a beaucoup vu |
| peut avoir beaucoup retenu. |
| celle-ci prévoyait jusqu'aux moindres orages, |
| et devant qu'ils fussent éclos, |
| les annonçait aux matelots. |
| il arriva qu'au temps que la chanvre se sème, |
| elle vit un manant en couvrir maints sillons. |
| ceci ne me plaît pas, dit-elle aux oisillons. |
| je vous plains : car pour moi, dans ce péril extrême, |
| je saurai m'éloigner, ou vivre en quelque coin. |
| voyez-vous cette main qui par les airs chemine ? |
| un jour viendra, qui n'est pas loin, |
| que ce qu'elle répand sera votre ruine. |
| de là naîtront engins à vous envelopper, |
| et lacets pour vous attraper ; |
| enfin mainte et mainte machine |
| qui causera dans la saison |
| votre mort ou votre prison ; |
| gare la cage ou le chaudron. |
| c'est pourquoi, leur dit l'hirondelle, |
| mangez ce grain et croyez-moi. |
| les oiseaux se moquèrent d'elle, |
| ils trouvaient aux champs trop de quoi. |
| quand la chènevière fut verte, |
| l'hirondelle leur dit : arrachez brin à brin |
| ce qu'a produit ce mauvais grain, |
| ou soyez sûrs de votre perte. |
| prophète de malheur, babillarde, dit-on, |
| le bel emploi que tu nous donnes! |
| il nous faudrait mille personnes |
| pour éplucher tout ce canton. |
| la chanvre étant tout à fait crue, |
| l'hirondelle ajouta : ceci ne va pas bien ; |
| mauvaise graine est tôt venue ; |
| mais puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien, |
| dès que vous verrez que la terre |
| sera couverte, et qu'à leurs blés |
| les gens n'étant plus occupés |
| feront aux oisillons la guerre; |
| quand |
| reginglettes |
| <|sep|> |
| <|titre|>le renard et les poulets d’inde<|titre|> |
| contre les assauts d'un renard |
| un arbre à des dindons servait de citadelle. |
| le perfide ayant fait tout le tour du rempart, |
| et vu chacun en sentinelle, |
| s'écria : quoi ces gens se moqueront de moi ! |
| eux seuls seront exempts de la commune loi ! |
| non, par tous les dieux, non ! il accomplit son dire. |
| la lune, alors luisant, semblait, contre le sire, |
| vouloir favoriser la dindonnière gent. |
| lui qui n'était novice au métier d'assiégeant |
| eut recours à son sac de ruses scélérates, |
| feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes, |
| puis contrefit le mort, puis le ressuscité. |
| harlequin n'eût exécuté |
| tant de différents personnages. |
| il élevait sa queue, il la faisait briller, |
| et cent mille autres badinages. |
| pendant quoi nul dindon n'eût osé sommeiller : |
| l'ennemi les lassait en leur tenant la vue |
| sur même objet toujours tendue. |
| les pauvres gens étant à la longue éblouis, |
| toujours il en tombait quelqu'un : autant de pris, |
| autant de mis à part ; près de moitié succombe. |
| le compagnon les porte en son garde-manger. |
| le trop d'attention qu'on a pour le danger |
| fait le plus souvent qu'on y tombe. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le vieillard et l'ane<|titre|> |
| un vieillard sur son ane aperçut en passant |
| un pré plein d'herbe et fleurissant : |
| il y lâche sa bête, et le grison se rue |
| au travers de l'herbe menue, |
| se vautrant, grattant, et frottant, |
| gambadant, chantant et broutant, |
| et faisant mainte place nette. |
| l'ennemi vient sur l'entrefaite. |
| fuyons, dit alors le vieillard. |
| pourquoi ? répondit le paillard. |
| me fera-t-on porter double bât, double charge ? |
| non pas, dit le vieillard, qui prit d'abord le large. |
| et que m'importe donc, dit l'ane, à qui je sois ? |
| sauvez-vous, et me laissez paître : |
| notre ennemi, c'est notre maître : |
| je vous le dis en bon françois. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le chat, la belette et le petit lapin<|titre|> |
| du palais d'un jeune lapin |
| dame belette un beau matin |
| s'empara ; c'est une rusée. |
| le maître étant absent, ce lui fut chose aisée. |
| elle porta chez lui ses pénates un jour |
| qu'il était allé faire à l'aurore sa cour, |
| parmi le thym et la rosée. |
| après qu'il eut brouté, trotté, fait tous ses tours, |
| janot lapin retourne aux souterrains séjours. |
| la belette avait mis le nez à la fenêtre. |
| ô dieux hospitaliers, que vois-je ici paraître ? |
| dit l'animal chassé du paternel logis : |
| ô là, madame la belette, |
| que l'on déloge sans trompette, |
| ou je vais avertir tous les rats du pays. |
| la dame au nez pointu répondit que la terre |
| etait au premier occupant. |
| c'était un beau sujet de guerre |
| qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant. |
| et quand ce serait un royaume |
| je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi |
| en a pour toujours fait l'octroi |
| a jean fils ou neveu de pierre ou de guillaume, |
| plutôt qu'à paul, plutôt qu'à moi. |
| jean lapin allégua la coutume et l'usage. |
| ce sont, dit-il, leurs lois qui m'ont de ce logis |
| rendu maître et seigneur, et qui de père en fils, |
| l'ont de pierre à simon, puis à moi jean transmis. |
| le premier occupant est-ce une loi plus sage ? |
| or bien sans crier davantage, |
| rapportons-nous, dit-elle, à raminagrobis. |
| c'était un chat vivant comme un dévot ermite, |
| un chat faisant la chattemite, |
| un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras, |
| arbitre expert sur tous les cas. |
| jean lapin pour juge l'agrée. |
| les voilà tous deux arrivés |
| devant sa majesté fourrée. |
| grippeminaud leur dit : mes enfants, approchez, |
| approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause. |
| l'un et l'autre approcha ne craignant nulle chose. |
| aussitôt qu'à portée il vit les contestants, |
| grippeminaud le bon apôtre |
| jetant des deux côtés la griffe en même temps, |
| mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre. |
| ceci ressemble fort aux débats qu'ont parfois |
| les petits souverains se rapportants aux rois. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le lion devenu vieux<|titre|> |
| ............ |
| le lion, terreur des forêts, |
| chargé d'ans, et pleurant son antique prouesse, |
| fut enfin attaqué par ses propres sujets |
| devenus forts par sa faiblesse. |
| le cheval s'approchant lui donne un coup de pied, |
| le loup, un coup de dent ; le bœuf, un coup de corne. |
| le malheureux lion, languissant, triste, et morne, |
| peut à peine rugir, par l'âge estropié. |
| il attend son destin, sans faire aucunes plaintes, |
| quand, voyant l'âne même à son antre accourir : |
| ah ! c'est trop, lui dit-il, je voulais bien mourir ; |
| mais c'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes. |
| illustration : j.j. grandville |
| <|sep|> |
| <|titre|>la mouche et la fourmi<|titre|> |
| la mouche et la fourmi contestaient de leur prix . |
| ô jupiter ! dit la première, |
| faut-il que l'amour-propre aveugle les esprits |
| d'une si terrible manière, |
| qu'un vil et rampant animal |
| a la fille de l'air ose se dire égal ! |
| je hante les palais, je m'assieds à ta table : |
| si l'on t'immole un boeuf, j'en goûte devant toi; |
| pendant que celle-ci chétive et misérable |
| vit trois jours d'un fétu qu'elle a traîné chez soi. |
| mais ma mignonne, dites-moi, |
| vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi, |
| d'un empereur ou d'une belle ? |
| je le fais ; et je baise un beau sein quand je veux : |
| je me joue entre des cheveux ; |
| je rehausse d'un teint la blancheur naturelle ; |
| et la dernière main que met à sa beauté |
| une femme allant en conquête, |
| c'est un ajustement des mouches emprunté. |
| puis allez-moi rompre la tête |
| de vos greniers. avez-vous dit? |
| lui répliqua la ménagère. |
| vous hantez les palais ; mais on vous y maudit |
| et quant à goûter la première |
| de ce qu'on sert devant les dieux, |
| croyez-vous qu'il en vaille mieux ? |
| si vous entrez partout, aussi font les profanes. |
| sur la tête des rois et sur celle des ânes |
| vous allez vous planter ; je n'en disconviens pas ; |
| et je sais que d'un prompt trépas |
| cette importunité bien souvent est punie. |
| certain ajustement, dites-vous, rend jolie. |
| j'en conviens : il est noir ainsi que vous et moi. |
| je veux qu'il ait nom mouche : est-ce un sujet pourquoi |
| vous fassiez sonner vos mérites? |
| nomme-t-on pas aussi mouches les parasites ? |
| cessez donc de tenir un langage si vain : |
| n'ayez plus ces hautes pensées. |
| les mouches de cour sont chassées ; |
| les mouchards sont pendus, et vous mourrez de faim, |
| de froid, de langueur, de misère, |
| quand phébus régnera sur un autre hémisphère. |
| alors je jouirai du fruit de mes travaux : |
| je n'irai, par monts ni par vaux, |
| m'exposer au vent, à la pluie ; |
| je vivrai sans mélancolie. |
| le soin que j'aurai pris, de soin m'exemptera. |
| je vous enseignerai par là |
| ce que c'est qu'une fausse ou véritable gloire. |
| adieu, je perds le temps : laissez-moi travailler; |
| ni mon grenier, ni mon armoire, |
| ne se remplit à babiller." |
| <|sep|> |
| <|titre|>la grenouille et le rat<|titre|> |
| tel, comme dit merlin, cuide engeigner autrui, |
| qui souvent s'engeigne soi-même. |
| j'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui : |
| il m'a toujours semblé d'une énergie extrême. |
| mais afin d'en venir au dessein que j'ai pris, |
| un rat plein d'embonpoint, gras et des mieux nourris, |
| et qui ne connaissait l'avent ni le carême, |
| sur le bord d'un marais égayait ses esprits. |
| une grenouille approche, et lui dit en sa langue : |
| venez me voir chez moi ; je vous ferai festin. |
| messire rat promit soudain : |
| il n'était pas besoin de plus longue harangue. |
| elle allégua pourtant les délices du bain, |
| la curiosité, le plaisir du voyage, |
| cent raretés à voir le long du marécage : |
| un jour il conterait à ses petits-enfants |
| les beautés de ces lieux, les moeurs des habitants, |
| et le gouvernement de la chose publique |
| aquatique. |
| un point sans plus tenait le galand empêché. |
| il nageait quelque peu ; mais il fallait de l'aide. |
| la grenouille à cela trouve un très bon remède : |
| le rat fut à son pied par la patte attaché ; |
| un brin de jonc en fit l'affaire. |
| dans le marais entrés, notre bonne commère |
| s'efforce de tirer son hôte au fond de l'eau, |
| contre le droit des gens, contre la foi jurée ; |
| prétend qu'elle en fera gorge chaude et curée ; |
| (c'était, à son avis, un excellent morceau.) |
| déjà, dans son esprit la galande le croque. |
| il atteste les dieux ; la perfide s'en moque : |
| il résiste ; elle tire. en ce combat nouveau, |
| un milan, qui dans l'air planait, faisait la ronde, |
| voit d'en haut le pauvret se débattant sur l'onde. |
| il fond dessus, l'enlève, et par même moyen |
| la grenouille et le lien. |
| tout en fut : tant et si bien, |
| que de cette double proie |
| l'oiseau se donne au coeur joie, |
| ayant de cette façon |
| a souper chair et poisson. |
| la ruse la mieux ourdie |
| peut nuire à son inventeur; |
| et souvent la perfidie |
| retourne sur son auteur. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la chauve-souris et les deux belettes<|titre|> |
| une chauve-souris donna tête baissée |
| dans un nid de belette ; et sitôt qu'elle y fut, |
| l'autre envers les souris de longtemps courroucée, |
| pour la dévorer accourut. |
| quoi ! vous osez, dit-elle, à mes yeux vous produire, |
| après que votre race a tâché de me nuire ! |
| n'êtes-vous pas souris ? parlez sans fiction. |
| oui vous l'êtes, ou bien je ne suis pas belette. |
| pardonnez-moi, dit la pauvrette, |
| ce n'est pas ma profession. |
| moi souris ! des méchants vous ont dit ces nouvelles : |
| grâce à l'auteur de l'univers, |
| je suis oiseau : voyez mes ailes ; |
| vive la gent qui fend les airs ! |
| sa raison plut, et sembla bonne. |
| elle fait si bien qu'on lui donne |
| liberté de se retirer. |
| deux jours après, notre étourdie |
| aveuglément se va fourrer |
| chez une autre belette aux oiseaux ennemie. |
| la voilà derechef en danger de sa vie. |
| la dame du logis avec son long museau |
| s'en allait la croquer en qualité d'oiseau, |
| quand elle protesta qu'on lui faisait outrage : |
| moi pour telle passer ! vous n'y regardez pas : |
| qui fait l'oiseau ? c'est le plumage. |
| je suis souris : vivent les rats ; |
| jupiter confonde les chats. |
| par cette adroite repartie |
| elle sauva deux fois sa vie. |
| plusieurs se sont trouvés, qui d'écharpe changeants, |
| aux dangers, ainsi qu'elle, ont souvent fait la figue. |
| le sage dit, selon les gens : |
| vive le roi ! vive la ligue. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les oreilles du lievre<|titre|> |
| un animal cornu blessa de quelques coups |
| le lion, qui plein de courroux, |
| pour ne plus tomber en la peine, |
| bannit des lieux de son domaine |
| toute bête portant des cornes à son front. |
| chèvres, béliers, taureaux aussitôt délogèrent, |
| daims et cerfs de climat changèrent ; |
| chacun à s'en aller fut prompt. |
| un lièvre, apercevant l'ombre de ses oreilles, |
| craignit que quelque inquisiteur |
| n'allât interpréter à cornes leur longueur, |
| ne les soutînt en tout à des cornes pareilles. |
| adieu, voisin grillon, dit-il, je pars d'ici. |
| mes oreilles enfin seraient cornes aussi ; |
| et quand je les aurais plus courtes qu'une autruche, |
| je craindrais même encor. le grillon repartit : |
| cornes cela ? vous me prenez pour cruche ; |
| ce sont oreilles que dieu fit. |
| on les fera passer pour cornes, |
| dit l'animal craintif, et cornes de licornes. |
| j'aurai beau protester ; mon dire et mes raisons |
| ;;;;;;;;;;;; |
| iront aux petites-maisons. |
| la fable "les oreilles du lièvre" trouve sa source chez faerne (italie, xvième siècle). la fontaine remplace le renard dont il était question par un lièvre : peut-être parce que la fable suivante a pour titre "le renard ayant la queue coupée" et éviter un double emploi ? chez faerne, la moralité était :" celui qui doit passer sa vie sous un tyran, est souvent condamné comme coupable, même s'il est innocent. molière dira dans |
| les femmes savantes |
| :" qui veut noyer son chien l'accuse de la rage ". cet état de terreur tyrannique existait au xviie siècle. il existe encore à notre époque dans plusieurs pays du monde, hélas ! la fable est toujours actuelle. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l’ours et l’amateur des jardins<|titre|> |
| certain ours montagnard, ours à demi léché, |
| confiné par le sort dans un bois solitaire, |
| nouveau bellérophon vivait seul et caché : |
| il fût devenu fou ; la raison d'ordinaire |
| n'habite pas longtemps chez les gens séquestrés: |
| il est bon de parler, et meilleur de se taire, |
| mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrés. |
| nul animal n'avait affaire |
| dans les lieux que l'ours habitait ; |
| si bien que tout ours qu'il était |
| il vint à s'ennuyer de cette triste vie. |
| pendant qu'il se livrait à la mélancolie, |
| non loin de là certain vieillard |
| s'ennuyait aussi de sa part. |
| il aimait les jardins, était prêtre de flore, |
| il l'était de pomone encore : |
| ces deux emplois sont beaux. mais je voudrais parmi |
| quelque doux et discret ami. |
| les jardins parlent peu , si ce n'est dans mon livre ; |
| de façon que, lassé de vivre |
| avec des gens muets notre homme un beau matin |
| va chercher compagnie, et se met en campagne. |
| l'ours porté d'un même dessein |
| venait de quitter sa montagne : |
| tous deux, par un cas surprenant |
| se rencontrent en un tournant. |
| l'homme eut peur : mais comment esquiver ; et que faire ? |
| se tirer en gascon d'une semblable affaire |
| est le mieux. il sut donc dissimuler sa peur. |
| l'ours très mauvais complimenteur, |
| lui dit : viens-t'en me voir. l'autre reprit : seigneur, |
| vous voyez mon logis ; si vous me vouliez faire |
| tant d'honneur que d'y prendre un champêtre repas, |
| j'ai des fruits, j'ai du lait : ce n'est peut-être pas |
| de nosseigneurs les ours le manger ordinaire ; |
| mais j'offre ce que j'ai. l'ours l'accepte ; et d'aller. |
| les voilà bons amis avant que d'arriver. |
| arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble ; |
| et bien qu'on soit à ce qu'il semble |
| beaucoup mieux seul qu'avec des sots, |
| comme l'ours en un jour ne disait pas deux mots |
| l'homme pouvait sans bruit vaquer à son ouvrage. |
| l'ours allait à la chasse, apportait du gibier, |
| faisait son principal métier |
| d'être bon émoucheur , écartait du visage |
| de son ami dormant, ce parasite ailé, |
| que nous avons mouche appelé. |
| un jour que le vieillard dormait d'un profond somme, |
| sur le bout de son nez une allant se placer |
| mit l'ours au désespoir ; il eut beau la chasser. |
| je t'attraperai bien, dit-il. et voici comme. |
| aussitôt fait que dit ; le fidèle émoucheur |
| vous empoigne un pavé, le lance avec roideur, |
| casse la tête à l'homme en écrasant la mouche, |
| et non moins bon archer que mauvais raisonneur : |
| roide mort étendu sur la place il le couche. |
| rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami ; |
| mieux vaudrait un sage ennemi. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les deux coqs<|titre|> |
| deux coqs vivaient en paix ; une poule survint, |
| et voilà la guerre allumée. |
| amour, tu perdis troie ; et c'est de toi que vint |
| cette querelle envenimée, |
| où du sang des dieux même on vit le xanthe teint. |
| longtemps entre nos coqs le combat se maintint : |
| le bruit s'en répandit par tout le voisinage. |
| la gent qui porte crête au spectacle accourut. |
| plus d'une hélène au beau plumage |
| fut le prix du vainqueur ; le vaincu disparut. |
| il alla se cacher au fond de sa retraite, |
| pleura sa gloire et ses amours, |
| ses amours qu'un rival tout fier de sa défaite |
| possédait à ses yeux. il voyait tous les jours |
| cet objet rallumer sa haine et son courage. |
| il aiguisait son bec, battait l'air et ses flancs, |
| et s'exerçant contre les vents |
| s'armait d'une jalouse rage. |
| il n'en eut pas besoin. son vainqueur sur les toits |
| s'alla percher, et chanter sa victoire. |
| un vautour entendit sa voix : |
| adieu les amours et la gloire. |
| tout cet orgueil périt sous l'ongle du vautour. |
| enfin par un fatal retour |
| son rival autour de la poule |
| s'en revint faire le coquet : |
| je laisse à penser quel caquet, |
| car il eut des femmes en foule. |
| la fortune se plaît à faire de ces coups ; |
| tout vainqueur insolent à sa perte travaille. |
| défions-nous du sort, et prenons garde à nous |
| après le gain d'une bataille. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la laitière et le pot au lait<|titre|> |
| perrette, sur sa tête ayant un pot au lait |
| bien posé sur un coussinet, |
| prétendait arriver sans encombre à la ville. |
| légère et court vêtue elle allait à grands pas ; |
| ayant mis ce jour-là pour être plus agile |
| cotillon simple, et souliers plats. |
| notre laitière ainsi troussée |
| comptait déjà dans sa pensée |
| tout le prix de son lait, en employait l’argent, |
| achetait un cent d’ œufs, faisait triple couvée ; |
| la chose allait à bien par son soin diligent. |
| il m’est, disait-elle, facile |
| d’élever des poulets autour de ma maison : |
| le renard sera bien habile, |
| s’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon. |
| le porc à s’engraisser coûtera peu de son ; |
| il était quand je l’eus de grosseur raisonnable ; |
| j’aurai le revendant de l’argent bel et bon ; |
| et qui m’empêchera de mettre en notre étable, |
| vu le prix dont il est, une vache et son veau, |
| que je verrai sauter au milieu du troupeau ? |
| perrette là-dessus saute aussi, transportée. |
| le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ; |
| la dame de ces biens, quittant d’un oeil marri |
| sa fortune ainsi répandue, |
| va s’excuser à son mari |
| en grand danger d’être battue. |
| le récit en farce en fut fait ; |
| on l' appela le pot au lait. |
| quel esprit ne bat la campagne ? |
| qui ne fait châteaux en espagne ? |
| picrochole, pyrrhus, la laitière, enfin tous, |
| autant les sages que les fous ? |
| chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux : |
| une flatteuse erreur emporte alors nos âmes : |
| tout le bien du monde est à nous, |
| tous les honneurs, toutes les femmes. |
| quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ; |
| je m écarte, je vais détrôner le sophi ; |
| on m’élit roi, mon peuple m’aime ; |
| les diadèmes vont sur ma tête pleuvant : |
| quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ; |
| je suis gros jean comme devant. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le renard et le buste<|titre|> |
| les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre; |
| leur apparence impose au vulgaire idolâtre. |
| ne n'en sait juger que par ce qu'il en voit : |
| le renard, au contraire, à fond les examine, |
| les tourne de tout sens ; et, quand il s'aperçoit |
| que leur fait n'est que bonne mine, |
| il leur applique un mot qu'un buste de héros |
| lui fit dire fort à propos. |
| c'était un buste creux, et plus grand que nature. |
| le renard, en louant l'effort de la sculpture: |
| «belle tête, dit-il, mais de cervelle point.» |
| combien de grands seigneurs sont bustes en ce point! |
| <|sep|> |
| <|titre|>le lion et l'âne chassant<|titre|> |
| le roi des animaux se mit un jour en tête |
| de giboyer. il célébrait sa fête. |
| le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux, |
| mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons et |
| beaux. |
| pour réussir dans cette affaire, |
| il se servit du ministère |
| ............... |
| de l'âne à la voix de stentor. |
| l'âne à messer lion fit office de cor. |
| le lion le posta, le couvrit de ramée, |
| lui commanda de braire, assuré qu'à ce son |
| les moins intimidés fuiraient de leur maison. |
| leur troupe n'était pas encore accoutumée |
| à la tempête de sa voix ; |
| l'air en retentissait d'un bruit épouvantable : |
| la frayeur saisissait les hôtes de ces bois . |
| tous fuyaient, tous tombaient au piège inévitable |
| où les attendait le lion. |
| n'ai-je pas bien servi dans cette occasion ? |
| dit l'âne, en se donnant tout l'honneur de la chasse. |
| oui, reprit le lion, c'est bravement crié : |
| si je ne connaissais ta personne et ta race, |
| j'en serais moi-même effrayé. |
| l'âne, s'il eût osé, se fût mis en colère, |
| encor qu'on le raillât avec juste raison : |
| car qui pourrait souffrir un âne fanfaron ? |
| ce n'est pas là leur caractère. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l 'oiseau blessé d'une flèche<|titre|> |
| mortellement atteint d'une flèche empennée, |
| un oiseau déplorait sa triste destinée, |
| et disait, en souffrant un surcroît de douleur : |
| faut-il contribuer à son propre malheur ! |
| cruels humains ! vous tirez de nos ailes |
| de quoi faire voler ces machines mortelles. |
| mais ne vous moquez point, engeance sans pitié : |
| souvent il vous arrive un sort comme le nôtre. |
| des enfants de japet toujours une moitié |
| fournira des armes à l'autre. |
| dans la fable ci-dessus, la fontaine déplore l'impuissance des hommes à vivre en paix, même s'il parle par l'intermédiaire de l'oiseau qui tire enseignement de son malheur. source : ésope "l'aigle frappé d'une flèche" |
| (traduite en latin dans névelet), dont voici la moralité : |
| "il est pénible de souffrir un danger venant des siens" |
| <|sep|> |
| <|titre|>le loup plaidant contre le renard par -devant le singe<|titre|> |
| ..... |
| un loup disait que l'on l'avait volé : |
| un renard, son voisin, d'assez mauvaise vie, |
| pour ce prétendu vol par lui fut appelé. |
| devant le singe il fut plaidé, |
| non point par avocats, mais par chaque partie. |
| thémis n'avait point travaillé, |
| de mémoire de singe, à fait plus embrouillé. |
| le magistrat suait en son lit de justice. |
| après qu'on eut bien contesté, |
| répliqué, crié, tempêté, |
| le juge, instruit de leur malice, |
| leur dit : je vous connais de longtemps, mes amis ; |
| et tous deux vous paierez l'amende : |
| car toi, loup, tu te plains, quoiqu'on ne t'ait rien pris ; |
| et toi, renard, as pris ce que l'on te demande. |
| le juge prétendait qu'à tort et à travers |
| on ne saurait manquer condamnant un pervers. |
| quelques personnes de bon sens ont cru que l'impossibilité |
| et la contradition qui est dans le jugement de ce singe |
| était une chose à censurer : mais je ne m'en suis servi qu'après |
| phèdre ; et c'est en cela que consiste le bon mot, |
| selon mon avis. |
| la fontaine |
| <|sep|> |
| <|titre|>ballade<|titre|> |
| hier je mis, chez chloris, en train de discourir |
| sur le fait des romans alizon la sucrée. |
| "n'est-ce pas grand pitié, dit-elle, de souffrir |
| que l'on méprise ainsi la légende dorée, |
| tandis que les romans sont si chère denrée ? |
| il vaudrait beaucoup mieux qu'avec maint vers du temps, |
| de messire honoré l'histoire fut brûlée. |
| - oui pour vous, dit chloris, qui passez cinquante ans : |
| moi, qui n'en ai que vingt, je prétends que l'astrée |
| fasse en mon cabinet encor quelque séjour ; |
| car, pour vous découvrir le fond de ma pensée, |
| je me plais aux livres d'amour." |
| chloris eut quelque tort de parler si crûment ; |
| non que monsieur d'urfé n'ait fait une œuvre exquise : |
| étant petit garçon je lisais son roman, |
| et je le lis encore ayant la barbe grise. |
| aussi contre alizon je faillis d'avoir prise, |
| et soutins haut et clair, qu'urfé, par-ci par- là, |
| de préceptes moraux nous instruit à sa guise. |
| "de quoi, dit alizon, peut servir tout cela ? |
| vous en voit-on aller plus souvent à l'église ? |
| je hais tous les menteurs ; et, pour vous trancher court, |
| je ne puis endurer qu'une femme me dise : |
| "je me plais aux livres d'amour." |
| alizon dit ces mots avec tant de chaleur |
| que je crus qu'elle était en vertus accomplie ; |
| mais ses péchés écrits tombèrent par malheur : |
| elle n'y prit pas garde. enfin étant sortie, |
| nous vîmes que son fait était papelardie, |
| trouvant entre autres points dans sa confession : |
| " j'ai lu maître louis mille fois en ma vie ; |
| et même quelquefois j'entre en tentation |
| lorsque l'ermite trouve angélique endormie, |
| rêvant à tels fatras souvent le long du jour. |
| bref, sans considérer censure ni demie. |
| "je me plais aux livres d'amour." |
| ah ! ah ! dis-je, alizon ! vous lisez les romans, |
| et vous vous arrêtez à l'endroit de l'ermite ! |
| je crois qu'ainsi que vous pleine d'enseignements |
| oriane prêchait, faisant la chattemite. |
| après mille façons, cette bonne hypocrite, |
| un pain sur la fournée emprunta, dit l'auteur: |
| pour un petit poupon l'on sait qu'elle en fut quitte: |
| mainte belle sans doute en a ri dans son coeur. |
| cette histoire, chloris, est du pape maudite : |
| quiconque y met le nez, devient noir comme un four. |
| parmi ceux qu'on peut lire, et dont voici l'élite, |
| je me plais aux livres d'amour. |
| clitophon a le pas par droit d'antiquité ; |
| héliodore peut par son prix le prétendre. |
| le roman d'ariane est très bien inventé : |
| j'ai lu vingt et vingt fois celui de polexandre : |
| en fait d'événements, cléopâtre et cassandre, |
| entre les beaux premiers doivent être rangés. |
| chacun prise cyrus, et la carte du tendre, |
| et le frère et la soeur ont les coeurs partagés. |
| même dans les plus vieux je tiens qu'on peut apprendre. |
| perceval le gallois vient encore à son tour ; |
| cervantès me ravit ; et, pour tout y comprendre, |
| je me plais aux livres d'amour. |
| envoi |
| a rome on ne lit point boccace sans dispense : |
| je trouve en ses pareils bien du contre et du pour |
| du surplus (honni soit celui qui mal y pense ! ) |
| je me plais aux livres d'amour. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la lice et sa compagne<|titre|> |
| ............... |
| une lice étant sur son terme, |
| et ne sachant où mettre un fardeau si pressant, |
| fait si bien qu'à la fin sa compagne consent |
| de lui prêter sa hutte, où la lice s'enferme. |
| au bout de quelque temps sa compagne revient. |
| la lice lui demande encore une quinzaine. |
| ses petits ne marchaient, disait-elle, qu'à peine. |
| pour faire court, elle l'obtient. |
| ce second terme échu, l'autre lui redemande |
| sa maison, sa chambre, son lit. |
| la lice cette fois montre les dents, et dit : |
| je suis prête à sortir avec toute ma bande, |
| si vous pouvez nous mettre hors. |
| ses enfants étaient déjà forts. |
| ce qu'on donne aux méchants, toujours on le regrette. |
| pour tirer d'eux ce qu'on leur prête, |
| il faut que l'on en vienne aux coups ; |
| il faut plaider, il faut combattre : |
| laissez-leur prendre un pied chez vous, |
| ils en auront bientôt pris quatre. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'homme et l'idole de bois<|titre|> |
| certain païen chez lui gardait un dieu de bois, |
| de ces dieux qui sont sourds, bien qu'ayant des oreilles. |
| le païen cependant s'en promettait merveilles. |
| il lui coûtait autant que trois : |
| ce n'étaient que voeux et qu'offrandes, |
| sacrifices de boeufs couronnés de guirlandes. |
| jamais idole, quel qu'il fût, |
| n'avait eu cuisine si grasse, |
| sans que pour tout ce culte à son hôte il échût |
| succession, trésor, gain au jeu, nulle grâce. |
| bien plus, si pour un sou d'orage en quelque endroit |
| s'amassait d'une ou d'autre sorte, |
| l'homme en avait sa part, et sa bourse en souffrait : |
| la pitance du dieu n'en était pas moins forte. |
| a la fin, se fâchant de n'en obtenir rien, |
| il vous prend un levier, met en pièces l'idole, |
| le trouve rempli d'or. «quand je t'ai fait du bien, |
| m'as-tu valu, dit-il, seulement une obole ? |
| va, sors de mon logis, cherche d'autres autels. |
| tu ressembles aux naturels |
| malheureux, grossiers et stupides ; |
| on n'en peut rien tirer qu'avecque le bâton. |
| plus je te remplissais, plus mes mains étaient vides: |
| j'ai bien fait de changer de ton.» |
| <|sep|> |
| <|titre|>le singe et le l e opard<|titre|> |
| le singe avec le léopard |
| gagnaient de largent à la foire |
| ils affichaient chacun à part. |
| lun deux disait : messieurs, mon mérite et ma gloire |
| sont connus en bon lieu ; le roi ma voulu voir ; |
| et si je meurs il veut avoir |
| un manchon de ma peau ; tant elle est bigarrée, |
| pleine de taches, marquetée, |
| et vergetée, et mouchetée. |
| la bigarrure plaît ; partant chacun le vit. |
| mais ce fut bientôt fait, bientôt chacun sortit. |
| le singe de sa part disait : venez de grâce, |
| venez messieurs. je fais cent tours de passe-passe. |
| cette diversité dont on vous parle tant, |
| mon voisin léopard la sur soi seulement ; |
| moi, je lai dans lesprit : votre serviteur gille, |
| cousin et gendre de bertrand, |
| singe |
| du pape en son vivant, |
| tout fraîchement en cette ville |
| arrive en trois bateaux, exprès pour vous parler; |
| car il parle, on lentend ; il sait danser, baller, |
| faire des tours de toute sorte, |
| passer en des cerceaux; et le tout pour six blancs ! |
| non messieurs, pour un sou; si vous nêtes contents |
| nous rendrons à chacun son argent à la porte. |
| le singe avait raison; ce nest pas sur lhabit |
| que la diversité me plaît, cest dans lesprit |
| lune fournit toujours des choses agréables ; |
| lautre en moins dun moment lasse les regardants. |
| ô ! que de grands seigneurs, au léopard semblables, |
| nont que lhabit pour tous talents ! |
| <|sep|> |
| <|titre|>le singe et le chat<|titre|> |
| bertrand avec raton, lun singe, et lautre chat, |
| commensaux dun logis, avaient un commun maître. |
| danimaux malfaisants cétait un très bon plat ; |
| ils ny craignaient tous deux aucun, quel quil pût être. |
| trouvait-on quelque chose au logis de gâté ? |
| lon ne sen prenait point aux gens du voisinage. |
| bertrand dérobait tout ; raton de son côté |
| était moins attentif aux souris quau fromage. |
| un jour au coin du feu nos deux maîtres fripons |
| regardaient rôtir des marrons ; |
| les escroquer était une très bonne affaire |
| nos galands y voyaient double profit à faire, |
| leur bien premièrement, et puis le mal dautrui. |
| bertrand dit à raton : frère, il faut aujourdhui |
| que tu fasses un coup de maître. |
| tire-moi ces marrons ; si dieu mavait fait naître |
| propre à tirer marrons du feu, |
| certes marrons verraient beau jeu. |
| aussitôt fait que dit : raton avec sa patte, |
| dune manière délicate, |
| écarte un peu la cendre, et retire les doigts, |
| puis les reporte à plusieurs fois ; |
| tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque. |
| et cependant bertrand les croque. |
| une servante vient : adieu mes gens. raton |
| nétait pas content, ce dit-on, |
| aussi ne le sont pas la plupart de ces princes |
| qui, flattés dun pareil emploi, |
| vont séchauder en des provinces, |
| pour le profit de quelque roi. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le trésor et les deux hommes<|titre|> |
| un homme n'ayant plus ni crédit, ni ressource, |
| et logeant le diable en sa bourse, |
| c'est-à-dire, n'y logeant rien, |
| s'imagina qu'il ferait bien |
| de se pendre, et finir lui-même sa misère ; |
| puisque aussi bien sans lui la faim le viendrait faire, |
| genre de mort qui ne duit pas |
| à gens peu curieux de goûter le trépas. |
| dans cette intention, une vieille masure |
| fut la scène où devait se passer l'aventure. |
| il y porte une corde, et veut avec un clou |
| au haut d'un certain mur attacher le licou. |
| la muraille, vieille et peu forte, |
| s'ébranle aux premiers coups, tombe avec un trésor. |
| notre désespéré le ramasse, et l'emporte, |
| laisse là le licou, s'en retourne avec l'or, |
| sans compter : ronde ou non, la somme plut au sire. |
| tandis que le galant à grands pas se retire, |
| l'homme au trésor arrive, et trouve son argent |
| absent. |
| quoi, dit-il, sans mourir je perdrai cette somme ? |
| je ne me pendrai pas ? et vraiment si ferai, |
| ou de corde je manquerai. |
| le lacs était tout prêt ; il n'y manquait qu'un homme : |
| celui-ci se l'attache, et se pend bien et beau. |
| ce qui le consola peut-être |
| fut qu'un autre eût pour lui fait les frais du cordeau. |
| aussi bien que l'argent le licou trouva maître. |
| l'avare rarement finit ses jours sans pleurs : |
| il a le moins de part au trésor qu'il enserre, |
| thésaurisant pour les voleurs, |
| pour ses parents, ou pour la terre. |
| mais que dire du troc que la fortune fit ? |
| ce sont là de ses traits ; elle s'en divertit. |
| plus le tour est bizarre, et plus elle est contente. |
| cette déesse inconstante |
| se mit alors en l'esprit |
| de voir un homme se pendre ; |
| et celui qui se pendit |
| s'y devait le moins attendre. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le lion abattu par l'homme<|titre|> |
| on exposait une peinture, |
| où l'artisan avait tracé |
| un lion d'immense stature |
| par un seul homme terrassé. |
| les regardants en tiraient gloire. |
| un lion, en passant rabattit leur caquet. |
| je vois bien, dit-il, qu'en effet |
| on vous donne ici la victoire: |
| mais l'ouvrier vous a déçus : |
| il avait liberté de feindre. |
| avec plus de raison nous aurions le dessus, |
| si mes confrères savaient peindre. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le cygne et le cuisinier<|titre|> |
| dans une ménagerie |
| de volatiles remplie |
| vivaient le cygne et l'oison : |
| celui-là destiné pour les regards du maître, |
| celui-ci pour son goût ; l'un qui se piquait d'être |
| commensal du jardin, l'autre de la maison. |
| des fossés du château faisant leurs galeries, |
| tantôt on les eût vus côte à côte nager, |
| tantôt courir sur l'onde, et tantôt se plonger, |
| sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies. |
| un jour le cuisinier, ayant trop bu d'un coup, |
| prit pour oison le cygne; et le tenant au cou, |
| il allait l'égorger, puis le mettre en potage. |
| l'oiseau, prêt à mourir, se plaint en son ramage. |
| le cuisinier fut fort surpris, |
| et vit bien qu'il s'était mépris. |
| quoi ? je mettrais, dit-il, un tel chanteur en soupe ! |
| non, non, ne plaise aux dieux que jamais ma main coupe |
| la gorge à qui s'en sert si bien. ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe |
| ........... |
| le doux parler ne nuit de rien. |
| le cygne et le cuisinier, a pour source |
| première ésope, reprise déjà par faërne et |
| verdizotti à qui la fontaine a emprunté le début. |
| dans le jardin d'un altier palais vivaient, nourris |
| ensemble une oie et un cygne, l'un pour réjouir |
| de son doux chant les délicates oreilles de son |
| maître, l'autre pour réjouir avec sa grasse chair |
| sa bouche et son ventre. |
| (cité par g. couton, |
| ed. garnier) |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'oracle et l'impie<|titre|> |
| vouloir tromper le ciel, c'est folie à la terre ; |
| le dédale des cœurs en ses détours n'enserre |
| rien qui ne soit d'abord éclairé par les dieux. |
| tout ce que l'homme fait, il le fait à leurs yeux, |
| même les actions que dans l'ombre il croit faire. |
| un païen qui sentait quelque peu le fagot, |
| et qui croyait en dieu, pour user de ce mot, |
| par bénéfice d'inventaire, |
| alla consulter apollon. |
| dès qu'il fut en son sanctuaire : |
| ce que je tiens, dit-il, est-il en vie ou non ? |
| il tenait un moineau, dit-on, |
| prêt d'étouffer la pauvre bête, |
| ou de la lâcher aussitôt, |
| pour mettre apollon en défaut. |
| apollon reconnut ce qu'il avait en tête: |
| mort ou vif, lui dit-il, montre-nous ton moineau, |
| et ne me tends plus de panneau ; |
| tu te trouverais mal d'un pareil stratagème. |
| je vois de loin, j'atteins de même. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le villageois et le serpent<|titre|> |
| esope conte qu'un manant, |
| charitable autant que peu sage, |
| un jour d'hiver se promenant |
| a l'entour de son héritage, |
| aperçut un serpent sur la neige étendu, |
| transi, gelé, perclus, immobile rendu, |
| n'ayant pas à vivre un quart d'heure. |
| le villageois le prend, l'emporte en sa demeure; |
| et, sans considérer quel sera le loyer |
| d'une action de ce mérite, |
| il l'étend le long du foyer, |
| le réchauffe, le ressuscite. |
| l'animal engourdi sent à peine le chaud, |
| que l'âme lui revient avecque la colère. |
| il lève un peu la tête et puis siffle aussitôt, |
| puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut |
| contre son bienfaiteur, son sauveur, et son père. |
| ingrat, dit le manant, voilà donc mon salaire ? |
| tu mourras. a ces mots, plein d'un juste courroux, |
| il vous prend sa cognée, il vous tranche la bête; |
| il fait trois serpents de deux coups, |
| un tronçon, la queue et la tête. |
| l'insecte sautillant, cherche à se réunir, |
| mais il ne put y parvenir. |
| il est bon d'être charitable, |
| mais envers qui ? c'est là le point. |
| quant aux ingrats, il n'en est point |
| qui ne meure enfin misérable. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le chien qui porte à son cou le dîner de son maître<|titre|> |
| nous n'avons pas les yeux à l'épreuve des belles, |
| ni les mains à celle de l'or : |
| peu de gens gardent un trésor |
| avec des soins assez fidèles. |
| certain chien qui portait la pitance au logis |
| s'était fait un collier du dîné de son maître. |
| il était tempérant plus qu'il n'eût voulu l'être |
| quand il voyait un mets exquis : |
| mais enfin il l'était et tous tant que nous sommes |
| nous nous laissons tenter à l'approche des biens. |
| chose étrange ! on apprend la tempérance aux chiens, |
| et l'on ne peut l'apprendre aux hommes. |
| ce chien-ci donc étant de la sorte atourné, |
| un mâtin passe, et veut lui prendre le dîné. |
| il n'en eut pas toute la joie |
| qu'il espérait d'abord : le chien mit bas la proie, |
| pour la défendre mieux n'en étant plus chargé. |
| grand combat : d'autres chiens arrivent ; |
| ils étaient de ceux-là qui vivent |
| sur le public, et craignent peu les coups. |
| notre chien se voyant trop faible contre eux tous, |
| et que la chair courait un danger manifeste, |
| voulut avoir sa part. et lui sage : il leur dit : |
| point de courroux, messieurs, mon lopin me suffit : |
| faites votre profit du reste. |
| à ces mots le premier il vous happe un morceau. |
| et chacun de tirer, le mâtin, la canaille, |
| à qui mieux mieux ; ils firent tous ripaille ; |
| chacun d'eux eut part au gâteau. |
| je crois voir en ceci l'image d'une ville, |
| où l'on met les deniers à la merci des gens. |
| echevins, prévôt des marchands, |
| tout fait sa main : le plus habile |
| donne aux autres l'exemple. et c'est un passe-temps |
| de leur voir nettoyer un monceau de pistoles. |
| si quelque scrupuleux par des raisons frivoles |
| veut défendre l'argent, et dit le moindre mot, |
| on lui fait voir qu'il est un sot. |
| il n'a pas de peine à se rendre : |
| c'est bientôt le premier à prendre. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les lunettes<|titre|> |
| j’avais juré de laisser là les nonnes : |
| car que toujours on voie en mes écrits |
| même sujet, et semblables personnes, |
| cela pourrait fatiguer les esprits. |
| ma muse met guimpe sur le tapis : |
| et puis quoi ? guimpe; et puis guimpe sans cesse ; |
| bref toujours guimpe, et guimpe sous la presse. |
| c'est un peu trop. |
| je veux que les nonnains |
| fassent les tours en amour les plus fins ; |
| si ne faut-il pour cela qu'on épuise |
| tout le sujet; le moyen ? c'est un fait |
| par trop fréquent, je n'aurais jamais fait : |
| ii n’est greffier dont la plume y suffise. |
| si j y tâchais on pourrait soupçonner |
| que quelque cas m’y ferait retourner ; |
| tant sur ce point mes vers font de rechutes ; |
| toujours souvient à robin de ses flûtes. |
| or apportons à cela quelque fin. |
| je le pretends, cette tâche ici faite. |
| jadis s'était introduit un blondin |
| chez des nonnains à titre de fillette. |
| ii n'avait pas quinze ans que tout ne fût : |
| dont le galant passa pour soeur colette |
| auparavant que la barbe lui crût. |
| cet entre-temps ne fut sans fruit; le sire |
| l’employa bien: agnès en profita. |
| las quel profit ! j eusse mieux fait de dire |
| qu'à soeur agnès malheur en arriva. |
| il lui fallut élargir sa ceinture ; |
| puis mettre au jour petite créature, |
| qui ressemblait comme deux gouttes d'eau, |
| ce dit l’histoire, à la soeur jouvenceau. |
| voilà scandale et bruit dans l'abbaye. |
| d'où cet enfant est-il plu ? comme a-t-on, |
| disaient les sœurs en riant, je vous prie, |
| trouvé céans ce petit champignon ? |
| si ne s'est-il après tout fait lui-même. |
| la prieure est en un courroux extrême. |
| avoir ainsi souillé cette maison ! |
| bientôt on mit l'accouchée en prison. |
| puis il fallut faire enquête du père. |
| comment est-il entré ? comment sorti ? |
| les murs sont hauts, antique la tourière, |
| double la grille, et le tour très petit. |
| serait-ce point quelque garçon en fille ? |
| dit la prieure, et parmi nos brebis |
| n'aurions-nous point sous de trompeurs habits |
| un jeune loup ? sus qu'on se déshabille : |
| je veux savoir la vérité du cas. |
| qui fut bien pris, ce fut la feinte ouaille. |
| plus son esprit à songer se travaille, |
| moins il espère échapper d'un tel pas. |
| nécessite mère de stratagème |
| lui fit. . . eh bien ? lui fit en ce moment |
| lier. ..: eh quoi ? foin, je suis court moi-même : |
| ou prendre un mot qui dise honnêtement |
| ce que lia le père de l'enfant ? |
| comment trouver un détour suffisant |
| pour cet endroit ? vous avez ouï dire |
| qu'au temps jadis le genre humain avait |
| fenêtre au corps; de sorte qu'on pouvait |
| dans le dedans tout à son aise lire ; |
| chose commode aux médecins d'alors. |
| mais si d'avoir une fenêtre au corps |
| etait utile, une au cœur au contraire |
| ne l'était pas; dans les femmes surtout : |
| car le moyen qu'on pût venir à bout |
| de rien cacher ? notre commune mère |
| dame nature y pourvut sagement |
| par deux lacets de pareille mesure. |
| l'homme et la femme eurent également |
| de quoi fermer une telle ouverture. |
| la femme fut lacée un peu trop dru. |
| ce fut sa faute, elle-même en fut cause ; |
| n'étant jamais à son gré trop bien close. |
| l'homme au rebours ; et le bout du tissu |
| rendit en lui la nature perplexe. |
| bref le lacet à l'un et l'autre sexe |
| ne put cadrer, et se trouva, dit-on, |
| aux femmes court, aux hommes un peu long. |
| il est facile à présent qu'on devine |
| ce que lia notre jeune imprudent ; |
| c'est ce surplus, ce reste de machine, |
| bout de lacet aux hommes excédant. |
| d'un brin de fil il l'attacha de sorte |
| que tout semblait aussi plat qu'aux nonnains : |
| mais fil ou soie, il n’est bride assez forte |
| pour contenir ce que bientôt je crains |
| qui ne s’échappe ; amenez-moi des saints ; |
| amenez-moi si vous voulez des anges ; |
| je les tiendrai créatures étranges, |
| si vingt nonnains telles qu'on les vit lors |
| ne font trouver à leur esprit un corps. |
| j'entends nonnains ayant tous les trésors |
| de ces trois sœurs dont la fille de l’onde |
| se fait servir; chiches et fiers appas, |
| que le soleil ne voit qu'au nouveau monde , |
| car celui-ci ne les lui montre pas. |
| la prieure a sur son nez des lunettes, |
| pour ne juger du cas légèrement. |
| tout à l'entour sont debout vingt nonnettes, |
| en un habit que vraisemblablement |
| n'avaient pas fait les tailleurs du couvent. |
| figurez-vous la question qu'au sire |
| on donna lors; besoin n'est de le dire. |
| touffes de lis, proportion du corps, |
| secrets appas, embonpoint, et peau fine, |
| fermes tétons, et semblables ressorts |
| eurent bientôt fait jouer la machine. |
| elle échappa, rompit le fil d'un coup, |
| comme un coursier qui romprait son licou, |
| et sauta droit au nez de la prieure, |
| faisant voler lunettes tout à l’heure |
| jusqu'au plancher. |
| ii s'en fallut bien peu |
| que l'on ne vît tomber la lunetière. |
| <|sep|> |
| <|titre|>discours à m. le duc de la rochefoucauld<|titre|> |
| je me suis souvent dit, voyant de quelle sorte |
| l'homme agit, et qu'il se comporteblan |
| en mille occasions comme les animaux : |
| le roi de ces gens-là n'a pas moins de défauts |
| que ses sujets, et la nature |
| a mis dans chaque créature |
| quelque grain d'une masse où puisent les esprits ; |
| j'entends les esprits corps, et pétris de matière. " |
| je vais prouver ce que je dis. |
| a l'heure de l'affût, soit lorsque la lumière |
| précipite ses traits dans l'humide séjour, |
| soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière, |
| et que, n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour, |
| au bord de quelque bois sur un arbre je grimpe, |
| et, nouveau jupiter, du haut de cet olympe, |
| je foudroie, à discrétion, |
| un lapin qui n'y pensait guère. |
| je vois fuir aussitôt toute la nation |
| des lapins, qui, sur la bruyère, |
| l'œil éveillé, l'oreille au guet, |
| s'égayaient, et de thym parfumaient leur banquet. |
| le bruit du coup fait que la bande |
| s'en va chercher sa sûreté |
| dans la souterraine cité : |
| mais le danger s'oublie, et cette peur si grande |
| s'évanouit bientôt. je revois les lapins, |
| plus gais qu'auparavant, revenir sous mes mains. |
| ne reconnaît-on pas en cela les humains ? |
| dispersés par quelque orage, |
| a peine ils touchent le port |
| qu'ils vont hasarderencor |
| même vent, même naufrage ; |
| vrais lapins, on les revoit |
| sous les mains de la fortune. |
| joignons à cet exemple une chose commune. |
| quand des chiens étrangers passent par quelque endroit, |
| qui n'est pas de leur détroit, |
| je laisse à penser quelle fête. |
| les chiens du lieu, n'ayant en tête |
| qu'un intérêt de gueule, à cris, à coups de dents, |
| vous accompagnent ces passants |
| jusqu'aux confins du territoire. |
| un intérêt de biens, de grandeur, et de gloire, |
| aux gouverneurs d'etats, à certains courtisans, |
| a gens de tous métiers, en fait tout autant faire. |
| on nous voit tous, pour l'ordinaire, |
| piller le survenant, nous jeter sur sa peau. |
| la coquette et l'auteur sont de ce caractère ; |
| malheur à l'écrivain nouveau ! |
| le moins de gens qu'on peut à l'entour du gâteau, |
| c'est le droit du jeu, c'est l'affaire. |
| cent exemples pourraient appuyer mon discours ; |
| mais les ouvrages les plus courts |
| sont toujours les meilleurs. en cela, j'ai pour guides |
| tous les maîtres de l'art, et tiens qu'il faut laisser |
| dans les plus beaux sujets quelque chose à penser : |
| ainsi ce discours doit cesser. |
| vous qui m'avez donné ce qu'il a de solide, |
| et dont la modestie égale la grandeur, |
| qui ne pûtes jamais écouter sans pudeur |
| la louange la plus permise, |
| la plus juste et la mieux acquise, |
| vous enfin, dont à peine ai-je encore obtenu |
| que votre nom reçût ici quelques hommages, |
| du temps et des censeurs défendant mes ouvrages, |
| comme un nom qui, des ans et des peuples connu, |
| fait honneur à la france, en grands noms plus féconde |
| qu'aucun climat de l'univers, |
| permettez-moi du moins d'apprendre à tout le monde |
| que vous m'avez donné le sujet de ces vers. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le rieur et les poissons<|titre|> |
| on cherche les rieurs ; et moi je les évite. |
| cet art veut sur tout autre un suprême mérite. |
| dieu ne créa que pour les sots |
| les méchants diseurs de bons mots. |
| j'en vais peut-être en une fable |
| introduire un ; peut-être aussi |
| que quelqu'un trouvera que j'aurai réussi. |
| un rieur était à la table |
| d'un financier ; et n'avait en son coin |
| que de petits poissons : tous les gros étaient loin. |
| il prend donc les menus, puis leur parle à l'oreille, |
| et puis il feint à la pareille, |
| d'écouter leur réponse. on demeura surpris : |
| cela suspendit les esprits. |
| le rieur alors d'un ton sage |
| dit qu'il craignait qu'un sien ami |
| pour les grandes indes parti, |
| n'eût depuis un an fait naufrage. |
| il s'en informait donc à ce menu fretin : |
| mais tous lui répondaient qu'ils n'étaient pas d'un âge |
| a savoir au vrai son destin ; |
| les gros en sauraient davantage. |
| n'en puis-je donc, messieurs, un gros interroger ? |
| de dire si la compagnie |
| prit goût à la plaisanterie, |
| j'en doute ; mais enfin, il les sut engager |
| a lui servir d'un monstre assez vieux pour lui dire |
| tous les noms des chercheurs de mondes inconnus |
| qui n'en étaient pas revenus, |
| et que depuis cent ans sous l'abîme avaient vus |
| les anciens du vaste empire. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le lion, le loup et le renard<|titre|> |
| un lion décrépit, goutteux, n'en pouvant plus, |
| voulait que l'on trouvât remède à la vieillesse : |
| alléguer l'impossible aux rois, c'est un abus. |
| celui-ci parmi chaque espèce |
| manda des médecins ; il en est de tous arts : |
| médecins au lion viennent de toutes parts ; |
| de tous côtés lui vient des donneurs de recettes. |
| dans les visites qui sont faites, |
| le renard se dispense, et se tient clos et coi. |
| le loup en fait sa cour, daube au coucher du roi |
| son camarade absent ; le prince tout à l'heure |
| veut qu'on aille enfumer renard dans sa demeure, |
| qu'on le fasse venir. il vient, est présenté ; |
| et, sachant que le loup lui faisait cette affaire : |
| je crains, sire, dit-il, qu'un rapport peu sincère, |
| ne m'ait à mépris imputé |
| d'avoir différé cet hommage ; |
| mais j'étais en pèlerinage ; |
| et m'acquittais d'un voeu fait pour votre santé. |
| même j'ai vu dans mon voyage |
| gens experts et savants ; leur ai dit la langueur |
| dont votre majesté craint à bon droit la suite. |
| vous ne manquez que de chaleur : |
| le long âge en vous l'a détruite : |
| d'un loup écorché vif appliquez-vous la peau |
| toute chaude et toute fumante ; |
| le secret sans doute en est beau |
| pour la nature défaillante. |
| messire loup vous servira, |
| s'il vous plaît, de robe de chambre. |
| le roi goûte cet avis-là : |
| on écorche, on taille, on démembre |
| messire loup. le monarque en soupa, |
| et de sa peau s'enveloppa ; |
| messieurs les courtisans, cessez de vous détruire : |
| faites si vous pouvez votre cour sans vous nuire. |
| le mal se rend chez vous au quadruple du bien. |
| les daubeurs ont leur tour d'une ou d'autre manière : |
| vous êtes dans une carrière |
| où l'on ne se pardonne rien. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les obsèques de la lionne<|titre|> |
| la femme du lion mourut : |
| aussitôt chacun accourut |
| pour s'acquitter envers le prince |
| de certains compliments de consolation, |
| qui sont surcroît d'affliction. |
| il fit avertir sa province |
| que les obsèques se feraient |
| un tel jour, en tel lieu ; ses prévôts y seraient |
| pour régler la cérémonie, |
| et pour placer la compagnie. |
| jugez si chacun s'y trouva. |
| le prince aux cris s'abandonna, |
| et tout son antre en résonna. |
| les lions n'ont point d'autre temple. |
| on entendit à son exemple |
| rugir en leurs patois messieurs les courtisans. |
| je définis la cour un pays où les gens |
| tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents, |
| sont ce qu'il plaît au prince, ou s'ils ne peuvent l'être, |
| tâchent au moins de le paraître, |
| peuple caméléon, peuple singe du maître ; |
| on dirait qu'un esprit anime mille corps ; |
| c'est bien là que les gens sont de simples ressorts. |
| pour revenir à notre affaire |
| le cerf ne pleura point, comment eût-il pu faire ? |
| cette mort le vengeait ; la reine avait jadis |
| étranglé sa femme et son fils. |
| bref il ne pleura point. un flatteur l'alla dire, |
| et soutint qu'il l'avait vu rire. |
| la colère du roi, comme dit salomon, |
| est terrible, et surtout celle du roi lion : |
| mais ce cerf n'avait pas accoutumé de lire. |
| le monarque lui dit : chétif hôte des bois |
| tu ris, tu ne suis pasces gémissantes voix. |
| nous n'appliquerons point sur tes membres profanes |
| nos sacrés ongles ; venez loups, |
| vengez la reine, immolez tous |
| ce traître à ses augustes mânes. |
| le cerf reprit alors : sire, le temps de pleurs |
| est passé ; la douleur est ici superflue. |
| votre digne moitié couchée entre des fleurs, |
| tout près d'ici m'est apparue ; |
| et je l'ai d'abord reconnue. |
| ami, m'a-t-elle dit, garde que ce convoi, |
| quand je vais chez les dieux, ne t'oblige à des larmes. |
| aux champs elysiens j'ai goûté mille charmes, |
| conversant avec ceux qui sont saints comme moi. |
| laisse agir quelque temps le désespoir du roi. |
| j'y prends plaisir. a peine on eut ouï la chose, |
| qu'on se mit à crier miracle, apothéose ! |
| le cerf eut un présent, bien loin d'être puni. |
| amusez les rois par des songes, |
| flattez-les, payez-les d'agréables mensonges, |
| quelque indignation dont leur cœur soit rempli, |
| ils goberont l'appât, vous serez leur ami. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la fortune et le jeune enfant<|titre|> |
| sur le bord d'un puits très profond |
| dormait étendu de son long, |
| un enfant alors dans ses classes. |
| tout est aux écoliers couchette et matelas. |
| un honnête homme en pareil cas |
| aurait fait un saut de vingt brasses. |
| près de là tout heureusement, |
| la fortune passa, l'éveilla doucement, |
| lui disant : «mon mignon, je vous sauve la vie. |
| soyez une autre fois plus sage, je vous prie. |
| si vous fussiez tombé, l'on s'en fût pris à moi; |
| cependant c'était votre faute. |
| je vous demande en bonne foi |
| si cette imprudence si haute |
| provient de mon caprice.» elle part à ces mots. |
| pour moi, j'approuve son propos. |
| il n'arrive rien dans le monde |
| qu'il ne faille qu'elle en réponde. |
| nous la faisons de tous écots ; |
| elle est prise à garant de toutes aventures. |
| est-on sot, étourdi, prend-on mal ses mesures, |
| on pense en être quitte en accusant son sort : |
| bref, la fortune a toujours tort. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le lièvre et la perdrix<|titre|> |
| le lievre et la perdrix |
| il ne se faut jamais moquer des misérables : |
| car qui peut s'assurer d'être toujours heureux ? |
| le sage esope dans ses fables |
| nous en donne un exemple ou deux. |
| celui qu'en ces vers je propose |
| et les siens, ce sont même chose. |
| le lièvre et la perdrix, concitoyens d'un champ, |
| vivaient dans un état, ce semble, assez tranquille, |
| quand une meute s'approchant |
| oblige le premier à chercher un asile. |
| il s'enfuit dans son fort, met les chiens en défaut, |
| sans même en excepter brifaut. |
| enfin il se trahit lui-même |
| par les esprits sortant de son corps échauffé. |
| miraut sur leur odeur ayant philosophé |
| conclut que c'est son lièvre, et d'une ardeur extrême |
| il le pousse ; et rustaut, qui n'a jamais menti, |
| dit que le lièvre est reparti. |
| le pauvre malheureux vient mourir à son gîte. |
| la perdrix le raille et lui dit : |
| tu te vantais d'être si vite ! |
| qu'as-tu fait de tes pieds ? au moment qu'elle rit, |
| son tour vient ; on la trouve. elle croit que ses ailes |
| la sauront garantir à toute extrémité ; |
| mais la pauvrette avait compté |
| sans l'autour aux serres cruelles. |
| les 6 premiers vers de la fable se retrouvent |
| dans "le renard et l'écureuil", non publiée |
| du vivant de la fontaine, retrouvée dans le recueil manuscrit de conrart, et certainement écrite au moment du procès de fouquet. il était trop dangereux pour la fontaine de publier cette fable dans laquelle on sentait qu'il prenait position pour fouquet, contre |
| colbert. par contre, il en a placé les 6 premiers vers au début de "le lièvre et la perdrix". |
| contrairement à ce qu'il annonce, la source de cette fable n'est pas esope, mais phèdre (fabuliste latin, |
| v.10 av. j.c. -54 apr. j.c. ) |
| <|sep|> |
| <|titre|>la cour du lion<|titre|> |
| sa majesté lionne un jour voulut connaître |
| de quelles nations le ciel l'avait fait maître. |
| il manda donc par députés |
| ses vassaux de toute nature, |
| envoyant de tous les côtés |
| une circulaire écriture, |
| avec son sceau. l'écrit portait |
| qu'un mois durant le roi tiendrait |
| cour plénière, dont l'ouverture |
| devait être un fort grand festin, |
| suivi des tours de fagotin. |
| par ce trait de magnificence |
| le prince à ses sujets étalait sa puissance. |
| en son louvre il les invita. |
| quel louvre! un vrai charnier, dont l'odeur se porta |
| d'abord au nez des gens. l'ours boucha sa narine: |
| il se fût bien passé de faire cette mine, |
| sa grimace déplut. le monarque irrité |
| l'envoya chez pluton faire le dégoûté. |
| le singe approuva fort cette sévérité, |
| et flatteur excessif, il loua la colère |
| et la griffe du prince, et l'antre, et cette odeur: |
| il n'était ambre, il n'était fleur, |
| qui ne fût ail au prix. sa sotte flatterie |
| eut un mauvais succès, et fut encor punie. |
| ce monseigneur du lion-là |
| fut parent de caligula. |
| le renard étant proche: or cà, lui dit le sire, |
| que sens-tu? dis-le moi : parle sans déguiser. |
| l'autre aussitôt de s'excuser, |
| alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire |
| sans odorat ; bref, il s'en tire. |
| ceci vous sert d'enseignement : |
| ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire, |
| ni fade adulateur, ni parleur trop sincère ; |
| et tâchez quelquefois de répondre en normand. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les vautours et les pigeons<|titre|> |
| mars autrefois mit tout l'air en émûte. |
| certain sujet fit naître la dispute |
| chez les oiseaux ; non ceux que le printemps |
| mène à sa cour, et qui sous la feuillée |
| par leur exemple et leurs sons éclatants |
| font que vénus est en nous réveillée ; |
| ni ceux encor que la mère d'amour |
| met à son char : mais le peuple vautour, |
| au bec retors, à la tranchante serre, |
| pour un chien mort se fit, dit-on, la guerre. |
| il plut du sang ; je n'exagère point. |
| si je voulais conter de point en point |
| tout le détail, je manquerais d'haleine. |
| maint chef périt, maint héros expira ; |
| et sur son roc prométhée espéra |
| de voir bientôt une fin à sa peine. |
| c'était plaisir d'observer leurs efforts ; |
| c'était pitié de voir tomber les morts. |
| valeur, adresse, et ruses, et surprises, |
| tout s'employa. les deux troupes éprises |
| d'ardent courroux n'épargnaient nuls moyens |
| de peupler l'air que respirent les ombres : |
| tout élément remplit de citoyens |
| le vaste enclos qu'ont les royaumes sombres. |
| cette fureur mit la compassion |
| dans les esprits d'une autre nation |
| au col changeant, au coeur tendre et fidèle. |
| elle employa sa médiation |
| pour accorder une telle querelle ; |
| ambassadeurs par le peuple pigeon |
| furent choisis, et si bien travaillèrent, |
| que les vautours plus ne se chamaillèrent. |
| ils firent trêve, et la paix s'ensuivit : |
| hélas ! ce fut aux dépens de la race |
| a qui la leur aurait dû rendre grâce. |
| la gent maudite aussitôt poursuivit |
| tous les pigeons, en fit ample carnage, |
| en dépeupla les bourgades, les champs. |
| peu de prudence eurent les pauvres gens, |
| d'accommoder un peuple si sauvage. |
| tenez toujours divisés les méchants ; |
| la sûreté du reste de la terre |
| dépend de là : semez entre eux la guerre, |
| ou vous n'aurez avec eux nulle paix. |
| ceci soit dit en passant ; je me tais. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la tortue et les deux canards<|titre|> |
| une tortue était, à la tête légère, |
| qui, lasse de son trou, voulut voir le pays, |
| volontiers on fait cas d'une terre étrangère : |
| volontiers gens boiteux haïssent le logis. |
| deux canards à qui la commère |
| communiqua ce beau dessein, |
| lui dirent qu'ils avaient de quoi la satisfaire : |
| voyez-vous ce large chemin ? |
| nous vous voiturerons par l'air en amérique . |
| vous verrez mainte république, |
| maint royaume, maint peuple ; et vous profiterez |
| des différentes mœurs que vous remarquerez. |
| ulysse en fit autant. on ne s'attendait guère |
| de voir ulysse en cette affaire. |
| la tortue écouta la proposition. |
| marché fait, les oiseaux forgent une machine |
| pour transporter la pèlerine . |
| dans la gueule en travers on lui passe un bâton. |
| serrez bien, dirent-ils ; gardez de lâcher prise. |
| puis chaque canard prend ce bâton par un bout. |
| la tortue enlevée on s'étonne partout |
| de voir aller en cette guise |
| l'animal lent et sa maison, |
| justement au milieu de l'un et l'autre oison. |
| miracle, criait-on. venez voir dans les nues |
| passer la reine des tortues. |
| la reine : vraiment oui ; je la suis en effet ; |
| ne vous en moquez point. elle eût beaucoup mieux fait |
| de passer son chemin sans dire aucune chose ; |
| car lâchant le bâton en desserrant les dents, |
| elle tombe, elle crève aux pieds des regardants. |
| son indiscrétionde sa perte fut cause. |
| imprudence, babil, et sotte vanité, |
| et vaine curiosité, |
| ont ensemble étroit parentage. |
| ce sont enfants tous d'un lignage . |
| <|sep|> |
| <|titre|>le chartier embourbé<|titre|> |
| le phaéton d'une voiture à foin |
| vit son char embourbé. le pauvre homme était loin |
| de tout humain secours. c'était à la campagne |
| près d'un certain canton de la basse bretagne, |
| appelé quimper-corentin. |
| on sait assez que le destin |
| adresse là les gens quand il veut qu'on enrage : |
| dieu nous préserve du voyage ! |
| pour venir au chartier embourbé dans ces lieux, |
| le voilà qui déteste et jure de son mieux, |
| pestant, en sa fureur extrême, |
| tantôt contre les trous, puis contre ses chevaux, |
| contre son char, contre lui même. |
| il invoque à la fin le dieu dont les travaux |
| sont si célèbres dans le monde : |
| hercule, lui dit-il, aide-moi ; si ton dos |
| a porté la machine ronde, |
| ton bras peut me tirer d'ici |
| sa prière étant faite, il entend dans la nue |
| une voix qui lui parle ainsi : |
| hercule veut qu'on se remue, |
| puis il aide les gens. regarde d'où provient |
| l'achoppement qui te retient. |
| ôte d'autour de chaque roue |
| ce malheureux mortier, cette maudite boue |
| qui jusqu'à l'essieu les enduit. |
| prends ton pic, et me romps ce caillou qui te nuit. |
| comble-moi cette ornière. as-tu fait ? oui, dit l'homme. |
| or bien je vas t'aider, dit la voix : prends ton fouet. |
| je l'ai pris. qu'est ceci ? mon char marche à souhait. |
| hercule en soit loué. lors la voix : tu vois comme |
| tes chevaux aisément se sont tirés de là. |
| aide-toi, le ciel t'aidera. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les poissons et le berger qui joue de la flûte<|titre|> |
| tircis, qui pour la seule annette |
| faisait résonner les accords |
| d'une voix et d'une musette |
| capables de toucher les morts, |
| chantait un jour le long des bords |
| d'une onde arrosant des prairies, |
| dont zéphire habitait les campagnes fleuries. |
| annette cependant à la ligne pêchait ; |
| mais nul poisson ne s'approchait. |
| la bergère perdait ses peines. |
| le berger qui par ses chansons, |
| eût attiré des inhumaines, |
| crut, et crut mal, attirer des poissons. |
| il leur chanta ceci : citoyensde cette onde, |
| laissez votre naïade en sa grotte profonde . |
| venez voir un objet mille fois plus charmant. |
| ne craignez point d'entrer aux prisons de la belle : |
| ce n'est qu'à nous qu'elle est cruelle : |
| vous serez traités doucement, |
| on n'en veut point à votre vie : |
| un vivier vous attend, plus clair que fin cristal. |
| et, quand à quelques-uns l'appât serait fatal, |
| mourir des mains d'annette est un sort que j'envie. |
| ce discours éloquent ne fit pas grand effet : |
| l'auditoire était sourd aussi bien que muet. |
| tircis eut beau prêcher : ses paroles miellées |
| s'en étant aux vents envolées, |
| il tendit un long rets. voilà les poissons pris, |
| voilà les poissons mis aux pieds de la bergère. |
| ô vous pasteurs d'humains et non pas de brebis, |
| rois qui croyez gagner par raisons les esprits |
| d'une multitude étrangère, |
| ce n'est jamais par là que l'on en vient à bout ; |
| il y faut une autre manière : |
| servez-vous de vos rets, la puissance fait tout. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le gland et la citrouille<|titre|> |
| dieu fait bien ce quil fait. sans en chercher la preuve |
| en tout cet univers, et laller parcourant, |
| dans les citrouilles je la treuve. |
| un villageois, considérant |
| combien ce fruit est gros, et sa tige menue |
| a quoi songeait, dit-il, lauteur de tout cela ? |
| il a bien mal placé cette citrouille-là : |
| hé parbleu, je laurais pendue |
| a lun des chênes que voilà. |
| ceût été justement laffaire ; |
| tel fruit, tel arbre, pour bien faire. |
| cest dommage, garo, que tu nes point entré |
| au conseil de celui que prêche ton curé ; |
| tout en eût été mieux ; car pourquoi par exemple |
| le gland, qui nest pas gros comme mon petit doigt, |
| ne pend-il pas en cet endroit ? |
| dieu sest mépris ; plus je contemple |
| ces fruits ainsi placés, plus il semble à garo |
| que lon a fait un quiproquo. |
| cette réflexion embarrassant notre homme : |
| on ne dort point, dit-il, quand on a tant desprit. |
| sous un chêne aussitôt il va prendre son somme. |
| un gland tombe ; le nez du dormeur en pâtit. |
| ii séveille ; et portant la main sur son visage, |
| il trouve encor le gland pris au poil du menton. |
| son nez meurtri le force à changer de langage ; |
| oh, oh, dit-il, je saigne ! et que serait-ce donc |
| sil fût tombé de larbre une masse plus lourde, |
| et que ce gland eût été gourde ? |
| dieu ne l'a pas voulu : sans doute il et raison ; |
| jen vois bien à présent la cause. |
| en louant dieu de toute chose, |
| garo retourne à la maison. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le fou qui vend la sagesse<|titre|> |
| jamais auprès des fous ne te mets à portée : |
| je ne te puis donner un plus sage conseil. |
| il n'est enseignement pareil |
| à celui-là de fuir une tête éventée. |
| on en voit souvent dans les cours : |
| le prince y prend plaisir ; car ils donnent toujours |
| quelque trait aux fripons, aux sots, aux ridicules. |
| un fol allait criant par tous les carrefours |
| qu'il vendait la sagesse ; et les mortels crédules |
| de courir à l'achat : chacun fut diligent. |
| on essuyait force grimaces ; |
| puis on avait pour son argent |
| avec un bon soufflet un fil long de deux brasses. |
| la plupart s'en fâchaient ; mais que leur servait-il ? |
| c'étaient les plus moqués ; le mieux était de rire, |
| ou de s'en aller, sans rien dire, |
| avec son soufflet et son fil. |
| de chercher du sens à la chose, |
| on se fût fait siffler ainsi qu'un ignorant. |
| la raison est-elle garant |
| de ce que fait un fou ? le hasard est la cause |
| de tout ce qui se passe en un cerveau blessé. |
| du fil et du soufflet pourtant embarrassé, |
| un des dupes un jour alla trouver un sage, |
| qui, sans hésiter davantage, |
| lui dit : ce sont ici hiéroglyphes tout purs. |
| les gens bien conseillés, et qui voudront bien faire, |
| entre eux et les gens fous mettront pour l'ordinaire |
| la longueur de ce fil ; sinon je les tiens sûrs |
| de quelque semblable caresse. |
| vous n'êtes point trompé : ce fou vend la sagesse. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le philosophe scythe<|titre|> |
| un philosophe austère, et né dans la scythie, |
| se proposant de suivre une plus douce vie, |
| voyagea chez les grecs, et vit en certains lieux |
| un sage assez semblable au vieillard de virgile, |
| homme égalant les rois, homme approchant des dieux, |
| et comme ces derniers, satisfait et tranquille. |
| son bonheur consistait aux beautés d'un jardin. |
| le scythe l'y trouva, qui la serpe à la main, |
| de ses arbres à fruit retranchait l'inutile, |
| ebranchait, émondait, ôtait ceci, cela, |
| corrigeant partout la nature, |
| excessive à payer ses soins avec usure. |
| le scythe alors lui demanda |
| pourquoi cette ruine ? etait-il d'homme sage |
| de mutiler ainsi ces pauvres habitants ? |
| quittez-moi votre serpe, instrument de dommage. |
| laissez agir la faux du temps : |
| ils iront assez tôt border le noir rivage. |
| j'ôte le superflu, dit l'autre, et l'abattant, |
| le reste en profite d'autant. |
| le scythe, retourné dans sa triste demeure, |
| prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure, |
| conseille à ses voisins, prescrit à ses amis |
| un universel abattis. |
| il ôte de chez lui les branches les plus belles, |
| il tronque son verger contre toute raison, |
| sans observer temps ni saison, |
| lunes ni vieilles ni nouvelles. |
| tout languit et tout meurt. ce scythe exprime bien |
| un indiscret stoïcien ; |
| celui-ci retranche de l'âme |
| désirs et passions, le bon et le mauvais, |
| jusqu'aux plus innocents souhaits. |
| contre de telles gens, quant à moi, je réclame. |
| ils ôtent à nos coeurs le principal ressort : |
| ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le paysan du danube<|titre|> |
| il ne faut point juger des gens sur l'apparence. |
| le conseil en est bon ; mais il n'est pas nouveau. |
| jadis l'erreur du souriceau |
| me servit à prouver le discours que j'avance. |
| j'ai pour le fonder à présent |
| le bon socrate, esope et certain paysan |
| des rives du danube, homme dont marc-aurèle |
| nous fait un portrait fort fidèle. |
| on connait les premiers ; quant à l'autre, voici |
| le personnage en raccourci. |
| son menton nourrissait une barbe touffue, |
| toute sa personne velue |
| représentait un ours, mais un ours mal léché. |
| sous un sourcil épais il avait l'œil caché, |
| le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre, |
| portait sayon de poil de chèvre, |
| et ceinture de joncs marins. |
| cet homme ainsi bâti fut député des villes |
| que lave le danube : il n'était point d'asiles |
| où l'avarice des romains |
| ne pénétrât alors, et ne portât les mains. |
| le député vint donc, et fit cette harangue : |
| romains, et vous sénat assis pour m'écouter, |
| je supplie avant tout les dieux de m'assister : |
| veuillent les immortels, conducteurs de ma langue, |
| que je ne dise rien qui doive être repris. |
| sans leur aide il ne peut entrer dans les esprits |
| que tout mal et toute injustice : |
| faute d'y recourir on viole leurs lois. |
| témoin nous que punit la romaine avarice : |
| rome est par nos forfaits, plus que par ses exploits, |
| l'instrument de notre supplice. |
| craignez romains, craignez, que le ciel quelque jour |
| ne transporte chez vous les pleurs et la misère, |
| et mettant en nos mains par un juste retour |
| les armes dont se sert sa vengeance sévère, |
| il ne vous fasse en sa colère, |
| nos esclaves à votre tour. |
| et pourquoi sommes-nous les vôtres ? qu'on me die |
| en quoi vous valez mieux que cent peuples divers. |
| quel droit vous a rendus maîtres de l'univers ? |
| pourquoi venir troubler une innocente vie ? |
| nous cultivons en paix d'heureux champs, et nos mains |
| etaient propres aux arts ainsi qu'au labourage : |
| qu'avez-vous appris aux germains? |
| ils ont l'adresse et le courage ; |
| s'ils avaient eu l'avidité, |
| comme vous, et la violence, |
| peut être en votre place ils auraient la puissance, |
| et sauraient en user sans inhumanité. |
| celle que vos préteurs ont sur nous exercée |
| n'entre qu'à peine en la pensée. |
| la majesté de vos autels |
| elle-même en est offensée; |
| car sachez que les immortels |
| ont les regards sur nous. grâces à vos exemples, |
| ils n'ont devant les yeux que des objets d'horreur, |
| de mépris d'eux et de leurs temples, |
| d'avarice qui va jusques à la fureur. |
| rien ne suffit aux gens qui nous viennent de rome ; |
| la terre, et le travail de l'homme |
| font pour les assouvir des efforts superflus. |
| retirez-les ; on ne veut plus |
| cultiver pour eux les campagnes ; |
| nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes ; |
| nous laissons nos chères compagnes. |
| nous ne conversons plus qu'avec des ours affreux, |
| découragés de mettre au jour des malheureux, |
| et de peupler pour rome un pays qu'elle opprime. |
| quant à nos enfants déjà nés |
| nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés : |
| vos préteurs au malheur nous font joindre le crime. |
| retirez-les ; ils ne nous apprendront |
| que la mollesse et que le vice. |
| les germains comme eux deviendront |
| gens de rapine et d'avarice. |
| c'est tout ce que j'ai vu dans rome à mon abord. |
| n'a-t-on point de présent à faire ? |
| point de pourpre à donner ? c'est en vain qu'on espère |
| quelque refuge aux lois : encor leur ministère |
| a-t-il mille longueurs. ce discours, un peu fort, |
| doit commencer à vous déplaire. |
| je finis. punissez de mort |
| une plainte un peu trop sincère. |
| a ces mots il se couche et chacun étonné |
| admire le grand cœur, le bon sens, l'éloquence, |
| du sauvage ainsi prosterné. |
| on le créa patrice ; et ce fut la vengeance |
| qu'on crut qu'un tel discours méritait. on choisit |
| d'autres préteurs, et par écrit |
| le sénat demanda ce qu'avait dit cet homme, |
| pour servir de modèle aux parleurs à venir. |
| on ne sut pas longtemps à rome |
| cette éloquence entretenir. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le coche et la mouche<|titre|> |
| dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, |
| et de tous les côtés au soleil exposé, |
| six forts chevaux tiraient un coche. |
| femmes, moine, vieillards, tout était descendu. |
| l'attelage suait, soufflait, était rendu. |
| une mouche survient, et des chevaux s'approche ; |
| prétend les animer par son bourdonnement ; |
| pique l'un, pique l'autre, et pense à tout moment |
| qu'elle fait aller la machine, |
| s'assied sur le timon, sur le nez du cocher ; |
| aussitôt que le char chemine, |
| et qu'elle voit les gens marcher, |
| elle s'en attribue uniquement la gloire ; |
| va, vient, fait l'empressée ; il semble que ce soit |
| un sergent de bataille allant en chaque endroit |
| faire avancer ses gens, et hâter la victoire. |
| la mouche en ce commun besoin |
| se plaint qu'elle agit seule, et qu'elle a tout le soin ; |
| qu'aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire. |
| le moine disait son bréviaire ; |
| il prenait bien son temps ! une femme chantait ; |
| c'était bien de chansons qu'alors il s'agissait ! |
| dame mouche s'en va chanter à leurs oreilles, |
| et fait cent sottises pareilles. |
| après bien du travail le coche arrive au haut. |
| respirons maintenant, dit la mouche aussitôt : |
| j'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine. |
| ca, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine. |
| ainsi certaines gens, faisant les empressés, |
| s'introduisent dans les affaires : |
| ils font partout les nécessaires, |
| et, partout importuns, devraient être chassés. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'astrologue qui se laisse tomber dans un puits<|titre|> |
| un astrologue un jour se laissa choir |
| au fond d'un puits. on lui dit : pauvre bête, |
| tandis qu'à peine à tes pieds tu peux voir, |
| penses-tu lire au-dessus de ta tête? |
| cette aventure en soi, sans aller plus avant, |
| peut servir de leçon à la plupart des hommes. |
| parmi ce que de gens sur la terre nous sommes, |
| il en est peu qui fort souvent |
| ne se plaisent d'entendre dire |
| qu'au livre du destin les mortels peuvent lire. |
| mais ce livre qu'homère et les siens ont chanté, |
| qu'est-ce, que le hasard parmi l'antiquité, |
| et parmi nous la providence ? |
| or du hasard il n'est point de science : |
| s'il en était, on aurait tort |
| de l'appeler hasard, ni fortune, ni sort, |
| toutes choses très incertaines. |
| quant aux volontés souveraines |
| de celui qui fait tout, et rien qu'avec dessein, |
| qui les sait, que lui seul ? comment lire en son sein ? |
| aurait-il imprimé sur le front des étoiles |
| ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ? |
| a quelle utilité ? pour exercer l'esprit |
| de ceux qui de la sphère et du globe ont écrit ? |
| pour nous faire éviter des maux inévitables ? |
| nous rendre dans les biens de plaisir incapables ? |
| et causant du dégoût pour ces biens prévenus, |
| les convertir en maux devant qu'ils soient venus ? |
| c'est erreur, ou plutôt c'est crime de le croire. |
| le firmament se meut ; les astres font leur cours, |
| le soleil nous luit tous les jours, |
| tous les jours sa clarté succède à l'ombre noire, |
| sans que nous en puissions autre chose inférer |
| que la nécessité de luire et d'éclairer, |
| d'amener les saisons, de mûrir les semences, |
| de verser sur les corps certaines influences. |
| du reste, en quoi répond au sort toujours divers |
| ce train toujours égal dont marche l'univers ? |
| charlatans, faiseurs d'horoscope, |
| quittez les cours des princes de l'europe ; |
| emmenez avec vous les souffleurs tout d'un temps. |
| vous ne méritez pas plus de foi que ces gens. |
| je m'emporte un peu trop ; revenons à l'histoire |
| de ce spéculateur qui fut contraint de boire. |
| outre la vanité de son art mensonger, |
| c'est l'image de ceux qui bâillent aux chimères |
| cependant qu'ils sont en danger, |
| soit pour eux, soit pour leurs affaires. |
| le titre de la fable évoque thalès de milet (-625 ; -547) |
| philosophe ayant étudié l'astronomie, qui tombe dans un trou ouvert sous ses pieds parce qu'il regarde les "choses du ciel". |
| la fable en tant que telle est assez réduite, et fait place rapidement à une profonde réflexion de l'auteur. |
| l'astrologie passionne les esprits au xviième siècle, le mot "charlatans" évoque peut-être la médecine fondée sur les partisans de la considération du corps humain comme la réduction de l'univers ou auquel il correspond dans ses diverses parties. |
| "faiseurs d'horoscope" : on avait fait l'horoscope de louis xiv à sa naissance... |
| le "souffleur" est à la recherche de la pierre philosophale : cette substance qui transmute les métaux en or. |
| la fontaine critique l'astrologie (et non l'astronomie...), la place que se donne l'homme par rapport à dieu, et sépare les lois qui régissent l'univers de ce qui peut arriver aux hommes. |
| gravure de j.b. oudry |
| <|sep|> |
| <|titre|>le marchand, le gentilhomme, le pâtre, et le fils de roi<|titre|> |
| quatre chercheurs de nouveaux mondes, |
| presque nus échappés à la fureur des ondes, |
| un trafiquant, un noble, un pâtre, un fils de roi, |
| réduits au sort de bélisaire, |
| demandaient aux passants de quoi |
| pouvoir soulager leur misère. |
| de raconter quel sort les avait assemblés, |
| quoique sous divers points tous quatre ils fussent nés, |
| c'est un récit de longue haleine. |
| ils s'assirent enfin au bord d'une fontaine. |
| là le conseil se tint entre les pauvres gens. |
| le prince s'étendit sur le malheur des grands. |
| le pâtre fut d'avis qu'éloignant la pensée |
| de leur aventure passée, |
| chacun fit de son mieux et s'appliquât au soin |
| de pourvoir au commun besoin. |
| la plainte, ajouta-t-il, guérit-elle son homme ? |
| travaillons ; c'est de quoi nous mener jusqu'à rome. |
| un pâtre ainsi parler ! ainsi parler ; croit-on |
| que le ciel n'ait donné qu'aux têtes couronnées |
| de l'esprit et de la raison, |
| et que de tout berger, comme de tout mouton, |
| les connaissances soient bornées ? |
| l'avis de celui-ci fut d'abord trouvé bon |
| par les trois échoués au bord de l'amérique. |
| l'un ? c'était le marchand, savait l'arithmétique : |
| à tant par mois, dit-il, j'en donnerai leçon. |
| j'enseignerai la politique, |
| reprit le fils de roi. le noble poursuivit : |
| moi, je sais le blason ; j'en veux tenir école : |
| comme si devers l'inde, on eût eu dans l'esprit |
| la sotte vanité de ce jargon frivole. |
| le pâtre dit : amis, vous parlez bien ; mais quoi, |
| le mois a trente jours ; jusqu'à cette échéance |
| jeûnerons-nous, par votre foi ? |
| vous me donnez une espérance |
| belle, mais éloignée ; et cependant j'ai faim. |
| qui pourvoira de nous au dîner de demain ? |
| ou plutôt sur quelle assurance |
| fondez-vous, dites-moi, le souper d'aujourd'hui ? |
| avant tout autre, c'est celui |
| dont il s'agit : votre science |
| est courte là-dessus ; ma main y suppléera. |
| à ces mots, le pâtre s'en va |
| dans un bois : il y fit des fagots dont la vent, |
| pendant cette journée et pendant la suivante, |
| empêcha qu'un long jeûne à la fin ne fit tant |
| qu'ils allassent là-bas exercer leur talent. |
| je conclus de cette aventure |
| qu'il ne faut pas tant d'art pour conserver ses jours |
| et grâce aux dons de la nature, |
| la main est le plus sûr et le plus prompt secours |
| <|sep|> |
| <|titre|>la goutte et l'araignée<|titre|> |
| quand l'enfer eut produit la goutte et l'araignée : |
| mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter |
| d'être pour l'humaine lignée |
| egalement à redouter. |
| or avisons aux lieux qu'il vous faut habiter. |
| voyez-vous ces cases étrètes, |
| et ces palais si grands, si beaux, si bien dorés ? |
| je me suis proposé d'en faire vos retraites. |
| tenez donc ; voici deux bûchettes : |
| accommodez-vous, ou tirez. |
| il n'est rien, dit l'aragne, aux cases qui me plaise. |
| l'autre, tout au rebours, voyant les palais pleins |
| de ces gens nommés médecins, |
| ne crut pas y pouvoir demeurer à son aise. |
| elle prend l'autre lot, y plante le piquet, |
| s'étend à son plaisir sur l'orteil d'un pauvre homme, |
| disant : je ne crois pas qu'en ce poste je chomme, |
| ni que d'en déloger et faire mon paquet |
| jamais hippocrate me somme. |
| l'aragne cependant se campe en un lambris, |
| comme si de ces lieux elle eût fait bail à vie ; |
| travaille à demeurer ; voilà sa toile ourdie ; |
| voilà des moucherons de pris. |
| une servante vient balayer tout l'ouvrage. |
| autre toile tissue ; autre coup de balai : |
| le pauvre bestion tous les jours déménage. |
| enfin après un vain essai, |
| il va trouver la goutte. elle était en campagne, |
| plus malheureuse mille fois |
| que la plus malheureuse aragne. |
| son hôte la menait tantôt fendre du bois, |
| tantôt fouir, houer. goutte bien tracassée |
| est, dit-on, à demi pansée. |
| oh ! je ne saurais plus, dit-elle, y résister : |
| changeons, ma sœur l'aragne. et l'autre d'écouter. |
| elle la prend au mot, se glisse en la cabane : |
| point de coup de balai qui l'oblige à changer. |
| la goutte d'autre part, va tout droit se loger |
| chez un prélat qu'elle condamne |
| a jamais du lit ne bouger. |
| cataplasmes, dieu sait. les gens n'ont point de honte |
| de faire aller le mal toujours de pis en pis. |
| l'une et l'autre trouva de la sorte son conte ; |
| et fit très sagement de changer de logis. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les dieux voulant instruire un fils de jupiter<|titre|> |
| pour monseigneur le duc du maine* |
| jupiter eut un fils, qui, se sentant du lieu |
| dont il tirait son origine |
| avait l'âme toute divine. |
| l'enfance n'aime rien : celle du jeune dieu |
| faisait sa principale affaire |
| des doux soins d'aimer et de plaire. |
| en lui l'amour et la raison |
| devancèrent le temps, dont les ailes légères |
| n'amènent que trop tôt, hélas ! chaque saison. |
| flore aux regards riants, aux charmantes manières, |
| toucha d'abord le cœur du jeune olympien. |
| ce que la passion peut inspirer d'adresse, |
| sentiments délicats et remplis de tendresse, |
| pleurs, soupirs, tout en fut : bref, il n'oublia rien. |
| le fils de jupiter devait, par sa naissance, |
| avoir un autre esprit, et d'autres dons des cieux : |
| que les enfants des autres dieux : |
| il semblait qu'il n'agît que par réminiscence, |
| et qu'il eût autrefois fait le métier d'amant, |
| tant il le fit parfaitement ! |
| jupiter cependant voulut le faire instruire. |
| il assembla les dieux, et dit : j'ai su conduire |
| seul et sans compagnon jusqu'ici l'univers ; |
| mais il est des emplois divers |
| qu'aux nouveaux dieux je distribue. |
| sur cet enfant chéri j'ai donc jeté la vue. |
| c'est mon sang : tout est plein déjà de ses autels. |
| afin de mériter le rang des immortels, |
| il faut qu'il sache tout. le maître du tonnerre |
| eut à peine achevé, que chacun applaudit. |
| pour savoir tout, l'enfant n'avait que trop d'esprit. |
| je veux, dit le dieu de la guerre, |
| lui montrer moi-même cet art |
| par qui maints héros ont eu part |
| aux honneurs de l'olympe, et grossi cet empire. |
| je serai son maître de lyre, |
| dit le blond et docte apollon. |
| et moi, reprit hercule à la peau de lion, |
| son maître à surmonter les vices, |
| a dompter les transports, monstres empoisonneurs, |
| comme hydres renaissants sans cesse dans les cœurs : |
| ennemi des molles délices, |
| il apprendra de moi les sentiers peu battus |
| qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus. |
| quand ce vint au dieu de cythère, |
| il dit qu'il lui montrerait tout. |
| l'amour avait raison : de quoi ne vient à bout |
| l'esprit joint au désir de plaire ? |
| <|sep|> |
| <|titre|>le statuaire et la statue de jupiter<|titre|> |
| un bloc de marbre était si beau |
| qu'un statuaire en fit l'emplette. |
| qu'en fera, dit-il, mon ciseau ? |
| sera-t-il dieu, table ou cuvette ? |
| il sera dieu : même je veux |
| qu'il ait en sa main un tonnerre. |
| tremblez, humains. faites des vœux; |
| voilà le maître de la terre. |
| l'artisan exprima si bien |
| le caractère de l'idole, |
| qu'on trouva qu'il ne manquait rien |
| a jupiter que la parole. |
| même l'on dit que l'ouvrier |
| eut à peine achevé l'image, |
| qu'on le vit frémir le premier, |
| et redouter son propre ouvrage. |
| a la faiblesse du sculpteur |
| le poète autrefois n'en dut guère, |
| des dieux dont il fut l'inventeur |
| craignant la haine et la colère. |
| il était enfant en ceci : |
| les enfants n'ont l'âme occupée |
| que du continuel souci |
| qu'on ne fâche point leur poupée. |
| le cœur suit aisément l'esprit : |
| de cette source est descendue |
| l'erreur païenne, qui se vit |
| chez tant de peuples répandue. |
| ils embrassaient violemment |
| les intérêts de leur chimère. |
| pygmalion devint amant |
| de la vénus dont il fut père. |
| chacun tourne en réalités, |
| autant qu'il peut, ses propres songes : |
| l'homme est de glace aux vérités ; |
| il est de feu pour les mensonges. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'oeil du maitre<|titre|> |
| un cerf, s'étant sauvé dans une étable à boeufs, |
| fut d'abord averti par eux : |
| qu'il cherchât un meilleur asile. |
| mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas : |
| je vous enseignerai les pâtis les plus gras ; |
| ce service vous peut quelque jour être utile ; |
| et vous n'en aurez point regret. |
| les boeufs à toutes fins promirent le secret. |
| il se cache en un coin, respire, et prend courage. |
| sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage, |
| comme l'on faisait tous les jours : |
| l'on va, l'on vient ; les valets font cent tours, |
| l'intendant même et pas un, d'aventure, |
| n'aperçut ni corps, ni ramures, |
| ni cerf enfin. l'habitant des forêts |
| rend déjà grâce aux boeufs, attend dans cette étable |
| que chacun retournant au travail de cérès, |
| il trouve pour sortir un moment favorable. |
| l'un des boeufs ruminant lui dit : cela va bien ; |
| mais quoi l'homme aux cent yeux n'a pas fait sa revue. |
| je crains fort pour toi sa venue ; |
| jusque-là, pauvre cerf, ne te vante de rien. |
| là-dessus le maître entre et vient faire sa ronde. |
| qu'est ceci? dit-il à son monde. |
| je trouve bien peu d'herbe en tous ces râteliers ; |
| cette litière est vieille : allez vite aux greniers ; |
| je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées. |
| que coûte-t-il d'ôter toutes ces araignées ? |
| ne saurait-on ranger ces jougs et ces colliers ? |
| en regardant à tout, il voit une autre tête |
| que celles qu'il voyait d'ordinaire en ce lieu. |
| le cerf est reconnu : chacun prend un épieu ; |
| chacun donne un coup à la bête. |
| ses larmes ne sauraient la sauver du trépas. |
| on l'emporte, on la sale, on en fait maint repas, |
| dont maint voisin s'éjouit d'être. |
| phèdre, sur ce sujet, dit fort élégamment : |
| il n'est, pour voir, que l'oeil du maître. |
| quant à moi, j'y mettrais encor l'oeil de l'amant. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'ane vetu de la peau du lion<|titre|> |
| de la peau du lion lâne sétant vêtu |
| etait craint partout à la ronde, |
| et bien quanimal sans vertu, |
| il faisait trembler tout le monde. |
| un petit bout doreille échappé par malheur |
| découvrit la fourbe et lerreur. |
| martin |
| fit alors son office. |
| ceux qui ne savaient pas la ruse et la malice |
| sétonnaient de voir que martin |
| chassât les lions au moulin. |
| force gens font du bruit en france |
| par qui cet apologue est rendu familier. |
| un équipage cavalier |
| fait les trois quarts de leur vaillance. |
| <|sep|> |
| <|titre|>a madame la duchesse de bouillon<|titre|> |
| je ne sais, madame, qu’écrire à v. a. qui soit digne d’elle, et qui puisse la réjouir. il m’a semblé que la poésie s’acquitterait mieux de ce devoir que la simple prose. il m’a encore paru qu’il vous fallait donner un nom du parnasse. je crois vous avoir déjà donné celui d’olympe en des occasions de pareille nature. ne pourrait-on point mettre en chant ces paroles? |
| qu’olympe a de beautés, de grâces et de charmes |
| elle sait enchanter les esprits et les yeux |
| mortels, aimez-la tous; mais ce n’est qu’à des dieux |
| qu'est réservé l’honneur de lui rendre les armes. |
| ce que je vais ajouter n’est pas moins vrai, et m’a été confirmé par des correspondants que j’ai toujours eus à paphos, à cythère, et à amathonte. je me doutais bien que cela serait, et m’en étais déjà aperçu la dernière fois que j’eus l’honneur de vous voir. |
| la mère des amours et la reine des grâces, |
| c’est bouillon ; et vénus lui cède ses emplois. |
| tout ce peuple à l’envi s’empresse sur vos traces |
| plus nombreux qu’il n’était, et tout fier de vos lois. |
| vous fîtes dire l’année passée à m. de la haye |
| qu’il eût soin que je ne m’ennuyasse point à château-thierry. il est fort aisé à m. de la haye de satisfaire à cet ordre; car, outre qu’il a beaucoup d’esprit, |
| peut-on s’ennuyer en des lieux |
| honorés par les pas, éclairés par les yeux |
| d’une aimable et vive princesse, |
| a pied blanc et mignon, à brune et longue tresse, |
| nez troussé, c’est un charme encor selon mon sens; |
| c’en est même un des plus puissants. |
| pour moi, le temps d’aimer est passé, je 1’avoue, |
| et je mérite qu’on me loue |
| de ce libre et sincère aveu, |
| dont pourtant le public se souciera très peu |
| que j’aime ou n’aime pas, c’est pour lui même chose; |
| mais, s’il arrive que mon coeur |
| retourne à l’avenir dans sa première erreur, |
| nez aquilins et longs n’en seront pas la cause. |
| à château-thierry, juin 1671. |
| <|sep|> |
| <|titre|>cinquieme entree<|titre|> |
| un meunier entre avec un âne. m. cuvron représente le meunier et le formier fait lâne. |
| le meunier |
| celui-là ment bien par ses dents, |
| qui nous fait larrons comme diables : |
| diables sont noirs, meuniers sont blancs. |
| mais tous les deux sont misérables. |
| le meunier semble un jodelet |
| fariné détrange manière; |
| le diable garde le mulet, |
| tandis qu'on baise la meunière. |
| ai-je un mulet, il est quinteux ; |
| et je ne suis pas mieux en mule ; |
| si j'ai quelque âne, il est boiteux, |
| au lieu d'avancer il recule. |
| celui-ci marche a pas comptés; |
| on le prendrait pour un chanoine. |
| allons donc, mon âne. |
| l'ane |
| attendez. |
| je n'ai pas mangé mon avoine. |
| le meunier |
| vous mangerez tout votre soûl. |
| l'ane, |
| sentant une ânesse |
| hin-han, hin-han. |
| le meunier |
| que veut-il dire? |
| hé quoi! mon âne, êtes-vous fou? |
| vous brayez quand vous voulez rire! |
| le marchand fait délivrer du blé au meunier: celui-ci le paye, et tous deux sortent avec lâne porteur des sacs de blé. |
| une femme entre |
| sixieme entree |
| m. de bressay, représentant |
| la femme |
| que mon mari fait l'assoté ! |
| il ne m'appelle que son âme; |
| si j'étais homme, en vérité, |
| je n'aimerais pas tant ma femme. |
| sur la fin du couplet de la femme,le marchand de blé entre, et dit à part en regardant la boutique du savetier |
| le marchand |
| ce logis mest hypothéqué; |
| l'homme me doit, la femme est belle, |
| nous ferions bien quelque marché, |
| non lui et moi, mais moi et elle. |
| il s'adresse à la femme. |
| vous me devez, mais, entre nous, |
| si vous vouliez... bien à votre aise... |
| la femme |
| monsieur, pour qui me prenez-vous ? |
| voyez un peu frère nicaise ! |
| le marchand |
| accordez-moi quelque faveur. |
| la femme |
| pourquoi cela? |
| le marchand |
| pourquoi? et pour ce |
| que je suis votre serviteur... |
| et que j'ai de l'argent en bourse. |
| la femme |
| je n'ai souci de votre argent. |
| le marchand |
| pour faire court, en trois paroles, |
| la courtoisie ou le sergent, |
| ou bien payez-moi six pistoles ! |
| la femme |
| je suis pauvre, mais j'ai du cur: |
| plutôt que mes meubles l'on crie, |
| comme j'ai soin de notre honneur, |
| je ferai tout. |
| le marchand |
| ma douce amie |
| on doit apporter du vin frais, |
| quelque régale il nous faut faire. |
| septieme entree |
| m. huet entre, représentant |
| le patissier |
| monsieur un tel se met en frais... |
| il aperçoit le marchand qui caresse la femme du savetier et dit à part: |
| oh! oh! voici bien autre affaire; |
| mais ne faisons semblant de rien... |
| bonjour, monsieur; bonjour, madame. |
| le marchand |
| tous tes dauphins ne valent rien. |
| le patissier |
| en voici de bons, sur mon âme. |
| le marchand |
| mets sur ton livre, pâtissier. |
| je n'ai pas un sol de monnoie. |
| le p |
| âtissier sort, et le marchand buvant à la santé de la femme, dit . |
| a vous! |
| la femme |
| a vous!... mais le papier? |
| le marchand, |
| montrant le papier qui contient l'obligation que le savetier a souscrite à son profit |
| le voilà. |
| la femme |
| donnez, que je voie ; |
| donnez, donnez, mon cher monsieur! |
| le marchand |
| quelque sot! ardez c'est mon voire. |
| la femme |
| je suis vraiment femme d'honneur ; |
| quand j'ai juré, l'on me peut croire : |
| déchirez. |
| le marchand, |
| déchirant un petit coin de l'obligation. |
| crac... |
| la femme . |
| déchirez donc : |
| vous n'en déchirez que partie. |
| le marchand |
| il est déchiré tout du long. |
| la femme, |
| toussant. |
| hem ! |
| le marchand |
| qu'avez-vous, ma douce amie? |
| la femme, |
| toussant encore un coup. |
| c'est le rhume. hem ! |
| le marchand |
| foin de la toux! |
| assurément, ce sont défaites. |
| huitieme entree |
| le savetier, |
| accourant en diligence au signal, et disant d'un air railleur et courroucé. |
| ah! monsieur, quoi ! vous voir chez nous ? |
| c'est trop d'honneur que vous nous faites. |
| le marchand, se levant. |
| argent ! argent ! |
| le savetier, |
| d'un air menaçant et cherchant à prendre l'obligation que le marchand tient à la main. |
| papier ! papier ! |
| le marchand, |
| effrayé |
| si je m'oblige à vous le rendre... |
| le savetier, |
| savançant furieux sur le marchand. |
| ce n'est mon fait : point de quartier! |
| je ne me laisse point surprendre. |
| le marchand remet le papier au savetier, et sort de sa boutique et du théâtre. |
| le savetier et sa femme éclatent de rire. l'on danse. |
| notes : |
| un de la haye était prévôt du duc de bouillon à château-thierry ; un le tellier était notaire à château-thierry. |
| le sujet du |
| conte d'une chose arrivée à château-thierry |
| reprend le thème de fond de cette pièce |
| <|sep|> |
| <|titre|>le lion et le rat<|titre|> |
| la colombe et la fourmi |
| le lion et le rat |
| il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde : |
| on a souvent besoin d'un plus petit que soi. |
| de cette vérité deux fables feront foi, |
| tant la chose en preuves abonde. |
| entre les pattes d'un lion, |
| un rat sortit de terre assez à l'étourdie. |
| le roi des animaux, en cette occasion, |
| montra ce qu'il était, et lui donna la vie. |
| ce bienfait ne fut pas perdu. |
| quelqu'un aurait-il jamais cru |
| qu'un lion d'un rat eût affaire? |
| cependant il avintqu'au sortir des forêts |
| ce lion fut pris dans des rets, |
| dont ses rugissements ne le purent défaire. |
| sire rat accourut, et fit tant par ses dents |
| qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage. |
| patience et longueur de temps |
| font plus que force ni que rage. |
| la colombe et la fourmi |
| l'autre exemple est tiré d'animaux plus petits. |
| le long d'un clair ruisseau buvait une colombe, |
| quand sur l'eau se penchant une fourmis y tombe ; |
| et dans cet océan l'on eût vu la fourmis |
| s'efforcer, mais en vain, de regagner la rive. |
| la colombe aussitôt usa de charité ; |
| un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté, |
| ce fut un promontoire où la fourmis arrive. |
| elle se sauve ; et là-dessus |
| passe un certain croquant qui marchait les pieds nus. |
| ce croquant par hasard avait une arbalète. |
| dès qu'il voit l'oiseau de vénus, |
| il le croit en son pot, et déjà lui fait fête. |
| tandis qu'à le tuer mon villageois s'apprête, |
| la fourmis le pique au talon. |
| .............. |
| le vilain retourne la tête. |
| la colombe l'entend, part, et tire de long. |
| le soupé du croquant avec elle s'envole : |
| .............. |
| point de pigeon pour une obole |
| <|sep|> |
| <|titre|>démocrite et les abdéritains<|titre|> |
| que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire ! |
| qu'il me semble profane, injuste, et téméraire, |
| mettant de faux milieux entre la chose et lui, |
| et mesurant par soi ce qu'il voit en autrui ! |
| le maître d'épicure en fit l'apprentissage. |
| son pays le crut fou : petits esprits ! mais quoi ? |
| aucun n'est prophète chez soi. |
| ces gens étaient les fous, démocrite, le sage. |
| l'erreur alla si loin qu'abdère députa |
| vers hippocrate , et l'invita |
| par lettres et par ambassade, |
| a venir rétablir la raison du malade. |
| notre concitoyen, disaient-ils en pleurant, |
| perd l'esprit : la lecture a gâté démocrite. |
| nous l'estimerions plus s'il était ignorant. |
| aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite : |
| peut-être même ils sont remplis |
| de démocrites infinis. |
| non content de ce songe, il y joint les atomes, |
| enfants d'un cerveau creux, invisibles fantômes ; |
| et, mesurant les cieux sans bouger d'ici-bas, |
| il connaît l'univers, et ne se connaît pas. |
| un temps fut qu'il savait accorder les débats : |
| maintenant il parle à lui-même. |
| venez, divin mortel ; sa folie est extrême. |
| hippocrate n'eut pas trop de foi pour ces gens ; |
| cependant il partit. et voyez, je vous prie, |
| quelles rencontres dans la vie |
| le sort cause ; hippocrate arriva dans le temps |
| que celui qu'on disait n'avoir raison ni sens |
| cherchait dans l'homme et dans la bête |
| quel siège a la raison, soit le cœur, soit la tête. |
| sous un ombrage épais, assis près d'un ruisseau, |
| les labyrinthes d'un cerveau |
| l'occupaient. il avait à ses pieds maint volume, |
| et ne vit presque pas son ami s'avancer, |
| attaché selon sa coutume. |
| leur compliment fut court, ainsi qu'on peut penser. |
| le sage est ménager du temps et des paroles. |
| ayant donc mis à part les entretiens frivoles, |
| et beaucoup raisonné sur l'homme et sur l'esprit, |
| ils tombèrent sur la morale. |
| il n'est pas besoin que j'étale |
| tout ce que l'un et l'autre dit. |
| le récit précédent suffit |
| pour montrer que le peuple est juge récusable. |
| en quel sens est donc véritable |
| ce que j'ai lu dans certain lieu, |
| que sa voix est la voix de dieu ? |
| <|sep|> |
| <|titre|>simonide préservé par les dieux<|titre|> |
| on ne peut trop louer trois sortes de personnes : |
| les dieux, sa maîtresse, et son roi. |
| malherbe le disait ; j'y souscris quant à moi : |
| ce sont maximes toujours bonnes. |
| la louange chatouille, et gagne les esprits ; |
| les faveurs d'une belle en sont souvent le prix. |
| voyons comme les dieux l'ont quelquefois payée. |
| simonide avait entrepris |
| l'éloge d'un athlète, et, la chose essayée, |
| il trouva son sujet plein de récits tout nus. |
| les parents de l'athlète étaient gens inconnus, |
| son père, un bon bourgeois, lui sans autre mérite ; |
| matière infertile et petite. |
| le poète d'abord parla de son héros. |
| après en avoir dit ce qu'il en pouvait dire, |
| il se jette à côté, se met sur le propos |
| de castor et pollux ; ne manque pas d'écrire |
| que leur exemple était aux lutteurs glorieux, |
| elève leurs combats, spécifiant les lieux |
| où ces frères s'étaient signalés davantage : |
| enfin l'éloge de ces dieux |
| faisait les deux tiers de l'ouvrage. |
| l'athlète avait promis d'en payer un talent ; |
| mais quand il le vit, le galand |
| n'en donna que le tiers, et dit fort franchement |
| que castor et pollux acquitassent le reste. |
| faites-vous contenter par ce couple céleste ; |
| je vous veux traiter cependant : |
| venez souper chez moi, nous ferons bonne vie. |
| les conviés sont gens choisis, |
| mes parents, mes meilleurs amis ; |
| soyez donc de la compagnie. |
| simonide promit. peut-être qu'il eut peur |
| de perdre, outre son dû, le gré de sa louange. |
| il vient, l'on festine, l'on mange. |
| chacun étant en belle humeur, |
| un domestique accourt, l'avertit qu'à la porte |
| deux hommes demandaient à le voir promptement. |
| il sort de table, et la cohorte |
| n'en perd pas un seul coup de dent. |
| ces deux hommes étaient les gémeaux de l'éloge. |
| tous deux lui rendent grâce, et pour prix de ses vers, |
| ils l'avertissent qu'il déloge, |
| et que cette maison va tomber à l'envers. |
| la prédiction en fut vraie ; |
| un pilier manque ; et le plafonds, |
| ne trouvant plus rien qui l'étaie, |
| tombe sur le festin, brise plats et flacons, |
| n'en fait pas moins aux échansons. |
| ce ne fut pas le pis ; car, pour rendre complète |
| la vengeance due au poète, |
| une poutre cassa les jambes à l'athlète, |
| et renvoya les conviés |
| pour la plupart estropiés. |
| la renommée eut soin de publier l'affaire. |
| chacun cria miracle. on doubla le salaire |
| que méritaient les vers d'un homme aimé des dieux. |
| il n'était fils de bonne mère |
| qui, les payant à qui mieux mieux, |
| pour ses ancêtres n'en fît faire. |
| je reviens à mon texte et dis premièrement |
| qu'on ne saurait manquer de louer largement |
| les dieux et leurs pareils ; de plus, que melpomène |
| souvent sans déroger trafique de sa peine ; |
| enfin qu'on doit tenir notre art en quelque prix. |
| les grands se font honneur dès lors qu'ils nous font grâce : |
| jadis l'olympe et le parnasse |
| étaient frères et bons amis. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la jeune veuve<|titre|> |
| la perte d'un époux ne va point sans soupirs, |
| on fait beaucoup de bruit, et puis on se console. |
| sur les ailes du temps la tristesse s'envole ; |
| le temps ramène les plaisirs. |
| entre la veuve d'une année |
| et la veuve d'une journée |
| la différence est grande : on ne croirait jamais |
| que ce fût la même personne : |
| l'une fait fuir les gens, et l'autre a mille attraits. |
| aux soupirs vrais ou faux celle-là s'abandonne ; |
| c'est toujours même note et pareil entretien : |
| on dit qu'on est inconsolable ; |
| on le dit, mais il n'en est rien, |
| comme on verra par cette fable, |
| ou plutôt par la vérité. |
| l'époux d'une jeune beauté |
| partait pour l'autre monde. a ses côtés, sa femme |
| lui criait : attends-moi, je te suis ; et mon âme, |
| aussi bien que la tienne, est prête à s'envoler. |
| le mari fait seul le voyage. |
| la belle avait un père, homme prudent et sage : |
| il laissa le torrent couler. |
| a la fin, pour la consoler, |
| ma fille, luit dit-il, c'est trop verser de larmes : |
| qu'a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes ? |
| puisqu'il est des vivants, ne songez plus aux morts. |
| je ne dis pas que tout à l'heure |
| une condition meilleure |
| change en des noces ces transports ; |
| mais après certain temps souffrez qu'on vous propose |
| un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose |
| que le défunt. ah ! dit-elle aussitôt, |
| un cloître est l'époux qu'il me faut. |
| le père lui laissa digérer sa disgrâce. |
| un mois de la sorte se passe. |
| l'autre mois, on l'emploie à changer tous les jours |
| quelque chose à l'habit, au linge, à la coiffure. |
| le deuil enfin sert de parure, |
| en attendant d'autres atours. |
| toute la bande des amours |
| revient au colombier ; les jeux, les ris, la danse, |
| ont aussi leur tour à la fin : |
| on se plonge soir et matin |
| dans la fontaine de jouvence. |
| le père ne craint plus ce défunt tant chéri ; |
| mais comment il ne parlait de rien à notre belle : |
| où donc est le jeune mari |
| que vous m'avez promis ? dit-elle. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les membres et l'estomac<|titre|> |
| je devais par la royauté |
| avoir commencé mon ouvrage : |
| à la voir d'un certain côté, |
| messer gaster** en est l'image. |
| s'il a quelque besoin, tout le corps s'en ressent. |
| de travailler pour lui les membres se lassant, |
| chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme, |
| sans rien faire, alléguant l'exemple de gaster. |
| il faudrait, disaient-ils, sans nous, qu'il vécût d'air. |
| nous suons, nous peinons, comme bêtes de somme ; |
| et pour qui ? pour lui seul, nous n'en profitons pas ; |
| notre soin n'aboutit qu'à fournir ses repas. |
| chommons, c'est un métier qu'il veut nous faire apprendre. |
| ainsi dit, ainsi fait. les mains cessent de prendre, |
| les bras d'agir, les jambes de marcher. |
| tous dirent à gaster qu'il en allât chercher. |
| ce leur fut une erreur dont ils se repentirent. |
| bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ; |
| il ne se forma plus de nouveau sang au coeur : |
| chaque membre en souffrit : les forces se perdirent ; |
| par ce moyen, les mutins virent |
| que celui qu'ils croyaient oisif et paresseux, |
| a l'intérêt commun contribuait plus qu'eux. |
| ceci peut s'appliquer à la grandeur royale : |
| elle reçoit et donne, et la chose est égale. |
| tout travaille pour elle, et réciproquement |
| tout tire d'elle l'aliment. |
| elle fait subsister l'artisan de ses peines, |
| enrichit le marchand, gage le magistrat, |
| maintient le laboureur, donne paye au soldat, |
| distribue en cent lieues ses grâces souveraines ; |
| entretient seule tout l'etat. |
| ménénius le sut bien dire. |
| la commune s'allait séparer du sénat : |
| les mécontents disaient qu'il avait tout l'empire, |
| le pouvoir, les trésors, l'honneur, la dignité ; |
| au lieu que tout le mal était de leur côté, |
| les tributs, les impôts, les fatigues de guerre. |
| le peuple hors des murs était déjà posté. |
| la plupart s'en allaient chercher une autre terre, |
| quand ménénius leur fit voir |
| qu'ils étaient aux membres semblables, |
| et par cet apologue, insigne entre les fables, |
| les ramena dans leur devoir. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le vieillard et les trois jeunes hommes<|titre|> |
| un octogénaire plantait. |
| passe encor de bâtir ; mais planter à cet âge ! |
| disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage ; |
| assurément il radotait. |
| ....... ...... |
| car au nom des dieux, je vous prie, |
| quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ? |
| autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir. |
| à quoi bon charger votre vie |
| des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous ? |
| ne songez désormais qu'à vos erreurs passées : |
| quittez le long espoir et les vastes pensées ; |
| tout cela ne convient qu'à nous. |
| il ne convient pas à vous-mêmes, |
| repartit le vieillard. tout établissement |
| vient tard et dure peu. la main des parques blêmes |
| de vos jours et des miens se joue également. |
| nos termes sont pareils par leur courte durée. |
| qui de nous des clartés de la voûte azurée |
| doit jouir le dernier ? est-il aucun moment |
| qui vous puisse assurer d'un second seulement ? |
| mes arrière-neveux me devront cet ombrage : |
| hé bien défendez-vous au sage |
| de se donner des soins pour le plaisir d'autrui ? |
| cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui : |
| j'en puis jouir demain, et quelques jours encore ; |
| je puis enfin compter l'aurore |
| plus d'une fois sur vos tombeaux. |
| le vieillard eut raison ; l'un des trois jouvenceaux |
| se noya dès le port allant à l'amérique. |
| l'autre, afin de monter aux grandes dignités, |
| dans les emplois de mars servant la république, |
| par un coup imprévu vit ses jours emportés. |
| le troisième tomba d'un arbre |
| que lui-même il voulut enter ; |
| et pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre |
| ce que je viens de raconter. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le lion malade et le renard<|titre|> |
| de par le roi des animaux, |
| qui dans son antre était malade, |
| fut fait savoir à ses vassaux |
| que chaque espèce en ambassade |
| envoyât gens le visiter : |
| sous promesse de bien traiter |
| les députés, eux et leur suite, |
| foi de lion, très bien écrite, |
| bon passeport contre la dent ; |
| contre la griffe tout autant. |
| l'édit du prince s'exécute : |
| de chaque espèce on lui députe. |
| les renards gardant la maison, |
| un d'eux en dit cette raison : |
| les pas empreints sur la poussière |
| par ceux qui s'en vont faire au malade leur cour, |
| tous, sans exception, regardent sa tanière ; |
| pas un ne marque de retour. |
| cela nous met en méfiance. |
| que sa majesté nous dispense : |
| grand merci de son passeport . |
| je le crois bon; mais dans cet antre |
| je vois fort bien comme l'on entre, |
| et ne vois pas comme on en sort. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le cheval et l’âne<|titre|> |
| en ce monde il se faut l'un l'autre secourir. |
| si ton voisin vient à mourir, |
| c'est sur toi que le fardeau tombe. |
| un âne accompagnait un cheval peu courtois, |
| celui-ci ne portant que son simple harnois, |
| et le pauvre baudet si chargé qu'il succombe. |
| il pria le cheval de l'aider quelque peu : |
| autrement il mourrait devant qu'être à la ville. |
| la prière, dit-il, n'en est pas incivile : |
| moitié de ce fardeau ne vous sera que jeu. |
| le cheval refusa, fit une pétarade ; |
| tant qu'il vit sous le faix mourir son camarade, |
| et reconnut qu'il avait tort. |
| du baudet, en cette aventure, |
| on lui fit porter la voiture, |
| et la peau par-dessus encor. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le loup et le renard<|titre|> |
| mais d'où vient qu'au renard ésope accorde un point ? |
| c'est d'exceller en tours pleins de matoiserie. |
| j'en cherche la raison, et ne la trouve point. |
| quand le loup a besoin de défendre sa vie, |
| ou d'attaquer celle d'autrui, |
| n'en sait-il pas autant que lui ? |
| je crois qu'il en sait plus ; et j'oserais peut-être |
| avec quelque raison contredire mon maître. |
| voici pourtant un cas où tout l'honneur échut |
| a l'hôte des terriers. un soir il aperçut |
| la lune au fond d'un puits : l'orbiculaire image |
| lui parut un ample fromage. |
| deux seaux alternativement |
| puisaient le liquide élément. |
| notre renard, pressé par une faim canine, |
| s'accommode en celui qu'au haut de la machine |
| l'autre seau tenait suspendu. |
| voilà l'animal descendu, |
| tiré d'erreur, mais fort en peine, |
| et voyant sa perte prochaine. |
| car comment remonter, si quelque autre affamé, |
| de la même image charmé, |
| et succédant à sa misère, |
| par le même chemin ne le tirait d'affaire ? |
| deux jours s'étaient passés sans qu'aucun vînt au puits ; |
| le temps qui toujours marche avait pendant deux nuits |
| echancré selon l'ordinaire |
| de l'astre au front d'argent la face circulaire. |
| sire renard était désespéré. |
| compère loup, le gosier altéré, |
| passe par là ; l'autre dit : camarade, |
| je veux vous régaler ; voyez-vous cet objet ? |
| c'est un fromage exquis. le dieu faune l'a fait, |
| la vache io donna le lait. |
| jupiter, s'il était malade, |
| reprendrait l'appétit en tâtant d'un tel mets. |
| j'en ai mangé cette échancrure, |
| le reste vous sera suffisante pâture. |
| descendez dans un seau que j'ai mis là exprès. |
| bien qu'au moins mal qu'il pût il ajustât l'histoire, |
| le loup fut un sot de le croire. |
| il descend, et son poids, emportant l'autre part, |
| reguinde en haut maître renard. |
| ne nous en moquons point : nous nous laissons séduire |
| sur aussi peu de fondement ; |
| et chacun croit fort aisément |
| ............... |
| ce qu'il craint et ce qu'il désire. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'avare qui a perdu son tresor<|titre|> |
| l'usage seulement fait la possession. |
| je demande à ces gens de qui la passion |
| est d'entasser toujours, mettre somme sur somme, |
| quel avantage ils ont que n'ait pas un autre homme. |
| diogène là-bas est aussi riche qu'eux, |
| et l'avare ici-haut comme lui vit en gueux. |
| l'homme au trésor caché qu'esope nous propose, |
| servira d'exemple à la chose. |
| ce malheureux attendait, |
| pour jouir de son bien, une seconde vie ; |
| ne possédait pas l'or, mais l'or le possédait. |
| il avait dans la terre une somme enfouie, |
| son coeur avec, n'ayant autre déduit |
| que d'y ruminer jour et nuit, |
| et rendre sa chevance à lui-même sacrée. |
| qu'il allât ou qu'il vînt, qu'il bût ou qu'il mangeât, |
| on l'eût pris de bien court, à moins qu'il ne songeât |
| a l'endroit où gisait cette somme enterrée. |
| il y fit tant de tours qu'un fossoyeur le vit, |
| se douta du dépôt, l'enleva sans rien dire. |
| notre avare, un beau jour ne trouva que le nid. |
| voilà mon homme aux pleurs : il gémit, il soupire. |
| il se tourmente, il se déchire. |
| un passant lui demande à quel sujet ses cris. |
| c'est mon trésor que l'on m'a pris. |
| votre trésor ? où pris ? tout joignant cette pierre. |
| eh sommes-nous en temps de guerre |
| pour l'apporter si loin ? n'eussiez-vous pas mieux fait |
| de le laisser chez vous en votre cabinet, |
| que de le changer de demeure ? |
| vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure. |
| a toute heure, bons dieux ! ne tient-il qu'à cela ? |
| l'argent vient-il comme il s'en va ? |
| je n'y touchais jamais. dites-moi donc, de grâce, |
| reprit l'autre, pourquoi vous vous affligez tant, |
| puisque vous ne touchiez jamais à cet argent : |
| mettez une pierre à la place, |
| elle vous vaudra tout autant. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les deux chiens et l’âne mort<|titre|> |
| les vertus devraient être sœurs, |
| ainsi que les vices sont frères : |
| dès que l'un de ceux-ci s'empare de nos cœurs, |
| tous viennent à la file, il ne s'en manque guères : |
| j'entends de ceux qui n'étant pas contraires |
| peuvent loger sous même toit. |
| a l'égard des vertus, rarement on les voit |
| toutes en un sujet éminemment placées |
| se tenir par la main sans être dispersées. |
| l'un est vaillant, mais prompt; l'autre est prudent, mais froid. |
| parmi les animaux le chien se pique d'être |
| soigneux et fidèle à son maître ; |
| mais il est sot, il est gourmand : |
| témoin ces deux mâtins qui dans l'éloignement |
| virent un âne mort qui flottait sur les ondes. |
| le vent de plus en plus l'éloignait de nos chiens. |
| ami, dit l'un, tes yeux sont meilleurs que les miens. |
| porte un peu tes regards sur ces plaines profondes. |
| j'y crois voir quelque chose. est-ce un bœuf, un cheval ? |
| hé qu'importe quel animal ? |
| dit l'un de ces mâtins ; voilà toujours curée. |
| le point est de l'avoir ; car le trajet est grand ; |
| et de plus il nous faut nager contre le vent. |
| buvons toute cette eau ; notre gorge altérée |
| en viendra bien à bout : ce corps demeurera |
| bientôt à sec, et ce sera |
| provision pour la semaine. |
| voilà mes chiens à boire ; ils perdirent l'haleine, |
| et puis la vie ; ils firent tant |
| qu'on les vit crever à l'instant. |
| l'homme est ainsi bâti : quand un sujet l'enflamme |
| l'impossibilité disparaît à son âme. |
| combien fait-il de vœux, combien perd-il de pas ? |
| s'outrant pour acquérir des biens ou de la gloire ? |
| si j'arrondissais mes états ! |
| si je pouvais remplir mes coffres de ducats ! |
| si j'apprenais l'hébreu, les sciences, l'histoire ! |
| tout cela, c'est la mer à boire ; |
| mais rien à l'homme ne suffit : |
| pour fournir aux projets que forme un seul esprit |
| il faudrait quatre corps ; encor loin d'y suffire |
| a mi-chemin je crois que tous demeureraient : |
| quatre mathusalems bout à bout ne pourraient |
| mettre à fin ce qu'un seul désire. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le cochon, la chevre et le mouton<|titre|> |
| une chèvre, un mouton, avec un cochon gras, |
| montés sur même char s’en allaient à la foire : |
| leur divertissement ne les y portait pas ; |
| on s’en allait les vendre, à ce que dit l’histoire : |
| le charton n’avait pas dessein |
| de les mener voir tabarin. |
| dom pourceau criait en chemin |
| comme s’il avait eu cent bouchers à ses trousses. |
| c’était une clameur à rendre les gens sourds |
| les autres animaux, créatures plus douces, |
| bonnes gens, s’étonnaient qu’il criât au secours ; |
| ils ne voyaient nul mal à craindre. |
| le charton dit au porc : qu’as-tu tant à te plaindre ? |
| tu nous étourdis tous, que ne te tiens-tu coi ? |
| ces deux personnes-ci plus honnêtes que toi, |
| devraient t’apprendre à vivre, ou du moins à te taire. |
| regarde ce mouton ; a-t-il dit un seul mot ? |
| il est sage. il est un sot, |
| repartit le cochon : s’il savait son affaire, |
| il crierait comme moi, du haut de son gosier, |
| et cette autre personne honnête |
| crierait tout du haut de sa tête. |
| ils pensent qu’on les veut seulement décharger, |
| la chèvre de son lait, le mouton de sa laine. |
| je ne sais pas s’ils ont raison ; |
| mais quant à moi qui ne suis bon |
| qu’à manger, ma mort est certaine. |
| adieu mon toit et ma maison. |
| dom pourceau raisonnait en subtil personnage : |
| mais que lui servait-il ? |
| quand le mal est certain, |
| la plainte ni la peur ne changent le destin ; |
| et le moins prévoyant est toujours le plus sage. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le faucon et le chapon<|titre|> |
| une traîtresse voix bien souvent vous appelle ; |
| ne vous pressez donc nullement : |
| ce n'était pas un sot, non, non, et croyez-m'en, |
| que le chien de jean de nivelle |
| un citoyen du mans, chapon de son métier |
| était sommé de comparaître |
| par-devant les lares du maître, |
| au pied d'un tribunal que nous nommons foyer. |
| tous les gens lui criaient pour déguiser la chose, |
| petit, petit, petit : mais, loin de s'y fier, |
| le normand et demi laissait les gens crier : |
| serviteur, disait-il, votre appât est grossier ; |
| on ne m'y tient pas ; et pour cause. |
| cependant un faucon sur sa perche voyait |
| notre manceau qui s'enfuyait. |
| les chapons ont en nous fort peu de confiance, |
| soit instinct, soit expérience. |
| celui-ci qui ne fut qu'avec peine attrapé, |
| devait le lendemain être d'un grand soupé, |
| fort à l'aise, en un plat, honneur dont la volaille |
| se serait passée aisément. |
| l'oiseau chasseur lui dit : ton peu d'entendement |
| me rend tout étonné. vous n'êtes que racaille, |
| gens grossiers, sans esprit, à qui l'on n'apprend rien. |
| pour moi, je sais chasser, et revenir au maître. |
| le vois-tu pas à la fenêtre ? |
| il t'attend : es-tu sourd ? je n'entends que trop bien, |
| repartit le chapon ; mais que me veut-il dire, |
| et ce beau cuisinier armé d'un grand couteau ? |
| reviendrais-tu pour cet appeau : |
| laisse-moi fuir, cesse de rire |
| de l'indocilité qui me fait envoler, |
| lorsque d'un ton si doux on s'en vient m'appeler. |
| si tu voyais mettre à la broche |
| tous les jours autant de faucons |
| que j'y vois mettre de chapons, |
| tu ne me ferais pas un semblable reproche. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la foret et le bucheron<|titre|> |
| un bûcheron venait de rompre ou d'égarer |
| le bois dont il avait emmanché sa cognée. |
| cette perte ne put sitôt se réparer |
| que la forêt n'en fût quelque temps épargnée. |
| l'homme enfin la prie humblement |
| de lui laisser tout doucement |
| emporter une unique branche, |
| afin de faire un autre manche. |
| il irait employer ailleurs son gagne-pain ; |
| il laisserait debout maint chêne et maint sapin |
| dont chacun respectait la vieillesse et les charmes. |
| l'innocente forêt lui fournit d'autres armes. |
| elle en eut du regret. il emmanche son fer. |
| le misérable ne s'en sert |
| qu'à dépouiller sa bienfaitrice |
| de ses principaux ornements. |
| elle gémit à tous moments. |
| son propre don fait son supplice. |
| voilà le train du monde et de ses sectateurs :: |
| on s'y sert du bienfait contre les bienfaiteurs. |
| je suis las d'en parler ; mais que de doux ombrages |
| soient exposés à ces outrages, |
| qui ne se plaindrait là-dessus ! |
| hélas ! j'ai beau crier et me rendre incommode : |
| l'ingratitude et les abus |
| n'en seront pas moins à la mode. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le chêne et le roseau<|titre|> |
| le chêne un jour dit au roseau : |
| vous avez bien sujetd'accuser la nature ; |
| un roitelet pour vous est un pesant fardeau. |
| le moindre vent qui d'aventure |
| fait rider la face de l'eau, |
| vous oblige à baisser la tête : |
| cependant que mon front, au caucase pareil, |
| non content d'arrêter les rayons du soleil, |
| brave l'effort de la tempête. |
| tout vous est aquilon ; tout me semble zéphir. |
| encor si vous naissiez à l'abri du feuillage |
| dont je couvre le voisinage, |
| vous n'auriez pas tant à souffrir : |
| je vous défendrais de l'orage ; |
| mais vous naissez le plus souvent |
| sur les humides bords des royaumes du vent. |
| la nature envers vous me semble bien injuste. |
| votre compassion, lui répondit l'arbuste , |
| part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci. |
| les vents me sont moins qu'à vous redoutables. |
| je plie, et ne romps pas. vous avez jusqu'ici |
| contre leurs coups épouvantables |
| résisté sans courber le dos ; |
| mais attendons la fin. comme il disait ces mots, |
| du bout de l'horizon accourt avec furie |
| le plus terrible des enfants |
| que le nord eût porté jusque-là dans ses flancs. |
| l'arbre tient bon ; le roseau plie. |
| le vent redouble ses efforts, |
| et fait si bien qu'il déracine |
| celui de qui la tête au ciel était voisine, |
| et dont les pieds touchaient à l'empire des morts. |
| illustration de georges fraipont |
| <|sep|> |
| <|titre|>le fermier, le chien et le renard<|titre|> |
| le loup et le renard sont d'étranges voisins : |
| je ne bâtirai point autour de leur demeure. |
| ce dernier guettait à toute heure |
| les poules d'un fermier ; et quoique des plus fins, |
| il n'avait pu donner d'atteinte à la volaille. |
| d'une part l'appétit, de l'autre le danger, |
| n'étaient pas au compère un embarras léger. |
| hé quoi, dit-il, cette canaille |
| se moque impunément de moi ? |
| je vais, je viens, je me travaille, |
| j'imagine cent tours ; le rustre, en paix chez soi, |
| vous fait argent de tout, convertit en monnoie |
| ses chapons, sa poulaille ; il en a même au croc : |
| et moi, maître passé, quand j'attrape un vieux coq, |
| je suis au comble de la joie ! |
| pourquoi sire jupin m'a-t-il donc appelé |
| au métier de renard ? je jure les puissances |
| de l'olympe et du styx, il en sera parlé. |
| roulant en son coeur ces vengeances, |
| il choisit une nuit libérale en pavots: |
| chacun était plongé dans un profond repos ; |
| le maître du logis, les valets, le chien même, |
| poules, poulets, chapons, tout dormait. le fermier, |
| laissant ouvert son poulailler, |
| commit une sottise extrême. |
| le voleur tourne tant qu'il entre au lieu guetté, |
| le dépeuple, remplit de meurtres la cité : |
| les marques de sa cruauté |
| parurent avec l'aube : on vit un étalage |
| de corps sanglants et de carnage. |
| peu s'en fallut que le soleil |
| ne rebroussât d'horreur vers le manoir liquide. |
| tel, et d'un spectacle pareil, |
| apollon irrité contre le fier atride |
| joncha son camp de morts : on vit presque détruit |
| l'ost des grecs, et ce fut l'ouvrage d'une nuit. |
| tel encore autour de sa tente |
| ajax, à l'âme impatiente, |
| de moutons et de boucs fit un vaste débris, |
| croyant tuer en eux son concurrent ulysse |
| et les auteurs de l'injustice |
| par qui l'autre emporta le prix. |
| le renard autre ajax aux volailles funeste, |
| emporte ce qu'il peut, laisse étendu le reste. |
| le maître ne trouva de recours qu'à crier |
| contre ses gens, son chien, c'est l'ordinaire usage. |
| ah ! maudit animal, qui n'es bon qu'à noyer, |
| que n'avertissais-tu dès l'abord du carnage ? |
| que ne l'évitiez-vous ? c'eût été plus tôt fait : |
| si vous, maître et fermier, à qui touche le fait, |
| dormez sans avoir soin que la porte soit close, |
| voulez-vous que moi chien qui n'ai rien à la chose, |
| sans aucun intérêt je perde le repos ? |
| ce chien parlait très à propos : |
| son raisonnement pouvait être |
| fort bon dans la bouche d'un maître ; |
| mais, n'étant que d'un simple chien, |
| on trouva qu'il ne valait rien. |
| on vous sangla le pauvre drille. |
| toi donc, qui que tu sois, ô père de famille |
| (et je ne t'ai jamais envié cet honneur), |
| t'attendre aux yeux d'autrui quand tu dors, c'est erreur. |
| couche-toi le dernier, et vois fermer ta porte. |
| que si quelque affaire t'importe, |
| ne la fais point par procureur. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le meunier, son fils et l'âne à m.d.m.<|titre|> |
| l'invention des arts étant un droit d'aînesse, |
| nous devons l'apologue à l'ancienne grèce. |
| mais ce champ ne se peut tellement moissonner |
| que les derniers venus n'y trouvent à glaner. |
| la feinte est un pays plein de terres désertes : |
| tous les jours nos auteurs y font des découvertes. |
| je t'en veux dire un trait assez bien inventé. |
| autrefois à racan malherbe l'a conté. |
| ces deux rivaux d'horace, héritiers de sa lyre, |
| disciples d'apollon, nos maîtres, pour mieux dire, |
| se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins |
| (comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins), |
| racan commence ainsi : dites-moi, je vous prie, |
| vous qui devez savoir les choses de la vie, |
| qui par tous ces degrés avez déjà passé, |
| et que rien ne doit fuir en cet âge avancé, |
| a quoi me résoudrai-je? il est temps que j'y pense. |
| vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance : |
| dois-je dans la province établir mon séjour, |
| prendre emploi dans l'armée, ou bien charge à la cour ? |
| tout au monde est mêlé d'amertume et de charmes : |
| la guerre a ses douceurs, l'hymen a ses alarmes. |
| si je suivais mon goût, je saurais où buter, |
| mais j'ai les miens, la cour, le peuple, à contenter. |
| malherbe là-dessus : contenter tout le monde ! |
| ecoutez ce récit avant que je réponde. |
| j'ai lu dans quelque endroit qu'un meunier et son fils |
| l'un vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits, |
| mais garçon de quinze ans, si j'ai bonne mémoire, |
| allaient vendre leur âne un certain jour de foire. |
| afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit, |
| on lui lia les pieds, on vous le suspendit ; |
| puis cet homme et son fils le portent comme un lustre ; |
| pauvres gens, idiots, couple ignorant et rustre. |
| le premier qui les vit de rire s'éclata. |
| quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là ? |
| le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense. |
| le meunier, à ces mots, connaît son ignorance. |
| il met sur pied sa bête, et la fait détaler. |
| l'âne, qui goûtait fort l'autre façon d'aller, |
| se plaint en son patois. le meunier n'en a cure; |
| il fait monter son fils, il suit : et, d'aventure |
| passent trois bons marchands. cet objet leur déplut. |
| le plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put : |
| oh là oh, descendez, que l'on ne vous le dise, |
| jeune homme qui menez laquais à barbe grise ; |
| c'était à vous de suivre, au vieillard de monter. |
| messieurs, dit le meunier, il vous faut contenter. |
| l'enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte, |
| quand, trois filles passant, l'une dit : c'est grand honte |
| qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils, |
| tandis que ce nigaud, comme un évêque assis, |
| fait le veau sur son âne et pense être bien sage. |
| il n'est, dit le meunier, plus de veaux à mon âge. |
| passez votre chemin, la fille, et m'en croyez. |
| après maints quolibets coup sur coup renvoyés, |
| l'homme crut avoir tort et mit son fils en croupe. |
| au bout de trente pas, une troisième troupe |
| trouve encore à gloser. l'un dit : ces gens sont fous! |
| le baudet n'en peut plus, il mourra sous leurs coups. |
| hé quoi, charger ainsi cette pauvre bourrique ! |
| n'ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ? |
| sans doute qu'à la foire ils vont vendre sa peau. |
| parbieu, dit le meunier, est bien fou du cerveau |
| qui prétend contenter tout le monde et son père. |
| essayons toutefois, si par quelque manière |
| nous en viendrons à bout. ils descendent tous deux. |
| l'âne, se prélassant, marche seul devant eux. |
| un quidam les rencontre, et dit : est-ce la mode |
| que baudet aille à l'aise et meunier s'incommode ? |
| qui de l'âne ou du maître est fait pour se lasser ? |
| je conseille à ces gens de le faire enchâsser. |
| ils usent leurs souliers et conservent leur âne : |
| nicolas au rebours ; car quand il va voir jeanne, |
| il monte sur sa bête ; et la chanson le dit. |
| beau trio de baudets! le meunier repartit : |
| je suis âne, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue ; |
| mais que dorénavant on me blâme, on me loue ; |
| qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien, |
| j'en veux faire à ma tête. il le fit, et fit bien. |
| quant à vous, suivez mars, ou l'amour, ou le prince ; |
| allez, venez, courez ; demeurez en province ; |
| prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement : |
| les gens en parleront, n'en doutez nullement. |
| "le meunier, son fils et l'âne" est certainement une |
| fable écrite très tôt par la.fontaine, peut-être une vingtaine d'années avant la publication du premier recueil. |
| cette histoire figure dans les "mémoires" de racan |
| qui l'a reçue de malherbe, qui l'avait lui-même puisée |
| dans les ouvrages italiens (le pogge, faërne, |
| parus au 16ème siècle) et qui vient certainement d'esope. |
| la fontaine dédie cette fable à son ami de toujours : françois de maucroix. |
| ils étaient aussi hésitants l'un que l'autre |
| quant au choix de leur carrière. la fontaine, après un an à l'oratoire, s'était dirigé vers le droit, puis s'était marié, devant l'insistance de son père. |
| maucroix, avocat, avait raté sa vie sentimentale après un impossible amour avec mlle de joyeuse. |
| il allait devenir chanoine à reims ; c'est certainement à cette époque que la fable a été écrite (vers 1647). |
| la première fable du livre ii : "contre ceux qui ont le |
| goût difficile" et celle-ci se font un peu écho dans le sens |
| où toutes deux parlent de la difficulté à contenter |
| tout le monde... |
| miniature indienne |
| par imam bakhsh, peintre à la cour de lahore |
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| images anciennes, publicitaires, liebig |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'ivrogne et sa femme<|titre|> |
| chacun a son défaut, où toujours il revient : |
| honte ni peur n'y remédie. |
| sur ce propos, d'un conte il me souvient : |
| je ne dis rien que je n'appuie |
| de quelque exemple. un suppôt de bacchus |
| altérait sa santé, son esprit et sa bourse. |
| telles gens n'ont pas fait la moitié de leur course |
| qu'ils sont au bout de leurs écus. |
| un jour que celui-ci, plein du jus de la treille, |
| avait laissé ses sens au fond d'une bouteille, |
| sa femme l'enferma dans un certain tombeau. |
| là, les vapeurs du vin nouveau |
| cuvèrent à loisir. a son réveil il treuve |
| l'attirail de la mort à l'entour de son corps : |
| un luminaire, un drap des morts. |
| oh! dit-il, qu'est ceci ? ma femme est-elle veuve ? |
| là-dessus, son épouse, en habit d'alecton, |
| masquée et de sa voix contrefaisant le ton, |
| vient au prétendu mort, approche de sa bière, |
| lui présente un chaudeau propre pour lucifer. |
| l'époux alors ne doute en aucune manière |
| qu'il ne soit citoyen d'enfer. |
| quelle personne es-tu ? dit-il à ce fantôme. |
| la cellerière du royaume |
| de satan, reprit-elle ; et je porte à manger |
| a ceux qu'enclôt la tombe noire. |
| le mari repart sans songer : |
| tu ne leur portes point à boire ? |
| <|sep|> |
| <|titre|>le renard et l'écureuil<|titre|> |
| il ne se faut jamais moquer des misérables, |
| car qui peut s'assurer d'être toujours heureux ? |
| ............. |
| le sage ésope dans ses fables |
| ............. |
| nous en donne un exemple ou deux ; |
| je ne les cite point, et certaine chronique |
| ............. |
| m'en fournit un plus authentique. |
| le renard se moquait un jour de l'écureuil |
| qu'il voyait assailli d'une forte tempête : |
| te voilà, disait-il, près d'entrer au cercueil |
| et de ta queue en vain tu te couvres la tête. |
| #d0f4d6 |
| plus tu t'es approché du faîte, |
| plus l'orage te trouve en butte à tous ses coups. |
| tu cherchais les lieux hauts et voisins de la foudre : |
| voilà ce qui t'en prend ; moi qui cherche des trous, |
| je ris, en attendant que tu sois mis en poudre. |
| ........ |
| tandis qu'ainsi le renard se gabait, |
| ............. |
| il prenait maint pauvre poulet |
| ............. |
| ............. |
| au gobet ; |
| lorsque l'ire du ciel à l'ecureuil pardonne : |
| ............. |
| il n'éclaire plus, ni ne tonne ; |
| ......... |
| l'orage cesse ; et le beau temps venu |
| ............. |
| un chasseur ayant aperçu |
| le train de ce renard autour de sa tanière : |
| ............. |
| tu paieras, dit-il, mes poulets. |
| ............. |
| aussitôt nombre de bassets |
| ............. |
| vous fait déloger le compère. |
| ............. |
| l'écureuil l'aperçoit qui fuit |
| ............. |
| devant la meute qui le suit. |
| ............. |
| ce plaisir ne lui dure guère, |
| car bientôt il le voit aux portes du trépas. |
| ............. |
| il le voit ; mais il n'en rit pas, |
| ............. |
| instruit par sa propre misère. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le renard ayant la queue coupee<|titre|> |
| un vieux renard, mais des plus fins, |
| grand croqueur de poulets, grand preneur de lapins, |
| sentant son renard d'une lieue, |
| fut enfin au piège attrapé. |
| par grand hasard en étant échappé, |
| non pas franc, car pour gage il y laissa sa queue; |
| s'étant, dis-je, sauvé sans queue, et tout honteux, |
| pour avoir des pareils (comme il était habile), |
| un jour que les renards tenaient conseil entre eux : |
| que faisons-nous, dit-il, de ce poids inutile, |
| et qui va balayant tous les sentiers fangeux ? |
| que nous sert cette queue ? il faut qu'on se la coupe : |
| si l'on me croit, chacun s'y résoudra. |
| votre avis est fort bon, dit quelqu'un de la troupe; |
| mais tournez-vous, de grâce, et l'on vous répondra. |
| a ces mots il se fit une telle huée, |
| que le pauvre ecourté ne put être entendu. |
| prétendre ôter la queue eût été temps perdu; |
| la mode en fut continuée. |
| la source de la fable est esope : "le renard écourté". la moralité en était la suivante :"cette fable s'applique à qui conseille son prochain non par bienveillance, mais par intérêt propre".(traduction de d. loayza, gf-flammarion). |
| les deux vers de la fontaine : "votre avis...répondra" offrent une plus grande efficacité et un excellent comique. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le berger et son troupeau<|titre|> |
| quoi ? toujours il me manquera |
| quelqu'un de ce peuple imbécile ! |
| toujours le loup m'en gobera ! |
| j'aurai beau les compter : ils étaient plus de mille, |
| et m'ont laissé ravir notre pauvre robin ; |
| robin mouton qui par la ville |
| me suivait pour un peu de pain |
| et qui m'aurait suivi jusques au bout du monde. |
| hélas ! de ma musette il entendait le son ; |
| il me sentait venir de cent pas à la ronde. |
| ah le pauvre robin mouton ! |
| quand guillot eut fini cette oraison funèbre |
| et rendu de robin la mémoire célèbre. |
| il harangua tout le troupeau, |
| les chefs, la multitude, et jusqu'au moindre agneau, |
| les conjurant de tenir ferme : |
| cela seul suffirait pour écarter les loups. |
| foi de peuple d'honneur, ils lui promirent tous |
| de ne bouger non plus qu'un terme. |
| nous voulons, dirent-ils, étouffer le glouton |
| qui nous a pris robin mouton. |
| chacun en répond sur sa tête. |
| guillot les crut, et leur fit fête. |
| cependant, devant qu'il fût nuit, |
| il arriva nouvel encombre, |
| un loup parut ; tout le troupeau s'enfuit : |
| ce n'était pas un loup, ce n'en était que l'ombre. |
| haranguez de méchants soldats, |
| ils promettront de faire rage ; |
| mais au moindre danger adieu tout leur courage : |
| votre exemple et vos cris ne les retiendront pas. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le songe d'un habitant du mogol<|titre|> |
| jadis certain mogol (1a) vit en songe un vizir |
| aux champs elysiens possesseur d'un plaisir |
| aussi pur qu'infini, tant en prix qu'en durée ; |
| le même songeur vit en une autre contrée |
| un ermite entouré de feux, |
| qui touchait de pitié même les malheureux. |
| le cas parut étrange, et contre l'ordinaire ; |
| minos en ces deux morts semblait s'être mépris. |
| le dormeur s'éveilla, tant il en fut surpris. |
| dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère, |
| il se fit expliquer l'affaire. |
| l'interprète lui dit : ne vous étonnez point ; |
| votre songe a du sens ; et, si j'ai sur ce point |
| acquis tant soit peu d'habitude, |
| c'est un avis des dieux. pendant l'humain séjour, |
| ce vizir quelquefois cherchait la solitude ; |
| cet ermite aux vizirs allait faire sa cour. |
| si j'osais ajouter au mot de l'interprète, |
| j'inspirerais ici l'amour de la retraite : |
| elle offre à ses amants des biens sans embarras, |
| biens purs, présents du ciel, qui naissent sous les pas. |
| solitude où je trouve une douceur secrète, |
| lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais, |
| loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais ? |
| oh ! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles ! |
| quand pourront les neuf soeurs , loin des cours et des villes, |
| m'occuper tout entier, et m'apprendre des cieux |
| les divers mouvements inconnus à nos yeux, |
| les noms et les vertus de ces clartés errantes, |
| par qui sont nos destins et nos mœurs différentes ? |
| que si je ne suis né pour de si grands projets, |
| du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets ! |
| que je peigne en mes vers quelque rive fleurie ! |
| la parque à filets d'or n'ourdira point ma vie ; |
| je ne dormirai point sous de riches lambris ; |
| mais voit-on que le somme en perde de son prix ? |
| en est-il moins profond, et moins plein de délices ? |
| je lui voue au désert de nouveaux sacrifices. |
| quand le moment viendra d'aller trouver les morts, |
| j'aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la perdrix et les coqs<|titre|> |
| parmi de certains coqs incivils, peu galants, |
| toujours en noise et turbulents, |
| une perdrix était nourrie. |
| son sexe et l'hospitalité, |
| de la part de ces coqs peuple à l'amour porté |
| lui faisaient espérer beaucoup d'honnêteté : |
| ils feraient les honneurs de la ménagerie. |
| ce peuple cependant, fort souvent en furie, |
| pour la dame étrangère ayant peu de respec, |
| lui donnait fort souvent d'horribles coups de bec. |
| d'abord elle en fut affligée ; |
| mais sitôt qu'elle eut vu cette troupe enragée |
| s'entre-battre elle-même, et se percer les flancs, |
| elle se consola : ce sont leurs mœurs, dit-elle, |
| ne les accusons point ; plaignons plutôt ces gens. |
| jupiter sur un seul modèle |
| n'a pas formé tous les esprits : |
| il est des naturels de coqs et de perdrix. |
| s'il dépendait de moi, je passerais ma vie |
| en plus honnête compagnie. |
| le maître de ces lieux en ordonne autrement. |
| il nous prend avec des tonnelles, |
| nous loge avec des coqs, et nous coupe les ailes : |
| c'est de l'homme qu'il faut se plaindre seulement. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les deux taureaux et une grenouille<|titre|> |
| deux taureaux combattaient à qui posséderait |
| une génisse avec l'empire. |
| une grenouille en soupirait. |
| qu'avez-vous? se mit à lui dire |
| quelqu'un du peuple croassant. |
| et ne voyez-vous pas, dit-elle, |
| que la fin de cette querelle |
| sera l'exil de l'un ; que l'autre le chassant |
| le fera renoncer aux campagnes fleuries ? |
| il ne régnera plus sur l'herbe des prairies, |
| viendra dans nos marais régner sur les roseaux, |
| et nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux, |
| tantôt l'une, et puis l'autre, il faudra qu'on pâtisse |
| du combat qu'a causé madame la génisse. |
| cette crainte était de bon sens ; |
| l'un des taureaux en leur demeure |
| s'alla cacher à leurs dépens ; |
| il en écrasait vingt par heure. |
| hélas, on voit que de tout temps |
| les petits ont pâti des sottises des grands. |
| <|sep|> |
| <|titre|>contre ceux qui ont le gout difficile<|titre|> |
| quand j'aurais en naissant reçu de calliope |
| les dons qu'à ses amants cette muse a promis, |
| je les consacrerais aux mensonges d'esope : |
| le mensonge et les vers de tout temps sont amis. |
| mais je ne me crois pas si chéri du parnasse |
| que de savoir orner toutes ces fictions. |
| on peut donner du lustre à leurs inventions ; |
| on le peut, je l'essaie : un plus savant le fasse. |
| cependant jusqu'ici d'un langage nouveau |
| j'ai fait parler le loup et répondre l'agneau. |
| j'ai passé plus avant : les arbres et les plantes |
| sont devenus chez moi créatures parlantes. |
| qui ne prendrait ceci pour un enchantement ? |
| vraiment, me diront nos critiques, |
| vous parlez magnifiquement |
| de cinq ou six contes d'enfant. |
| censeurs, en voulez- vous qui soient plus authentiques |
| et d'un style plus haut ? en voici. les troyens, |
| après dix ans de guerre autour de leurs murailles, |
| avaient lassé les grecs, qui, par mille moyens, |
| par mille assauts, par cent batailles, |
| n'avaient pu mettre à bout cette fière cité ; |
| quand un cheval de bois, par minerve inventé, |
| d'un rare et nouvel artifice, |
| dans ses énormes flancs reçut le sage ulysse, |
| le vaillant diomède, ajax l'impétueux, |
| que ce colosse monstrueux |
| avec leurs escadrons devait porter dans troie, |
| livrant à leur fureur ses dieux mêmes en proie. |
| stratagème inouï, qui des fabricateurs |
| paya la constance et la peine. |
| c'est assez, me dira quelqu'un de nos auteurs : |
| la période est longue, il faut reprendre haleine ; |
| et puis votre cheval de bois, |
| vos héros avec leurs phalanges, |
| ce sont des contes plus étranges |
| qu'un renard qui cajole un corbeau sur sa voix. |
| de plus il vous sied mal d'écrire en si haut style. |
| eh bien! baissons d'un ton. la jalouse amarylle |
| songeait à son alcippe et croyait de ses soins |
| n'avoir que ses moutons et son chien pour témoins. |
| tircis, qui l'aperçut, se glisse entre des saules ; |
| il entend la bergère adressant ces paroles |
| au doux z éphir, et le priant |
| de les porter à son amant. |
| je vous arrête à cette rime, |
| dira mon censeur à l'instant : |
| je ne la tiens pas légitime, |
| ni d'une assez grande vertu. |
| remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte. |
| maudit ccenseur te tairas-tu ? |
| ne saurais-je achever mon conte ? |
| c'est un dessein très dangereux |
| que d'entreprendre de te plaire : |
| les délicats sont malheureux ; |
| rien ne saurait les satisfaire. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le mulet se vantant de sa généalogie<|titre|> |
| le mulet d'un prélat se piquait de noblesse, |
| et ne parlait incessamment |
| que de sa mère la jument, |
| dont il contait mainte prouesse. |
| elle avait fait ceci, puis avait été là. |
| son fils prétendait pour cela |
| qu'on le dût mettre dans l'histoire. |
| il eût cru s'abaisser servant un médecin. |
| étant devenu vieux on le mit au moulin. |
| son père l'âne alors lui revint en mémoire. |
| quand le malheur ne serait bon |
| qu'à mettre un sot à la raison, |
| toujours serait-ce à juste cause |
| qu'on le dit bon à quelque chose. |
| <|sep|> |
| <|titre|>un fou et un sage<|titre|> |
| certain fou poursuivait à coups de pierre un sage. |
| le sage se retourne, et lui dit : mon ami, |
| c'est fort bien fait à toi, reçois cet écu-ci : |
| tu fatigues assez pour gagner davantage. |
| toute peine, dit-on, est digne de loyer. |
| vois cet homme qui passe, il a de quoi payer : |
| adresse-lui tes dons, ils auront leur salaire. |
| amorcé par le gain, notre fou s'en va faire |
| même insulte à l'autre bourgeois. |
| on ne le paya pas en argent cette fois. |
| maint estafier accourt : on vous happe notre homme, |
| on vous l'échine, on vous l'assomme. |
| auprès des rois il est de pareils fous : |
| a vos dépens ils font rire le maître. |
| pour réprimer leur babil, irez-vous |
| les maltraiter ? vous n'êtes pas peut-être |
| assez puissant. il faut les engager |
| a s'adresser à qui peut se venger. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'avantage de la science<|titre|> |
| entre deux bourgeois d'une ville |
| s'émutjadis un différend. |
| l'un était pauvre, mais habile, |
| l'autre riche, mais ignorant. |
| celui-ci sur son concurrent |
| voulait emporter l'avantage : |
| prétendait que tout homme sage |
| etait tenu de l'honorer. |
| c'était tout homme sot ; car pourquoi révérer |
| des biens dépourvus de mérite ? |
| la raison m'en semble petite. |
| mon ami, disait-il souvent |
| au savant, |
| vous vous croyez considérable ; |
| mais, dites-moi, tenez-vous table ? |
| que sert à vos pareils de lire incessamment ? |
| ils sont toujours logés à la troisième chambre, |
| vêtus au mois de juin comme au mois de décembre, |
| ayant pour tout laquais leur ombre seulement. |
| la république a bien affaire |
| de gens qui ne dépensent rien : |
| je ne sais d'homme nécessaire |
| que celui dont le luxe épand beaucoup de bien. |
| nous en usons, dieu sait : notre plaisir occupe |
| l'artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe, |
| et celle qui la porte, et vous, qui dédiez |
| à messieurs les gens de finance |
| de méchants livres bien payés. |
| ces mots remplis d'impertinence |
| eurent le sort qu'ils méritaient. |
| l'homme lettré se tut, il avait trop à dire. |
| la guerre le vengea bien mieux qu'une satire. |
| mars détruisit le lieu que nos gens habitaient. |
| l'un et l'autre quitta sa ville. |
| l'ignorant resta sans asile ; |
| il reçut partout des mépris : |
| l'autre reçut partout quelque faveur nouvelle. |
| cela décida leur querelle. |
| laissez dire les sots ; le savoir a son prix. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le cierge<|titre|> |
| c'est du séjour des dieux que les abeillesviennent. |
| les premières, dit-on, s'en allèrent loger |
| au mont hymette,et se gorger |
| des trésors qu'en ce lieu les zéphyrs entretiennent. |
| quand on eut des palais de ces filles du ciel |
| enlevé l'ambroisie en leurs chambres enclose, |
| ou, pour dire en français la chose, |
| après que les ruches sans miel |
| n'eurent plus que la cire, on fit mainte bougie ; |
| maint cierge aussi fut façonné. |
| un d'eux voyant la terre en brique au feu durcie |
| vaincre l'effort des ans, il eut la même envie ; |
| et, nouvel empédocle aux flammes condamné |
| par sa propre et pure folie, |
| il se lança dedans. ce fut mal raisonné ; |
| ce cierge ne savait grain de philosophie. |
| tout en tout est divers : ôtez-vous de l'esprit |
| qu'aucun être ait été composé sur le vôtre. |
| l'empédocle de cire au brasier se fondit : |
| il n'était pas plus fou que l'autre. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les loups et les brebis<|titre|> |
| après mille ans et plus de guerre déclarée, |
| les loups firent la paix avecque les brebis. |
| c'était apparemment le bien des deux partis : |
| car, si les loups mangeaient mainte bête égarée, |
| les bergers de leur peau se faisaient maints habits. |
| jamais de liberté, ni pour les pâturages, |
| ni d'autre part pour les carnages : |
| ils ne pouvaient jouir, qu'en tremblant, de leurs biens. |
| la paix se conclut donc ; on donne des otages : |
| les loups, leurs louveteaux ; et les brebis leurs chiens. |
| l'échange en étant fait aux formes ordinaires, |
| et réglé par des commissaires, |
| au bout de quelque temps que messieurs les louvats |
| se virent loups parfaits et friands de tuerie, |
| ils vous prennent le temps que dans la bergerie |
| messieurs les bergers n'étaient pas, |
| étranglent la moitié des agneaux les plus gras, |
| les emportent aux dents, dans les bois se retirent. |
| ils avaient averti leurs gens secrètement. |
| les chiens, qui sur leur foi, reposaient sûrement, |
| furent étranglés en dormant : |
| cela fut sitôt fait qu'à peine ils le sentirent. |
| tout fut mis en morceaux ; un seul n'en échappa. |
| nous pouvons conclure de là |
| qu'il faut faire aux méchants guerre continuelle. |
| la paix est fort bonne de soi : |
| j'en conviens ; mais de quoi sert-elle |
| avec des ennemis sans foi ? |
| dans la fable qui suit, la fontaine donne son avis |
| la paix est fort bonne de soi |
| ? mais elle reste fragile et peu durable. |
| on peut trouver ici une allusion à la politique de louis xiv resté vigilant. les expéditions dans les flandres et en franche-comté peuvent être évoquées ici. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la femme noyée<|titre|> |
| je ne suis pas de ceux qui disent : ce n'est rien ; |
| c'est une femme qui se noie. |
| je dis que c'est beaucoup ; et ce sexe vaut bien |
| que nous le regrettions, puisqu'il fait notre joie; |
| ce que j'avance ici n'est point hors de propos, |
| puisqu'il s'agit dans cette fable |
| d'une femme qui dans les flots |
| avait fini ses jours par un sort déplorable. |
| son époux en cherchait le corps, |
| pour lui rendre, en cette aventure |
| les honneurs de la sépulture. |
| il arriva que sur les bords |
| du fleuve auteur de sa disgrâce |
| des gens se promenaient ignorant l'accident. |
| ce mari donc leur demandant |
| s'ils n'avaient de sa femme aperçu nulle trace : |
| nulle, reprit l'un d'eux ; mais cherchez-la plus bas ; |
| suivez le fil de la rivière. |
| un autre repartit : non, ne le suivez pas ; |
| rebroussez plutôt en arrière. |
| quelle que soit la pente et l'inclination |
| dont l'eau par sa course l'emporte, |
| l'esprit de contradiction |
| l'aura fait flotter d'autre sorte. |
| cet homme se raillait assez hors de saison. |
| quant à l'humeur contredisante, |
| je ne sais s'il avait raison. |
| mais que cette humeur soit, ou non , |
| le défaut du sexe et sa pente, |
| quiconque avec elle naîtra |
| sans faute avec elle mourra, |
| et jusqu'au bout contredira, |
| et, s'il peut, encor par delà. |
| ce conte (plus que fable) ou plutôt plaisanterie se trouve dans de nombreux recueils (fabliaux, faerne, verdizzotti...), ce qui explique qu'on ne puisse |
| déterminer exactement la source de la fontaine. |
| voici la fin de la traduction de faerne par perrault : |
| femme contrariante, envieuse et colère ne quitte pas son caractère. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le mari, la femme, et le voleur<|titre|> |
| un mari fort amoureux, |
| fort amoureux de sa femme, |
| bien qu'il fût jouissant , se croyait malheureux. |
| jamais œillade de la dame, |
| propos flatteur et gracieux, |
| mot d'amitié, ni doux sourire, |
| déifiant le pauvre sire, |
| n'avaient fait soupçonner qu'il fût vraiment chéri. |
| je le crois, c'était un mari. |
| il ne tint point à l'hyménée |
| que content de sa destinée |
| il n'en remerciât les dieux ; |
| mais quoi ? si l'amour n'assaisonne |
| les plaisirs que l'hymen nous donne, |
| je ne vois pas qu'on en soit mieux. |
| notre épouse étant donc de la sorte bâtie, |
| et n'ayant caressé son mari de sa vie, |
| il en faisait sa plainte une nuit. un voleur |
| interrompit la doléance. |
| la pauvre femme eut si grand'peur |
| qu'elle chercha quelque assurance |
| entre les bras de son époux. |
| ami voleur, dit-il, sans toi ce bien si doux |
| me serait inconnu. prends donc en récompense |
| tout ce qui peut chez nous être à ta bienséance ; |
| prends le logis aussi. les voleurs ne sont pas |
| gens honteux, ni fort délicats : |
| celui-ci fit sa main. j'infère de ce conte |
| que la plus forte passion |
| c'est la peur : elle fait vaincre l'aversion, |
| et l'amour quelquefois ; quelquefois il la dompte ; |
| j'en ai pour preuve cet amant |
| qui brûla sa maison pour embrasser sa dame, |
| l'emportant à travers la flamme. |
| j'aime assez cet emportement ; |
| le conte m'en a plu toujours infiniment : |
| il est bien d'une âme espagnole, |
| et plus grande encore que folle. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les médecins<|titre|> |
| le médecin tant-pis allait voir un malade |
| que visitait aussi son confrère tant-mieux. |
| ce dernier espérait, quoique son camarade |
| soutînt que le gisant irait voir ses aïeux. |
| tous deux s'étant trouvés différents pour la cure, |
| leur malade paya le tribut à nature, |
| après qu'en ses conseils tant-pis eut été cru. |
| ils triomphaient encor sur cette maladie. |
| l'un disait : il est mort, je l'avais bien prévu. |
| s'il m'eût cru, disait l'autre, il serait plein de vie. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les deux amis<|titre|> |
| deux vrais amis vivaient au monomotapa : |
| l'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre : |
| les amis de ce pays-là |
| valent bien, dit-on, ceux du nôtre. |
| une nuit que chacun s'occupait au sommeil, |
| et mettait à profit l'absence du soleil, |
| un de nos deux amis sort du lit en alarme ; |
| il court chez son intime, éveille les valets : |
| morphée avait touché le seuil de ce palais. |
| l'ami couché s'étonne, il prend sa bourse, il s'arme ; |
| vient trouver l'autre, et dit : il vous arrive peu |
| de courir quand on dort ; vous me paraissez homme |
| a mieux user du temps destiné pour le somme : |
| n'auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu ? |
| en voici. s'il vous est venu quelque querelle, |
| j'ai mon épée, allons. vous ennuyez-vous point |
| de coucher toujours seul ? une esclave assez belle |
| était à mes côtés ; voulez-vous qu'on l'appelle ? |
| non, dit l'ami, ce n'est ni l'un ni l'autre point : |
| je vous rends grâce de ce zèle. |
| vous m'êtes en dormant un peu triste apparu ; |
| j'ai craint qu'il ne fût vrai, je suis vite accouru. |
| ce maudit songe en est la cause. |
| qui d'eux aimait le mieux ? que t'en semble, lecteur ? |
| cette difficulté vaut bien qu'on la propose. |
| qu'un ami véritable est une douce chose! |
| il cherche vos besoins au fond de votre coeur ; |
| il vous épargne la pudeur |
| de les lui découvrir vous-même. |
| un songe, un rien, tout lui fait peur |
| quand il s'agit de ce qu'il aime. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le lion s' en allant en guerre<|titre|> |
| le lion dans sa tête avait une entreprise. |
| il tint conseil de guerre, envoya ses prévôts, |
| fit avertir les animaux : |
| tous furent du dessein, chacun selon sa guise : |
| l'éléphant devait sur son dos |
| porter l'attirail nécessaire, |
| et combattre à son ordinaire ; |
| l'ours s'apprêter pour les assauts ; |
| le renard ménager de secrètes pratiques ; |
| et le singe, amuser l'ennemi par ses tours. |
| renvoyez, dit quelqu'un, les ânes qui sont lourds, |
| et les lièvres sujets à des terreurs paniques. |
| point du tout, dit le roi ? je les veux employer. |
| notre troupe sans eux ne serait pas complète. |
| l'âne effraiera les gens, nous servant de trompette; |
| et le lièvre pourra nous servir de courrier. |
| le monarque prudent et sage |
| de ses moindres sujets sait tirer quelque usage, |
| et connaît les divers talents. |
| il n'est rien d'inutile aux personnes de sens . |
| <|sep|> |
| <|titre|>ballade à m. f. pour le pont de château thierry<|titre|> |
| dans cet écrit, notre pauvre cité |
| par moi, seigneur, humblement vous supplie, |
| disant qu'après le pénultième été |
| l'hiver survint avec grande furie, |
| monceaux de neige et gros randons |
| de pluie, |
| dont maint ruisseau croissant subitement |
| traita nos ponts bien peu courtoisement. |
| si vous voulez qu'on les puisse refaire, |
| de bons moyens j'en sais certainement : |
| l'argent sur tout est chose nécessaire. |
| or d'en avoir c'est la difficulté ; |
| la ville en est dès longtemps dégarnie : |
| qu'y ferait-on? vice n'est pauvreté. |
| mais cependant, si l'on n'y remédie, |
| chaussée et pont s'en vont à la voirie. |
| depuis dix ans, nous ne savons comment, |
| la marne fait des siennes tellement |
| que c'est pitié de la voir en colère. |
| pour s'opposer à son débordement, |
| l'argent sur tout est chose nécessaire. |
| si demandez combien en vérité |
| l'oeuvre en requiert, tant que |
| soit accomplie, |
| dix mille écus en argent bien compté ; |
| c'est justement ce de quoi l'on vous prie. |
| mais que le prince en donne une partie, |
| le tout, s'il veut, j'ai bon consentement |
| de l'agréer, sans craindre aucunement. |
| s'il ne le veut, afin d'y satisfaire, |
| aux échevins on dira franchement |
| " l'argent sur tout est chose nécessaire."envoi |
| pour ce vous plaise ordonner promptement |
| nous être fait du fonds suffisamment ; |
| car vous savez, seigneur, qu'en toute affaire, |
| procès, négoce, hymen, ou bâtiment, |
| l'argent sur tout est chose nécessaire. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les frelons et les mouches a miel<|titre|> |
| a l'œuvre on connaît l'artisan. |
| quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent, |
| des frelons les réclamèrent, |
| des abeilles s'opposant, |
| devant certaine guêpe on traduisit la cause. |
| il était malaisé de décider la chose : |
| les témoins déposaient qu'autour de ces rayons |
| des animaux ailés, bourdonnants, un peu longs, |
| de couleur fort tannée et tels que les abeilles, |
| avaient longtemps paru. mais quoi ! dans les frelons |
| ces enseignes étaient pareilles. |
| la guêpe, ne sachant que dire à ces raisons, |
| fit enquête nouvelle, et pour plus de lumière, |
| entendit une fourmilière. |
| le point n'en put être éclairci. |
| de grâce, à quoi bon tout ceci ? |
| dit une abeille fort prudente, |
| depuis tantôt six mois que la cause est pendante, |
| ...... |
| nous voici comme aux premiers jours ;. |
| pendant cela le miel se gâte. |
| il est temps désormais que le juge se hâte : |
| n'a-t-il point assez léché l'ours ? |
| sans tant de contredits et d'interlocutoires, |
| et de fatras, et de grimoires, |
| travaillons, les frelons et nous : |
| on verra qui sait faire, avec un suc si doux, |
| des cellules si bien bâties. |
| le refus des frelons fit voir |
| que cet art passait leur savoir ; |
| et la guêpe adjugea le miel à leurs parties. |
| plût à dieu qu'on réglât ainsi tous les procès ! |
| que des turcs en cela l'on suivît la méthode ! |
| le simple sens commun nous tiendrait lieu de code : |
| il ne faudrait point tant de frais ; |
| au lieu qu'on nous mange, on nous gruge, |
| on nous mine par des longueurs : |
| on fait tant, à la fin, que l'huître est pour le juge, |
| les é |
| les écailles pour les plaideurs. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le chameau et les batons flottants<|titre|> |
| le premier qui vit un chameau |
| s'enfuit à cet objet nouveau ; |
| le second approcha ; le troisième osa faire |
| un licou pour le dromadaire. |
| l'accoutumance ainsi nous rend tout familier : |
| ce qui nous paraissait terrible et singulier |
| s'apprivoise avec notre vue |
| quand ce vient à la continue. |
| et puisque nous voici tombés sur ce sujet, |
| on avait mis des gens au guet, |
| qui voyant sur les eaux de loin certain objet, |
| ne purent s'empêcher de dire |
| que c'était un puissant navire. |
| quelques moments après, l'objet devint brûlot, |
| et puis nacelle, et puis ballot, |
| enfin bâtons flottants sur l'onde. |
| j'en sais beaucoup de par le monde |
| a qui ceci conviendrait bien: |
| de loin, c'est quelque chose, et de près, ce n'est rien. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le lion et le moucheron<|titre|> |
| va-t-en, chétif insecte, excrément de la terre. |
| c'est en ces mots que le lion |
| parlait un jour au moucheron. |
| l'autre lui déclara la guerre. |
| penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi |
| me fasse peur ni me soucie ? |
| un bœuf est plus puissant que toi, |
| je le mène à ma fantaisie. |
| à peine il achevait ces mots |
| que lui-même il sonna la charge, |
| fut le trompette et le héros. |
| dans l'abord il se met au large, |
| puis prend son temps, fond sur le cou |
| du lion, qu'il rend presque fou. |
| le quadrupède écume, et son œil étincelle ; |
| il rugit, on se cache, on tremble à l'environ ; |
| et cette alarme universelle |
| est l'ouvrage d'un moucheron. |
| un avorton de mouche en cent lieux le harcelle, |
| tantôt pique l'échine, et tantôt le museau, |
| tantôt entre au fond du naseau. |
| la rage alors se trouve à son faîte montée. |
| l'invisible ennemi triomphe, et rit de voir |
| qu'il n'est griffe ni dent en la bête irritée |
| qui de la mettre en sang ne fasse son devoir. |
| le malheureux lion se déchire lui-même, |
| fait résonner sa queue à l'entour de ses flancs, |
| bat l'air qui n'en peut mais, et sa fureur extrême |
| le fatigue, l'abat ; le voilà sur les dents. |
| l'insecte du combat se retire avec gloire : |
| comme il sonna la charge, il sonne la victoire, |
| va partout l'annoncer, et rencontre en chemin |
| l'embuscade d'une araignée : |
| il y rencontre aussi sa fin. |
| quelle chose par là nous peut être enseignée ? |
| j'en vois deux, dont l'une est qu'entre nos ennemis |
| les plus à craindre sont souvent les plus petits ; |
| l'autre, qu'aux grands périls tel a pu se soustraire, |
| qui périt pour la moindre affaire. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le jardinier et son seigneur<|titre|> |
| un amateur de jardinage, |
| demi-bourgeois, demi-manant, |
| possédait en certain village |
| un jardin assez propre, et le clos attenant. |
| il avait de plant vif fermé cette étendue. |
| là croissait à plaisir l'oseille et la laitue, |
| de quoi faire à margot pour sa fête un bouquet, |
| peu de jasmin d'espagne , et force serpolet. |
| cette félicité par un lièvre troublée |
| fit qu'au seigneur du bourg notre homme se plaignit: |
| ce maudit animal vient prendre sa goulée |
| soir et matin, dit-il, et des pièges se rit. |
| les pierres, les bâtons y perdent leur crédit. |
| il est sorcier, je crois. sorcier, je l'en défie, |
| repartit le seigneur. fut-il diable, miraut |
| en dépit de ses tours, l'attrapera bientôt. |
| je vous en déferai, bon homme, sur ma vie. |
| et quand ? et dès demain, sans tarder plus longtemps. |
| la partie ainsi faite, il vient avec ses gens. |
| ca, déjeunons, dit-il, vos poulets sont-ils tendres ? |
| la fille du logis, qu'on vous voie, approchez. |
| quand la marierons-nous ? quand aurons-nous des gendres ? |
| bon homme, c'est ce coup qu'il faut, vous m'entendez, |
| qu'il faut fouiller à l'escarcelle. |
| disant ces mots, il fait connaissance avec elle, |
| auprès de lui la fait asseoir, |
| prend une main, un bras, lève un coin du mouchoir ; |
| toutes sottises dont la belle |
| se défend avec grand respect ; |
| tant qu'au père à la fin cela devient suspect. |
| cependant on fricasse, on se rue en cuisine : |
| de quand sont vos jambons ? ils ont fort bonne mine. |
| monsieur, ils sont à vous. vraiment, dit le seigneur, |
| je les reçois, et de bon coeur. |
| il déjeune très bien ; aussi fait sa famille, |
| chiens, chevaux et valets, tous gens bien endentés : |
| il commande chez l'hôte, y prend des libertés, |
| boit son vin, caresse sa fille. |
| l'embarras des chasseurs succède au déjeuné. |
| chacun s'anime et se prépare : |
| les trompes et les cors font un tel tintamarre |
| que le bon homme est étonné. |
| le pis fut que l'on mit en piteux équipage |
| le pauvre potager : adieu planches, carreaux ; |
| adieu chicorée et poreaux; |
| adieu de quoi mettre au potage. |
| le lièvre était gîté dessous un maître chou, |
| on le quête, on le lance : il s'enfuit par un trou, |
| non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie |
| que l'on fit à la pauvre haie |
| par ordre du seigneur ; car il eût été mal |
| qu'on n'eût pu du jardin sortir tout à cheval. |
| le bon homme disait : ce sont là jeux de prince. |
| mais on le laissait dire ; et les chiens et les gens |
| firent plus de dégât en une heure de temps |
| que n'en auraient fait en cent ans |
| tous les lièvres de la province. |
| petits princes, vuidez vos débats entre vous. |
| de recourir aux rois vous seriez de grands fous. |
| il ne les faut jamais engager dans vos guerres, |
| ni les faire entrer sur vos terres. |
| <|sep|> |
| <|titre|>philomèle et progné<|titre|> |
| autrefois progné l'hirondelle |
| de sa demeure s'écarta, |
| et loin des villes s'emporta |
| dans un bois où chantait la pauvre philomèle. |
| ma soeur, lui dit progné, comment vous portez-vous ? |
| voici tantôt mille ans que l'on ne vous a vue : |
| je ne me souviens point que vous soyez venue |
| depuis le temps de thrace habiter parmi nous. |
| dites-moi, que pensez-vous faire ? |
| ne quitterez-vous point ce séjour solitaire ? |
| ah! reprit philomèle, en est-il de plus doux ? |
| progné lui repartit : eh quoi cette musique |
| pour ne chanter qu'aux animaux ? |
| tout au plus à quelque rustique? |
| le désert est-il fait pour des talents si beaux ? |
| venez faire aux cités éclater leurs merveilles. |
| aussi bien, en voyant les bois, |
| sans cesse il vous souvient que térée autrefois |
| parmi des demeures pareilles |
| exerça sa fureur sur vos divins appas. |
| et c'est le souvenir d'un si cruel outrage |
| qui fait, reprit sa sœur, que je ne vous suis pas : |
| en voyant les hommes, hélas ! |
| il m'en souvient bien davantage. |
| la source de la fable "philomèle et progné" |
| est babrias "le rossignol et l'hirondelle" . |
| chez ésope, le thème était traité très brièvement. on retrouve chez la fontaine des éléments du texte d'ovide (métamorphoses, livre vi) : progné (ou procné) avait reçu de son père pandion le valeureux térée comme époux. celui-ci viola philomèle, soeur de progné, et lui coupa la langue pour la faire taire. elle réussit à avertir progné en brodant son histoire sur une tapisserie. progné fit manger à térée son propre fils itys pour se venger. |
| les dieux sauvèrent les deux soeurs de la vengeance de térée en métamorphosant progné en rossignol et philomèle en hirondelle. térée fut transformé en huppe. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les animaux malades de la peste<|titre|> |
| un mal qui répand la terreur, |
| mal que le ciel en sa fureur |
| inventa pour punir les crimes de la terre |
| la peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom) |
| capable d’enrichir en un jour l’achéron, |
| faisait aux animaux la guerre. |
| ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés : |
| on n'en voyait point d'occupés |
| a chercher le soutien d'une mourante vie ; |
| nul mets n'excitait leur envie ; |
| ni loups ni renards n'épiaient |
| la douce et l'innocente proie. |
| les tourterelles se fuyaient ; |
| plus d'amour, partant plus de joie. |
| le lion tint conseil, et dit : mes chers amis, |
| je crois que le ciel a permis |
| pour nos péchés cette infortune ; |
| que le plus coupable de nous |
| se sacrifie aux traits du céleste courroux ; |
| peut-être il obtiendra la guérison commune. |
| l'histoire nous apprend qu'en de tels accidents |
| on fait de pareils dévouements : |
| ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence |
| l'état de notre conscience. |
| pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons |
| j'ai dévoré force moutons ; |
| que m'avaient-ils fait ? nulle offense : |
| même il m'est arrivé quelquefois de manger |
| le berger. |
| je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense |
| qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi |
| car on doit souhaiter selon toute justice |
| que le plus coupable périsse. |
| sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi ; |
| vos scrupules font voir trop de délicatesse ; |
| et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce. |
| est-ce un péché ? non non. vous leur fîtes, seigneur, |
| en les croquant beaucoup d'honneur; |
| et quant au berger, l'on peut dire |
| qu'il était digne de tous maux, |
| etant de ces gens-là qui sur les animaux |
| se font un chimérique empire. |
| ainsi dit le renard, et flatteurs d'applaudir. |
| on n'osa trop approfondir |
| du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances |
| les moins pardonnables offenses. |
| tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins, |
| au dire de chacun, étaient de petits saints. |
| l'âne vint à son tour, et dit : j'ai souvenance |
| qu'en un pré de moines passant, |
| la faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense |
| quelque diable aussi me poussant, |
| je tondis de ce pré la largeur de ma langue. |
| je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net. |
| a ces mots on cria haro sur le baudet. |
| un loup quelque peu clerc prouva par sa harangue |
| qu'il fallait dévouer ce maudit animal, |
| ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal. |
| sa peccadille fut jugée un cas pendable. |
| manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable ! |
| rien que la mort n'était capable |
| d'expier son forfait : on le lui fit bien voir. |
| selon que vous serez puissant ou misérable, |
| les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les deux aventuriers et le talisman<|titre|> |
| aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire. |
| je n'en veux pour témoin qu'hercule et ses travaux. |
| ce dieu n'a guère de rivaux ; |
| j'en vois peu dans la fable, encor moins dans l'histoire. |
| en voici pourtant un, que de vieux talismans |
| firent chercher fortune au pays des romans. |
| il voyageait de compagnie. |
| son camarade et lui trouvèrent un poteau |
| ayant au haut cet écriteau : |
| seigneur aventurier, s'il te prend quelque envie |
| de voir ce que n'a vu nul chevalier errant, |
| tu n'as qu'à passer ce torrent ; |
| puis, prenant dans tes bras un éléphant de pierre |
| que tu verras couché par terre, |
| le porter, d'une haleine, au sommet de ce mont |
| qui menace les cieux de son superbe front. " |
| l'un des deux chevaliers saigna du nez. si l'onde |
| est rapide autant que profonde, |
| dit-il, et supposé qu'on la puisse passer, |
| pourquoi de l'éléphant s'aller embarrasser ? |
| quelle ridicule entreprise ! |
| le sage l'aura fait par tel art et de guise |
| qu'on le pourra porter peut-être quatre pas : |
| mais jusqu'au haut du mont, d'une haleine, il n'est pas |
| au pouvoir d'un mortel ; à moins que la figure |
| ne soit d'un éléphant nain, pygmée, avorton, |
| propre à mettre au bout d'un bâton : |
| auquel cas, où l'honneur d'une telle aventure ? |
| on nous veut attraper dedans cette écriture ; |
| ce sera quelque énigme à tromper un enfant : |
| c'est pourquoi je vous laisse avec votre éléphant. " |
| le raisonneur parti, l'aventureux se lance, |
| les yeux clos, à travers cette eau. |
| ni profondeur ni violence |
| ne purent l'arrêter et selon l'écriteau |
| il vit son éléphant couché sur l'autre rive. |
| il le prend, il l'emporte, au haut du mont arrive, |
| rencontre une esplanade, et puis une cité. |
| un cri par l'éléphant est aussitôt jeté : |
| le peuple aussitôt sort en armes. |
| tout autre aventurier au bruit de ces alarmes |
| aurait fui. celui-ci loin de tourner le dos |
| veut vendre au moins sa vie, et mourir en héros. |
| il fut tout étonné d'ouïr cette cohorte |
| le proclamer monarque au lieu de son roi mort. |
| il ne se fit prier que de la bonne sorte, |
| encor que le fardeau fût, dit-il, un peu fort. |
| sixte en disait autant quand on le fit saint-père : |
| (serait-ce bien une misère |
| que d'être pape ou d'être roi ?) |
| on reconnut bientôt son peu de bonne foi. |
| fortune aveugle suit aveugle hardiesse. |
| le sage quelquefois fait bien d'exécuter |
| avant que de donner le temps à la sagesse |
| d'envisager le fait, et sans la consulter. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le soleil et les grenouilles<|titre|> |
| les filles du limon tiraient du roi des astres |
| assistance et protection. |
| guerre ni pauvreté, ni semblables désastres |
| ne pouvaient approcher de cette nation. |
| elle faisait valoir en cent lieux son empire. |
| les reines des étangs, grenouilles veux-je dire, |
| car que coûte-t-il d'appeler |
| les choses par noms honorables ? |
| contre leur bienfaicteur osèrent cabaler, |
| et devinrent insupportables. |
| l'imprudence, l'orgueil, et l'oubli des bienfaits, |
| enfants de la bonne fortune, |
| firent bientôt crier cette troupe importune ; |
| on ne pouvait dormir en paix : |
| si l'on eût cru leur murmure, |
| elles auraient par leurs cris |
| soulevé grands et petits |
| contre l'œil de la nature. |
| le soleil, à leur dire, allait tout consumer ; |
| il fallait promptement s'armer, |
| et lever des troupes puissantes. |
| aussitôt qu'il faisait un pas, |
| ambassades croassantes |
| allaient dans tous les etats. |
| a les ouïr, tout le monde, |
| toute la machine ronde |
| roulait sur les intérêts |
| de quatre méchants marais. |
| cette plainte téméraire |
| dure toujours ; et pourtant |
| grenouilles devraient se taire, |
| et ne murmurer pas tant : |
| car si le soleil se pique, |
| il le leur fera sentir. |
| la république aquatique |
| pourrait bien s'en repentir. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'enfant et le maître d'école.<|titre|> |
| dans ce récit je prétends faire voir |
| d'un certain sot la remontrance vaine. |
| un jeune enfant dans l'eau se laissa choir, |
| en badinant sur les bords de la seine. |
| le ciel permit qu'un saule se trouva |
| dont le branchage, après dieu, le sauva. |
| s'étant pris, dis-je, aux branches de ce saule, |
| par cet endroit passe un maître d'école ; |
| l'enfant lui crie : au secours, je péris. |
| le magister, se tournant à ses cris, |
| d'un ton fort grave à contretemps s'avise |
| de le tancer : ah le petit babouin ! |
| voyez, dit-il, où l'a mis sa sottise ! |
| et puis, prenez de tels fripons le soin. |
| que les parents sont malheureux, qu'il faille |
| toujours veiller à semblable canaille ! |
| qu'ils ont de maux ! et que je plains leur sort ! |
| ayant tout dit, il mit l'enfant à bord. |
| je blâme ici plus de gens qu'on ne pense. |
| tout babillard, tout censeur, tout pédant, |
| se peut connaître au discours que j'avance : |
| chacun des trois fait un peuple fort grand ; |
| le créateur en a béni l'engeance. |
| en toute affaire ils ne font que songer |
| aux moyens d'exercer leur langue. |
| hé mon ami, tire-moi de danger ; |
| tu feras après ta harangue. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les femmes et le secret<|titre|> |
| rien ne pèse tant qu'un secret ; |
| le porter loin est difficile aux dames : |
| et je sais même sur ce fait |
| bon nombre d'hommes qui sont femmes. |
| pour éprouver la sienne un mari s'écria |
| la nuit étant près d'elle : ô dieux ! qu'est-ce cela ? |
| je n'en puis plus ; on me déchire ; |
| quoi ! j'accouche d'un oeuf ! d'un oeuf ? oui, le voilà |
| frais et nouveau pondu. gardez bien de le dire : |
| on m'appellerait poule. enfin n'en parlez pas. |
| la femme neuve sur ce cas, |
| ainsi que sur mainte autre affaire, |
| crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire. |
| mais ce serment s'évanouit |
| avec les ombres de la nuit. |
| l'épouse indiscrète et peu fine, |
| sort du lit quand le jour fut à peine levé : |
| et de courir chez sa voisine. |
| ma commère, dit-elle, un cas est arrivé : |
| n'en dites rien surtout, car vous me feriez battre. |
| mon mari vient de pondre un oeuf gros comme quatre. |
| au nom de dieu gardez-vous bien |
| d'aller publier ce mystère. |
| vous moquez-vous ? dit l'autre : ah ! vous ne savez guère |
| quelle je suis. allez, ne craignez rien. |
| la femme du pondeur s'en retourne chez elle. |
| l'autre grille déjà de conter la nouvelle : |
| elle va la répandre en plus de dix endroits. |
| au lieu d'un oeuf elle en dit trois. |
| ce n'est pas encore tout, car une autre commère |
| en dit quatre, et raconte à l'oreille le fait, |
| précaution peu nécessaire, |
| car ce n'était plus un secret. |
| comme le nombre d'oeufs, grâce à la renommée, |
| de bouche en bouche allait croissant, |
| avant la fin de la journée |
| ils se montaient à plus d'un cent. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le berger et le roi<|titre|> |
| deux démons à leur gré partagent notre vie, |
| et de son patrimoine ont chassé la raison. |
| je ne vois point de coeur qui ne leur sacrifie. |
| si vous me demandez leur état et leur nom, |
| j'appelle l'un amour, et l'autre ambition. |
| cette dernière étend le plus loin son empire ; |
| car même elle entre dans l'amour. |
| je le ferais bien voir ; mais mon but est de dire |
| comme un roi fit venir un berger à sa cour. |
| le conte est du bon temps , non du siècle |
| [où nous sommes. |
| ce roi vit un troupeau qui couvrait tous les champs, |
| bien broutant, en bon corps, rapportant tous les ans, |
| grâce aux soins du berger, de très notables sommes. |
| le berger plut au roi par ces soins diligents. |
| tu mérites, dit-il, d'être pasteur de gens ; |
| laisse là tes moutons, viens conduire des hommes. |
| je te fais juge souverain. |
| voilà notre berger la balance à la main. |
| quoiqu'il n'eût guère vu d'autres gens qu'un ermite, |
| son troupeau, ses mâtins, le loup, et puis c'est tout, |
| il avait du bon sens ; le reste vient ensuite. |
| bref, il en vint fort bien à bout. |
| l'ermite son voisin accourut pour lui dire : |
| veillé-je ? et n'est-ce point un songe que je vois ? |
| vous favori ! vous grand ! défiez-vous des rois : |
| leur faveur est glissante, on s'y trompe ; et le pire |
| c'est qu'il en coûte cher ; de pareilles erreurs |
| ne produisent jamais que d'illustres malheurs. |
| vous ne connaissez pas l'attrait qui vous engage. |
| je vous parle en ami. craignez tout. l'autre rit, |
| et notre ermite poursuivit : |
| voyez combien déjà la cour vous rend peu sage. |
| je crois voir cet aveugle à qui dans un voyage |
| un serpent engourdi de froid |
| vint s'offrir sous la main : il le prit pour un fouet. |
| le sien s'était perdu, tombant de sa ceinture. |
| il rendait grâce au ciel de l'heureuse aventure, |
| quand un passant cria : que tenez-vous, ô dieux ! |
| jetez cet animal traître et pernicieux, |
| ce serpent. c'est un fouet . c'est un serpent, vous dis-je. |
| a me tant tourmenter quel intérêt m'oblige ? |
| prétendez-vous garder ce trésor ? pourquoi non ? |
| mon fouet était usé ; j'en retrouve un fort bon ; |
| vous n'en parlez que par envie. |
| l'aveugle enfin ne le crut pas ; |
| il en perdit bientôt la vie. |
| l'animal dégourdi piqua son homme au bras. |
| quant à vous, j'ose vous prédire |
| qu'il vous arrivera quelque chose de pire. |
| eh ! que me saurait-il arriver que la mort ? |
| mille dégoûts viendront, dit le prophète ermite. |
| il en vint en effet ; l'ermite n'eut pas tort. |
| mainte peste de cour fit tant, par maint ressort, |
| que la candeur du juge, ainsi que son mérite, |
| furent suspects au prince. on cabale, on suscite |
| accusateurs et gens grevés par ses arrêts. |
| de nos biens, dirent-ils, il s'est fait un palais. |
| le prince voulut voir ces richesses immenses ; |
| il ne trouva partout que médiocrité, |
| louanges du désert et de la pauvreté ; |
| c'étaient là ses magnificences. |
| son fait, dit-on, consiste en des pierres de prix. |
| un grand coffre en est plein, fermé de dix serrures. |
| lui-même ouvrit ce coffre, et rendit bien surpris |
| tous les machineurs d'impostures. |
| le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux, |
| l'habit d'un gardeur de troupeaux, |
| petit chapeau, jupon, panetière, houlette, |
| et je pense aussi sa musette. |
| doux trésors, ce dit-il, chers gages qui jamais |
| n'attirâtes sur vous l'envie et le mensonge, |
| je vous reprends ; sortons de ces riches palais |
| comme l'on sortirait d'un songe. |
| sire, pardonnez-moi cette exclamation. |
| j'avais prévu ma chute en montant sur le faîte. |
| je m'y suis trop complu ; mais qui n'a dans la tête |
| un petit grain d'ambition ? |
| <|sep|> |
| <|titre|>à monsieur galien,<|titre|> |
| en lui rendant ses poésies enveloppées dune |
| armoirie d'enterrement |
| j’ai lu tes vers, dont je n’eus cure |
| dès que j’en vis la couverture |
| c’était un drap de sépulture |
| qui me semblait de triste augure. |
| aussitôt je fis conjecture |
| que ces vers seraient la pâture |
| de ceux qui sous la tombe dure |
| n’épargnent nulle créature; |
| mais quand j’en eus fait la lecture, |
| il me fut force de conclure |
| que cette plaisante écriture |
| fait rire les gens sans mesure. |
| que si ta belle humeur te dure, |
| tu feras descendre voiture |
| du pégase à la corne dure |
| et ne saurais à la couture |
| trouver de plus fine monture. |
| mais prends garde, je te conjure, |
| qu’il ne t’affole |
| la fressure |
| ou fasse au chef une blessure |
| qui soit de difficile cure : |
| car il est gai de sa nature, |
| fringant, délicat d’embouchure, |
| et ce n’est pas chose trop sûre |
| que d’y monter à l’aventure. |
| si tu le domptes, je t’assure |
| qu’un jour chez la race future |
| tu seras en bonne posture ; |
| mais diable, c’est là l’enclouure |
| <|sep|> |
| <|titre|>les souris et le chat-huant<|titre|> |
| il ne faut jamais dire aux gens : |
| ecoutez un bon mot, oyez une merveille. |
| savez-vous si les écoutants |
| en feront une estime à la vôtre pareille ? |
| voici pourtant un cas qui peut être excepté : |
| je le maintiens prodige, et tel que d'une fable |
| il a l'air et les traits, encor que véritable. |
| on abattit un pin pour son antiquité, |
| vieux palais d'un hibou, triste et sombre retraite |
| de l'oiseau qu'atropos prend pour son interprète. |
| dans son tronc caverneux, et miné par le temps, |
| logeaient, entre autres habitants, |
| force souris sans pieds, toutes rondes de graisse. |
| l'oiseau les nourrissait parmi des tas de blé, |
| et de son bec avait leur troupeau mutilé. |
| cet oiseau raisonnait, il faut qu'on le confesse. |
| en son temps aux souris le compagnon chassa : |
| les premières qu'il prit du logis échappées, |
| pour y remédier, le drôle estropia |
| tout ce qu'il prit ensuite. et leurs jambes coupées |
| firent qu'il les mangeait à sa commodité, |
| aujourd'hui l'une, et demain l'autre. |
| tout manger à la fois, l'impossibilité |
| s'y trouvait, joint aussi le soin de santé. |
| sa prévoyance allait aussi loin que la nôtre ; |
| elle allait jusqu'à leur porter |
| vivres et grains pour subsister. |
| puis, qu'un cartésien s'obstine |
| a traiter ce hibou de monstre et de machine ! |
| quel ressort lui pouvait donner |
| le conseil de tronquer un peuple mis en mue ? |
| si ce n'est pas là raisonner, |
| la raison m'est chose inconnue. |
| voyez que d'arguments il fit. |
| quand ce peuple est pris, il s'enfuit : |
| donc il faut le croquer aussitôt qu'on le happe. |
| tout : il est impossible. et puis, pour le besoin |
| n'en dois-je pas garder ? donc il faut avoir soin |
| de le nourrir sans qu'il échappe. |
| mais comment ? ôtons-lui les pieds. or trouvez-moi |
| chose par les humains à sa fin mieux conduite ? |
| quel autre art de penser aristote et sa suite |
| enseignent-ils par votre foi? |
| ceci n'est point une fable ; et la chose, quoique |
| merveilleuse et presque incroyable, est véritablement |
| arrivée. j'ai peut-être porté trop loin la prévoyance |
| de ce hibou ; car je ne prétends pas établir dans les bêtes |
| un progrès de raisonnement tel que celui-ci ; mais ces |
| exagérations sont permises à la poésie, surtout |
| dans la manière d'écrire dont je me sers. |
| <|sep|> |
| <|titre|>tribut envoye par les animaux a alexandre<|titre|> |
| une fable avait cours parmi l'antiquité, |
| et la raison ne m'en est pas connue. |
| que le lecteur en tire une moralité : |
| voici la fable toute nue. |
| la renommée ayant dit en cent lieux |
| qu'un fils de jupiter, un certain alexandre, |
| ne voulant rien laisser de libre sous les cieux, |
| commandait que sans plus attendre, |
| tout peuple à ses pieds s'allât rendre, |
| quadrupèdes, humains, eléphants, vermisseaux, |
| les républiques des oiseaux ; |
| la déesse aux cent bouches, dis-je, |
| ayant mis partout la terreur |
| en publiant l'édit du nouvel empereur, |
| les animaux, et toute espèce lige |
| de son seul appétit, crurent que cette fois |
| il fallait subir d'autres lois. |
| on s'assemble au désert. tous quittent leur tanière. |
| après divers avis, on résout, on conclut |
| d'envoyer hommage et tribut. |
| pour l'hommage et pour la manière, |
| le singe en fut chargé : l'on lui mit par écrit |
| ce que l'on voulait qui fût dit. |
| le seul tribut les tint en peine. |
| car que donner ? il fallait de l'argent. |
| on en prit d'un prince obligeant, |
| qui possédant dans son domaine |
| des mines d'or fournit ce qu'on voulut. |
| comme il fut question de porter ce tribut, |
| le mulet et l'ane s'offrirent, |
| assistés du cheval ainsi que du chameau. |
| tous quatre en chemin ils se mirent, |
| avec le singe, ambassadeur nouveau. |
| la caravane enfin rencontre en un passage |
| monseigneur le lion. cela ne leur plut point. |
| nous nous rencontrons tout à point, |
| dit-il, et nous voici compagnons de voyage. |
| j'allais offrir mon fait à part ; |
| mais bien qu'il soit léger, tout fardeau m'embarrasse. |
| obligez-moi de me faire la grâce |
| que d'en porter chacun un quart. |
| ce ne vous sera pas une charge trop grande ; |
| et j'en serai plus libre, et bien plus en état, |
| en cas que les voleurs attaquent notre bande, |
| et que l'on en vienne au combat. |
| econduire un lion rarement se pratique. |
| le voilà donc admis, soulagé, bien reçu, |
| et, malgré le héros de jupiter issu, |
| faisant chère et vivant sur la bourse publique. |
| ils arrivèrent dans un pré |
| tout bordé de ruisseaux, de fleurs tout diapré, |
| où maint mouton cherchait sa vie : |
| séjour du frais, véritable patrie |
| des zéphirs. le lion n'y fut pas, qu'à ces gens |
| il se plaignit d'être malade. |
| continuez votre ambassade, |
| dit-il ; je sens un feu qui me brûle au dedans, |
| et veux ici chercher quelque herbe salutaire. |
| pour vous, ne perdez point de temps : |
| rendez-moi mon argent ; j'en puis avoir affaire. |
| on déballe ; et d'abord le lion s'écria |
| d'un ton qui témoignait sa joie : |
| que de filles, ô dieux, mes pièces de monnoie |
| ont produites ! voyez : la plupart sont déjà |
| aussi grandes que leurs mères. |
| le croît m'en appartient. il prit tout là-dessus ; |
| ou bien s'il ne prît tout, il n'en demeura guères. |
| le singe et les sommiers confus, |
| sans oser répliquer en chemin se remirent. |
| au fils de jupiter on dit qu'ils se plaignirent, |
| et n'en eurent point de raison. |
| qu'eût-il fait ? c'eût été lion contre lion ; |
| et le proverbe dit : corsaires à corsaires, |
| l'un l'autre s'attaquant, ne font pas leurs affaires. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l’éducation<|titre|> |
| laridon et césar, frères dont l'origine |
| venait de chiens fameux, beaux, bien faits et hardis, |
| a deux maîtres divers échus au temps jadis, |
| hantaient l'un les forêts, et l'autre la cuisine. |
| ils avaient eu d'abord chacun un autre nom ; |
| mais la diverse nourriture |
| fortifiant en l'un cette heureuse nature, |
| en l'autre l'altérant, un certain marmiton |
| nomma celui-ci laridon : |
| son frère, ayant couru mainte haute aventure, |
| mis maint cerf aux abois, maint sanglier abattu, |
| fut le premier césar que la gent chienne ait eu. |
| on eut soin d'empêcher qu'une indigne maîtresse |
| ne fît en ses enfants dégénérer son sang : |
| laridon négligé témoignait sa tendresse |
| à l'objet le premier passant. |
| il peupla tout de son engeance : |
| tournebroches par lui rendus communs en france |
| y font un corps à part, gens fuyants les hasards, |
| peuple antipode des césars. |
| on ne suit pas toujours ses aïeux ni son père : |
| le peu de soin, le temps, tout fait qu'on dégénère : |
| faute de cultiver la nature et ses dons, |
| ô combien de césars deviendront laridons ! |
| <|sep|> |
| <|titre|>le rat qui s'est retire du monde<|titre|> |
| les levantins en leur légende |
| disent qu'un certain rat las des soins d'ici-bas, |
| dans un fromage de hollande |
| se retira loin du tracas. |
| la solitude était profonde, |
| s'étendant partout à la ronde. |
| notre ermite nouveau (3 ) subsistait là-dedans. |
| il fit tant de pieds et de dents |
| qu'en peu de jours il eut au fond de l'ermitage |
| le vivre et le couvert : que faut-il davantage ? |
| il devint gros et gras ; dieu prodigue ses biens |
| a ceux qui font voeu d'être siens. |
| un jour, au dévot personnage |
| des députés du peuple rat |
| s'en vinrent demander quelque aumône légère : |
| ils allaient en terre étrangère |
| chercher quelque secours contre le peuple chat ; |
| ratopolis était bloquée : |
| on les avait contraints de partir sans argent, |
| attendu l'état indigent |
| de la république attaquée. |
| ils demandaient fort peu, certains que le secours |
| serait prêt dans quatre ou cinq jours. |
| mes amis, dit le solitaire, |
| les choses d'ici-bas ne me regardent plus : |
| en quoi peut un pauvre reclus |
| vous assister ? que peut-il faire, |
| que de prier le ciel qu'il vous aide en ceci ? |
| j'espère qu'il aura de vous quelque souci. |
| ayant parlé de cette sorte, |
| le nouveau saint ferma sa porte. |
| qui désignai-je, à votre avis, |
| par ce rat si peu secourable ? |
| un moine ? non, mais un dervis : |
| je suppose qu'un moine est toujours charitable. |
| <|sep|> |
| <|titre|>les souhaits<|titre|> |
| les souhaits |
| il est au mogol des follets |
| qui font office de valets, |
| tiennent la maison propre, ont soin de l'équipage, |
| et quelquefois du jardinage. |
| si vous touchez à leur ouvrage, |
| vous gâtez tout. un d'eux près du gange autrefois |
| cultivait le jardin d'un assez bon bourgeois. |
| il travaillait sans bruit, avait beaucoup d'adresse, |
| aimait le maître et la maîtresse, |
| et le jardin surtout. dieu sait si les zéphirs |
| peuple ami du démon l'assistaient dans sa tâche ! |
| le follet de sa part travaillant sans relâche |
| comblait ses hôtes de plaisirs. |
| pour plus de marques de son zèle |
| chez ces gens pour toujours il se fût arrêté, |
| nonobstant la légèreté |
| a ses pareils si naturelle ; |
| mais ses confrères les esprits |
| firent tant que le chef de cette république, |
| par caprice ou par politique, |
| le changea bientôt de logis. |
| ordre lui vient d'aller au fond de la norvège |
| prendre le soin d'une maison |
| en tout temps couverte de neige ; |
| et d'indou qu'il était on vous le fait lapon. |
| avant que de partir l'esprit dit à ses hôtes : |
| on m'oblige de vous quitter : |
| je ne sais pas pour quelles fautes ; |
| mais enfin il le faut, je ne puis arrêter |
| qu'un temps fort court, un mois, peut-être une semaine. |
| employez-la ; formez trois souhaits, car je puis |
| rendre trois souhaits accomplis ; |
| trois sans plus. souhaiter, ce n'est pas une peine |
| etrange et nouvelle aux humains. |
| ceux-ci pour premier voeu demandent l'abondance ; |
| et l'abondance, à pleines mains, |
| verse en leurs coffres la finance, |
| en leurs greniers le blé, dans leurs caves les vins ; |
| tout en crève. comment ranger cette chevance ? |
| quels registres, quels soins, quel temps il leur fallut ! |
| tous deux sont empêchés si jamais on le fut. |
| les voleurs contre eux complotèrent ; |
| les grands seigneurs leur empruntèrent ; |
| le prince les taxa. voilà les pauvres gens |
| malheureux par trop de fortune. |
| otez-nous de ces biens l'affluence importune, |
| dirent-ils l'un et l'autre ; heureux les indigents ! |
| la pauvreté vaut mieux qu'une telle richesse. |
| retirez-vous, trésors, fuyez ; et toi déesse, |
| mère du bon esprit, compagne du repos, |
| o médiocrité, reviens vite. a ces mots |
| la médiocrité revient ; on lui fait place ; |
| avec elle ils rentrent en grâce, |
| au bout de deux souhaits étant aussi chanceux |
| qu'ils étaient, et que sont tous ceux |
| qui souhaitent toujours et perdent en chimères |
| le temps qu'ils feraient mieux de mettre à leurs affaires. |
| le follet en rit avec eux. |
| pour profiter de sa largesse, |
| quand il voulut partir et qu'il fut sur le point, |
| ils demandèrent la sagesse ; |
| c'est un trésor qui n'embarrasse point. |
| source : la fontaine a pu tenir de françois bernier, revenu des indes vers 1669, la tradition orientale... |
| <|sep|> |
| <|titre|>la chauve-souris, le buisson et le canard<|titre|> |
| le buisson, le canard et la chauve-souris, |
| voyant tous trois qu'en leur pays |
| ils faisaient petite fortune, |
| vont trafiquer au loin, et font bourse commune. |
| ils avaient des comptoirs, des facteurs, des agents |
| non moins soigneux qu'intelligents, |
| des registres exacts de mise et de recette. |
| tout allait bien, quand leur emplette, |
| en passant par certains endroits, |
| remplis d’écueils, et fort étroits, |
| et de trajet très difficile, |
| alla tout emballée au fond des magasins |
| qui du tartare sont voisins. |
| notre trio poussa maint regret inutile, |
| ou plutôt il n'en poussa point. |
| le plus petit marchand est savant sur ce point ; |
| pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte. |
| celle que, par malheur, nos gens avaient soufferte |
| ne put se réparer : le cas fut découvert. |
| les voilà sans crédit, sans argent, sans ressource, |
| prêts à porter le bonnet vert. |
| aucun ne leur ouvrit sa bourse. |
| et le sort principal, et les gros intérêts, |
| et les sergents et les procès, |
| et le créancier à la porte, |
| dès devant la pointe du jour, |
| n'occupaient le trio à chercher maint détour, |
| pour contenter cette cohorte. |
| le buisson accrochait les passants à tous coups : |
| messieurs, leur disait-il, de grâce, apprenez-nous |
| en quel lieu sont les marchandises |
| que certains gouffres nous ont prises |
| le plongeon sous les eaux s'en allait les chercher. |
| l'oiseau chauve-souris n'osait plus approcher |
| pendant le jour nulle demeure ; |
| suivi de sergents à toute heure, |
| en des trous il s'allait cacher. |
| je connais maint detteur qui n'est ni souris-chauve, |
| ni buisson, ni canard, ni dans tel cas tombé, |
| mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve |
| par un escalier dérobé. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le renard et le bouc<|titre|> |
| capitaine renard allait de compagnie |
| avec son ami bouc des plus haut encornés . |
| celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez ; |
| lautre était passé maître en fait de tromperie. |
| la soif les obligea de descendre en un puits. |
| là chacun deux se désaltère. |
| après quabondamment tous deux en eurent pris, |
| le renard dit au bouc : que ferons-nous, compère ! |
| ce nest pas tout de boire ; il faut sortir dici. |
| lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi : |
| mets-les contre le mur. le long de ton échine |
| je grimperai premièrement ; |
| puis sur tes cornes mélevant, |
| a laide de cette machine, |
| de ce lieu-ci je sortirai, |
| après quoi je ten tirerai. |
| par ma barbe, dit lautre, il est bon ; et je loue |
| les gens bien sensés comme toi. |
| je naurais jamais, quant à moi, |
| trouvé ce secret, je lavoue. |
| le renard sort du puits, laisse son compagnon, |
| ................ |
| et vous lui fait un beau sermon |
| pour lexhorter à patience. |
| si le ciel teût, dit-il, donné par excellence |
| autant de jugement que de barbe au menton, |
| tu naurais pas à la légère |
| descendu dans ce puits. or adieu, jen suis hors ; |
| tâche de ten tirer, et fais tous tes efforts ; |
| car, pour moi, jai certaine affaire |
| qui ne me permet pas darrêter en chemin. |
| en toute chose il faut considérer la fin. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l' elephant et le singe de jupiter<|titre|> |
| autrefois l'eléphant et le rhinocéros, |
| en dispute du pas et des droits de l'empire, |
| voulurent terminer la querelle en champs clos. |
| le jour en était pris, quand quelqu'un vint leur dire |
| que le singe de jupiter, |
| portant un caducée, avait paru dans l'air. |
| ce singe avait nom gille, à ce que dit l'histoire. |
| aussitôt l'eléphant de croire |
| qu'en qualité d'ambassadeur |
| il venait trouver sa grandeur. |
| tout fier de ce sujet de gloire, |
| il attend maître gille, et le trouve un peu lent |
| a lui présenter sa créance. |
| maître gille enfin, en passant, |
| va saluer son excellence. |
| l'autre était préparé sur la légation : |
| mais pas un mot : l'attention |
| qu'il croyait que les dieux eussent à sa querelle |
| n'agitait pas encor chez eux cette nouvelle. |
| qu'importe à ceux du firmament |
| qu'on soit mouche ou bien eléphant ? |
| il se vit donc réduit à commencer lui-même : |
| mon cousin jupiter, dit-il, verra dans peu |
| un assez beau combat, de son trône suprême. |
| toute sa cour verra beau jeu. |
| quel combat ? dit le singe avec un front sévère. |
| l'éléphant repartit : quoi vous ne savez pas |
| que le rhinocéros me dispute le pas ? |
| qu'eléphantide a guerre avecque rhinocère ? |
| vous connaissez ces lieux, ils ont quelque renom. |
| vraiment je suis ravi d'en apprendre le nom, |
| repartit maître gille : on ne s'entretient guère |
| de semblables sujets dans nos vastes lambris. |
| l'eléphant, honteux et surpris, |
| lui dit : et parmi nous que venez-vous donc faire ? |
| partager un brin d'herbe entre quelques fourmis : |
| nous avons soin de tout. et quant à votre affaire, |
| on n'en dit rien encor dans le conseil des dieux : |
| les petits et les grands sont égaux à leurs yeux. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le torrent et la riviere<|titre|> |
| avec grand bruit et grand fracas |
| un torrent tombait des montagnes : |
| tout fuyait devant lui ; l'horreur suivait ses pas , |
| il faisait trembler les campagnes. |
| nul voyageur n'osait passer |
| une barrière si puissante : |
| un seul vit des voleurs, et se sentant presser, |
| il mit entre eux et lui cette onde menaçante. |
| ce n'était que menace, et bruit, sans profondeur ; |
| notre homme enfin n'eut que la peur. |
| ce succès lui donnant courage, |
| et les mêmes voleurs le poursuivant toujours, |
| il rencontra sur son passage |
| une rivière dont le cours |
| image d'un sommeil doux, paisible et tranquille |
| lui fit croire d'abord ce trajet fort facile. |
| point de bords escarpés, un sable pur et net. |
| il entre, et son cheval le met |
| a couvert des voleurs, mais non de l'onde noire : |
| tous deux au styx allèrent boire ; |
| tous deux, à nager malheureux, |
| allèrent traverser, au séjour ténébreux, |
| bien d'autres fleuves que les nôtres. |
| les gens sans bruit sont dangereux ; |
| il n'en est pas ainsi des autres. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le corbeau voulant imiter l'aigle<|titre|> |
| l'oiseau de jupiter enlevant un mouton, |
| un corbeau témoin de l'affaire, |
| et plus faible de reins, mais non pas moins glouton, |
| en voulut sur l'heure autant faire. |
| il tourne à l'entour du troupeau, |
| marque entre cent moutons le plus gras, le plus beau, |
| un vrai mouton de sacrifice : |
| on l'avait réservé pour la bouche des dieux. |
| gaillard corbeau disait, en le couvant des yeux : |
| je ne sais qui fut ta nourrice ; |
| mais ton corps me paraît en merveilleux état : |
| tu me serviras de pâture. |
| sur l'animal bêlant, à ces mots, il s'abat. |
| la moutonnière créature |
| pesait plus qu'un fromage ; outre que sa toison |
| etait d'une épaisseur extrême, |
| et mêlée à peu près de la même façon |
| que la barbe de polyphème. |
| elle empêtra si bien les serres du corbeau, |
| que le pauvre animal ne put faire retraite. |
| le berger vient, le prend, l'encage bien et beau |
| le donne à ses enfants pour servir d'amusette. |
| il faut se mesurer ; la conséquence est nette : |
| mal prend aux volereaux de faire les voleurs. |
| l'exemple est un dangereux leurre. |
| tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs : |
| où la guêpe a passé, le moucheron demeure. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le chat et un vieux rat<|titre|> |
| j'ai lu, chez un conteur de fables, |
| qu'un second rodilard, l'alexandre des chats, |
| l'attila, le fléau des rats, |
| rendait ces derniers misérables. |
| j'ai lu, dis-je, en certain auteur, |
| que ce chat exterminateur, |
| vrai cerbère, était craint une lieue à la ronde : |
| il voulait de souris dépeupler tout le monde. |
| les planches qu'on suspend sur un léger appui, |
| la mort-aux-rats, les souricières, |
| n'étaient que jeux au prix de lui. |
| comme il voit que dans leurs tanières |
| les souris étaient prisonnières, |
| qu'elles n'osaient sortir, qu'il avait beau chercher, |
| le galand fait le mort, et du haut d'un plancher |
| se pend la tête en bas. la bête scélérate |
| à de certains cordons se tenait par la patte. |
| le peuple des souris croit que c'est châtiment ; |
| qu'il a fait un larcin de rôt ou de fromage, |
| egratigné quelqu'un, causé quelque dommage ; |
| enfin qu'on a pendu le mauvais garnement. |
| toutes, dis-je, unanimement |
| se promettent de rire à son enterrement, |
| mettent le nez à l'air, montrent un peu la tête, |
| puis rentrent dans leurs nids à rats, |
| puis ressortant font quatre pas, |
| puis enfin se mettent en quête. |
| mais voici bien une autre fête : |
| le pendu ressuscite ; et sur ses pieds tombant, |
| attrape les plus paresseuses. |
| nous en savons plus d'un, dit-il en les gobant : |
| c'est tour de vieille guerre; et vos cavernes creuses |
| ne vous sauveront pas ; je vous en avertis ; |
| vous viendrez toutes au logis. |
| il prophétisait vrai : notre maître mitis |
| pour la seconde fois les trompe et les affine, |
| blanchit sa robe et s'enfarine ; |
| et de la sorte déguisé, |
| se niche et se blottit dans une huche ouverte. |
| ce fut à lui bien avisé : |
| la gent trotte-menu s'en vient chercher sa perte. |
| un rat sans plus s'abstient d'aller flairer autour. |
| c'était un vieux routier ; il savait plus d'un tour ; |
| même il avait perdu sa queue à la bataille. |
| ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille, |
| s'écria-t-il de loin au général des chats : |
| je soupçonne dessous encor quelque machine. |
| rien ne te sert d'être farine ; |
| car quand tu serais sac, je n'approcherais pas. |
| c'était bien dit à lui ; j'approuve sa prudence. |
| il était expérimenté, |
| et savait que la méfiance |
| est mère de la sûreté. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le rat de ville et le rat des champs<|titre|> |
| video (starewitch) |
| autrefois le rat de ville |
| invita le rat des champs, |
| d'une façon fort civile, |
| a des reliefs d'ortolans. |
| sur un tapis de turquie |
| le couvert se trouva mis : |
| je laisse à penser la vie |
| que firent ces deux amis. |
| le régal fut fort honnête, |
| rien ne manquait au festin ; |
| mais quelqu'un troubla la fête, |
| pendant qu'ils étaient en train. |
| a la porte de la salle |
| ils entendirent du bruit ; |
| le rat de ville détale, |
| son camarade le suit. |
| le bruit cesse, on se retire : |
| rats en campagne aussitôt ; |
| et le citadin de dire : |
| achevons tout notre rôt. |
| c'est assez, dit le rustique ; |
| demain vous viendrez chez moi. |
| ce n'est pas que je me pique |
| de tous vos festins de roi ; |
| mais rien ne vient m'interrompre ; |
| je mange tout à loisir. |
| adieu donc ; fi du plaisir |
| que la crainte peut corrompre ! |
| avant de commencer la lecture de cette |
| fable, faisons (si vous le voulez bien, sinon rendez-vous à la fable..) un peu de "technique" ou plutôt de "métrique" : |
| l'histoire est racontée en 7 quatrains d'heptasyllabes |
| (4 vers de 7 pieds chacun), à rimes croisées |
| (a-b-a-b), sauf le dernier où les rimes |
| sont embrassées (a-b-b-a). pas de diversité ni |
| de variété ici dans le genre des vers, ce qui est |
| rare chez l.f. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l’aigle, la laie et la chatte<|titre|> |
| l'aigle avait ses petits au haut d'un arbre creux, |
| la laie au pied, la chatte entre les deux ; |
| et sans s'incommoder, moyennant ce partage, |
| mères et nourrissons faisaient leur tripotage. |
| la chatte détruisit par sa fourbe l'accord. |
| elle grimpa chez l'aigle, et lui dit : notre mort |
| (au moins de nos enfants, car c'est tout un aux mères) |
| ne tardera possible guères. |
| voyez-vous à nos pieds fouir incessamment |
| cette maudite laie, et creuser une mine ? |
| c'est pour déraciner le chêne assurément, |
| et de nos nourrissons attirer la ruine. |
| l'arbre tombant ils seront dévorés : |
| qu'ils s'en tiennent pour assurés. |
| s'il m'en restait un seul, j'adoucirais ma plainte. |
| au partir de ce lieu, qu'elle remplit de crainte, |
| la perfide descend tout droit |
| à l'endroit |
| où la laie était en gésine. |
| ma bonne amie et ma voisine, |
| lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis. |
| l'aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits: |
| obligez-moi de n'en rien dire ; |
| son courroux tomberait sur moi. |
| dans cette autre famille ayant semé l'effroi, |
| .......... |
| la chatte en son trou se retire. |
| l'aigle n'ose sortir, ni pourvoir aux besoins |
| de ses petits ; la laie encore moins : |
| sottes de ne pas voir que le plus grand des soins, |
| ce doit être celui d'éviter la famine. |
| à demeurer chez soi l'une et l'autre s'obstine |
| pour secourir les siens dedans l'occasion : |
| l'oiseau royal, en cas de mine, |
| la laie, en cas d'irruption. |
| la faim détruisit tout : il ne resta personne, |
| de la gent marcassine et de la gent aiglonne, |
| qui n'allât de vie à trépas : |
| grand renfort pour messieurs les chats. |
| que ne sait point ourdir une langue traîtresse |
| par sa pernicieuse adresse ! |
| des malheurs qui sont sortis |
| de la boîte de pandore, |
| celui qu'à meilleur droit tout l'univers abhorre, |
| c'est la fourbe, à mon avis |
| <|sep|> |
| <|titre|>le renard, le singe et les animaux<|titre|> |
| les animaux, au décès d'un lion, |
| en son vivant prince de la contrée, |
| pour faire un roi s'assemblèrent, dit-on. |
| de son étui la couronne est tirée : |
| dans une chartre un dragon la gardait. |
| il se trouva que sur tous essayée, |
| a pas un d'eux elle ne convenait. |
| plusieurs avaient la tête trop menue, |
| aucuns trop grosse, aucuns même cornue. |
| le singe aussi fit l'épreuve en riant ; |
| et par plaisir la tiare essayant, |
| il fit autour force grimaceries, |
| tours de souplesse, et mille singeries, |
| passa dedans ainsi qu'en un cerceau. |
| aux animaux cela sembla si beau, |
| qu'il fut élu : chacun lui fit hommage. |
| le renard seul regretta son suffrage, |
| sans toutefois montrer son sentiment. |
| quand il eut fait son petit compliment, |
| il dit au roi : je sais, sire, une cache, |
| et ne crois pas qu'autre que moi la sache. |
| or tout trésor, par droit de royauté, |
| appartient, sire, à votre majesté. |
| le nouveau roi bâille après la finance ; |
| lui-même y court pour n'être pas trompé. |
| c'était un piège : il y fut attrapé. |
| le renard dit, au nom de l'assistance : |
| prétendrais-tu nous gouverner encor, |
| ne sachant pas te conduire toi-même ? |
| il fut démis; et l'on tomba d'accord |
| qu'à peu de gens convient le diadème. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le dépositaire infidèle<|titre|> |
| grâce aux filles de mémoire, |
| j'ai chanté des animaux. |
| peut-être d'autres héros |
| m'auraient acquis moins de gloire. |
| le loup, en langue des dieux |
| parle au chien dans mes ouvrages. |
| les bêtes, à qui mieux mieux, |
| y font divers personnages ; |
| les uns fous, les autres sages ; |
| de telle sorte pourtant |
| que les fous vont l'emportant ; |
| la mesure en est plus pleine. |
| je mets aussi sur la scène |
| des trompeurs, des scélérats, |
| des tyrans et des ingrats, |
| mainte imprudente pécore, |
| force sots, force flatteurs ; |
| je pourrais y joindre encore |
| des légions de menteurs. |
| tout homme ment, dit le sage. |
| s'il n'y mettait seulement |
| que les gens du bas étage, |
| on pourrait aucunement |
| souffrir ce défaut aux hommes ; |
| mais que tous tant que nous sommes |
| nous mentions, grand et petit, |
| si quelque autre l'avait dit, |
| je soutiendrais le contraire. |
| et même qui mentirait |
| comme ésope et comme homère, |
| un vrai menteur ne serait . |
| le doux charme de maint songe |
| par leur bel art inventé, |
| sous les habits du mensonge |
| nous offre la vérité. |
| l'un et l'autre a fait un livre |
| que je tiens digne de vivre |
| sans fin, et plus, s'il se peut : |
| comme eux ne ment pas qui veut. |
| mais mentir comme sut faire |
| un certain dépositaire |
| payé par son propre mot, |
| est d'un méchant, et d'un sot. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le loup devenu berger<|titre|> |
| un loup, qui commençait d'avoir petite part |
| aux brebis de son voisinage, |
| crut qu'il fallait s'aider de la peau du renard, |
| et faire un nouveau personnage. |
| il s'habille en berger, endosse un hoqueton, |
| fait sa houlette d'un bâton, |
| sans oublier la cornemuse. |
| pour pousser jusqu'au bout la ruse, |
| il aurait volontiers écrit sur son chapeau : |
| c'est moi qui suis guillot, berger de ce troupeau. |
| sa personne étant ainsi faite, |
| et ses pieds de devant posés sur sa houlette, |
| guillot le sycophante approche doucement. |
| guillot le vrai guillot, étendu sur l'herbette, |
| dormait alors profondément. |
| son chien dormait aussi, comme aussi sa musette : |
| la plupart des brebis dormaient pareillement. |
| l'hypocrite les laissa faire, |
| et pour pouvoir mener vers son fort les brebis, |
| il voulut ajouter la parole aux habits, |
| chose qu'il croyait nécessaire. |
| mais cela gâta son affaire, |
| il ne put du pasteur contrefaire la voix. |
| le ton dont il parla fit retentir les bois, |
| et découvrit tout le mystère. |
| chacun se réveille à ce son, |
| les brebis, le chien, le garçon. |
| le pauvre loup, dans cet esclandre, |
| empêché par son hoqueton, |
| ne put ni fuir ni se défendre. |
| toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre. |
| quiconque est loup agisse en loup ; |
| c'est le |
| c'est le plus certain de beaucoup. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'huître et les plaideurs<|titre|> |
| un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent |
| une huître que le flot y venait d'apporter : |
| ils l'avalent des yeux, du doigt ils se la montrent ; |
| a l'égard de la dent il fallut contester. |
| l'un se baissait déjà pour amasser la proie ; |
| l'autre le pousse, et dit : il est bon de savoir |
| qui de nous en aura la joie. |
| celui qui le premier a pu l'apercevoir |
| en sera le gobeur ; l'autre le verra faire. |
| si par là on juge l'affaire, |
| reprit son compagnon, j'ai l'oeil bon, dieu merci. |
| je ne l'ai pas mauvais aussi, |
| dit l'autre, et je l'ai vue avant vous, sur ma vie. |
| eh bien ! vous l'avez vue, et moi je l'ai sentie. |
| pendant tout ce bel incident, |
| perrin dandin arrive : ils le prennent pour juge. |
| perrin fort gravement ouvre l'huître, et la gruge, |
| nos deux messieurs le regardant. |
| ce repas fait, il dit d'un ton de président : |
| tenez, la cour vous donne à chacun une écaille |
| sans dépens, et qu'en paix chacun chez soi s'en aille. |
| mettez ce qu'il en coûte à plaider aujourd'hui ; |
| comptez ce qu'il en reste à beaucoup de familles ; |
| vous verrez que perrin tire l'argent à lui, |
| et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles |
| illustration : samivel |
| <|sep|> |
| <|titre|>les compagnons d'ulysse<|titre|> |
| à monseigneur le duc de bourgogne |
| prince, l'unique objet du soin des immortels, |
| souffrez que mon encens parfume vos autels. |
| je vous offre un peu tard ces présents de ma muse ; |
| les ans et les travaux me serviront d'excuse. |
| mon esprit diminue, au lieu qu'à chaque instant |
| on aperçoit le vôtre aller en augmentant. |
| il ne va pas, il court, il semble avoir des ailes. |
| le héros dont il tient des qualités si belles |
| dans le métier de mars brûle d'en faire autant : |
| il ne tient pas à lui que, forçant la victoire, |
| il ne marche à pas de géant |
| dans la carrière de la gloire. |
| quelque dieu le retient ; c'est notre souverain, |
| lui qu'un mois a rendu maître et vainqueur du rhin; |
| cette rapidité fut alors nécessaire ; |
| peut-être elle serait aujourd'hui téméraire. |
| je m'en tais ; aussi bien les ris et les amours |
| ne sont pas soupçonnés d'aimer les longs discours. |
| de ces sortes de dieux votre cour se compose : |
| ils ne vous quittent point. ce n'est pas qu'après tout |
| d'autres divinités n'y tiennent le haut bout : |
| le sens et la raison y règlent toute chose. |
| consultez ces derniers sur un fait où les grecs, |
| imprudents et peu circonspects, |
| s'abandonnèrent à des charmes |
| qui métamorphosaient en bêtes les humains. |
| les compagnons d'ulysse, après dix ans d'alarmes, |
| erraient au gré du vent, de leurs sorts incertains. |
| ils abordèrent un rivage |
| où la fille du dieu du jour, |
| circé, tenait alors sa cour. |
| elle leur fit prendre un breuvage |
| délicieux, mais plein d'un funeste poison. |
| d'abord ils perdent la raison ; |
| quelques moments après, leur corps et leur visage |
| prennent l'air et les traits d'animaux différents : |
| les voilà devenus ours, lions, éléphants ; |
| les uns sous une masse énorme, |
| les autres sous une autre forme ; |
| il s'en vit de petits : |
| exemplum ut talpa |
| . |
| le seul ulysse en échappa. |
| il sut se défier de la liqueur traîtresse. |
| comme il joignait à la sagesse |
| la mine d'un héros et le doux entretien, |
| il fit tant que l'enchanteresse |
| prit un autre poison peu différent du sien. |
| une déesse dit tout ce qu'elle a dans l'âme : |
| celle-ci déclara sa flamme. |
| ulysse était trop fin pour ne pas profiter |
| d'une pareille conjoncture. |
| il obtint qu'on rendrait à ces grecs leur figure. |
| mais la voudront-ils bien, dit la nymphe, accepter ? |
| allez le proposer de ce pas à la troupe. |
| ulysse y court et dit : l'empoisonneuse coupe |
| a son remède encore ; et je viens vous l'offrir : |
| chers amis, voulez-vous hommes redevenir ? |
| on vous rend déjà la parole." |
| le lion dit, pensant rugir : |
| je n'ai pas la tête si folle. |
| moi renoncer aux dons que je viens d'acquérir ? |
| j'ai griffe et dent, et mets en pièces qui m'attaque. |
| je suis roi : deviendrai-je un citadin d'ithaque ? |
| tu me rendras peut-être encor simple soldat : |
| je ne veux point changer d'état. |
| ulysse du lion court à l'ours : eh, mon frère, |
| comme te voilà fait ! je t'ai vu si joli ! |
| ah vraiment nous y voici, |
| reprit l'ours à sa manière. |
| comme me voilà fait ! comme doit être un ours. |
| qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre ? |
| est-ce à la tienne à juger de la nôtre ? |
| je me rapporte aux yeux d'une ourse mes amours. |
| te déplais-je ? va-t’en, suis ta route et me laisse : |
| je vis libre, content, sans nul soin qui me presse ; |
| et te dis tout net et tout plat : |
| je ne veux point changer d'état. |
| le prince grec au loup va proposer l'affaire ; |
| il lui dit, au hasard d'un semblable refus : |
| camarade, je suis confus |
| qu'une jeune et belle bergère |
| conte aux échos les appétits gloutons |
| qui t'ont fait manger ses moutons. |
| autrefois on t'eût vu sauver la bergerie : |
| tu menais une honnête vie. |
| quitte ces bois et redevien, * |
| au lieu de loup, homme de bien. |
| en est-il ? dit le loup : pour moi, je n'en vois guère. |
| tu t'en viens me traiter de bête carnassière : |
| toi qui parles, qu'es-tu ? n'auriez-vous pas, sans moi, |
| mangé ces animaux que plaint tout le village ? |
| si j'étais homme, par ta foi, |
| aimerais-je moins le carnage ? |
| pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous : |
| ne vous êtes-vous pas l'un à l'autre des loups ? |
| tout bien considéré, je te soutiens en somme |
| que scélérat pour scélérat, |
| il vaut mieux être un loup qu'un homme : |
| je ne veux point changer d'état. |
| ulysse fit à tous une même semonce ; |
| chacun d'eux fit même réponse, |
| autant le grand que le petit. |
| la liberté, les lois, suivre leur appétit, |
| c'était leurs délices suprêmes ; |
| tous renonçaient au los des belles actions. |
| ils croyaient s'affranchir selon leurs passions, |
| ils étaient esclaves d'eux-mêmes. |
| prince, j'aurais voulu vous choisir un sujet |
| où je pusse mêler le plaisant à l'utile : |
| c'était sans doute un beau projet |
| si ce choix eût été facile. |
| les compagnons d'ulysse enfin se sont offerts, |
| ils ont force pareils en ce bas univers : |
| gens à qui j'impose pour peine |
| votre censure et votre haine. |
| <|sep|> |
| <|titre|>l'homme entre deux âges et ses deux maîtresses<|titre|> |
| un homme de moyen âge, |
| et tirant sur le grison, |
| jugea qu'il était saison |
| de songer au mariage. |
| il avait du comptant, |
| et partant |
| de quoi choisir. toutes voulaient lui plaire ; |
| en quoi notre amoureux ne se pressait pas tant : |
| bien adresser n'est pas petite affaire. |
| deux veuves sur son coeur eurent le plus de part ; |
| l'une encor verte, et l'autre un peu bien mûre, |
| mais qui réparait par son art |
| ce qu'avait détruit la nature. |
| ces deux veuves, en badinant, |
| en riant, en lui faisant fête, |
| l'allaient quelquefois testonnant, |
| c'est à dire ajustant sa tête. |
| la vieille à tous moments de sa part emportait |
| un peu du poil noir qui restait, |
| afin que son amant en fût plus à sa guise. |
| la jeune saccageait les poils blancs à son tour. |
| toutes deux firent tant, que notre tête grise |
| demeura sans cheveux, et se douta du tour. |
| je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les belles, |
| qui m'avez si bien tondu : |
| j'ai plus gagné que perdu ; |
| car d'hymen point de nouvelles. |
| celle que je prendrais voudrait qu'à sa façon |
| je vécusse, et non à la mienne. |
| il n'est tête chauve qui tienne ; |
| je vous suis obligé, belles, de la leçon. |
| <|sep|> |
| <|titre|>tircis et amarante<|titre|> |
| pour mademoiselle de sillery (b) |
| j'avais esope quitté |
| pour être tout à boccace : |
| mais une divinité |
| veut revoir sur le parnasse |
| des fables de ma façon ; |
| or d'aller lui dire non, |
| sans quelque valable excuse, |
| ce n'est pas comme on en use |
| avec des divinités, |
| surtout quand ce sont de celles |
| que la qualité de belles |
| fait reines des volontés. |
| car afin que l'on le sache, |
| c'est sillery qui s'attache |
| a vouloir que de nouveau, |
| sire loup, sire corbeau |
| chez moi se parlent en rime. |
| qui dit sillery dit tout ; |
| peu de gens en leur estime |
| lui refusent le haut bout ; |
| comment le pourrait-on faire ? |
| pour venir à notre affaire, |
| mes contes à son avis |
| sont obscurs ; les beaux esprits |
| n'entendent pas toute chose : |
| faisons donc quelques récits |
| qu'elle déchiffre sans glose. |
| amenons des bergers et puis nous rimerons |
| ce que disent entre eux les loups et les moutons. |
| tircis disait un jour à la jeune amarante : |
| ah ! si vous connaissiez comme moi certain mal |
| qui nous plaît et qui nous enchante ! |
| il n'est bien sous le ciel qui vous parût égal : |
| souffrez qu'on vous le communique ; |
| croyez-moi ; n'ayez point de peur : |
| voudrais-je vous tromper, vous pour qui je me pique |
| des plus doux sentiments que puisse avoir un cœur ? |
| amarante aussitôt réplique : |
| comment l'appelez-vous, ce mal ? quel est son nom ? |
| l'amour. ce mot est beau : dites-moi quelques marques |
| a quoi je le pourrai connaître : que sent-on ? |
| des peines près de qui le plaisir des monarques |
| est ennuyeux et fade : on s'oublie, on se plaît |
| toute seule en une forêt. |
| se mire-t-on près un rivage ? |
| ce n'est pas soi qu'on voit, on ne voit qu'une image |
| qui sans cesse revient et qui suit en tous lieux : |
| pour tout le reste on est sans yeux. |
| il est un berger du village |
| dont l'abord, dont la voix, dont le nom fait rougir : |
| on soupire à son souvenir : |
| on ne sait pas pourquoi ; cependant on soupire ; |
| on a peur de le voir, encor qu'on le désire. |
| amarante dit à l'instant : |
| oh ! oh ! c'est là ce mal que vous me prêchez tant ? |
| il ne m'est pas nouveau : je pense le connaître. |
| tircis à son but croyait être, |
| quand la belle ajouta : voilà tout justement |
| ce que je sens pour clidamant. |
| l'autre pensa mourir de dépit et de honte. |
| il est force gens comme lui |
| qui prétendent n'agir que pour leur propre compte, |
| et qui font le marché d'autrui. |
| <|sep|> |
| <|titre|>parole de socrate<|titre|> |
| socrate un jour faisant bâtir, |
| chacun censurait son ouvrage. |
| l'un trouvait les dedans, pour ne lui point mentir, |
| indignes d'un tel personnage ; |
| l'autre blâmait la face, et tous étaient d'avis |
| que les appartements en étaient trop petits. |
| quelle maison pour lui ! l'on y tournait à peine. |
| plût au ciel que de vrais amis, |
| telle qu'elle est, dit-il, elle pût être pleine ! |
| le bon socrate avait raison |
| de trouver pour ceux-là trop grande sa maison. |
| chacun se dit ami ; mais fol qui s'y repose. |
| rien n'est plus commun que ce nom ; |
| rien n'est plus rare que la chose. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la mort et le malheureux<|titre|> |
| un malheureux appelait tous les jours |
| la mort à son secours; |
| ô mort, lui disait-il, que tu me sembles belle ! |
| viens vite, viens finir ma fortune cruelle. |
| la mort crut en venant, l'obliger en effet. |
| elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre. |
| que vois-je ! cria-t-il,ôtez-moi cet objet; |
| qu'il est hideux ! que sa rencontre |
| me cause d'horreur et d'effroi ! |
| n'approche pas, ô mort ; ô mort, retire-toi. |
| mécénas fut un galant homme : |
| il a dit quelque part : qu'on me rende impotent, |
| cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu'en somme |
| je vive, c'est assez, je suis plus que content. |
| ne viens jamais, ô mort ; on t'en dit tout autant. |
| <|sep|> |
| <|titre|>phébus et borée<|titre|> |
| phebus et boree |
| borée et le soleil virent un voyageur |
| qui s'était muni par bonheur |
| contre le mauvais temps ( on entrait dans l'automne, |
| quand la précaution aux voyageurs est bonne : |
| il pleut ; le soleil luit ; et l'écharpe d'iris |
| rend ceux qui sortent avertis |
| qu'en ces mois le manteau leur est fort nécessaire. |
| les latins les nommaient douteux pour cette affaire.) |
| notre homme s'était donc à la pluie attendu : |
| bon manteau bien doublé, bonne étoffe bien forte. |
| celui-ci, dit le vent, prétend avoir pourvu |
| a tous les accidents ; mais il n'a pas prévu |
| que je saurai souffler de sorte |
| qu'il n'est bouton qui tienne ; il faudra, si je veux, |
| que le manteau s'en aille au diable. |
| l'ébattement pourrait nous en être agréable : |
| vous plaît-il de l'avoir ? eh bien, gageons nous deux, |
| (dit phébus), sans tant de paroles, |
| a qui plus tôt aura dégarni les épaules |
| du cavalier que nous voyons. |
| commencez : je vous laisse obscurcir mes rayons. |
| il n'en fallut pas plus. notre souffleur à gage |
| se gorge de vapeurs, s'enfle comme un ballon ; |
| fait un vacarme de démon, |
| siffle, souffle, tempête, et brise en son passage |
| maint toit qui n'en peut mais, fait périr maint bateau : |
| le tout au sujet du manteau. |
| le cavalier eut soin d'empêcher que l'orage |
| ne se pût engouffrer dedans ; |
| cela le préserva : le vent perdit son temps : |
| plus il se tourmentait, plus l'autre tenait ferme ; |
| il eut beau faire agir le collet et les plis. |
| sitôt qu'il fut au bout du terme |
| qu'à la gageure on avait mis, |
| le soleil dissipe la nue, |
| recrée, et puis pénètre enfin le cavalier, |
| sous son balandras fait qu'il sue, |
| le contraint de s'en dépouiller. |
| encor n'usa-t-il pas de toute sa puissance. |
| plus fait douceur que violence. |
| <|sep|> |
| <|titre|>la cigale et la fourmi<|titre|> |
| la cigale, ayant chanté |
| tout l'été, |
| se trouva fort dépourvue |
| quand la bise fut venue. |
| pas un seul petit morceau |
| de mouche ou de vermisseau. |
| elle alla crier famine |
| chez la fourmi sa voisine, |
| la priant de lui prêter |
| quelque grain pour subsister |
| jusqu'à la saison nouvelle. |
| je vous paierai, lui dit-elle, |
| avant l'août, foi d'animal, |
| intérêt et principal. |
| la fourmi n'est pas prêteuse ; |
| c'est là son moindre défaut. |
| que faisiez-vous au temps chaud ? |
| dit-elle à cette emprunteuse. |
| nuit et jour à tout venant |
| je chantais, ne vous déplaise. |
| vous chantiez ? j'en suis fort aise : |
| et bien ! dansez maintenant. |
| <|sep|> |
| <|titre|>le lion, le singe et les deux ânes<|titre|> |
| le lion, pour bien gouverner, |
| voulant apprendre la morale, |
| se fit un beau jour amener |
| le singe maître ès arts chez la gent animale. |
| la première leçon que donna le régent |
| fut celle-ci : grand roi, pour régner sagement, |
| il faut que tout prince préfère |
| le zèle de l'etat à certain mouvement |
| qu'on appelle communément |
| amour propre ; car c'est le père, |
| c'est l'auteur de tous les défauts |
| que l'on remarque aux animaux. |
| vouloir que de tout point ce sentiment vous quitte, |
| ce n'est pas chose si petite |
| qu'on en vienne à bout en un jour : |
| c'est beaucoup de pouvoir modérer cet amour. |
| par là, votre personnage auguste |
| n'admettra jamais rien en soi |
| de ridicule ni d'injuste. |
| donne-moi, repartit le roi, |
| des exemples de l'un et l'autre. |
| toute espèce, dit le docteur, |
| (et je commence par la nôtre) |
| toute profession s'estime dans son coeur, |
| traite les autres d'ignorantes, |
| les qualifie impertinentes , |
| et semblables discours qui ne nous coûtent rien. |
| l'amour-propre au rebours fait qu'au degré suprême |
| on porte ses pareils ; car c'est un bon moyen |
| de s'élever aussi soi-même. |
| de tout ce que dessusj'argumente très bien |
| qu'ici-bas maint talent n'est que pure grimace, |
| cabale, et certain art de se faire valoir, |
| mieux su des ignorants que des gens de savoir. |
| l'autre jour suivant à la trace |
| deux ânes qui, prenant tour à tour l'encensoir |
| se louaient tour à tour, comme c'est la manière, |
| j'ouïs que l'un des deux disait à son confrère : |
| seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot |
| l'homme, cet animal si parfait ? il profane |
| notre auguste nom, traitant d'âne |
| quiconque est ignorant, d'esprit lourd, idiot : |
| il abuse encore d'un mot, |
| et traite notre rire, et nos discours de braire. |
| les humains sont plaisants de prétendre exceller |
| par-dessus nous ; non, non ; c'est à vous de parler, |
| à leurs orateurs de se taire : |
| voilà les vrais braillards ; mais laissons là ces gens : |
| vous m'entendez, je vous entends : |
| il suffit ; et quant aux merveilles |
| dont votre divin chant vient frapper les oreilles, |
| philomèle est au prix novice dans cet art : |
| vous surpassez lambert. l'autre baudet repart : |
| seigneur, j'admire en vous des qualités pareilles. |
| ces ânes, non contents de s'être ainsi grattés, |
| s'en allèrent dans les cités |
| l'un l'autre se prôner : chacun d'eux croyait faire, |
| en prisant ses pareils, une fort bonne affaire, |
| prétendant que l'honneur en reviendrait sur lui. |
| j'en connais beaucoup aujourd'hui, |
| non parmi les baudets, mais parmi les puissances |
| que le ciel voulut mettre en de plus hauts degrés, |
| qui changeraient entre eux les simples excellences, |
| s'ils osaient, en des majestés. |
| j'en dis peut-être plus qu'il ne faut, et suppose |
| que votre majesté gardera le secret. |
| elle avait souhaité d'apprendre quelque trait |
| qui lui fit voir entre autre chose |
| l'amour-propre donnant du ridicule aux gens. |
| l'injuste aura son tour : il y faut plus de temps. |
| ainsi parla ce singe. on ne m'a pas su dire |
| s'il traita l'autre point ; car il est délicat ; |
| et notre maître ès arts, qui n'était pas un fat, |
| regardait ce lion comme un terrible sire. |
| <|sep|> |
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