flydexo/fontaine
Text Generation • 1.96M • Updated • 22 • 1
text stringlengths 1 443 |
|---|
<|titre|>le chien a qui on a coupé les oreilles<|titre|> |
qu'ai-je fait, pour me voir ainsi |
mutilé par mon propre maître ? |
le bel état où me voici ! |
devant les autres chiens oserai-je paraître ? |
ô rois des animaux, ou plutôt leurs tyrans, |
qui vous ferait choses pareilles ? |
ainsi criait mouflar, jeune dogue ; et les gens, |
peu touchés de ses cris douloureux et perçants, |
venaient de lui couper sans pitié les oreilles. |
mouflar y croyait perdre : il vit avec le temps |
qu'il y gagnait beaucoup ; car étant de nature |
a piller ses pareils, mainte mésaventure |
l'aurait fait retourner chez lui |
avec cette partie en cent lieux altérée ; |
chien hargneux a toujours l'oreille déchirée. |
le moins qu'on peut laisser de prise aux dents d'autrui |
c'est le mieux. quand on n'a qu'un endroit à défendre, |
on le munit, de peur d'esclandre : |
témoin maître mouflar armé d'un gorgerin, |
du reste ayant d'oreille autant que sur ma main ; |
un loup n'eût su par où le prendre. |
<|sep|> |
<|titre|>l’horoscope<|titre|> |
on rencontre sa destinée |
souvent par des chemins qu'on prend pour l'éviter. |
un père eut pour toute lignée |
un fils qu'il aima trop, jusques à consulter |
sur le sort de sa géniture |
les diseurs de bonne aventure. |
un de ces gens lui dit, que des lions surtout |
il éloignât l'enfant jusques à certain âge : |
jusqu'à vingt ans, point davantage. |
le père pour venir à bout |
d'une précaution sur qui roulait la vie |
de celui qu'il aimait, défendit que jamais |
on lui laissât passer le seuil de son palais. |
il pouvait sans sortir contenter son envie, |
avec ses compagnons tout le jour badiner, |
sauter, courir, se promener. |
quand il fut en l'âge où la chasse |
plaît le plus aux jeunes esprits, |
cet exercice avec mépris |
lui fut dépeint ; mais, quoi qu'on fasse, |
propos, conseil, enseignement, |
rien ne change un tempérament. |
le jeune homme, inquiet, ardent, plein de courage, |
a peine se sentit des bouillons d'un tel âge, |
qu'il soupira pour ce plaisir. |
plus l'obstacle était grand, plus fort fut le désir. |
il savait le sujet des fatales défenses ; |
et comme ce logis plein de magnificences |
abondait partout en tableaux, |
et que la laine et les pinceaux |
traçaient de tous côtés chasses et paysages, |
en cet endroit des animaux, |
en cet autre des personnages, |
le jeune homme s'émut, voyant peint un lion. |
ah ! monstre, cria-t-il, c'est toi qui me fais vivre |
dans l'ombre et dans les fers. a ces mots, il se livre |
aux transports violents de l'indignation, |
porte le poing sur l'innocente bête. |
sous la tapisserie un clou se rencontra. |
ce clou le blesse ; il pénétra |
jusqu'aux ressorts de l'âme ; et cette chère tête |
pour qui l'art d'esculapeen vain fit ce qu'il put, |
dut sa perte à ces soins qu'on prit pour son salut. |
même précaution nuisit au poète eschyle. |
quelque devin le menaça, dit-on, |
de la chute d'une maison. |
aussitôt il quitta la ville, |
mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux. |
un aigle, qui portait en l'air une tortue, |
passa par là, vit l'homme, et sur sa tête nue, |
qui parut un morceau de rocher à ses yeux, |
étant de cheveux dépourvue, |
laissa tomber sa proie, afin de la casser : |
le pauvre eschyle ainsi sut ses jours avancer. |
de ces exemples il résulte |
que cet art, s'il est vrai, fait tomber dans les maux |
que craint celui qui le consulte ; |
mais je l'en justifie, et maintiens qu'il est faux. |
je ne crois point que la nature |
se soit lié les mains, et nous les lie encor, |
jusqu'au point de marquer dans les cieux notre sort. |
il dépend d'une conjoncture |
de lieux, de personnes, de temps ; |
non des conjonctions de tous ces charlatans. |
ce berger et ce roi sont sous même planète ; |
l'un d'eux porte le sceptre, et l'autre la houlette : |
jupiter le voulait ainsi. |
qu'est-ce que jupiter ? un corps sans connaissance. |
d'où vient donc que son influence |
agit différemment sur ces deux hommes-ci ? |
puis comment pénétrer jusques à notre monde ? |
comment percer des airs la campagne profonde ? |
percer mars, le soleil, et des vuides sans fin ? |
un atome la peut détourner en chemin : |
où l'iront retrouver les faiseurs d'horoscope ? |
l'état où nous voyons l'europe |
Fables de Jean de La Fontaine