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. Tu vois, je ne suis pas très amusant. Mais il est vrai que le temps s’en mêle aussi et que cette fin de mois n’en finit plus de se faire attendre. Deux mois encore ! Oui, c’est exténuant. Mais il n’y a rien d’autre à faire qu’à nous aimer, nous soutenir comme nous le pouvons, travailler, espérer… Pardonne-moi d’être bourru et bougon. Tu sais maintenant que je t’aime et que je ne peux pas vivre, ni sans toi, ni hors de toi. Sois patiente et courageuse. Prépare-toi pour le printemps, je vais fondre alors sur toi et tu n’auras plus de paix. Ah ! Je t’embrasse avec rage, mon amour chéri, convoité, attendu… Écris. A. Dimanche 17 heures [29 janvier 1950] Mon opinion est qu’il faudrait rayer les dimanches de la semaine. Celui-ci ne s’est pas mal passé. Mais il est vide, et il sonne creux. Quelque chose lui manque. Tous les jours sans toi sont comme fêlés. Je me suis couché hier de mauvaise humeur – comme ma lettre te l’a déjà fait pressentir. J’avais cependant travaillé dans l’après-midi. À dîner M[ichel] m’a annoncé qu’ils resteraient jusqu’au 20 février. Je m’en suis voulu de mal réagir intérieurement. Mais c’est qu’aussi j’ai besoin de solitude. Ce matin, à nouveau, le ciel était éblouissant. Si éblouissant qu’après m’être lavé et habillé, je suis parti dans la montagne, seul. Rochers blancs, solitudes, lumière, je respirais enfin. J’ai marché plus d’une heure – toute la montagne était à moi. Elle eût pu être à nous. Et comme toujours la beauté aride de cette terre me brûlait les reins, pensant à nous. Je me suis étendu après déjeuner avec un vide absolu dans le cœur. Je pensais que la route était longue jusqu’au 20 février et qu’ensuite il faudrait encore un mois. Je défaillais à cette pensée. J’ai dormi. Et je me suis réveillé avec un goût amer. Pour secouer cet étouffement j’ai proposé d’aller dîner à Cannes ce soir. J’avais envie de monde soudain et de lumières ! C’est ce que nous ferons, je crois, et je pourrai poster cette lettre. Mon amour chéri, ma lointaine, je crois que j’ai vraiment besoin de toi en ce moment. Écris-moi comme tu sais le faire parfois, redonne-moi cette vie qui m’échappe en ce moment. Si je me laissais aller je ne sortirais plus de mon lit et j’y resterais, perdant mon temps en rêveries bêtes. Mais j’exerce ma volonté. Je me lève, je travaille, je me promène. J’ai décidé tout d’un coup de m’arrêter de fumer et depuis deux jours je n’ai pas allumé une cigarette. Ça durera, naturellement, ce que ça pourra. Mais tous ces beaux exercices, et leurs succès, je les donnerais volontiers pour une heure d’abandon auprès de toi. Le ciel s’est couvert ce soir – la lumière va manquer demain. Mais du moins je te lirai. Quelle faim j’ai de toi ! Quelle horreur de tous ces mots accumulés chaque jour ! Où sont les bras, la peau, ton goût, toi frémissante… où sont les promenades du soir, dans la campagne, et ta jambe contre la mienne… M’attends-tu au moins, n’es-tu pas découragée et lâche ! Pardon mon amour chéri, ma lumière noire, ma femme. Je t’aime et je m’épuise à attendre. Mais je t’aime et l’attente aura sa récompense. Écris-moi. Dis-toi que je t’aime inlassablement, offre-toi que je t’embrasse sans égards, voracement ! Ah ! Mon cher, cher amour – je sens déjà ta chaleur et ton poids… A. Lundi 16 heures [30 janvier 1950] Hier soir comme je te l’avais annoncé nous sommes allés dîner à Cannes. Mais, fatigué de vivre au milieu d’âmes mortes, je suis allé chercher Dolorès Vanetti qui est à Cannes en ce moment. Je t’ai parlé d’elle, qui vit, quand elle peut, avec Sartre et qui a quitté l’Amérique pour le rejoindre. Pour le moment elle l’attend à Cannes où elle vit seule. C’est quelqu’un que j’aime beaucoup, une sorte de petite créole qui parlerait à toute allure un argot français inimitable. Sous des dehors cyniques, une sensibilité à vif. Nous sommes allés dîner à Antibes. Dolo (c’est comme ça qu’on l’appelle) m’a fait rire, m’a amusé et touché. Bref, une vivante. Nous sommes remontés assez tard après deux whiskies bus chez elle, en écoutant des disques. Comme elle est seule et triste (malgré les apparences) j’irai la chercher de temps en temps et elle introduira ici un courant de vie. Ce matin je me suis réveillé avec mal de tête. J’ai pensé que je devenais une petite nature. Le temps était changeant. Mais, j’attendais ta lettre et j’étais content de laisser encore un dimanche derrière moi. Ta lettre est arrivée. À la vérité c’est un pauvre petit bout de lettre. Pourquoi ne m’avoir pas écrit vendredi soir. Je compte toujours sur cette soirée dont je me dis bêtement qu’elle te laisse le temps de t’épancher. Mais je comprends très bien aussi que c’est la soirée où la machine trop tendue les autres jours, s’arrête. Et puis je devine que tu te débats, que l’ennui gagne, et avec lui, le vide, la sécheresse, une glace morne ! Comment ne pas succomber à l’ennui ? Ah ! Je n’en sais rien mon pauvre amour ! Je veux bien t’aider. Je le fais. Je le fais tous les jours et je parle, je parle, même quand j’ai envie de tout planter là et de me coucher pour dormir jusqu’au printemps. Mais je sais qu’il faut être là, que l’amour peine contre lui-même parfois et qu’un silence d’un jour fait le mal d’une semaine. Alors je te répète ici mon amour, mon amour, mon amour… Résiste, sois forte. Ne succombe à rien. Moi je suis tout tendu, aveuglément, vers le but encore lointain. Quand une faiblesse me vient, je répète ton nom et la faiblesse s’en va. Je suis triste avec toi, furieux devant toi. Les rares joies que j’ai sont les tiennes. Voilà tout ce que je suis, tout ce que je peux te dire. Mais c’est que je suis seul et à l’écart de la vie. Pour toi c’est un peu différent. Détends-toi. Si l’amour en toi devient muet ne force rien. Vis selon tes envies, sors, lis, dors. L’essentiel est que tu me préserves au fond de toi. Si tu n’as pas envie d’écrire, arrête-toi – les paroles et les cris reflueront ensuite. Que te dire qui te dise mieux mon amour, la peine que j’ai de toi, l’inquiétude et la tristesse où je vis moi aussi ! Je t’aime et j’attends sans patience. Je t’aime et je me désespère de ces jours perdus sans retour. Mais j’attends, voilà ce qui est sûr. À bientôt, mon enfant chéri. Je t’embrasse ; aime-moi ! A. Mardi 15 heures [31 janvier 1950] Mon amour chéri, j’ai reçu ta bonne longue lettre de dimanche lundi et je me suis trouvé plus vivant, l’ayant finie. Ce que je ne comprends pas c’est pourquoi mes lettres t’arrivent par deux maintenant. Peut-être vaut-il mieux que je poste tout ici au lieu de Grasse et Cannes. Du moins ce sera régulier. Avant de laisser parler mon cœur, il y a au moins une chose que je voulais régler, ton affaire avec B[leynie]. Il y a aussi des noms et des histoires que je ne peux supporter. Par surcroît Genet, des traites, etc., non, on ne peut pas dire qu’on se trouve entre gentils hommes. Voilà en tout cas mon opinion : signe tes traites et je t’aiderai à t’en débarrasser bien avant le délai fixé. Et si cela t’est possible, profites-en pour te débarrasser du créancier aussi, et définitivement. Personnellement, je respirerai mieux. Ceci dit, je n’ai rien de nouveau à te raconter. Je me suis couché tôt hier, fatigué et j’ai dormi jusqu’à 6 heures du matin. J’ai attendu l’heure du petit déjeuner et comme toujours dans l’insomnie j’ai dû me débattre contre de fâcheuses images. Au matin, on a apporté un piano loué pour F[rancine]. Et depuis, des flots de notes emplissent la maison. Si F[rancine] avait seulement la volonté du travail, elle ferait une grande concertiste. Je la pousse. Mais quelque chose défaille toujours dans son caractère. À 4 heures je suis descendu en voiture à Cannes chercher Dolo . Elle n’était pas chez elle et je suis remonté seul. Mais cette petite virée avec Desdémone n’était pas désagréable. Puis
’elle est bonne quand elle veut ! Comme j’aime ceci et cela ! Comme nous nous ressemblons par le fond ! Quel amour et quel désir !… », etc., etc. Puis ta lettre. Et depuis je ne tiens pas en place. Ah ! Si tu étais là… cet orage qui vient, ton goût, ton goût surtout, toi tout entière, ma splendide, ma noire, ma pirogue, ma lisse… Ah ! J’étouffe de cette longue envie que j’ai de toi. Vite autre chose. Qu’est-ce que c’est les mensonges et les confessions de Maurice Clavel. Qu’est-ce que c’est que cette « réception » chez toi ? Parle-moi, dis-moi le détail. Et toi ? As-tu grossi, es-tu belle ? Manges-tu ? Je vais bien. Si seulement le travail allait mieux je n’aurais pas d’autre motif de tristesse que toi. Et Dieu sait que celui-là est suffisant. Cette absence me vide, me sèche la bouche, m’enflamme les tempes. Je pense à toi sans cesse, à tous les tournants de la conversation et du silence. Que d’images tendres ou brûlantes ! Quelle vie que la nôtre, mon amour ! Le ciel s’éclaircit. Peut-être le beau temps reviendra-t-il ! Ce sera la promesse du printemps. Courage, chérie ! Je t’aime, je te soutiens de toute ma volonté, de loin… Veille sur nous et sur toi. Je m’applique à te revenir meilleur et plus fort. Je ne pense et ne vis que pour toi, mon cher amour. Je t’embrasse, je comble ta bouche de baisers, je te couvre de caresses, je te bois avidement… Je t’emporte avec moi, Maria chérie. Garde-moi cet amour qui m’est plus cher que moi-même. Je t’aime. A. Mardi 15 heures [7 février 1950] Ta petite lettre, malheureuse et avide, de dimanche ! Là aussi, je te manque donc ? Ô douceur d’être désiré dans l’amour – tu ne peux pas savoir. Oui comment faire ? Comment faire pour rafraîchir cette longue et aride brûlure. Tout est si loin ! Mais ne pourrions-nous courir l’un au-devant de l’autre, nous prendre et nous rassasier, et repartir à nouveau jusqu’à la réunion définitive ? Je vais voir, calculer… Chérie, la journée est splendide. Soleil et lumière, toute la montagne brille. Elle s’est couverte tout d’un coup de chants d’oiseaux qui arrivent de toutes parts dans ma chambre. Ainsi jusqu’au mois d’avril, ce serait bien. Cela m’aiderait. Et en avril, plus de lumières et plus de chants encore et nous deux rejoints enfin, soudés l’un à l’autre, vivants… Je t’aime, ma chérie. Depuis hier rien à signaler. J’ai beaucoup et bien travaillé dans mon lit. Je travaille mieux depuis que j’ai décidé de ne quitter ce lit que pour les repas et les sorties. Ce matin, tout le monde étant à Grasse, j’ai encore travaillé puis me suis promené seul. Le soleil me chauffait doucement, je te tenais par la main et nous marchions ensemble dans la montagne. J’ai été de bonne humeur au déjeuner. Maintenant, je suis moins brillant, mais je vais travailler, il y a du soleil dans ma chambre et, je ne sais pourquoi, j’ai l’impression chaude et présente d’être aimé par toi. Cela me met dans la douceur et la mélancolie. D’une certaine manière je crois que je suis heureux. Fugitivement, de façon plus aiguë que durable mais enfin, heureux et plein de gratitude et d’amour envers toi. Tout à l’heure on téléphonera les résultats de ma radio. Je ne sais pas si j’aurai le temps de te l’écrire ici. Mais de toutes manières je suis en bonne forme et tu ne dois t’inquiéter de rien. Dis-moi comment se passe l’essai Torrens – parle-moi de toi surtout. Ah ! Je t’évoque et cela fait mal. Comme tu es femme et que cela est doux et torturant d’imaginer ton corps le long du mien. Je t’aime avec fureur aujourd’hui. Je t’embrasse à t’étouffer. Je te caresse, je t’écrase… Mais j’arrête, n’est-ce pas, mon chéri, mon bel amour, c’est à gémir… Ah ! Dormir, dormir pendant tout ce temps, et me réveiller près de toi. A. Mercredi 14 heures [8 février 1950] Je reçois ta lettre de lundi mardi. Je sens bien que tu es triste et un peu découragée, mon enfant chéri, et je voudrais t’aider. Mais je suis loin de toi et ce grand élan d’amour et de tendresse qui me jette vers toi en ce moment, tu ne peux pas en sentir la chaleur. Je t’aime et je te comprends. Si mon cœur, près de toi, n’a jamais cessé d’être un peu triste, même dans nos plus grandes joies (non, j’ai oublié, parfois, quand le bonheur me soûlait, littéralement) c’est que je n’ai jamais cessé de penser à ce dont je te frustrais. Mais j’ai toujours eu, et c’est mon excuse, l’espoir aveugle de combler un jour ton attente. Oui, je suis loin de toi et d’autres participent à ma vie. Mais il me semble pourtant que cette vie-là est si peu une vie que tu ne perds pas grand’chose. Je passe à travers les jours et les présences, dans une sorte de rêve – ne donnant rien et ne recevant rien, pas aussi malheureux que je devrais l’être, sauf par crises, jamais heureux cependant, sauf dans la rêverie. Il reste cependant que ces jours sont perdus pour le vrai bonheur. Mais je suis bien résolu à te faire mentir quand tu prévois que nous gaspillerons encore d’autres jours. Ne sois pas triste, mon amour chéri. Bien des choses nous manquent encore, mais nous en avons conquis bien d’autres. Ce que nous avons déjà ne se mesure pas. Et c’est ce qui fait prévoir que nous viendrons à bout de tout. Trop vieille ! Es-tu folle ? Tu commences à vivre, à peine. Et la vie a encore toutes ses joies et ses fécondités à te donner. Ses douleurs aussi, naturellement. Mais un grand et fidèle amour est le creuset où se fondent joies et douleurs pour se transformer en grandeurs et en bonté. C’est du moins l’espoir que je nourris pour toi. Je pourrais dire, moi, que je suis vieux, avec beaucoup plus de raisons. J’ai vécu beaucoup de choses, je suis allé très vite, et mon corps même… Et pourtant je me sens encore assez de forces pour tout rebâtir autour de moi. Tu es ma force, il est vrai. Et si aujourd’hui même, tu n’existais pas, la vie me serait un désert insupportable, dans l’état où je suis. Patience, ma chérie, et courage. Si l’amour le plus lucide et le plus passionné peut quelque chose en ce monde, je reverrai ton profond visage de bonheur. Aime-moi du moins et sois confiante. La journée est grise. Je suis descendu ce matin à Grasse prendre ma radio. Le docteur trouve que je suis en bonne voie, comme toujours. Il est vrai que je conçois sur lui l’affreux soupçon. Ce qui ôte du prix à son avis. C’est en mars que nous serons renseignés. Mais de toutes manières je ne retournerai pas en montagne et je resterai à Paris. Je vivrai au ralenti, mais je vivrai près de toi. La lettre que tu m’envoies m’a fait rêver. Le talent du public ! Parlons-en. On écrit, on joue, on crée pour quelques-uns , voilà la vérité – et c’est dur à dire pour quelqu’un qui voudrait créer pour tous. Dis-moi comment va notre modeste Torrens. Préviens-moi aussi de ses débuts, je lui enverrai un mot pour être poli. Mon amour, mon bel et grand amour, je voudrais que tu finisses cette lettre avec une douce chaleur au cœur – avec la certitude de l’amour, avec mes lèvres sur ta nuque et mes bras autour de toi. Je t’aime et je t’attends. Au revoir, ma chérie, ma plage, ma douce. Je t’embrasse très tendrement, pour commencer… A. Jeudi 16 heures [9 février 1950] Ta lettre de mardi soir. Je viens de la relire et je voudrais pouvoir y répondre dans le détail mais la vérité est que je suis poursuivi par une seule chose : ton rêve. Quand je l’ai lu, il me semblait qu’une chaleur venait de la page qui me brûlait les joues. J’étais tendu vers toi, à mourir. Tu sais, il y a de la cruauté à m’écrire cela. Tout a eu lieu pour toi et il y a un dieu pour les innocents, dis-tu ? Je dois être bien coupable. Sais-tu, mon amour chéri que je crains de devenir un obsédé. Je n’ai jamais connu cela, une telle fixation à un être, un désir si éperdu et si constant. Mes rêveries sont insupportables. Pour ta punition, je t’écrirai un jour, en clair,
la révolte, l'individu libre dont rêvaient les romantiques, la liberté a été, elle aussi, incorporée au mouvement de l'histoire. Elle est devenue liberté en lutte, qui, pour être, doit se faire. Identifiée au dynamisme de l'histoire, elle ne pourra jouir d'elle-même que lorsque l'histoire s'arrêtera, dans la Cité universelle. Jusque-là, chacune de ses victoires suscitera une contestation qui la rendra vaine. La nation allemande se libère de ses oppresseurs alliés, mais au prix de la liberté de chaque Allemand. Les individus en régime totalitaire ne sont pas libres, quoique l'homme collectif soit libéré. À la fin, quand l'Empire affranchira l'espèce entière, la liberté régnera sur des troupeaux d'esclaves, qui, du moins, seront libres par rapport à Dieu et, en général, à toute transcendance. Le miracle dialectique, la transformation de la quantité en qualité s'éclaire ici : on choisit d'appeler liberté la servitude totale. Comme d'ailleurs dans tous les exemples cités par Hegel et Marx, il n'y a nullement transformation objective, mais changement subjectif de dénomination. Il n'y a pas de miracle. Si le seul espoir du nihilisme est que des millions d'esclaves puissent un jour constituer une humanité à jamais affranchie, l'histoire n'est qu'un songe désespéré. La pensée historique devait délivrer l'homme de la sujétion divine ; mais cette libération exige de lui la soumission la plus absolue au devenir. On court alors à la permanence du parti comme on se jetait sous l'autel. C'est pourquoi l'époque qui ose se dire la plus révoltée n'offre à choisir que des conformismes. La vraie passion du XXe siècle, c'est la servitude. Mais la liberté totale n'est pas plus aisée à conquérir que la liberté individuelle. Pour assurer l'empire de l'homme sur le monde, il faut retrancher du monde et de l'homme tout ce qui échappe à l’Empire, tout ce qui n'est pas du règne de la quantité : cette entreprise est infinie. Elle doit s'étendre à l'espace, au temps et aux personnes, qui font les trois dimensions de l'histoire. L'Empire est en même temps guerre, obscurantisme et tyrannie, affirmant désespérément qu'il sera fraternité, vérité et liberté : la logique de ses postulats l'y oblige. Il y a sans doute dans la Russie d'aujourd'hui, et même dans son communisme, une vérité qui nie l'idéologie stalinienne. Mais celle-ci a sa logique qu'il faut isoler et mettre en avant si l'on veut que l'esprit révolutionnaire échappe enfin à la déchéance définitive. L'intervention cynique des armées occidentales contre la révolution soviétique a montré, entr'autres choses, aux révolutionnaires russes que la guerre et le nationalisme étaient des réalités au même titre que la lutte des classes. Faute d'une solidarité internationale des prolétaires, et qui jouât automatiquement, aucune révolution intérieure ne pouvait s'estimer viable sans qu'un ordre international fût créé. De ce jour, il fallut admettre que la Cité universelle ne pourrait se construire qu'à deux conditions. Ou bien des révolutions quasi simultanées dans tous les grands pays, ou bien la liquidation, par la guerre, des nations bourgeoises ; la révolution en permanence ou la guerre en permanence. Le premier point de vue a failli triompher, on le sait. Les mouvements révolutionnaires d'Allemagne, d'Italie et de France ont marqué le point le plus haut de l'espoir révolutionnaire. Mais l'écrasement de ces révolutions et le renforcement consécutif des régimes capitalistes ont fait de la guerre la réalité de la révolution. La philosophie des lumières aboutit alors à l'Europe du couvre-feu. Par la logique de l'histoire et de la doctrine, la Cité universelle, qui devait être réalisée dans l'insurrection spontanée des humiliés, a été peu à peu recouverte par l'Empire, imposé par les moyens de la puissance. Engels, approuvé par Marx, avait accepté froidement cette perspective quand il écrivait en réponse à l'Appel aux Slaves de Bakouaine : « La prochaine guerre mondiale fera disparaître de la surface de la terre non seulement des classes et des dynasties réactionnaires, mais encore des peuples réactionnaires entiers. Cela fait partie aussi du progrès. » Ce progrès-là, dans l'esprit d'Engels, devait éliminer la Russie des tsars. Aujourd'hui, la nation russe a renversé la direction du progrès. La guerre, froide et tiède, est la servitude de l'Empire mondial. Mais devenue impériale, la révolution est dans une impasse. Si elle ne renonce pas à ses principes faux pour retourner aux sources de la révolte, elle signifie seulement le maintien, pour plusieurs générations, et jusqu'à la décomposition spontanée du capitalisme, d'une dictature totale sur des centaines de millions d'hommes ; ou, si elle veut précipiter l'avènement de la Cité humaine, la guerre atomique dont elle ne veut pas et après laquelle toute cité, au demeurant, ne rayonnerait que sur des ruines définitives. La révolution mondiale, par la loi même de cette histoire qu'elle a imprudemment déifiée, est condamnée à la police ou à la bombe. Du même coup, elle se trouve placée dans une contradiction supplémentaire. Le sacrifice de la morale et de la vertu, l'acceptation de tous les moyens qu'elle a constamment justifiés par la fin poursuivie, ne s'acceptent, à la rigueur, qu'en fonction d'une fin dont la probabilité est raisonnable. La paix année suppose, par le maintien indéfini de la dictature, la négation indéfinie de cette fin. Le danger de guerre, de plus, affecte cette fin d'une probabilité dérisoire. L'extension de l'Empire sur l'espace mondial est une nécessité inévitable pour la révolution du XXe siècle. Mais cette nécessité la place devant un dernier dilemme : se forger de nouveaux principes ou renoncer à la justice et à la paix dont elle voulait le règne définitif. En attendant de dominer l'espace, l'Empire se voit contraint aussi de régner sur le temps. Niant toute vérité stable, il lui faut aller jusqu'à nier la forme la plus basse de la vérité, celle de l'histoire. Il a transporté la révolution, encore impossible à l'échelle du monde, dans le passé qu'il s'attache à nier. Cela même, aussi bien, est logique. Toute cohérence, qui ne soit pas purement économique, du passé à l'avenir humain, suppose une constante qui, à son tour, pourrait faire penser à une nature humaine. La cohérence profonde que Marx, homme de culture, avait maintenue entre les civilisations, risquait de déborder sa thèse et de mettre au jour une continuité naturelle, plus large que l'économique. Peu à peu, le communisme russe a été amené à couper les ponts, à introduire une solution de continuité dans le devenir. La négation des génies hérétiques (et ils le sont presque tous), des apports de la civilisation, de l'art, dans la mesure, infinie, où il échappe à l'histoire, le renoncement aux traditions vivantes, ont retranché eu à peu le marxisme contemporain dans des limites de plus en plus étroites. Il ne lui a pas suffi de nier ou de taire ce qui, dans l'histoire du monde, est inassimilable par la doctrine, ni de rejeter les acquisitions de la science moderne. Il lui a fallu encore refaire l'histoire, même la plus proche, la mieux connue, et, par exemple, l'histoire du parti et de la révolution. D'année en année, de mois en mois parfois, la Pravda se corrige elle-même, les éditions retouchées de l'histoire officielle se succèdent, Lénine est censuré, Marx n'est pas édité. À ce degré, la comparaison avec l'obscurantisme religieux n'est même plus juste. L'Église n'est jamais allée jusqu'à décider successivement que la manifestation divine se faisait en deux, puis en quatre, ou en trois, puis encore en deux personnes. L'accélération propre à notre temps atteint aussi la fabrication de la vérité qui, à ce rythme, devient pur fantôme. Comme dans le conte populaire, où les métiers d'une ville entière tissaient du vide pour habiller le roi, des milliers d'hommes, dont c'est l'étrange métier, refont tous les jours une vaine histoire, détruite le soir même, en attendant que la voix tranquille d'un enfant proclame soudain que le roi est nu. Cette petite voix de la révolte dira alors ce que tout le monde peut déjà voir : qu'une révolution condamnée, pour durer, à nier sa vocation universelle, ou à se renoncer pour être universelle, vit sur des principes
puis un temps vient toujours dans la vie d’un artiste où il doit faire le point, se rapprocher de son propre centre, pour tâcher ensuite de s’y maintenir. C’est ainsi aujourd’hui et je n’ai pas besoin d’en dire plus. Si, malgré tant d’efforts pour édifier un langage et faire vivre des mythes, je ne parviens pas un jour à récrire L’Envers et l’Endroit, je ne serai jamais parvenu à rien, voilà ma conviction obscure. Rien ne m’empêche en tout cas de rêver que j’y réussirai, d’imaginer que je mettrai encore au centre de cette œuvre l’admirable silence d’une mère et l’effort d’un homme pour retrouver une justice ou un amour qui équilibre ce silence. Dans le songe de la vie, voici l’homme qui trouve ses vérités et qui les perd, sur la terre de la mort, pour revenir à travers les guerres, les cris, la folie de justice et d’amour, la douleur enfin, vers cette patrie tranquille où la mort même est un silence heureux. Voici encore... Oui, rien n’empêche de rêver, à l’heure même de l’exil, puisque du moins je sais cela, de science certaine, qu’une œuvre d’homme n’est rien d’autre que ce long cheminement pour retrouver par les détours de l’art les deux ou trois images simples et grandes sur lesquelles le cœur, une première fois, s’est ouvert. Voilà pourquoi, peut-être, après vingt années de travail et de production, je continue de vivre avec l’idée que mon œuvre n’est même pas commencée. Dès l’instant où, à l’occasion de cette réédition, je me suis retourné vers les premières pages que j’ai écrites, c’est cela, d’abord, que j’ai eu envie de consigner ici. L’envers et l’endroit. (1958) L’IRONIE Il y a deux ans, j’ai connu une vieille femme. Elle souffrait d’une maladie dont elle avait bien cru mourir. Tout son côté droit avait été paralysé. Elle n’avait qu’une moitié d’elle en ce monde quand l’autre lui était déjà étrangère. Petite vieille remuante et bavarde, on l’avait réduite au silence et à l’immobilité. Seule de longues journées, illettrée, peu sensible, sa vie entière se ramenait à Dieu. Elle croyait en lui. Et la preuve est qu’elle avait un chapelet, un christ de plomb et, en stuc, un saint Joseph portant l’Enfant. Elle doutait que sa maladie fût incurable, mais l’affirmait pour qu’on s’intéressât à elle, s’en remettant du reste au Dieu qu’elle aimait si mal. Ce jour-là, quelqu’un s’intéressait à elle. C’était un jeune homme. (Il croyait qu’il y avait une vérité et savait par ailleurs que cette femme allait mourir, sans s’inquiéter de résoudre cette contradiction.) Il avait pris un véritable intérêt à l’ennui de la vieille femme. Cela, elle l’avait bien senti. Et cet intérêt était une aubaine inespérée pour la malade. Elle lui disait ses peines avec animation : elle était au bout de son rouleau, et il faut bien laisser la place aux jeunes. Si elle s’ennuyait ? Cela était sûr. On ne lui parlait pas. Elle était dans son coin, comme un chien. Il valait mieux en finir. Parce qu’elle aimait mieux mourir que d’être à la charge de quelqu’un. Sa voix était devenue querelleuse. C’était une voix de marché, de marchandage. Pourtant, ce jeune homme comprenait. Il était d’avis cependant qu’il valait mieux être à la charge des autres que mourir. Mais cela ne prouvait qu’une chose : que, sans doute, il n’avait jamais été à la charge de personne. Et précisément il disait à la vieille femme - parce qu’il avait vu le chapelet : « Il vous reste le bon Dieu. » C’était vrai. Mais même à cet égard, on l’ennuyait encore. S’il lui arrivait de rester un long moment en prière, si son regard se perdait dans quelque motif de la tapisserie, sa fille disait : « La voilà encore qui prie ! - Qu’est-ce que ça peut te faire ? disait la malade. - Ça ne me fait rien, mais ça m’énerve à la fin. » Et la vieille se taisait, en attachant sur sa fille un long regard chargé de reproches. Le jeune homme écoutait tout cela avec une immense peine inconnue qui le gênait dans la poitrine. Et la vieille disait encore : « Elle verra bien quand elle sera vieille. Elle aussi en aura besoin ! » On sentait cette vieille femme libérée de tout, sauf de Dieu, livrée tout entière à ce mal dernier, vertueuse par nécessité, persuadée trop aisément que ce qui lui restait était le seul bien digne d’amour, plongée enfin, et sans retour, dans la misère de l’homme en Dieu. Mais que l’espoir de vie renaisse et Dieu n’est pas de force contre les intérêts de l’homme. On s’était mis à table. Le jeune homme avait été invité au dîner. La vieille ne mangeait pas, parce que les aliments sont lourds le soir. Elle était restée dans son coin, derrière le dos de celui qui l’avait écoutée. Et de se sentir observé, celui-ci mangeait mal. Cependant, le dîner avançait. Pour prolonger cette réunion, on décida d’aller au cinéma. On passait justement un film gai. Le jeune homme avait étourdiment accepté, sans penser à l’être qui continuait d’exister dans son dos. Les convives s’étaient levés pour aller se laver les mains, avant de sortir. Il n’était pas question, évidemment, que la vieille femme vînt aussi. Quand elle n’aurait pas été impotente, son ignorance l’aurait empêchée de comprendre le film. Elle disait ne pas aimer le cinéma. Au vrai, elle ne comprenait pas. Elle était dans son coin, d’ailleurs, et prenait un grand intérêt vide aux grains de son chapelet. Elle mettait en lui toute sa confiance. Les trois objets qu’elle conservait marquaient pour elle le point matériel où commençait le divin. À partir du chapelet, du christ ou du saint Joseph, derrière eux s’ouvrait un grand noir profond où elle plaçait tout son espoir. Tout le monde était prêt. On s’approchait de la vieille femme pour l’embrasser et lui souhaiter un bon soir. Elle avait déjà compris et serrait avec force son chapelet. Mais il paraissait bien que ce geste pouvait être autant de désespoir que de ferveur. On l’avait embrassée. Il ne restait que le jeune homme. Il avait serré la main de la femme avec affection et se retournait déjà. Mais l’autre voyait partir celui qui s’était intéressé à elle. Elle ne voulait pas être seule. Elle sentait déjà l’horreur de sa solitude, l’insomnie prolongée, le tête-à-tête décevant avec Dieu. Elle avait peur, ne se reposait plus qu’en l’homme, et se rattachant au seul être qui lui eût marqué de l’intérêt, ne lâchait pas sa main, la serrait, le remerciant maladroitement pour justifier cette insistance. Le jeune homme était gêné. Déjà, les autres se retournaient pour l’inviter à plus de hâte. Le spectacle commençait à neuf heures et il valait mieux arriver un peu tôt pour ne pas attendre au guichet. Lui se sentait placé devant le plus affreux malheur qu’il eût encore connu : celui d’une vieille femme infirme qu’on abandonne pour aller au cinéma. Il voulait partir et se dérober, ne voulait pas savoir, essayait de retirer sa main. Une seconde durant, il eut une haine féroce pour cette vieille femme et pensa la gifler à toute volée. Il put enfin se retirer et partir pendant que la malade, à demi soulevée dans son fauteuil, voyait avec horreur s’évanouir la seule certitude en laquelle elle eût pu reposer. Rien ne la protégeait maintenant. Et livrée tout entière à la pensée de sa mort, elle ne savait pas exactement ce qui l’effrayait, mais sentait qu’elle ne voulait pas être seule. Dieu ne lui servait de rien, qu’à l’ôter aux hommes et à la rendre seule. Elle ne voulait pas quitter les hommes. C’est pour cela qu’elle se mit à pleurer. Les autres étaient déjà dans la rue. Un tenace remords travaillait le jeune homme. Il leva les yeux vers la fenêtre éclairée, gros œil mort dans la maison silencieuse. L’œil se ferma. La fille de la vieille femme malade dit au jeune homme : « Elle éteint toujours la lumière quand elle est seule. Elle aime rester dans le noir. » Ce vieillard triomphait, rapprochait les sourcils, secouait un index sentencieux. Il disait : « Moi, mon père
national-socialisme est la seule foi qui mène notre peuple au salut. » Les commandements du chef, dressé dans le buisson enflammé des projecteurs, sur un Sinaï de planches et de drapeaux, font alors la loi et la vertu. Si les micros surhumains commandent une fois seulement le crime, alors de chefs en sous-chefs, le crime descend jusqu'à l'esclave qui, lui, reçoit les ordres sans en donner à personne. Un exécuteur de Dachau pleure ensuite dans sa prison : « Je n'ai fait qu'exécuter les ordres. Le Führer et le Reichsführer, seuls, ont amené tout cela et puis ils sont partis. Gluecks a reçu des ordres de Kaltenbrunner et, finalement, j'ai reçu l'ordre de fusiller. Ils m'ont passé tout le paquet parce que je n'étais qu'un petit Hauptscharführer et que je ne pouvais pas le transmettre plus bas dans la file. Maintenant, ils disent que c'est moi l'assassin. » Gœring protestait au procès de sa fidélité au Führer et « qu'il existait encore une question d'honneur dans cette maudite vie ». L'honneur était dans l'obéissance qui se confondait parfois avec le crime. La loi militaire punit de mort la désobéissance et son honneur est servitude. Quand tout le monde est militaire, le crime est de ne pas tuer si l'ordre l'exige. L'ordre, par malheur, exige rarement de faire le bien. Le pur dynamisme doctrinal ne peut se diriger vers le bien, mais seulement vers l'efficacité. Aussi longtemps qu'il y aura des ennemis, il y aura terreur ; et il y aura des ennemis aussi longtemps que le dynamisme sera, pour qu'il soit : « Toutes les influences susceptibles d'affaiblir la souveraineté du peuple, exercée par le Führer avec l'aide du parti… doivent être éliminées. » Les ennemis sont hérétiques, ils doivent être convertis par la prédication ou propagande ; exterminés paf l'inquisition ou Gestapo. Le résultat est que l'homme n'est plus, s'il est du parti, qu'un outil au service du Führer, un rouage de l'appareil, ou, s'il est ennemi du Führer, un produit de consommation de l'appareil. L'élan irrationnel, né de la révolte, ne se propose plus que de réduire, ce qui fait que l'homme n'est pas un rouage, c'est-à-dire la révolte elle-même. L'individualisme romantique de la révolution allemande s'assouvit enfin dans le monde des choses. La terreur irrationnelle transforme en choses les hommes, « bacilles planétaires » selon la formule de Hitler. Elle se propose la destruction, non seulement de la personne, mais des possibilités universelles de la personne, la réflexion, la solidarité, l'appel vers l'amour absolu. La propagande, la torture, sont des moyens directs de désintégration ; plus encore la déchéance systématique, l'amalgame avec le criminel cynique, la complicité forcée. Celui qui tue ou torture ne connaît qu'une ombre à sa victoire : il ne peut pas se sentir innocent. Il lui faut donc créer la culpabilité chez la victime elle-même pour que, dans un monde sans direction, la culpabilité générale ne légitime plus que l'exercice de la force, ne consacre plus que le succès. Quand l'idée d'innocence disparaît chez l'innocent lui-même, la valeur de puissance règne définitivement sur un monde désespéré. C'est pourquoi une ignoble et cruelle pénitence règne sur ce monde où seules les pierres sont innocentes. Les condamnés sont obligés de se pendre les uns les autres. Le cri pur de la maternité est lui-même tué, comme chez cette mère grecque qu'un officier força de choisir celui de ses trois fils qui serait fusillé. C'est ainsi qu'on est enfin libre. La puissance de tuer et d'avilir sauve l'âme servile du néant. La liberté allemande se chante alors, au son d'orchestre de bagnards, dans les camps de la mort. Les crimes hitlériens, et parmi eux le massacre des Juifs, sont sans équivalent dans l'histoire parce que l'histoire ne rapporte aucun exemple qu'une doctrine de destruction aussi totale ait jamais pu s'emparer des leviers de commande d'une nation civilisée. Mais surtout, pour la première fois dans l'histoire, des hommes de gouvernement ont appliqué leurs immenses forces à instaurer une mystique en dehors de toute morale. Cette première tentative d'une Église bâtie sur un néant a été payée par l'anéantissement lui-même. La destruction de Lidice montre bien que l'apparence systématique et scientifique du mouvement hitlérien couvre en vérité une poussée irrationnelle qui ne peut être que celle du désespoir et de l'orgueil. En face d'un village supposé rebelle, on n'imagine jusque-là que deux attitudes du conquérant. Ou bien la répression calculée et l'exécution froide d'otages, ou bien la ruée sauvage, et forcément brève, de soldats exaspérés. Lidice a été détruite par les deux systèmes conjugués. Elle illustre les ravages de cette raison irrationnelle qui est la seule valeur qu'on puisse trouver dans l'histoire. Non seulement les maisons furent incendiées, les cent soixante-quatorze hommes du village fusillés, les deux cent trois femmes déportées et les cent trois enfants transférés pour être éduqués dans la religion du Führer, niais des équipes spéciales fournirent des mois de travail pour niveler le terrain à la dynamite, faire disparaître les pierres, combler l'étang du village, détourner enfin la route et la rivière. Lidice, après cela, n'était vraiment plus rien, qu'un avenir pur, selon la logique du mouvement. Pour plus de sûreté, on vida le cimetière de ses morts, qui rappelaient encore que quelque chose, en cet endroit, avait été . La révolution nihiliste, qui s'est exprimée historiquement : dans la religion hitlérienne, n'a ainsi suscité qu'une rage démesurée de néant, qui a fini par se retourner contre elle-même. La négation, cette fois au moins et malgré Hegel, n'a pas été créatrice. Hitler présente le cas, unique peut-être dans l'histoire, d'un tyran qui n'a rien laissé à son actif. Pour lui-même, pour son peuple et pour le monde, il n'a été que suicide et meurtre, Sept millions de Juifs assassinés, sept millions d'Européens déportés ou tués, dix millions de victimes de la guerre ne suffiraient peut-être pas encore à l'histoire pour en juger : elle a l'habitude des meurtriers. Mais la destruction même des justifications dernières de Hitler, c'est-à-dire de la nation allemande, fait désormais de cet homme, dont la présence historique, pendant des années, hanta des millions d'hommes, une ombre inconsistante et misérable. La déposition de Speer au procès de Nuremberg a montré que Hitler, alors qu'il eût pu arrêter la guerre avant le désastre total, a voulu le suicide général, la destruction matérielle et politique de la nation allemande. La seule valeur, pour lui, est restée, jusqu'au bout, le succès. Puisque l'Allemagne perdait la guerre, elle était lâche et traîtresse, elle devait mourir. « Si le peuple allemand n'est pas capable de vaincre, il n'est pas digne de vivre. » Hitler a donc décidé de l'entraîner dans la mort et de faire de son suicide une apothéose, quand les canons russes faisaient déjà craquer les murs des palais berlinois. Hitler, Goering, qui voulait voir ses os placés dans un cercueil de marbre, Gœbbels, Himmler, Ley, se tuent dans des souterrains où des cellules. Mais cette mort est une mort pour rien, elle est comme un mauvais rêve, une fumée qui se dissipe. Ni efficace, ni exemplaire, elle consacre la sanglante vanité du nihilisme. « Ils se croyaient libres, crie hystériquement Frank. Ne savent-ils pas qu'on ne se libère pas de l'hitlérisme ! » ils ne le savaient pas, ni que la négation de tout est une servitude et la vraie liberté une soumission intérieure à une valeur qui fait face à l'histoire et ses succès. Mais les mystiques fascistes, bien qu'elles aient visé peu à peu à mener le monde, n'ont jamais prétendu réellement à un Empire universel. Tout au plus, Hitler, étonné par ses propres victoires, a été détourné des origines provinciales de son mouvement vers le rêve imprécis d'un Empire des Allemands qui n'avait rien à voir avec la Cité universelle. Le communisme russe au contraire, par ses origines mêmes, prétend ouvertement à l'Empire mondial. C'est là sa force, sa profondeur réfléchie,
Il est aussi raisonnable de représenter une espèce d’emprisonnement par une autre que de représenter n’importe quelle chose qui existe réellement par quelque chose qui n’existe pas. DANIEL DE FOE. Les curieux événements qui font le sujet de cette chronique se sont produits en 194., à Oran. De l’avis général, ils n’y étaient pas à leur place, sortant un peu de l’ordinaire. À première vue, Oran est, en effet, une ville ordinaire et rien de plus qu’une préfecture française de la côte algérienne. La cité elle-même, on doit l’avouer, est laide. D’aspect tranquille, il faut quelque temps pour apercevoir ce qui la rend différente de tant d’autres villes commerçantes, sous toutes les latitudes. Comment faire imaginer, par exemple, une ville sans pigeons, sans arbres et sans jardins, où l’on ne rencontre ni battements d’ailes ni froissements de feuilles, un lieu neutre pour tout dire ? Le changement des saisons ne s’y lit que dans le ciel. Le printemps s’annonce seulement par la qualité de l’air ou par les corbeilles de fleurs que des petits vendeurs ramènent des banlieues ; c’est un printemps qu’on vend sur les marchés. Pendant l’été, le soleil incendie les maisons trop sèches et couvre les murs d’une cendre grise ; on ne peut plus vivre alors que dans l’ombre des volets clos. En automne, c’est, au contraire, un déluge de boue. Les beaux jours viennent seulement en hiver. Une manière commode de faire la connaissance d’une ville est de chercher comment on y travaille, comment on y aime et comment on y meurt. Dans notre petite ville, est-ce l’effet du climat, tout cela se fait ensemble, du même air frénétique et absent. C’est-à-dire qu’on s’y ennuie et qu’on s’y applique à prendre des habitudes. Nos concitoyens travaillent beaucoup, mais toujours pour s’enrichir. Ils s’intéressent surtout au commerce et ils s’occupent d’abord, selon leur expression, de faire des affaires. Naturellement ils ont du goût aussi pour les joies simples, ils aiment les femmes, le cinéma et les bains de mer. Mais, très raisonnablement, ils réservent ces plaisirs pour le samedi soir et le dimanche, essayant, les autres jours de la semaine, de gagner beaucoup d’argent. Le soir, lorsqu’ils quittent leurs bureaux, ils se réunissent à heure fixe dans les cafés, ils se promènent sur le même boulevard ou bien ils se mettent à leurs balcons. Les désirs des plus jeunes sont violents et brefs, tandis que les vices des plus âgés ne dépassent pas les associations de boulomanes, les banquets des amicales et les cercles où l’on joue gros jeu sur le hasard des cartes. On dira sans doute que cela n’est pas particulier à notre ville et qu’en somme tous nos contemporains sont ainsi. Sans doute, rien n’est plus naturel, aujourd’hui, que de voir des gens travailler du matin au soir et choisir ensuite de perdre aux cartes, au café, et en bavardages, le temps qui leur reste pour vivre. Mais il est des villes et des pays où les gens ont, de temps en temps, le soupçon d’autre chose. En général, cela ne change pas leur vie. Seulement, il y a eu le soupçon et c’est toujours cela de gagné. Oran, au contraire, est apparemment une ville sans soupçons, c’est-à-dire une ville tout à fait moderne. Il n’est pas nécessaire, en conséquence, de préciser la façon dont on s’aime chez nous. Les hommes et les femmes, ou bien se dévorent rapidement dans ce qu’on appelle l’acte d’amour, ou bien s’engagent dans une longue habitude à deux. Entre ces extrêmes, il n’y a pas souvent de milieu. Cela non plus n’est pas original. À Oran comme ailleurs, faute de temps et de réflexion, on est bien obligé de s’aimer sans le savoir. Ce qui est plus original dans notre ville est la difficulté qu’on peut y trouver à mourir. Difficulté, d’ailleurs, n’est pas le bon mot et il serait plus juste de parler d’inconfort. Ce n’est jamais agréable d’être malade, mais il y a des villes et des pays qui vous soutiennent dans la maladie, où l’on peut, en quelque sorte, se laisser aller. Un malade a besoin de douceur, il aime à s’appuyer sur quelque chose, c’est bien naturel. Mais à Oran, les excès du climat, l’importance des affaires qu’on y traite, l’insignifiance du décor, la rapidité du crépuscule et la qualité des plaisirs, tout demande la bonne santé. Un malade s’y trouve bien seul. Qu’on pense alors à celui qui va mourir, pris au piège derrière des centaines de murs crépitants de chaleur, pendant qu’à la même minute, toute une population, au téléphone ou dans les cafés, parle de traites, de connaissements et d’escompte. On comprendra ce qu’il peut y avoir d’inconfortable dans la mort, même moderne, lorsqu’elle survient ainsi dans un lieu sec. Ces quelques indications donnent peut-être une idée suffisante de notre cité. Au demeurant, on ne doit rien exagérer. Ce qu’il fallait souligner, c’est l’aspect banal de la ville et de la vie. Mais on passe ses journées sans difficultés aussitôt qu’on a des habitudes. Du moment que notre ville favorise justement les habitudes, on peut dire que tout est pour le mieux. Sous cet angle, sans doute, la vie n’est pas très passionnante. Du moins, on ne connaît pas chez nous le désordre. Et notre population franche, sympathique et active, a toujours provoqué chez le voyageur une estime raisonnable. Cette cité sans pittoresque, sans végétation et sans âme finit par sembler reposante, on s’y endort enfin. Mais il est juste d’ajouter qu’elle s’est greffée sur un paysage sans égal, au milieu d’un plateau nu, entouré de collines lumineuses, devant une baie au dessin parfait. On peut seulement regretter qu’elle se soit construite en tournant le dos à cette baie et que, partant, il soit impossible d’apercevoir la mer qu’il faut toujours aller chercher. Arrivé là, on admettra sans peine que rien ne pouvait faire espérer à nos concitoyens les incidents qui se produisirent au printemps de cette année-là et qui furent, nous le comprîmes ensuite, comme les premiers signes de la série des graves événements dont on s’est proposé de faire ici la chronique. Ces faits paraîtront bien naturels à certains et, à d’autres, invraisemblables au contraire. Mais, après tout, un chroniqueur ne peut tenir compte de ces contradictions. Sa tâche est seulement de dire : « Ceci est arrivé », lorsqu’il sait que ceci est, en effet, arrivé, que ceci a intéressé la vie de tout un peuple, et qu’il y a donc des milliers de témoins qui estimeront dans leur cœur la vérité de ce qu’il dit. Du reste, le narrateur, qu’on connaîtra toujours à temps, n’aurait guère de titre à faire valoir dans une entreprise de ce genre si le hasard ne l’avait mis à même de recueillir un certain nombre de dépositions et si la force des choses ne l’avait mêlé à tout ce qu’il prétend relater. C’est ce qui l’autorise à faire œuvre d’historien. Bien entendu, un historien, même s’il est un amateur, a toujours des documents. Le narrateur de cette histoire a donc les siens : son témoignage d’abord, celui des autres ensuite, puisque, par son rôle, il fut amené à recueillir les confidences de tous les personnages de cette chronique, et, en dernier lieu, les textes qui finirent par tomber entre ses mains. Il se propose d’y puiser quand il le jugera bon et de les utiliser comme il lui plaira. Il se propose encore… Mais il est peut-être temps de laisser les commentaires et les précautions de langage pour en venir au récit lui-même. La relation des premières journées demande quelque minutie. Le matin du 16 avril, le docteur Bernard Rieux sortit de son cabinet et buta sur un rat mort, au milieu du palier. Sur le moment, il écarta la bête sans y prendre garde et descendit l’escalier. Mais, arrivé dans la rue, la pensée lui vint que ce rat n’était pas à sa place et il retourna sur ses pas pour avertir le concierge. Devant la réaction du vieux M. Michel, il sentit mieux ce que sa découverte avait d’insolite. La présence de ce rat mort lui avait paru seulement bizarre tandis que, pour le concierge, elle constituait un scandale. La position de ce dernier était d’ailleurs catégorique : il n’y avait pas de rats dans la maison. Le docteur eut beau l’assurer qu’il y en avait un sur le palier du premier étage, et probablement mort, la conviction de M. Michel restait entière. Il n’y avait pas de rats dans la maison, il fallait donc qu’on eût apporté celui-ci du dehors. Bref, il s’agissait d’une farce. Le soir même, Bernard Rieux, debout dans le couloir de l’immeuble, cherchait ses clefs avant de monter chez lui, lorsqu’il vit surgir, du fond obscur du corridor, un gros rat à la démarche incertaine et au pelage mouillé. La bête s’arrêta, sembla chercher un équilibre, prit sa course vers le docteur
argissait rapidement entre les arbres jusqu'à une ligne indistincte, un peu plus grise que jaune, qui était la mer. D'Arrast, sans rien dire, marcha vers le talus au flanc duquel les niveaux différents des crues avaient laissé des traces encore fraîches. Un sentier boueux remontait vers les cases. Devant ces dernières, des Noirs se dressaient, silencieux, regardant les nouveaux venus. Quelques couples se tenaient par la main et, tout au bord du remblai, devant les adultes, une rangée de tendres négrillons, au ventre ballonné et aux cuisses grêles, écarquillaient des yeux ronds. Parvenu devant les cases, d'Arrast appela d'un geste le commandant du port. Celui-ci était un gros Noir rieur vêtu d'un uniforme blanc. D'Arrast lui demanda en espagnol s'il était possible de visiter une case. Le commandant en était sûr, il trouvait même que c'était une bonne idée, et M. l'Ingénieur allait voir des choses très intéressantes. Il s'adressa aux Noirs, leur parlant longuement, en désignant d'Arrast et le fleuve. Les autres écoutaient, sans mot dire. Quand le commandant eut fini, personne ne bougea. Il parla de nouveau, d'une voix impatiente. Puis, il interpella un, des hommes, qui secoua la tête. Le commandant dit alors quelques mots brefs sur un ton impératif L'homme se détacha du groupe, fit face à d'Arrast et, d'un geste, lui montra le chemin. Mais son regard était hostile. C'était un homme assez âgé, à la tête couverte d'une courte laine grisonnante, le visage mince et flétri, le corps pourtant jeune encore, avec de dures épaules sèches et des muscles visibles sous le pantalon de toile et la chemise déchirée. Ils avancèrent, suivis du commandant et de la foule des Noirs, et grimpèrent sur un nouveau talus, plus déclive, où les cases de terre, de fer-blanc et de roseaux s'accrochaient si difficilement au sol qu'il avait fallu consolider leur base avec de grosses pierres. Ils croisèrent une femme qui descendait le sentier, glissant parfois sur ses pieds nus, portant haut sur la tête un bidon de fer plein d'eau. Puis, ils arrivèrent à une sorte de petite place délimitée par trois cases. L'homme marcha vers l'une d'elles et poussa une porte de bambous dont les gonds étaient faits de lianes. Il s'effaça, sans rien dire, fixant l'ingénieur du même regard impassible. Dans la case, d'Arrast ne vit d'abord rien qu'un feu mourant à même le sol, au centre exact de la pièce. Puis, il distingua dans un coin, au fond, un lit de cuivre au sommier nu et défoncé, une table dans l'autre coin, couverte d'une vaisselle de terre et, entre les deux, une sorte de tréteau où trônait un chromo représentant saint Georges. Pour le reste, rien qu'un tas de loques, à droite de l'entrée, et, au plafond, quelques pagnes multicolores qui séchaient au-dessus du feu. D'Arrast, immobile, respirait l'odeur de fumée et de misère qui montait du sol et le prenait à la gorge. Derrière lui, le commandant frappa dans ses mains. L'ingénieur se retourna et, sur le seuil, à contre-jour, il vit seulement arriver la gracieuse silhouette d'une jeune fille noire qui lui tendait quelque chose : il se saisit d'un verre et but l'épais alcool de canne qu'il contenait. La jeune fille tendit son plateau pour recevoir le verre vide et sortit dans un mouvement si souple et si vivant que d'Arrast eut soudain envie de la retenir. Mais, sorti derrière elle, il ne la reconnut pas dans la foule des Noirs et des notables qui s'était amassée autour de la case. Il remercia le vieil homme, qui s'inclina sans un mot. Puis il partit. Le commandant, derrière lui, reprenait ses explications, demandait quand la Société française de Rio pourrait commencer les travaux et si la digue pourrait être construite avant les grandes pluies. D'Arrast ne savait pas, il n'y pensait pas en vérité. Il descendait vers le fleuve frais, sous la pluie impalpable. Il écoutait toujours ce grand bruit spacieux qu'il n'avait cessé d'entendre depuis son arrivée, et dont on ne pouvait dire s'il était fait du froissement des eaux ou des arbres. Parvenu sur la rive, il regardait au loin la ligne indécise de la mer, les milliers de kilomètres d'eaux solitaires et l'Afrique, et, au-delà, l'Europe d'où il venait. - Commandant, dit-il, de quoi vivent ces gens que nous venons de voir ? - Ils travaillent quand on a besoin d'eux, dit le commandant. Nous sommes pauvres. - Ceux-là sont les plus pauvres ? - Ils sont les plus pauvres. Le juge qui, à ce moment-là, arrivait en glissant légèrement sur ses fins souliers dit qu'ils aimaient déjà M. l'Ingénieur qui allait leur donner du travail. - Et vous savez, dit-il, ils dansent et ils chantent tous les jours. Puis, sans transition, il demanda à d'Arrast s'il avait pensé à la punition. - Quelle punition ? - Eh bien, notre chef de police. - Il faut le laisser. Le juge dit que ce n'était pas possible et qu'il fallait punir. D'Arrast marchait déjà vers Iguape. Dans le petit jardin de la Fontaine, mystérieux et doux sous la pluie fine, des grappes de fleurs étranges dévalaient le long des lianes entre les bananiers et les pandanus. Des amoncellements de pierres humides marquaient le croisement des sentiers où circulait, à cette heure, une foule bariolée. Des métis, des mulâtres, quelques gauchos y bavardaient à voix faible ou s'enfonçaient, du même pas lent, dans les allées de bambous jusqu'à l'endroit où les bosquets et les taillis devenaient plus denses, puis impénétrables. Là, sans transition, commençait la forêt. D'Arrast cherchait Socrate au milieu de la foule quand il le reçut dans son dos. - C'est la fête, dit Socrate en riant, et il s'appuyait sur les hautes épaules de d'Arrast pour sauter sur place. - Quelle fête ? - Eh ! s'étonna Socrate qui faisait face maintenant à d'Arrast, tu connais pas ? La fête du bon jésus. Chaque année, tous viennent à la grotte avec le marteau. Socrate montrait non pas une grotte, mais un groupe qui semblait attendre dans un coin du jardin. - Tu vois ! Un jour, la bonne statue de jésus, elle est arrivée de la mer, en remontant le fleuve. Des pêcheurs l'a trouvée. Que belle ! Que belle ! Alors, ils l'a lavée ici dans la grotte. Et maintenant une pierre a poussé dans la grotte. Chaque année, c'est la fête. Avec le marteau, tu casses, tu casses des morceaux pour le bonheur béni. Et puis quoi, elle pousse toujours, toujours tu casses. C'est le miracle. Ils étaient arrivés à la grotte dont on apercevait l'entrée basse par-dessus les hommes qui attendaient. A l'intérieur, dans l'ombre piquée par des flammes tremblantes de bougies, une forme accroupie cognait en ce moment avec un marteau. L'homme, un gaucho maigre aux longues moustaches, se releva et sortit, tenant dans sa paume offerte à tous un petit morceau de schiste humide sur lequel, au bout de quelques secondes, et avant de s'éloigner, il referma la main avec précaution. Un autre homme alors entra dans la grotte en se baissant. D'Arrast se retourna. Autour de lui, les pèlerins attendaient, sans le regarder, impassibles sous l'eau qui descendait des arbres en voiles fins. Lui aussi attendait, devant cette grotte, sous la même brume d'eau, et il ne savait quoi. Il ne cessait d'attendre, en vérité, depuis un mois qu'il était arrivé dans ce pays. Il attendait, dans la chaleur rouge des jours humides, sous les étoiles menues de la nuit, malgré les tâches qui étaient les siennes, les, digues a bâtir, les routes à ouvrir, comme si le travail qu'il était venu faire ici n'était qu'un prétexte, l'occasion d'une surprise, ou d'une rencontre qu'il n'imaginait même pas, mais qui l'aurait attendu, patiemment, au
moi-même, je serais content. J’aurais ainsi l’idée que je n’ai rien diminué en toi et que cet amour malheureux ne t’a pas desservie. C’est encore une fausse consolation, mais c’est la seule que j’ai. Adieu encore, ma chérie, et que mon amour te protège. Je t’embrasse, je t’embrasse pour toutes ces années sans toi, j’embrasse ton cher visage avec toute la douleur et le terrible amour que j’ai au cœur. A. 21 novembre Heureux anniversaire, mon chéri . Je voudrais t’envoyer toute ma joie en même temps, mais il est vrai que je ne le peux pas. Je t’ai quittée hier le cœur déchiré. J’avais attendu l’après-midi, tout l’après-midi, ton coup de téléphone. Le soir, j’ai mieux compris encore à quel point je ne te possédais pas. Il y avait en moi une terrible chose nouée. Je n’ai pas pu parler. Je m’en veux de te dire tout ça au milieu de ta fatigue. Je sais très bien que ce n’est pas de ta faute, mais que veux-tu faire contre cette douleur qui me prend lorsque je mesure tout ce qui te sépare de moi. Je te l’ai dit, je voudrais que tu vives contre moi, sans trêve – et je sais combien c’est absurde. Ne fais pas trop attention à moi, je me débrouillerai bien. Sois heureuse ce soir. Ce n’est pas tous les jours qu’on a vingt-deux ans, ni toutes les années, je peux bien te l’apprendre, moi qui me sens si vieux depuis quelque temps. Je ne t’ai même pas dit combien je t’avais aimée dans La Provinciale . Tu avais la grâce, la flamme, le style. Oui, tu peux être heureuse, tu es une grande, très grande actrice. Et par-dessus tout ce qui me faisait mal, je m’en réjouissais avec toi. Albert Mardi [15 janvier 1946 ] Ma petite Maria, Au retour d’un voyage j’apprends par Œttly la terrible nouvelle et je ne peux pas me retenir de t’écrire toute ma peine et ma tristesse. Je suppose que tu ne me reconnaîtrais pas le droit de partager tes moments de bonheur, mais il me semble que j’ai gardé celui de partager, même de loin, tes malheurs et tes souffrances. Je sais trop combien celles d’aujourd’hui doivent être grandes et sans consolations possibles. J’avais pour ta mère la sorte d’admiration et de respectueuse tendresse qu’on a pour les êtres d’une certaine classe : ceux qui justement sont faits pour vivre. Ce qui est arrivé m’apparaît si injuste et si affreux ! Mais à quoi bon ! rien ne peut ni ne pourra remplacer cet amour qui était entre vous deux. Une partie du respect que j’avais pour toi venait de ce que je savais de cet amour. Et je me désole aujourd’hui d’imaginer la révolte et le déchirement où tu dois être. Oui, tout mon cœur est avec toi depuis que je sais, et aujourd’hui plus que jamais je donnerai ce que j’ai de meilleur pour pouvoir t’embrasser avec toute ma tristesse. Albert Mardi soir [26 juillet 1948 ] Je suis arrivé hier soir après deux jours de route, épuisé aussi parce que je n’arrive plus à dormir . Je n’ai pas mieux dormi hier et cette nuit, il fait si chaud, il y a tant de cigales et d’étoiles que je n’espère pas m’endormir. Au moins, t’écrire… J’ai l’impression de t’avoir envoyé des mots idiots, sur la route. Mais j’étais dans un curieux état, malheureux à chaque tour de roue, et cependant illuminé de bonheur comme si l’impossible était soudain arrivé. En fait d’impossible, j’ai réalisé ce matin qu’un mois et demi et huit cents kilomètres me séparaient de toi, et j’ai eu toutes les peines du monde à surmonter mon découragement. Je pensais « je lui écrirai beaucoup » et tout à l’heure, je me promenais seul, dans le soir, sur une petite colline couverte d’amandiers, et l’heure était si belle, si douce, un peu démesurée, il me venait une telle envie de partager avec toi ce pays que j’aime, qu’il m’a semblé impossible d’arriver à t’écrire vraiment, te parlant avec tout mon cœur et mon amour. Il faut pourtant essayer et je le ferai. Quand je serai un peu reposé je verrai mieux ce que je désire que tu fasses (je veux dire m’écrire ici ou garder tes lettres). Pour le moment, j’ai seulement le cœur serré d’une étrange tendresse quand je pense à ce temps que nous venons de passer, à ton air grave, à ton poids sur mon bras quand nous marchions dans la campagne, à ta voix, et aux orages. Écris-moi surtout, reste tournée vers moi. Je ne sais rien en dehors de toi, rien que toi et je ne suis capable que de toi. Restons serrés comme nous l’étions et prions ton Dieu que cet embrassement n’en finisse plus. Ou plutôt, faisons ce qu’il faut pour cela, c’est plus sûr. Au revoir, chérie, ma petite Maria, au revoir, nuit, je t’embrasse comme je le voudrais. A. Voir brochure Cadix , page 86 ligne 10 (en comptant les lignes qui portent le nom des personnages). Samedi 31 juillet Voilà six jours que je suis ici et je ne suis pas encore habitué à ton absence. J’ai l’impression d’avoir vécu contre toi des semaines vertigineuses et de m’être arraché de toi d’un seul coup pour me jeter à l’autre bout de la France. J’en suis resté si désemparé que c’est à peine si j’ai la lucidité nécessaire pour apercevoir combien cela est stupide. Ma place n’est pas ici, c’est tout ce que je sais. Ma place est auprès de ce que j’aime. Tout le reste est vain ou théorique. Tout à l’heure en me promenant je me suis dit aussi qu’il était stupide de vivre sans un signe de toi. Si toi et moi, nous nous aimons, nous devons nous parler, nous soutenir, agir l’un pour l’autre. C’est cela être liés et quoi que nous fassions nous serons liés jusqu’à la fin. Écris-moi donc, écris-moi aussi souvent, aussi longtemps que tu le désires. Ne me laisse pas seul, mon chéri. On n’est pas toujours fort, ni supérieur à ses souffrances, quoi que tu en penses. Aux heures où l’on se sent le plus misérable, il n’y a que la force de l’amour qui puisse sauver de tout. Et de si loin, si je puis sentir combien mon cœur est gros de toi, je ne puis imaginer le tien. Parle-moi, dis-moi ce que tu fais, ce que tu sens. Qu’as-tu donc fait pendant cette mortelle semaine ? Une des raisons qui me faisaient hésiter à te demander de m’écrire, c’était aussi le désir de ne pas peser sur toi, de ne pas te forcer à penser que j’attendais et qu’il fallait m’écrire. Mais en somme tu ne m’écriras pas les jours où tu n’en auras pas envie. Et puis, pourquoi ne pas peser un peu sur toi. Écris donc rapidement, avec tout ton cœur. Donne-moi des détails sur ta vie. Aide-moi à t’imaginer. Es-tu brune, belle à faire fondre ? Comment portes-tu tes cheveux ? Depuis que je suis arrivé ici, je lutte pour m’exprimer : je ne trouve plus mes mots. Et je sens bien aussi combien je t’écris mal. Mais mon seul désir serait de me taire près de toi, comme à certaines heures, ou de me réveiller, toi encore endormie, de te regarder longuement, attendant ton réveil. C’était cela, mon amour, c’était cela le bonheur ! Et c’est lui que j’attends encore. En attendant, les journées coulent lentement. Je me lève tôt, fais un peu de soleil, travaille toute la matinée, déjeune, lis après déjeuner, travaille l’après-midi et le soir je vais me promener avec Pat, un vieux chien dont j’ai fait mon ami, sur les collines sèches, couvertes de minuscules escargots blancs, dans une lumière merveilleuse. Le soir je travaille encore un peu, me couche tôt et je dors, je dors enfin. Du coup, je n’ai plus ma sale gueule. En ce moment, bruni et rajeuni j’aurais des chances, peut-être, de te plaire. La maison est grande, en pleine campagne. (Le village est à deux kilomètres.) De beaux arbres, des cyprès, des oliviers, une campagne si belle qu’elle en est oppressante, tout parle de beauté ici, je ne cesse de penser à toi. T’ai-je dit que c’était le pays de Pétrarque et de Laure ? « Quand elle apparaîtra, je serai rassasié » ! En attendant, c’est mon tour d’avoir faim et soif. Tout à l’heure, la nuit était pleine d’étoiles filantes. Comme tu m’as rendu superstitieux, je leur ai accroché quelques vœux qui ont disparu derrière elles. Qu’ils retombent en pluie sur ton beau visage, là-bas,
décembre, si peu de temps après ton retour, m’est insupportable et je vais essayer de faire retarder ce départ pour janvier. Je dois aller de toute façon à Alger alors, j’y resterai quarante-huit heures et pourrai passer le reste du temps en Égypte . Si bien que j’aurai aussi réduit mon absence au minimum. Je vais m’occuper de tout cela. Rien de nouveau ici – sauf de nouveaux incidents (insultes dans un journal communiste, Libération , etc.) à propos de ma préface à Guilloux . Cette fois, c’est Guilloux qui s’est chargé de répondre. Tu devines ce que je pense de tout ça – mais j’ai décidé de ne plus rien donner à la polémique, et je pense à autre chose. J’ai vu aussi chez Raffi (Paul) le maire d’Alger. Et il ne tient qu’à moi désormais non seulement de lancer ce Festival d’Alger, mais aussi de superviser toute la saison de théâtre de là-bas. J’ai quinze jours pour répondre et j’hésite. Là aussi, tu me manques, et j’aurais aimé parler avec toi de tout cela. Vu hier aussi le bon Cérésol avec qui j’ai eu une longue et franche conversation. Je t’en parlerai. Il y a aussi une chose qu’il faut que tu saches : tous les journaux annoncent que tu quittes le Français en décembre. Le Figaro a même ajouté que tu entrais chez Vilar (!). Et je viens de recevoir un coup de téléphone de Gillibert qui veut me parler des projets de Barrault à ton endroit. Je te tiendrai au courant. Mais je me demande s’il ne serait pas bon que tu écrives à Descaves pour lui dire de rectifier, s’il le croit utile. La preuve est faite en tout cas que tout le monde va se jeter sur toi. Hélas, que me restera-t-il ? Déjà, ce Forstetter… C’est bien de toi. Tu aimes tant l’intelligence que tu lui serais sensible même dans la personne de Pierhal. Et moi qui me sens m’abêtir jour après jour… Bon. Je lis. Je travaille mal. Je patiente. Je suis furieux – et je sens pourtant ma vie. Tu n’es pas là, voilà tout, et j’en suis déséquilibré. Le froid aussi est arrivé. Paris fait grise mine, et j’y erre. Qu’attends-tu pour venir me redonner la chaleur, la tendresse, ton corps, ton beau rire. Les jours se traînent, vraiment, tu sais, et bien que j’aie fait l’effort de ne pas te dire jusqu’ici la vilaine détresse où je suis depuis ton départ, je ne peux pas m’empêcher de te la montrer ici. Mais enfin, je t’aime et je pense aussi à toi avec bonheur, comme à ma force, ma règle, mon emportement aussi. Je te serre contre moi, ma voyageuse, ma Juive errante, mon amour qui ne s’arrête jamais, ma petite, je t’embrasse et te bouscule aussi. Oh ! toute la jeunesse qui est entre nous, qu’elle revienne, oui, qu’elle revienne ! A. [2 novembre 1953] Ces coupures pour ta documentation, et tout mon cœur pour t’accueillir dans Bruxelles. Lettre suivra. A. 3 novembre 1953 Mon cher amour, J’ai trouvé aujourd’hui sur mon bureau (hier était férié) tes cartes de Bruges et de Gand, et ta petite lettre d’Anvers. Signes trop courts, trop brefs (ce n’est pas un reproche) d’une vie qui me manque de plus en plus. Mais j’ai été heureux de savoir que tu avais trouvé de quoi admirer et aimer, un peu au moins. Ceci dit, cette absence a assez duré et il est vraiment temps que tu reviennes. Je me sens effroyablement seul dans ce vacarme de Paris, et privé, et assoiffé, et anémié. Comme je supportais mal l’idée de te quitter trois semaines après ton retour, j’ai fait renvoyer à janvier ce voyage d’Égypte. Je serai à Alger le 2 pour le mariage de ma nièce , reviendrai le 5 et repartirai vers le 8. Retour à la fin de janvier. Cela nous donne un mois et demi de tranquillité et d’autant plus que toute ma famille ira à Oran vers le 15 novembre, jusqu’en janvier précisément. Voilà ce que je voulais t’écrire pour que tu puisses penser avec plaisir à l’avenir. Pour moi, c’est ce proche avenir qui m’aide à supporter ces jours sans toi. Ce que tu m’as dit d’ Actuelles m’a réchauffé. J’en avais besoin à vrai dire. Je n’aime pas dire que je suis seul et pourtant, en tant qu’écrivain, je n’ai jamais mieux senti ma solitude. L’Homme révolté vient de paraître à Londres et y est accueilli de façon inespérée. Cela devrait me faire plaisir et pourtant, cela m’indiffère. On est arrivé à me dégoûter de ce livre. (À propos, Breton qui m’avait accusé, comme tu le sais, de faux témoignage, m’a fait demander de témoigner en sa faveur dans un procès de correctionnelle où il risque une forte amende .) En revanche, ces quelques mots de toi sur Actuelles m’ont fait rougir de contentement. Je travaille, mal, mais je travaille. Je suis peu, ou pas sorti. Je t’aime, voilà tout, et je pense à toi sans cesse. J’imagine, je regrette, bref, je vis avec toi. Vivre avec toi, loin de Paris, dans un pays qu’on puisse aimer matin et soir, voilà ce que je désire plus que tout. Reviens vite, mon amour ; encore une longue semaine, et puis la flambée de l’amour, et nous n’aurons plus froid. Je t’embrasse très longtemps, avec tout mon amour. AC. Gillibert m’a dit que Barrault voulait s’offrir Penthésilée mais qu’il fallait d’abord décourager Feuillère , etc., etc. J’ai dit qu’il t’écrive s’il avait des propositions honnêtes à te faire. Téléphoné chez toi, tout va bien. Amitiés au triton 7 novembre 1953 Mon amour chéri, Puisque cette lettre sera la dernière de notre séparation, je voudrais aussi qu’elle soit le premier geste de mon quadragennat, et que cette journée où j’entre dans le deuxième versant de la vie commence avec toi. Comme Dante arrivé à cet âge devant le seuil des enfers se voit donner la main par Virgile qui le conduira doucement jusque parmi les morts… Voilà beaucoup de solennité, mon petit Virgile. Mais il est vrai, si ridicule que ce soit, que je me sens grave et mélancolique, porté à me faire un plein de vie et à décider d’être différent, sur certains plans, de ce que j’ai été. On peut avoir quarante ans et agir encore comme si on en avait dix. Je t’épargnerai cependant mes réflexions et mes pensées. Hier soir, j’étais particulièrement triste, et seul. Ce matin, je me suis levé avec décision et énergie. Il fait beau d’ailleurs, et un beau soleil luit sur cette journée. « Mais toi, dit Hölderlin, tu es né pour un jour limpide. » J’ai reçu un bloc-notes de Suzanne, un quatrain d’un poète (on m’y appelle Ulysse sans aimée !) et un briquet chez moi. (C’est embêtant parce que parmi mes grandes décisions entrait celle de moins fumer.) À vrai dire ma seule joie est d’attendre mercredi. J’avais espéré pouvoir malgré tout aller à Bruxelles, mais ce serait vraiment impossible en ce moment. Une des raisons de ma tristesse. Heureusement, ce mauvais rêve va finir dans une semaine. Je crois que je n’en pouvais plus. Dans la solitude au moins, je pourrai me refaire des forces pour recommencer, s’il faut recommencer. Bon. J’espère que tu te reposes un peu à Bruxelles. Il le faut avant le nouvel effort nerveux que va te demander Phèdre . J’ai vu le programme. Tu passes au début de la soirée (numéro 4, je crois). Cela vaut beaucoup mieux. Mais tâche de ne pas être tout de suite dévorée par l’appréhension et la préparation de cette soirée : garde-toi libre de cœur un jour au moins, pour moi, pour me combler de toi, et puis ensuite plonge dans ton travail, je serai près de toi. Je suis allé voir Pour Lucrèce qui a eu, je crois, du succès. Mais pas auprès de moi. Il y a des choses émouvantes, des cris sincères (rare chez Giraudoux), mais vraiment trop de rhétorique et de gratuité. Le deuxième acte est un des pires que j’aie jamais vus. S’il n’était pas signé, il aurait été emboîté. C’est aussi le plus mal joué d’une pièce fort mal jouée. C’est à qui prendra le plus d’attitudes. Ces acteurs croient que le style, c’est l’attitude. Non c’est d’abord l’intelligence du sentiment. Fascinée par Feuillère, qui joue de
èvre est encore là (on me promet le rétablissement pour dimanche). Le seul ennui est que le bel élan de mon travail a été stoppé. De plus, être malade ici et dépendre de gens que je ne connais pas m’accable. Mais la semaine prochaine a deux noms : liberté et vie. A. Lundi [25 juillet 1955] Je viens de te téléphoner et j’ai oublié de te dire que tu allais peut-être recevoir, à ton nom, mon passeport et deux ou trois chèques en lires italiennes. Ne t’en étonne pas : garde-le et tu me remettras le tout. J’ai hâte d’être à vendredi. Mais d’ici là il faut que je parte mercredi pour être à Divonne, puis que je mène tout le monde à Annecy, pour être enfin libre. Je me sens plutôt fatigué. J’espérais t’amener un animal rutilant de santé et hautement satisfait de son travail. Ce n’est plus le cas, la maladie ayant coupé mon élan. Mais enfin j’ai beaucoup travaillé, je continuerai près de toi et quant à la santé, nous nous la referons ensemble. À bientôt, mon amour. Ce sera la cure de bonheur, de vie, et de vérité. J’ai maudit cette longue séparation plus que d’habitude – mais je vais te retrouver vendredi, et dans ma [patrie]. Je t’embrasse. Je commence à t’embrasser . A. 20 janvier 1956 AVEC TOI CE SOIR ÉCRIRAI LUNDI TENDRESSES CAMUS [23 janvier 1956] TOUT VA BIEN LETTRE SUIT TENDRESSES ALBERT Lundi [23 janvier 1956] Mon cher amour, Je suis bien, bien heureux que vendredi ait été un succès. Je l’espérais, bien sûr, mais on craint toujours. Ici, malgré des incidents, mon histoire s’est bien passée aussi. Je te raconterai le détail – Mais je ne t’écris que ce mot (débordé que je suis, et aussi, il faut le dire, fatigué) pour t’annoncer que je serai à Paris mercredi ou jeudi au plus tard. (1) Ne m’écris plus. Je téléphonerai en arrivant. Moi aussi je ne cesse de t’aimer, mieux chaque jour. Et dans tout le malheur d’ici, je te portais. Je t’embrasse avec tout mon amour A. (1) Je n’ai pas encore confirmation de ma place. 9 heures [24 mars 1956] Mon cher amour, J’ai eu ce matin la jeune Sellers au fil (sympathique). Elle a une autre proposition qu’elle est naturellement tentée de lâcher. Mais il faudrait qu’elle ait une idée rapide du rôle . Donne à Patricia l’exemplaire anglais de Requiem for a nun , puisque l’enfant algéro-russe sait l’anglais. Je pars , vaseux et mélancolique, avec l’amour de ma vraie Temple au cœur. À bientôt. Je t’embrasse très fort. AC Lundi 26 mars 22 heures Mon cher amour, Je t’écris avant de me coucher, littéralement rompu. Samedi et dimanche j’ai fait de la route sous une pluie ininterrompue et en arrivant hier après-midi, déjà assez fatigué, j’ai eu la bonne surprise de trouver une maison inondée, sans électricité ni eau, glacée à crever. Il a fallu faire des feux, mobiliser des ouvriers, remettre la maison en état, faire manger les enfants sur des feux de fortune, les coucher et prévoir l’arrivée de mon frère le lendemain c’est-à-dire aujourd’hui. Dès ce matin, en effet, nouveaux travaux, meubles à déplacer, course pour trouver une femme de ménage, raid à Avignon pour aller chercher mon frère, nouvelle course pour provisions, retravaux etc. Et pendant tout ce temps, les enfants à nourrir, à surveiller, à occuper, etc. Ce soir, je suis moulu. Heureusement, il a cessé de pleuvoir ce matin. Et tout à l’heure avant de monter me coucher, j’ai marché un peu dans le jardin sous une lune merveilleuse et un ciel fourmillant de grosses étoiles. Les grands bouleaux et les platanes de l’allée ont leurs branches nues chargées seulement de ces étoiles. Une seconde j’ai saisi la paix par son aile. Et j’ai pensé à toi, avec une grande douceur au cœur. Ce mot était pour te le dire. Demain, je vais chercher ma mère à Marignane et j’espère que tout ici sera en ordre. Ensuite, j’essaierai de travailler un peu. Dis-moi si Patricia est venue chercher le Requiem . Je vais l’achever ici (le Requiem pas Patricia) du moins c’est là mon projet. Mais je me sens vaseux et vaguement fiévreux. Je regrette ma tour de Montmorency et ma tranquillité laborieuse. L’idée aussi que pendant une longue période je ne te verrai que fugitivement m’accable un peu. Mais je t’aime d’un bon et grand cœur, je voudrais vivre avec toi, voilà la vérité, au lieu d’errer çà et là pour essayer, en vain d’ailleurs, de contenter les êtres que j’aime pourtant. Mais ce sont les pensées de la fatigue. Seul, le cœur vit, et pour toi. Je t’embrasse dans le style hispano-antillais. Écris. AC Mercredi, 28 mars 1956 Mon cher amour, Merci de ta lettre. Tout est en ordre maintenant ici (ou à peu près). La famille est au complet. Je crains que le temps qui continue d’être mauvais ne décourage un peu ma pauvre mère. Mais il n’y paraît pas. J’occupe l’ oncle à des travaux manuels. Quant au frère et à la belle-sœur, ils s’occupent eux-mêmes. Les enfants sont ravis, roulent à vélo dans cette grande campagne et supportent gaillardement le froid. Je me suis mis au travail et remanie sérieusement cet étrange Requiem . La jeune Sellers qui devait me donner une réponse après lecture du texte anglais m’a télégraphié : « Accepte avec grande joie ». Bon. Mais je crains tout de même que le rôle soit un peu lourd pour ses frêles épaules et je supprime quelques « folies » qui n’avaient de sens que pour toi. Cela ajoute d’ailleurs à ma mélancolie du moment, et à la fatigue que me donne cette vie idiote où je me suis mis. N’importe, j’aime mieux C[atherine] S[ellers] que le genre M[adeleine] Robinson. J’ai l’impression que je pourrais l’aider et qu’elle peut le jouer en « noyée » de façon émouvante. Francine qui va passer quelques jours avec sa famille dans la Drôme, à cent cinquante kilomètres d’ici, viendra à la fin de la semaine prochaine pour voir ma mère et rentrer avec nous. Du moins c’est très probable. Aussi pour éviter tout choc (l’idiotie continue) ne m’écris pas après lundi ou mardi au plus tard. Je te tiendrai au courant, naturellement. Il fait encore gris et le vent souffle fort. Mais c’est le vent du sud, messager de pluie. J’attends mon beau et rude mistral, que suit le soleil. En vérité, j’ai hâte de rentrer et n’enrage que de cette suite de déplacements qui va encore nous séparer. Mais tu es là, quand même, et j’en remercie l’étoile de Jonas. À bientôt, ma reine, mon petit mistral, tu as ma tendresse et mon amour. Et je t’embrasse, d’un cœur reconnaissant. AC Mon livre est ainsi titré Le Cri – récit. Il paraîtra fin avril. Ce sera le moment des giboulées. Je t’embrasse encore. Lundi 2 avril Ta dernière lettre était bien brève, ma beauté. Mais douce, reconnaissons-le. Jalouse ? Et de quoi pourrais-tu l’être ? Tu as eu des raisons de l’être, jadis, et je le comprenais. Mais aujourd’hui tu règnes et ce qu’il y a entre nous ne peut se comparer même de loin, à rien de ce qui fait les jours du monde. Ceci dit tu n’as même pas de volonté superficielle d’être jalouse. Ce ne serait pas mauvais, peut-être. Mais tu es si sûre de nous que ça ne vaut même pas la peine d’une ligne de plus. Dommage ! J’ai passé mes Pâques avec Temple. Et j’ai fini l’adaptation. J’ai amélioré, je crois, le troisième acte. Mais on peut difficilement le sauver. D’ici octobre, j’aurai peut-être de nouvelles idées. Maintenant je vais me donner, avant l’arrivée de F[rancine], mercredi ou jeudi, deux ou trois jours de vacances. Le mistral souffle. Il fera beau fixe le jour de mon départ. Mais je ne suis pas fâché d’avoir repris contact avec ce pays, même sous la pluie et le ciel gris. Les miens ont l’air content. Les enfants sont ravis et c’est vrai qu’ils respirent ici une liberté
, , , , G ALLIMARD , Pierre , , G ALLIMARD , Renée (née T HOMASSET ) , , G ALLIMARD , Simone G ANCE , Abel , G ANTILLON , Charles , G ARCÍA L ORCA , Federico , , , , G ARRICK , David G AUTIER , Jean-Jacques , , G ÉLIN , Daniel G ENET , Jean , G EORGE , Yvonne ( DE K NOPS , dite ) G IDE , André , 365-366 , , 735-736 , , , , , , , G ILLIBERT , Geneviève G ILLIBERT , Jean , , , , 890-891 , , , , , 957-958 , , G ILLOIS , André , G ILSON , Paul , , G IRAUDOUX , Jean , G ISCHIA , Léon G ŒTHE , Johann Wolfgang von , G OGOL , Nicolas G ORKI , Maxime , , , G OUDEKET , Maurice 677-678 , G OYA , Francisco de , G RACQ , Julien , G RANVAL , Jean-Pierre G RÉCO , Juliette G REEN , Julien , , G RENIER , Jean 81-82 , , , G RENIER , Roger G ROCK G UILLOUX , Louis , , , H ALPHEN , Michèle (née B OSSOUTROT ) , , , , , H ÉBERTOT , Jacques (André D AVIEL , dit ) , , , , , , , , 142-143 , , , , 167-169 , , 209-210 , 221-222 , , , 270-271 , , , 290-291 , , , , , , 328-330 , , , , , 385-386 , , , , , 426-427 , , , , , 451-452 , 457-458 , , , , , 517-518 , , , , , , , , , , , , , H EMINGWAY , Ernest , H ERBART , Élisabeth ( née V AN R YSSELBERGHE ) H ERBART , Pierre , , , , H ERBERT , Georges , , , , 1052-1053 H EREDIA , José Maria de H ÉRIAT , Philippe , H ERRAND , Marcel , , , , , , , 217-218 , 224-225 , , , , , , , , , , , 653-654 , , , , , , , , , , , , , , , , , , H IRSCH , Robert H IRT , Éléonore , , 675-676 , , H ITCHCOCK , Alfred H ORNE , Lena H UGO , Valentine , H UGO , Victor , , H UXLEY , Aldous I NGRES , Jean-Auguste-Dominique I RVING , Henry I VERNEL , Daniel , , , , J AMOIS , Marguerite , , , , , J ANDELINE (Aline J EANNEROT , dite ) J ARRE , Maurice , , J AUSSAUD , Robert , , , , , , , , , , 325-326 , , , , , , , , , , , , Jeanne d’Arc J IMÉNEZ (les) , , , , , J IMENEZ A RELLANO , Angeles, dite Angèle , , , , , , , , , , , 236-237 , , , , , , , , , , , , , 386-387 , , , , , , 410-411 , , , , , , , , 478-479 , , 505-506 , , , , , , , , , , , , 621-622 , , , , , , 660-661 , , , , , 687-688 , , , 708-709 , , , , , , , 752-753 , , , , , , , 831-832 , , , , , , , , , , , , , , , , , 1054-1055 , , , , , , , , , , , 1176-1177 , , , , , , , , , , 1262-1264 J IMENEZ , Juan Ramón , , , , , , 396-397 , , , , , , , , , , , , , , , , , 708-709 , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , J OANOVICI , Joseph , J ORRIS , Jean-Pierre , J OSEM , Monette , , J OUVET , Louis , , , , , , , J OYEUX , Odette , 234-235 , , J UILLARD , Jean K AFKA , Franz 681-682 , K ALFF , Marie K EATS , John K ELLERSON , Philippe , , K ELLY , Grace , K EMP , Robert , , K ERJEAN , Germaine L ABÉ , Louise L ABICHE , Suzanne : voir A GNÉLY , Suzanne L ACOUR L AËNNEC (docteur) , L AFFON , Yolande ( née L AMY ) , , , L A G RANDVILLE , Marie-Nathalie de L AHAYE , Michèle , , , , , , , , , , L AMENNAIS , Félicité Robert , L APARRE L APORTE , René (les) , , L ARRIVÉ , Pierre L A T OUR DU P IN , Patrice de L AURE , L AUTREC , Toulouse , , L AVAL , Monique , L AWRENCE , D. H. L ÉAUTAUD , Paul L ECHEVALLIER , Nicole ( née G ALLIMARD ) N2 L E C ORBUSIER L E C OUEY , Catherine , , L ECOURTOIS L EDOUX , Fernand , 929-930 , 934-935 , 944-945 , L EHMAN , René , , L E L OCH L EMARCHAND , Jacques L EMOINE , Michel , L ENOIR , Jacqueline L ENORMAND , Henri-René , , , L E R OY , Georges , , L ESCAUT , France L ESLI , Madeleine L ÉTRAZ , Jean de L ÉTRAZ , Simone de L ÉVY (les) L INON L IPATTI , Dinu L OPE D E V EGA , L OPEZ D E S AN P ABLO , Feliciana 378-379 , 387-388 , 392-393 , 396-397 , , , , , 526-527 , , , , , , , , , , , L OPEZ , Henri L OREN , Sophia L ORRAIN (L
qu’elle exige d’un homme et l’occasion qu’elle lui fournit de surmonter ses fantômes et d’approcher d’un peu plus près sa réalité nue. Qu’on ne se trompe pas d’esthétique. Ce n’est pas l’information patiente, l’incessante et stérile illustration d’une thèse que j’invoque ici. Au contraire, si je me suis expliqué clairement. Le roman à thèse, l’œuvre qui prouve, la plus haïssable de toutes, est celle qui le plus souvent s’inspire d’une pensée satisfaite. La vérité qu’on croit détenir, on la démontre. Mais ce sont là des idées qu’on met en marche, et les idées sont le contraire de la pensée. Ces créateurs sont des philosophes honteux. Ceux dont je parle ou que j’imagine sont au contraire des penseurs lucides. À un certain point où la pensée revient sur elle-même, ils dressent les images de leurs œuvres comme les symboles évidents d’une pensée limitée, mortelle et révoltée. Elles prouvent peut-être quelque chose. Mais ces preuves, les romanciers se les donnent plus qu’ils ne les fournissent. L’essentiel est qu’ils triomphent dans le concret et que ce soit leur grandeur. Ce triomphe tout charnel leur a été préparé par une pensée où les pouvoirs abstraits ont été humiliés. Quand ils le sont tout à fait, la chair du même coup fait resplendir la création de tout son éclat absurde. Ce sont les philosophies ironiques qui font les œuvres passionnées. Toute pensée qui renonce à l’unité exalte la diversité. Et la diversité est le lieu de l’art. La seule pensée qui libère l’esprit est celle qui le laisse seul, certain de ses limites et de sa fin prochaine. Aucune doctrine ne le sollicite. Il attend le mûrissement de l’œuvre et de la vie. Détachée de lui, la première fera entendre une fois de plus la voix à peine assourdie d’une âme pour toujours délivrée de l’espoir. Ou elle ne fera rien entendre, si le créateur lassé de son jeu, prétend se détourner. Cela est équivalent. Ainsi je demande à la création absurde ce que j’exigeais de la pensée, la révolte, la liberté et la diversité. Elle manifestera ensuite sa profonde inutilité. Dans cet effort quotidien où l’in- telligence et la passion se mêlent et se transportent, l’homme absurde découvre une discipline qui fera l’essentiel de ses forces. L’application qu’il y faut, l’entêtement et la clairvoyance rejoignent ainsi l’attitude conquérante. Créer, c’est ainsi donner une forme à son destin. Pour tous ces personnages, leur œuvre les définit au moins autant qu’elle en est définie. Le comédien nous l’a appris : il n’y a pas de frontière entre le paraître et l’être. Répétons-le. Rien de tout cela n’a de sens réel. Sur le chemin de cette liberté, il est encore un progrès à faire. Le dernier effort pour ces esprits parents, créateur ou conquérant, est de savoir se libérer aussi de leurs entreprises : arriver à admettre que l’œuvre même, qu’elle soit conquête, amour ou création, peut ne pas être ; consommer ainsi l’inutilité profonde de toute vie individuelle. Cela même leur donne plus d’aisance dans la réalisation de cette œuvre, comme d’apercevoir l’absurdité de la vie les autorisait à s’y plonger avec tous les excès. Ce qui reste, c’est un destin dont seule l’issue est fatale. En dehors de cette unique fatalité de la mort, tout, joie ou bonheur, est liberté. Un monde demeure dont l’homme est le seul maître. Ce qui le liait, c’était l’illusion d’un autre monde. Le sort de sa pensée n’est plus de se renoncer mais de rebondir en images. Elle se joue - dans des mythes sans doute - mais des mythes sans autre profondeur que celle de la douleur humaine et comme elle inépuisables. Non pas la fable divine qui amuse et aveugle, mais le visage, le geste et le drame terrestres où se résument une difficile sagesse et une passion sans lendemain. Le mythe de Sisyphe Les dieux avaient condamné Sisyphe à rouler sans cesse un rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où la pierre retombait par son propre poids. Ils avaient pensé avec quelque raison qu’il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir. Si l’on en croit Homère, Sisyphe était le plus sage et le plus prudent des mortels. Selon une autre tradition cependant, il inclinait au métier de brigand. Je n’y vois pas de contradiction. Les opinions diffèrent sur les motifs qui lui valurent d’être le travailleur inutile des enfers. On lui reproche d’abord quelque légèreté avec les dieux. Il livra leurs secrets. Egine, fille d’Asope, fut enlevée par Jupiter. Le père s’étonna de cette disparition et s’en plaignit à Sisyphe. Lui, qui avait connaissance de l’enlèvement, offrit à Asope de l’en instruire, à la condition qu’il donnerait de l’eau à la citadelle de Corinthe. Aux foudres célestes, il préféra la bénédiction de l’eau. Il en fut puni dans les enfers. Homère nous raconte aussi que Sisyphe avait enchainé la Mort. Pluton ne put supporter le spectacle de son empire désert et silencieux. Il dépêcha le dieu de la guerre qui délivra la Mort des mains de son vainqueur. On dit encore que Sisyphe étant près de mourir voulut imprudemment éprouver l’amour de sa femme. Il lui ordonna de jeter son corps sans sépulture au milieu de la place publique. Sisyphe se retrouva dans les enfers. Et là, irrité d’une obéissance si contraire à l’amour humain, il obtint de Pluton la permission de retourner sur la terre pour châtier sa femme. Mais quand il eut de nouveau revu le visage de ce monde, goûté l’eau et le soleil, les pierres chaudes et la mer, il ne voulut plus retourner dans l’ombre infernale. Les rappels, les colères et les avertissements n’y firent rien. Bien des années encore, il vécut devant la courbe du golfe, la mer éclatante et les sourires de la terre. Il fallut un arrêt des dieux. Mercure vint saisir l’audacieux au collet et l’ôtant à ses joies, le ramena de force aux enfers où son rocher était tout prêt. On a compris déjà que Sisyphe est le héros absurde. Il l’est autant par ses passions que par son tourment. Son mépris des dieux, sa haine de la mort et sa passion pour la vie, lui ont valu ce supplice indicible où tout l’être s’emploie à ne rien achever. C’est le prix qu’il faut payer pour les passions de cette terre. On ne nous dit rien sur Sisyphe aux enfers. Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime. Pour celui-ci on voit seulement tout l’effort d’un corps tendu pour soulever l’énorme pierre, la rouler et l’aider à gravir une pente cent fois recommencée ; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d’une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d’un pied qui la cale, la reprise à bout de bras, la sûreté tout humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine. C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même ! Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. À chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s’enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher. Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l’espoir de réussir le soutenait ? L’ouvrier d’aujourd’hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n’est pas moins absurde. Mais il n’est tragique qu’aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition : c’est à
ciel austral, estompées par une brume invisible, luisaient faiblement. L'air humide était lourd. Pourtant, il semblait d'une délicieuse fraîcheur au sortir de la case. D'Àrrast remontait la pente glissante, gagnait les premières cases, trébuchait comme un homme ivre dans les chemins troués. La forêt grondait un peu, toute proche. Le bruit du fleuve grandissait, le continent tout entier émergeait dans la nuit et l'écœurement envahissait d'Arrast. Il lui semblait qu'il aurait voulu vomir ce pays tout entier, la tristesse de ses grands espaces, la lumière glauque des forêts, et le clapotis nocturne de ses grands fleuves déserts. Cette terre était trop grande, le sang et les saisons s'y confondaient, le temps se liquéfiait. La vie ici était à ras de terre et, pour s'y intégrer, il fallait se coucher et dormir, pendant des années, a même le sol boueux ou desséché. Là-bas, en Europe, c'était la honte et la colère. Ici l'exil ou la solitude, au milieu de ces fous languissants et trépidants, qui dansaient pour mourir. Mais, à travers la nuit humide, pleine d'odeurs végétales, l'étrange cri d'oiseau blesse, pousse par la belle endormie, lui parvint encore. Quand d'Arrast, la tête barrée d'une épaisse migraine, s'était réveillé après un mauvais sommeil, une chaleur humide écrasait la ville et la forêt immobile. Il attendait à présent sous le porche de l'hôpital, regardant sa montre arrêtée, incertain de l'heure, étonné de ce grand jour et du silence qui montait de la ville. Le ciel, d'un bleu presque franc, pesait au ras des premiers toits éteints. Des urubus jaunâtres dormaient, figés par la chaleur, sur la maison qui faisait face à l'hôpital. L'un d'eux s'ébroua tout d'un coup, ouvrit le bec, prit ostensiblement ses dispositions pour s'envoler, claqua deux fois ses ailes poussiéreuses contre son corps, s'éleva de quelques centimètres au-dessus du toit, et retomba pour s'endormir presque aussitôt. L'ingénieur descendit vers la ville. La place principale était déserte, comme les rues qu'il venait de parcourir. Au loin, et de chaque côté du fleuve, une brume basse flottait sur la forêt. La chaleur tombait verticalement et d'Arrast chercha un coin d'ombre pour s'abriter. Il vit alors, sous l'auvent d'une des maisons, un petit homme qui lui faisait signe. De plus près, il reconnut Socrate. - Alors, monsieur d'Arrast, tu aimes la cérémonie ? D'Arrast dit qu'il faisait trop chaud dans la case et qu'il préférait le ciel et la nuit. - Oui, dit Socrate, chez toi, c'est la messe seulement. Personne ne danse. Il se frottait les mains, sautait sur un pied, tournait sur lui-même, riait à perdre haleine. - Pas possibles, ils sont pas possibles. Puis il regarda d'Arrast avec curiosité - Et toi, tu vas à la messe ? - Non. Alors, où tu vas ? Nulle part. je ne sais pas. Socrate riait encore. - Pas possible ! Un seigneur sans église, sans rien ! D'Arrast riait aussi : - Oui, tu vois, je n'ai pas trouvé ma place. Alors, je suis parti. - Reste avec nous, monsieur d'Arrast, je t'aime. - Je voudrais bien, Socrate, mais je ne sais pas danser. Leurs rires résonnaient dans le silence de la ville déserte. « Ah, dit Socrate, j'oublie. Le maire veut te voir. Il déjeune au club. » Et sans crier gare, il partit dans la direction de l'hôpital. « Où vas-tu ? » cria d'Arrast. Socrate imita un ronflement : « Dormir. Tout à l'heure la procession. » Et courant à moitié, il reprit ses ronflements. Le maire voulait seulement donner à d'Arrast une place d'honneur pour voir la procession. Il l'expliqua à l'ingénieur en lui faisant partager un plat de viande et de riz propre à miraculer un paralytique. On s'installerait d'abord dans la maison du juge, sur un balcon, devant l'église, pour voir sortir le cortège, on irait ensuite à la mairie, dans la grand-rue qui menait à la place de l'église et que les pénitents emprunteraient au retour. Le juge et le chef de police accompagneraient d'Arrast, le maire étant tenu de participer à la cérémonie. Le chef de police était en effet dans la salle du club, et tournait sans trêve autour de d'Arrast, un infatigable sourire aux lèvres, lui prodiguant des discours incompréhensibles, mais évidemment affectueux. Lorsque d'Arrast descendit, le chef de police se précipita pour lui ouvrir le chemin, tenant toutes les portes ouvertes devant lui. Sous le soleil massif, dans la ville toujours vide, les deux hommes se dirigeaient vers la maison du juge. Seuls, leurs pas résonnaient dans le silence. Mais, soudain, un pétard éclata dans une rue proche et fit s'envoler sur toutes les maisons, en gerbes lourdes et embarrassées, les urubus au cou pelé. Presque aussitôt des dizaines de pétards éclatèrent dans toutes les directions, les portes s'ouvrirent et les gens commencèrent de sortir des maisons pour remplir les rues étroites. Le juge exprima à d'Arrast la fierté qui était la sienne de l'accueillir dans son indigne maison et lui fit gravir un étage d'un bel escalier baroque peint à la chaux bleue. Sur le palier, au passage de d'Arrast, des portes s'ouvrirent d'où surgissaient des têtes brunes d'enfants qui disparaissaient ensuite avec des rires étouffés. La pièce d'honneur, belle d'architecture, ne contenait que des meubles de rotin et de grandes cages d'oiseaux au jacassement étourdissant. Le balcon où ils s'installèrent donnait sur la petite place devant l'église. La foule commençait maintenant de la remplir, étrangement silencieuse, immobile sous la chaleur qui descendait du ciel en flots presque visibles. Seuls, des enfants couraient autour de la place, s'arrêtant brusquement pour allumer les pétards dont les détonations se succédaient. Vue du balcon, l'église, avec ses murs crépis, sa dizaine de marches peintes à la chaux bleue, ses deux tours bleu et or, paraissait plus petite. Tout d'un coup, des orgues éclatèrent à l'intérieur de l'église. La foule, tournée vers le porche, se rangea sur les côtés de la place. Les hommes se découvrirent, les femmes s'agenouillèrent. Les orgues lointaines jouèrent, longuement, des sortes de marches. Puis un étrange bruit d'élytres vint de la forêt. Un minuscule avion aux ailes transparentes et à la frêle carcasse, insolite dans ce monde sans âge, surgit au-dessus des arbres, descendit un peu vers la place, et passa, avec un grondement de grosse crécelle, au-dessus des têtes levées vers lui. L'avion vira ensuite et s'éloigna vers l'estuaire. Mais, dans l'ombre de l'église, un obscur remue-ménage attirait de nouveau l'attention. Les orgues s'étaient tues, relayées maintenant par des cuivres et des tambours, invisibles sous le porche. Des pénitents, recouverts de surplis noirs, sortirent un à un de l'église, se groupèrent sur le parvis, puis commencèrent de descendre les marches. Derrière eux venaient des pénitents blancs portant des bannières rouges et bleues, puis une petite troupe de garçons costumés en anges, des confréries d'enfants de Marie, aux petits visages noirs et graves, et enfin, sur une châsse multicolore, portée par des notables suant dans leurs complets sombres, l'effigie du bon Jésus lui-même, roseau en main, la tête couverte d'épines, saignant et chancelant au-dessus de la foule qui garnissait les degrés du parvis. Quand la châsse fut arrivée au bas des marches, il y eut un temps d'arrêt pendant lequel les pénitents essayèrent de se ranger dans un semblant d'ordre. C'est alors que d'Arrast vit le coq. Il venait de déboucher sur le parvis, torse nu, et
découvre avec la baie au fond. On peut longtemps rêver devant cette offrande qui soupire avec la mer. Mais quand on revient sur ses pas, on trouve une plaque « Regrets éternels », dans une tombe abandonnée. Heureusement, il y a les idéalistes pour arranger les choses. L’envers et l’endroit. (1958) AMOUR DE VIVRE La nuit à Palma, la vie reflue lentement vers le quartier des cafés chantants, derrière le marché : des rues noires et silencieuses jusqu’au moment où l’on arrive devant des portes persiennes où filtrent la lumière et la musique. J’ai passé près d’une nuit dans l’un de ces cafés. C’était une petite salle très basse, rectangulaire, peinte en vert, décorée de guirlandes roses. Le plafond boisé était couvert de minuscules ampoules rouges. Dans ce petit espace s’étaient miraculeusement casés un orchestre, un bar aux bouteilles multicolores et le public, serré à mourir, épaules contre épaules. Des hommes seulement. Au centre, deux mètres carrés d’espace libre. Des verres et des bouteilles en fusaient, envoyés par le garçon aux quatre coins de la salle. Pas un être ici n’était conscient. Tous hurlaient. Une sorte d’officier de marine m’éructait dans la figure des politesses chargées d’alcool. À ma table, un nain sans âge me racontait sa vie. Mais j’étais trop tendu pour l’écouter. L’orchestre jouait sans arrêt des mélodies dont on ne saisissait que le rythme parce que tous les pieds en donnaient la mesure. Parfois la porte s’ouvrait. Au milieu des hurlements, on encastrait un nouvel arrivant entre deux chaises . Un coup de cymbale soudain et une femme sauta brusquement dans le cercle exigu, au milieu du cabaret. « Vingt et un ans », me dit l’officier. Je fus stupéfait. Un visage de jeune fille, mais sculpté dans une montagne de chair. Cette femme pouvait avoir un mètre quatre-vingts. Enorme, elle devait peser trois cents livres. Les mains sur les hanches, vêtue d’un filet jaune dont les mailles faisaient gonfler un damier de chair blanche, elle souriait ; et chacun des coins de sa bouche renvoyait vers l’oreille une série de petites ondulations de chair. Dans la salle, l’excitation n’avait plus de bornes. On sentait que cette fille était connue, aimée, attendue. Elle souriait toujours. Elle promena son regard autour du publie, et toujours silencieuse et souriante, fit onduler son ventre en avant. La salle hurla, puis réclama une chanson qui paraissait connue. C’était un chant andalou, nasillard et rythmé sourdement par la batterie, toutes les trois mesures. Elle chantait et, à chaque coup, mimait l’amour de tout son corps. Dans ce mouvement monotone et passionné, de vraies vagues de chair naissaient sur ses hanches et venaient mourir sur ses épaules. La salle était comme écrasée. Mais, au refrain, la fille, tournant sur elle-même, tenant ses seins à pleines mains, ouvrant sa bouche rouge et mouillée, reprit la mélodie, en chœur avec la salle, jusqu’à ce que tout le monde soit levé dans le tumulte. Elle, campée au centre, gluante de sueur, dépeignée, dressait sa taille massive, gonflée dans son filet jaune. Comme une déesse immonde sortant de l’eau, le front bête et bas, les yeux creux, elle vivait seulement par un petit tressaillement du genou comme en ont les chevaux après la course. Au milieu de la joie trépignante qui l’entourait, elle était comme l’image ignoble et exaltante de la vie, avec le désespoir de ses yeux vides et la sueur épaisse de son ventre... Sans les cafés et les journaux, il serait difficile de voyager. Une feuille imprimée dans notre langue, un lieu où le soir nous tentons de coudoyer des hommes, nous permet de mimer dans un geste familier l’homme que nous étions chez nous, et qui, à distance, nous paraît si étranger. Car ce qui fait le prix du voyage, c’est la peur. Il brise en nous une sorte de décor intérieur. Il n’est plus possible de tricher - de se masquer derrière des heures de bureau et de chantier (ces heures contre lesquelles nous protestons si fort et qui nous défendent si sûrement contre la souffrance d’être seul). C’est ainsi que j’ai toujours envie d’écrire des romans où mes héros diraient : « Qu’est-ce que je deviendrais sans mes heures de bureau ? » ou encore : « Ma femme est morte, mais par bonheur, j’ai un gros paquet d’expéditions à rédiger pour demain. » Le voyage nous ôte ce refuge. Loin des nôtres, de notre langue, arrachés à tous nos appuis, privés de nos masques (on ne connaît pas le tarif des tramways et tout est comme ça), nous sommes tout entiers à la surface de nous-mêmes. Mais aussi, à nous sentir l’âme malade, nous rendons à chaque être, à chaque objet, sa valeur de miracle. Une femme qui danse sans penser, une bouteille sur une table, aperçue derrière un rideau : chaque image devient un symbole. La vie nous semble s’y refléter tout entière, dans la mesure où notre vie à ce moment s’y résume. Sensible à tous les dons, comment dire les ivresses contradictoires que nous pouvons goûter (jusqu’à celle de la lucidité). Et jamais peut-être un pays, sinon la Méditerranée, ne m’a porté à la fois si loin et si près de moi-même. Sans doute c’est de là que venait mon émotion du café de Palma. Mais à midi, au contraire, dans le quartier désert de la cathédrale, parmi les vieux palais aux cours fraîches, dans les rues aux odeurs d’ombre, c’est l’idée d’une certaine « lenteur » qui me frappait. Personne dans ces rues. Aux miradors, de vieilles femmes figées. Et marchant le long des maisons, m’arrêtant dans les cours pleines de plantes vertes et de piliers ronds et gris, je me fondais dans cette odeur de silence, je perdais mes limites, n’étais plus que le son de mes pas, ou ce vol d’oiseaux dont j’apercevais l’ombre sur le haut des murs encore ensoleillé. Je passais aussi de longues heures dans le petit cloître gothique de San Francisco. Sa fine et précieuse colonnade luisait de ce beau jaune doré qu’ont les vieux monuments en Espagne. Dans la cour, des lauriers roses, de faux poivriers, un puits de fer forgé d’où pendait une longue cuiller de métal rouillé. Les passants y buvaient. Parfois, je me souviens encore du bruit clair qu’elle faisait en retombant sur la pierre du puits. Pourtant, ce n’était pas la douceur de vivre que ce cloître m’enseignait. Dans les battements secs de ses vols de pigeons, le silence soudain blotti au milieu du jardin, dans le grincement isolé de sa chaîne de puits, je retrouvais une saveur nouvelle et pourtant familière. J’étais lucide et souriant devant ce jeu unique des apparences. Ce cristal où souriait le visage du monde, il me semblait qu’un geste l’eût fêlé. Quelque chose allait se défaire, le vol des pigeons mourir et chacun d’eux tomber lentement sur ses ailes déployées. Seuls, mon silence et mon immobilité rendaient plausible ce qui ressemblait si fort à une illusion. J’entrais dans le jeu. Sans être dupe, je me prêtais aux apparences, Un beau soleil doré chauffait doucement les pierres jaunes du cloître. Une femme puisait de l’eau au puits. Dans une heure, une minute, une seconde, maintenant peut-être, tout pouvait crouler. Et pourtant le miracle se poursuivait. Le monde durait, pudique, ironique et discret (comme certaines formes douces et retenues de l’amitié des femmes). Un équilibre se poursuivait, coloré pourtant par toute l’appréhension de sa propre fin. Là était tout mon amour de vivre : une passion silencieuse pour ce qui allait peut-être m’échapper, une amertume sous une flamme. Chaque jour, je quittais ce cloître comme enlevé à moi-même, inscrit pour un court instant dans la durée du monde. Et je sais bien pourquoi je pensais alors aux yeux sans regard des Apollons doriques ou aux personnages brûlants et figés de Giotto . C’est qu’à ce moment, je comprenais vraiment ce que pouvaient m’apporter de semblables pays. J’admire qu’on puisse trouver au bord de la Méditerranée des certitudes
formisme de parade, l'héritage de Rimbaud, justement, que Breton résume ainsi : « Devons-nous laisser là toute espérance ? » Un grand appel vers la vie absente s'arme d'un refus total du monde présent, comme le dit assez superbement Breton : « Incapable de prendre mon parti du sort qui m'est fait, atteint dans ma conscience la plus haute par ce déni de justice, je me garde d'adapter mon existence aux conditions dérisoires ici-bas de toute existence. » L'esprit, selon Breton, ne peut trouver à se fixer ni dans la vie, ni au-delà. Le surréalisme veut répondre à cette inquiétude sans repos. Il est un « cri de l'esprit qui se retourne contre lui-même et est bien décidé à broyer désespérément ces entraves ». Il crie contre la mort et « la durée dérisoire » d'une condition précaire. Le surréalisme se place donc aux ordres de l'impatience. Il vit dans un certain état de fureur blessée ; du même coup dans la rigueur et l'intransigeance fière, qui supposent une morale. Dès ses origines, le surréalisme, évangile du désordre, s'est trouvé dans l'obligation de créer un ordre. Mais il n'a d'abord songé qu'à détruire, par la poésie d'abord sur le plan de l'imprécation, par des marteaux matériels ensuite. Le procès du monde réel est devenu logiquement le procès de la création. L'antithéisme surréaliste est raisonné et méthodique. Il s'affermit d'abord sur une idée de la non-culpabilité absolue de l'homme à qui il convient de rendre « toute la puissance qu'il a été capable de mettre sur le mot Dieu ». Comme dans toute l'histoire de la révolte, cette idée de la non-culpabilité absolue, surgie du désespoir, s'est peu à peu transformée en folie de châtiment. Les surréalistes, en même temps qu'ils exaltaient l'innocence humaine, ont cru pouvoir exalter le meurtre et le suicide. Ils ont parlé du suicide comme d'une solution et Crevel, qui estimait cette solution « la plus vraisemblablement juste et définitive ». s'est tué, comme Rigaut et Vaché. Aragon a pu stigmatiser ensuite les bavards du suicide. Il n'empêche que célébrer l'anéantissement, et ne point s'y précipiter avec les autres, ne fait honneur à personne. Sur ce point, le surréalisme a gardé de la « littérature », qu'il abominait, les pires facilités, et justifié le cri bouleversant de Rigaut : « Vous êtes tous des poètes et, moi, je suis du côté de la mort. » Le surréalisme ne s'en est pas tenu là. Il a choisi comme héros Violette Nozière ou le criminel anonyme de droit commun, affirmant ainsi, devant le crime lui-même, l'innocence de la créature. Mais il a osé dire aussi, et ceci est le mot que, depuis 1933, André Breton doit regretter, que l'acte surréaliste le plus simple consistait à descendre dans la rue, revolver au poing, et à tirer au hasard dans la foule. À qui refuse toute autre détermination que celle de l'individu et de son désir, toute primauté, sinon celle de l'inconscient, il revient en effet de se révolter en même temps contre la société et la raison. La théorie de l'acte gratuit couronne la revendication de la liberté absolue. Qu'importe si, pour finir, cette liberté se résume dans la solitude que définit Jarry : « Lorsque j'aurai pris toute la phynance, je tuerai tout le monde et je m'en irai. » L'essentiel est que les entraves soient niées et l'irrationnel triomphant. Que signifie en effet cette apologie du meurtre, sinon que, dans un monde sans signification et sans honneur, seul le désir d'être, sous toutes ses formes, est légitime ? L'élan de la vie, la poussée de l'inconscient, le cri de l'irrationnel sont les seules vérités pures qu'il faille favoriser. Tout ce qui s'oppose au désir, et principalement la société, doit donc être détruit sans merci. On comprend alors la remarque d'André Breton à propos de Sade : « Certes, l'homme ne consent plus ici à s'unir à la nature que dans le crime ; resterait à savoir si ce n'est pas encore une des façons les plus folles, les plus indiscutables, d'aimer. » On sent bien qu'il s'agit de l'amour sans objet qui est celui des âmes déchirées. Mais cet amour vide et avide, cette folie de possession est celle que précisément la société entrave inévitablement. C'est pourquoi Breton, qui porte encore l'embarras de ces déclarations, a pu faire l'éloge de la trahison et déclarer (ce que les surréalistes ont essayé de prouver) que la violence est le seul mode adéquat d'expression. Mais la société n'est pas faite que de personnes. Elle est aussi institution. Trop bien nés pour tuer tout le monde, les surréalistes, par la logique même de leur attitude, en sont venus à considérer que, pour libérer le désir, il fallait renverser d'abord la société. Ils ont choisi de servir la révolution de leur temps. De Walpole et de Sade, par une cohérence qui fait le sujet de cet essai, les surréalistes sont passés à Helvétius et à Marx. Mais on sent bien que ce n'est pas l'étude du marxisme qui les a menés à la révolution . Au contraire, l'effort incessant du surréalisme sera de concilier, avec le marxisme, les exigences qui l'ont amené à la révolution. On peut dire sans paradoxe que les surréalistes sont venus au marxisme à cause même de ce qu'ils détestent le plus en lui, aujourd'hui. On hésite, sachant le fond et la noblesse de son exigence, et quand on a partagé le même déchirement, à rappeler à André Breton que son mouvement a mis en principes l'établissement d'une « autorité impitoyable » et d'une dictature, le fanatisme politique, le refus de la libre discussion et la nécessité de la peine de mort. On s'étonne aussi devant l'étrange vocabulaire de cette époque (« sabotage », « indicateur », etc.) qui est celui de la révolution policière. Mais ces frénétiques voulaient une « révolution quelconque », n'importe quoi qui les sortît du monde de boutiquiers et de compromis où ils étaient forcés de vivre. Ne pouvant avoir le meilleur, ils préféraient encore le pire. En cela, ils étaient nihilistes. Ils n'apercevaient pas que ceux d'entre eux qui devaient rester fidèles, désormais, au marxisme, étaient fidèles en même temps à leur nihilisme premier. La vraie destruction du langage, que le surréalisme a souhaitée avec tant d'obstination, ne réside pas dans l'incohérence ou l'automatisme. Elle réside dans le mot d'ordre. Aragon a eu beau commencer par une dénonciation de « la déshonorante attitude pragmatique », c'est en elle qu'il a fini par trouver la libération totale de la morale, même si cette libération a coïncidé avec une autre servitude. Celui des surréalistes qui réfléchissait le plus profondément alors à ce problème, Pierre Naville, cherchant le dénominateur commun à l'action révolutionnaire et à l'action surréaliste, le localisait, avec profondeur, dans le pessimisme, c'est-à-dire « le dessein d'accompagner l'homme à sa perte et de ne rien négliger pour que cette perdition soit utile ». Ce mélange d'augustinisme et de machiavélisme définit en effet la révolution du XXe siècle ; on ne peut donner d'expression plus audacieuse au nihilisme du temps. Les renégats du surréalisme ont été fidèles au nihilisme dans la plupart de ses principes. D'une certaine manière, ils voulaient mourir. Si André Breton et quelques autres ont finalement rompu avec le marxisme, c'est qu'il y avait en eux quelque chose de plus que le nihilisme, une seconde fidélité à ce qu'il y a de plus pur dans les origines de la révolte : ils ne voulaient pas mourir. Certes, les surréalistes ont voulu professer le matérialisme. « À l'origine de la révolte du cuirassé Potemkine, il nous plaît de reconnaître ce terrible morceau de viande. » Mais il n'y a pas chez eux, comme chez les marxistes, une amitié, même intellectuelle, pour ce morceau de viande. La charogne figure seulement le monde réel qui fait naître en
gazettes, il fut aussi sollicité, comme tout le monde, d'intervenir pour dénoncer des injustices très révoltantes. Jonas répondait, écrivait sur l'art, remerciait, donnait son conseil, se privait d'une cravate pour envoyer un petit secours, signait enfin les justes protestations qu'on lui soumettait. « Tu fais de la politique, maintenant ? Laisse ça aux écrivains et aux filles laides », disait Rateau. Non, il ne signait que les protestations qui se déclaraient étrangères à tout esprit de parti. Mais toutes se réclamaient de cette belle indépendance. À longueur de semaines, Jonas traînait ses poches gonflées d'un courrier sans cesse négligé et renouvelé. Il répondait aux plus pressantes, qui venaient généralement d'inconnus, et gardait pour un meilleur temps celles qui demandaient une réponse à loisir, c'est-à-dire les lettres d'amis. Tant d'obligations lui interdisaient en tout cas la flânerie, et l'insouciance du cœur. Il se sentait toujours en retard, et toujours coupable, même quand il travaillait, ce qui lui arrivait de temps en temps. Louise était de plus en plus mobilisée par les enfants, et s'épuisait à faire tout ce que lui-même, en d'autres circonstances, eût pu faire dans la maison. Il en était malheureux. Après tout, il travaillait, lui, pour son plaisir, elle avait la plus mauvaise part. Il s'en apercevait bien quand elle était en courses. « Le téléphone 1 » criait l'aîné, et Jonas plantait là son tableau pour y revenir, le cœur en paix, avec une invitation supplémentaire. « C'est pour le gaz ! » hurlait un employé dans la porte qu'un enfant lui avait ouverte. « Voilà, voilà 1 » Quand Jonas quittait le téléphone, ou la porte, un ami, un disciple, les deux parfois, le suivaient jusqu'à la petite pièce pour terminer la conversation commencée. Peu à peu, tous devinrent familiers du couloir. Ils s'y tenaient, bavardaient entre eux, prenaient de loin Jonas à témoin, ou bien faisaient une courte irruption dans la petite pièce. « Ici, au moins, s'exclamaient ceux qui entraient, on peut vous voir un peu, et à loisir. » Jonas s'attendrissait : « C'est vrai, disait-il. Finalement, on ne se voit plus. » Il sentait bien aussi qu'il décevait ceux qu'il ne voyait pas, et il s'en attristait. Souvent, il s'agissait d'amis qu'il eût préféré rencontrer. Mais le temps lui manquait, il ne pouvait tout accepter. Aussi, sa réputation s'en ressentit. « Il est devenu fier, disait-on, depuis qu'il a réussi. Il ne voit plus personne. »Ou bien : « Il n'aime personne, que lui. » Non, il aimait sa peinture, et Louise, ses enfants, Rateau, quelques-uns encore, et il avait de la sympathie pour tous. Mais la vie est brève, le temps rapide, et sa propre énergie avait des limites. Il était difficile de peindre le monde et les hommes et, en même temps, de vivre avec eux. D'un autre côté, il ne pouvait se plaindre ni expliquer ses empêchements. Car on lui frappait alors sur l'épaule. « Heureux gaillard ! C'est la rançon de la gloire ! » Le courrier s'accumulait donc, les disciples ne toléraient aucun relâchement, et les gens du monde maintenant affluaient que Jonas d'ailleurs estimait de s'intéresser à la peinture quand ils eussent pu, comme chacun, se passionner pour la royale famille d'Angleterre ou les relais gastronomiques. À la vérité, il s'agissait surtout de femmes du monde, mais qui avaient une grande simplicité de manières. Elles n'achetaient pas elles-mêmes de toiles et amenaient seulement leurs amis chez l'artiste dans l'espoir, souvent déçu, qu'ils achèteraient à leur place. En revanche, elles aidaient Louise, particulièrement en préparant du thé pour les visiteurs. Les tasses passaient de main en main, parcouraient le couloir, de la cuisine à la grande pièce, revenaient ensuite pour atterrir dans le petit atelier où Jonas, au milieu d'une poignée d'amis et de visiteurs qui suffisaient à remplir la chambre, continuait de peindre jusqu'au moment où il devait déposer ses pinceaux pour prendre, avec reconnaissance, la tasse qu'une fascinante personne avait spécialement remplie pour lui. Il buvait son thé, regardait l'ébauche qu'un disciple venait de poser sur son chevalet, riait avec ses amis, s'interrompait pour demander à l'un d'eux de bien vouloir poster le paquet de lettres qu'il avait écrites dans la nuit, redressait le petit deuxième tombé dans ses jambes, posait pour une photographie et puis : « Jonas, le téléphone ! » il brandissait sa tasse, fendait en s'excusant la foule qui occupait son couloir, revenait, peignait un coin de tableau, s'arrêtait pour répondre à la fascinante que, certainement, il ferait son portrait, et retournait au chevalet. Il travaillait, mais : « Jonas, une signature ! - Qu'est-ce que c'est, disait-il, le facteur ? - Non, les forçats du Cachemire. - Voilà, voilà ! » Il courait alors à la porte recevoir un jeune ami des hommes et sa protestation, s'inquiétait de savoir s'il s'agissait de politique, signait après avoir reçu un complet apaisement en même temps que des remontrances sur les devoirs que lui créaient ses privilèges d'artiste et réapparaissait pour qu'on lui présente, sans qu'il pût comprendre leur nom, un boxeur fraîchement victorieux, ou le plus grand dramaturge d'un pays étranger. Le dramaturge lui faisait face pendant cinq minutes, exprimant par des regards émus ce que son ignorance du français ne lui permettait pas de dire plus clairement, pendant que Jonas hochait la tête avec une sincère sympathie. Heureusement, cette situation sans issue était dénouée par l'irruption du dernier prédicateur de charme qui voulait être présenté au grand peintre. Jonas, enchanté, disait qu'il l'était, tâtait le paquet de lettres dans sa poche, empoignait ses pinceaux, se préparait à reprendre un passage, mais devait d'abord remercier pour la paire de setters qu'on lui amenait à l'instant, allait les garer dans la chambre conjugale, revenait pour accepter l'invitation à déjeuner de la donatrice, ressortait aux cris de Louise pour constater sans doute possible que les setters n'avaient pas été dressés à vivre en appartement, et les menait dans la salle de douches où ils hurlaient avec tant de persévérance qu'on finissait par ne plus les entendre. De loin en loin, pardessus les têtes, Jonas apercevait le regard de Louise et il lui semblait que ce regard était triste. La fin du jour arrivait enfin, des visiteurs prenaient congé, d'autres s'attardaient dans la grande pièce et regardaient avec attendrissement Louise coucher les enfants, aidée gentiment par une élégante à chapeau qui se désolait de devoir tout à l'heure regagner son hôtel particulier où la vie, dispersée sur deux étages, était tellement moins intime et chaleureuse que chez les Jonas. Un samedi après-midi, Rateau vint apporter à Louise un ingénieux séchoir à linge qui pouvait se fixer au plafond de la cuisine. Il trouva l'appartement bondé et, dans la petite pièce, entouré de connaisseurs, Jonas qui peignait la donatrice aux chiens, mais était peint lui-même par un artiste officiel. Celui-ci, selon Louise, exécutait une commande de l'État. « Ce sera l'Artiste au travail . » Rateau se retira dans un coin de la pièce pour regarder son ami, absorbé visiblement par son effort. Un des connaisseurs, qui n'avait jamais vu Rateau, se pencha vers lui : « Hein, dit-il, il a bonne mine ! » Rateau ne répondit pas. « Vous peignez, continua l'autre. Moi aussi. Eh bien, croyez-moi, il baisse. - Déjà ? dit Rateau. - Oui. C'est le succès. On ne résiste pas au succès. Il est fini. - Il baisse ou il est fini ? - Un artiste qui baisse est fini. Voyez, il n'a plus rien a peindre. On le peint lui-même et on l'accrochera au mur. » Plus tard, au milieu de la nuit, dans la chambre conjugale, Louise, Rateau et Jonas, celui-ci debout, les deux autres assis sur un coin du lit, se taisaient. Les enfants donnaient, les chiens étaient en
Puis-je, monsieur, vous proposer mes services, sans risquer d’être importun ? Je crains que vous ne sachiez vous faire entendre de l’estimable gorille qui préside aux destinées de cet établissement. Il ne parle, en effet, que le hollandais. A moins que vous ne m’autorisiez à plaider votre cause, il ne devinera pas que vous désirez du genièvre. Voilà, j’ose espérer qu’il m’a compris ; ce hochement de tête doit signifier qu’il se rend à mes arguments. Il y va, en effet, il se hâte, avec une sage lenteur. Vous avez de la chance, il n’a pas grogné. Quand il refuse de servir, un grognement lui suffit : personne n’insiste. Etre roi de ses humeurs, c’est le privilège des grands animaux. Mais je me retire, monsieur, heureux de vous avoir obligé. Je vous remercie et j’accepterais si j’étais sûr de ne pas jouer les fâcheux. Vous êtes trop bon. J’installerai donc mon verre auprès du vôtre. Vous avez raison, son mutisme est assourdissant. C’est le silence des forêts primitives, chargé jusqu’à la gueule. Je m’étonne parfois de l’obstination que met notre taciturne ami à bouder les langues civilisées. Son métier consiste à recevoir des marins de toutes les nationalités dans ce bar d’Amsterdam qu’il a appelé d’ailleurs, on ne sait pourquoi, Mexico-City . Avec de tels devoirs, on peut craindre, ne pensez-vous pas, que son ignorance soit inconfortable ? Imaginez l’homme de Cro-Magnon pensionnaire à la tour de Babel ! Il y souffrirait de dépaysement, au moins. Mais non, celui-ci ne sent pas son exil, il va son chemin, rien ne l’entame. Une des rares phrases que j’aie entendues de sa bouche proclamait que c’était à prendre ou à laisser. Que fallait-il prendre ou laisser ? Sans doute, notre ami lui-même. Je vous l’avouerai, je suis attiré par ces créatures tout d’une pièce. Quand on a beaucoup médité sur l’homme, par métier ou par vocation, il arrive qu’on éprouve de la nostalgie pour les primates. Ils n’ont pas, eux, d’arrière-pensées. Notre hôte, à vrai dire, en a quelques-unes, bien qu’il les nourrisse obscurément. A force de ne pas comprendre ce qu’on dit en sa présence, il a pris un caractère défiant. De là cet air de gravité ombrageuse, comme s’il avait le soupçon, au moins, que quelque chose ne tourne pas rond entre les hommes. Cette disposition rend moins faciles les discussions qui ne concernent pas son métier. Voyez, par exemple, au-dessus de sa tête, sur le mur du fond, ce rectangle vide qui marque la place d’un tableau décroché. Il y avait là, en effet, un tableau, et particulièrement intéressant, un vrai chef-d’œuvre. Eh bien, j’étais présent quand le maître de céans l’a reçu et quand il l’a cédé. Dans les deux cas, ce fut avec la même méfiance, après des semaines de rumination. Sur ce point, la société a gâté un peu, il faut le reconnaître, la franche simplicité de sa nature. Notez bien que je ne le juge pas. J’estime sa méfiance fondée et la partagerais volontiers si, comme vous le voyez, ma nature communicative ne s’y opposait. Je suis bavard, hélas ! et me lie facilement. Bien que je sache garder les distances qui conviennent, toutes les occasions me sont bonnes. Quand je vivais en France, je ne pouvais rencontrer un homme d’esprit sans qu’aussitôt j’en fisse ma société. Ah ! je vois que vous bronchez sur cet imparfait du subjonctif. J’avoue ma faiblesse pour ce mode, et pour le beau langage, en général. Faiblesse que je me reproche, croyez-le. Je sais bien que le goût du linge fin ne suppose pas forcément qu’on ait les pieds sales. N’empêche. Le style, comme la popeline, dissimule trop souvent de l’eczéma. Je m’en console en me disant qu’après tout, ceux qui bafouillent, non plus, ne sont pas purs. Mais oui, reprenons du genièvre. Ferez-vous un long séjour à Amsterdam ? Belle ville, n’est-ce pas ? Fascinante ? Voilà un adjectif que je n’ai pas entendu depuis longtemps. Depuis que j’ai quitté Paris, justement, il y a des années de cela. Mais le cœur a sa mémoire et je n’ai rien oublié de notre belle capitale, ni de ses quais. Paris est un vrai trompe-l’œil, un superbe décor habité par quatre millions de silhouettes. Près de cinq millions, au dernier recensement ? Allons, ils auront fait des petits. Je ne m’en étonnerai pas. Il m’a toujours semblé que nos concitoyens avaient deux fureurs : les idées et la fornication. A tort et à travers, pour ainsi dire. Gardons-nous, d’ailleurs, de les condamner ; ils ne sont pas les seuls, toute l’Europe en est là. Je rêve parfois de ce que diront de nous les historiens futurs. Une phrase leur suffira pour l’homme moderne : il forniquait et lisait des journaux. Après cette forte définition, le sujet sera, si j’ose dire, épuisé. Les Hollandais, oh non, ils sont beaucoup moins modernes ! Ils ont le temps, regardez-les. Que font-ils ? Eh bien, ces messieurs-ci vivent du travail de ces dames-là. Ce sont d’ailleurs, mâles et femelles, de fort bourgeoises créatures, venues ici, comme d’habitude, par mythomanie ou par bêtise. Par excès ou par manque d’imagination, en somme. De temps en temps, ces messieurs jouent du couteau ou du revolver, mais ne croyez pas qu’ils y tiennent. Le rôle l’exige, voilà tout, et ils meurent de peur en lâchant leurs dernières cartouches. Ceci dit, je les trouve plus moraux que les autres, ceux qui tuent en famille, à l’usure. N’avez-vous pas remarqué que notre société s’est organisée pour ce genre de liquidation ? Vous avez entendu parler, naturellement, de ces minuscules poissons des rivières brésiliennes qui s’attaquent par milliers au nageur imprudent, le nettoient, en quelques instants, à petites bouchées rapides, et n’en laissent qu’un squelette immaculé ? Eh bien, c’est ça, leur organisation. « Voulez-vous d’une vie propre ? Comme tout le monde ? » Vous dites oui, naturellement. Comment dire non ? « D’accord. On va vous nettoyer. Voilà un métier, une famille, des loisirs organisés. » Et les petites dents s’attaquent à la chair, jusqu’aux os. Mais je suis injuste. Ce n’est pas leur organisation qu’il faut dire. Elle est la nôtre, après tout : c’est à qui nettoiera l’autre. On nous apporte enfin notre genièvre. A votre prospérité. Oui, le gorille a ouvert la bouche pour m’appeler docteur. Dans ces pays, tout le monde est docteur, ou professeur. Ils aiment à respecter, par bonté, et par modestie. Chez eux, du moins, la méchanceté n’est pas une institution nationale. Au demeurant, je ne suis pas médecin. Si vous voulez le savoir, j’étais avocat avant de venir ici. Maintenant, je suis juge-pénitent. Mais permettez-moi de me présenter : Jean-Baptiste Clamence, pour vous servir. Heureux de vous connaître. Vous êtes sans doute dans les affaires ? A peu près ? Excellente réponse ! Judicieuse aussi ; nous ne sommes qu’à peu près en toutes choses. Voyons, permettez-moi de jouer au détective. Vous avez à peu près mon âge, l’œil renseigné des quadragénaires qui ont à peu près fait le tour des choses, vous êtes à peu près bien habillé, c’est-à-dire comme on l’est chez nous, et vous avez les main lisses. Donc, un bourgeois, à peu près ! Mais un bourgeois raffiné ! Broncher sur les imparfaits du subjonctif, en effet, prouve deux fois votre culture puisque vous les reconnaissez d’abord et qu’ils vous agacent ensuite. Enfin, je vous amuse, ce qui, sans vanité, suppose chez vous une certaine ouverture d’esprit. Vous êtes donc à peu près... Mais qu’importe ? Les professions m’intéressent moins que les sectes. Permettez-moi de vous poser deux questions et n’y répondez que si vous ne les jugez pas indiscrètes. Possédez-vous des richesses
qu’il connaissait mal Cottard, mais qu’il lui supposait un petit avoir. Cottard était un homme bizarre. Longtemps, leurs relations s’étaient bornées à quelques saluts dans l’escalier. – Je n’ai eu que deux conversations avec lui. Il y a quelques jours, j’ai renversé sur le palier une boîte de craies que je ramenais chez moi. Il y avait des craies rouges et des craies bleues. À ce moment, Cottard est sorti sur le palier et m’a aidé à les ramasser. Il m’a demandé à quoi servaient ces craies de différentes couleurs. Grand lui avait alors expliqué qu’il essayait de refaire un peu de latin. Depuis le lycée, ses connaissances s’étaient estompées. – Oui, dit-il au docteur, on m’a assuré que c’était utile pour mieux connaître le sens des mots français. Il écrivait donc des mots latins sur son tableau. Il recopiait à la craie bleue la partie des mots qui changeait suivant les déclinaisons et les conjugaisons, et, à la craie rouge, celle qui ne changeait jamais. – Je ne sais pas si Cottard a bien compris, mais il a paru intéressé et m’a demandé une craie rouge. J’ai été un peu surpris mais après tout… Je ne pouvais pas deviner, bien sûr, que cela servirait son projet. Rieux demanda quel était le sujet de la deuxième conversation. Mais, accompagné de son secrétaire, le commissaire arrivait qui voulait d’abord entendre les déclarations de Grand. Le docteur remarqua que Grand, parlant de Cottard, l’appelait toujours « le désespéré ». Il employa même à un moment l’expression « résolution fatale ». Ils discutèrent sur le motif du suicide et Grand se montra tatillon sur le choix des termes. On s’arrêta enfin sur les mots « chagrins intimes ». Le commissaire demanda si rien dans l’attitude de Cottard ne laissait prévoir ce qu’il appelait « sa détermination ». – Il a frappé hier à ma porte, dit Grand, pour me demander des allumettes. Je lui ai donné ma boîte. Il s’est excusé en me disant qu’entre voisins… Puis il m’a assuré qu’il me rendrait ma boîte. Je lui ai dit de la garder. Le commissaire demanda à l’employé si Cottard ne lui avait pas paru bizarre. – Ce qui m’a paru bizarre, c’est qu’il avait l’air de vouloir engager conversation. Mais moi j’étais en train de travailler. Grand se tourna vers Rieux et ajouta, d’un air embarrassé : – Un travail personnel. Le commissaire voulait voir cependant le malade. Mais Rieux pensait qu’il valait mieux préparer d’abord Cottard à cette visite. Quand il entra dans la chambre, ce dernier, vêtu seulement d’une flanelle grisâtre, était dressé dans son lit et tourné vers la porte avec une expression d’anxiété. – C’est la police, hein ? – Oui, dit Rieux, et ne vous agitez pas. Deux ou trois formalités et vous aurez la paix. Mais Cottard répondit que cela ne servait à rien et qu’il n’aimait pas la police. Rieux marqua de l’impatience. – Je ne l’adore pas non plus. Il s’agit de répondre vite et correctement à leurs questions, pour en finir une bonne fois. Cottard se tut et le docteur retourna vers la porte. Mais le petit homme l’appelait déjà et lui prit les mains quand il fut près du lit : – On ne peut pas toucher à un malade, à un homme qui s’est pendu, n’est-ce pas, docteur ? Rieux le considéra un moment et l’assura enfin qu’il n’avait jamais été question de rien de ce genre et qu’aussi bien, il était là pour protéger son malade. Celui-ci parut se détendre et Rieux fit entrer le commissaire. On lut à Cottard le témoignage de Grand et on lui demanda s’il pouvait préciser les motifs de son acte. Il répondit seulement et sans regarder le commissaire que « chagrins intimes, c’était très bien ». Le commissaire le pressa de dire s’il avait envie de recommencer. Cottard, s’animant, répondit que non et qu’il désirait seulement qu’on lui laissât la paix. – Je vous ferai remarquer, dit le commissaire sur un ton irrité, que, pour le moment, c’est vous qui troublez celle des autres. Mais sur un signe de Rieux, on en resta là. – Vous pensez, soupira le commissaire en sortant, nous avons d’autres chats à fouetter, depuis qu’on parle de cette fièvre… Il demanda au docteur si la chose était sérieuse et Rieux dit qu’il n’en savait rien. – C’est le temps, voilà tout, conclut le commissaire. C’était le temps, sans doute. Tout poissait aux mains à mesure que la journée avançait et Rieux sentait son appréhension croître à chaque visite. Le soir de ce même jour, dans le faubourg, un voisin du vieux malade se pressait sur les aines et vomissait au milieu du délire. Les ganglions étaient bien plus gros que ceux du concierge. L’un d’eux commençait à suppurer et, bientôt, il s’ouvrit comme un mauvais fruit. Rentré chez lui, Rieux téléphona au dépôt de produits pharmaceutiques du département. Ses notes professionnelles mentionnent seulement à cette date : « Réponse négative ». Et, déjà, on l’appelait ailleurs pour des cas semblables. Il fallait ouvrir les abcès, c’était évident. Deux coups de bistouri en croix et les ganglions déversaient une purée mêlée de sang. Les malades saignaient, écartelés. Mais des taches apparaissaient au ventre et aux jambes, un ganglion cessait de suppurer, puis se regonflait. La plupart du temps, le malade mourait, dans une odeur épouvantable. La presse, si bavarde dans l’affaire des rats, ne parlait plus de rien. C’est que les rats meurent dans la rue et les hommes dans leur chambre. Et les journaux ne s’occupent que de la rue. Mais la préfecture et la municipalité commençaient à s’interroger. Aussi longtemps que chaque médecin n’avait pas eu connaissance de plus de deux ou trois cas, personne n’avait pensé à bouger. Mais, en somme, il suffit que quelqu’un songeât à faire l’addition. L’addition était consternante. En quelques jours à peine, les cas mortels se multiplièrent et il devint évident pour ceux qui se préoccupaient de ce mal curieux qu’il s’agissait d’une véritable épidémie. C’est le moment que choisit Castel, un confrère de Rieux, beaucoup plus âgé que lui, pour venir le voir. – Naturellement, lui dit-il, vous savez ce que c’est, Rieux ? – J’attends le résultat des analyses. – Moi, je le sais. Et je n’ai pas besoin d’analyses. J’ai fait une partie de ma carrière en Chine, et j’ai vu quelques cas à Paris, il y a une vingtaine d’années. Seulement, on n’a pas osé leur donner un nom, sur le moment. L’opinion publique, c’est sacré : pas d’affolement, surtout pas d’affolement. Et puis comme disait un confrère : « C’est impossible, tout le monde sait qu’elle a disparu de l’Occident. » Oui, tout le monde le savait, sauf les morts. Allons, Rieux, vous savez aussi bien que moi ce que c’est. Rieux réfléchissait. Par la fenêtre de son bureau, il regardait l’épaule de la falaise pierreuse qui se refermait au loin sur la baie. Le ciel, quoique bleu, avait un éclat terne qui s’adoucissait à mesure que l’après-midi s’avançait. – Oui, Castel, dit-il, c’est à peine croyable. Mais il semble bien que ce soit la peste. Castel se leva et se dirigea vers la porte. – Vous savez ce qu’on nous répondra, dit le vieux docteur : « Elle a disparu des pays tempérés depuis des années. » – Qu’est-ce que ça veut dire, disparaître ? répondit Rieux en haussant les épaules. – Oui. Et n’oubliez pas : à Paris encore, il y a presque vingt ans. – Bon. Espérons que ce ne sera pas plus grave aujourd’hui qu’alors. Mais c’est vraiment incroyable. Le mot de « peste » venait d’être prononcé pour la première fois. À ce point du récit qui laisse Bernard Rieux derrière sa fenêtre, on permettra au narrateur de justifier l’incertitude et la surprise du docteur, puisque, avec des nuances, sa réaction fut celle de la plupart de nos concitoyens. Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus. Le docteur Rieux était dépourvu, comme l’étaient nos concitoyens, et c’est ainsi qu’il faut comprendre ses hésitations. C’est ainsi qu’il faut comprendre aussi qu’il fut partagé entre l’inquiétude et la confiance. Quand une guerre éclate, les gens disent : « Ça ne durera pas, c’est trop bête. » Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. La bêtise insiste toujours, on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à
nihilisme, une seconde fidélité à ce qu'il y a de plus pur dans les origines de la révolte : ils ne voulaient pas mourir. Certes, les surréalistes ont voulu professer le matérialisme. « À l'origine de la révolte du cuirassé Potemkine, il nous plaît de reconnaître ce terrible morceau de viande. » Mais il n'y a pas chez eux, comme chez les marxistes, une amitié, même intellectuelle, pour ce morceau de viande. La charogne figure seulement le monde réel qui fait naître en effet la révolte, mais contre lui. Elle n'explique rien, si elle légitime tout. La révolution pour les surréalistes n'était pas une fin qu'on réalise au jour le jour, dans l'action, mais un mythe absolu et consolateur. Elle était « la vie véritable, comme l'amour », dont parlait Eluard, qui n'imaginait pas alors que son ami Kalandra dût mourir de cette vie-là. Ils voulaient le « communisme du génie », non pas l'autre. Ces curieux marxistes se déclaraient en insurrection contre l'histoire et célébraient l'individu héroïque. « L'histoire est régie par des lois que la lâcheté des individus conditionne. » André Breton voulait, en même temps, la révolution et l'amour, qui sont incompatibles. La révolution consiste à aimer un homme qui n'existe pas encore. Mais pour celui qui aime un être vivant, s'il l'aime vraiment, il ne peut accepter de mourir que pour celui-là. En réalité, la révolution n'était pour André Breton qu'un cas particulier de la révolte alors que pour les marxistes et, en général, pour toute pensée politique, seul le contraire est vrai. Breton ne cherchait pas à réaliser, par l'action, la cité heureuse qui devait couronner l'histoire. L'une des thèses fondamentales du surréalisme est en effet qu'il n'y a pas de salut. L'avantage de la révolution n'était pas de donner aux hommes le bonheur, « l'abominable confort terrestre ». Elle devait au contraire, dans l'esprit de Breton, purifier et éclairer leur tragique condition. La révolution mondiale et les terribles sacrifices qu'elle suppose ne devaient apporter qu'un bienfait : « empêcher que la précarité tout artificielle de la condition sociale ne voile la précarité réelle de la condition humaine ». Simplement, pour Breton, ce progrès était démesuré. Autant dire que la révolution devait être mise au service de l'ascèse intérieure par laquelle chaque homme peut transfigurer le réel en merveilleux, « revanche éclatante de l'imagination de l'homme ». Le merveilleux tient chez André Breton la place que tient le rationnel chez Hegel. On ne peut donc rêver opposition plus complète avec la philosophie politique du marxisme. Les longues hésitations de ceux qu'Artaud appelait les Amiel de la révolution s'expliquent sans peine. Les surréalistes étaient plus différents de Marx que ne le furent des réactionnaires comme Joseph de Maistre par exemple. Ceux-ci utilisent la tragédie de l'existence pour refuser la révolution, c'est-à-dire pour maintenir une situation historique. Les marxistes l'utilisent pour légitimer la révolution, c'est-à-dire pour créer une autre situation historique. Tous deux mettent la tragédie humaine au service de leurs fins pragmatiques. Breton, lui, utilisait la révolution pour consommer la tragédie et mettait en fait, malgré le titre de sa revue, la révolution au service de l'aventure surréaliste. La rupture définitive s'explique enfin si l'on songe que le marxisme demandait la soumission de l'irrationnel, alors que les surréalistes s'étaient levés pour défendre l'irrationnel jusqu'à la mort. Le marxisme tendait à la conquête de la totalité et le surréalisme, comme toute expérience spirituelle, à l'unité. La totalité peut demander la soumission de l'irrationnel, si le rationnel suffit à conquérir l'empire du monde. Mais le désir d'unité est plus exigeant. Il ne lui suffit pas que tout soit rationnel. Il veut surtout que le rationnel et l'irrationnel soient réconciliés au même niveau. Il n'y a pas d'unité qui suppose une mutilation. Pour André Breton, la totalité ne pouvait être qu'une étape, nécessaire peut-être, mais à coup sûr insuffisante, sur le chemin de l'unité. Nous retrouvons ici le thème du Tout ou Rien. Le surréalisme tend à l'universel et le reproche curieux, mais profond, que Breton fait à Marx consiste à dire justement que celui-ci n'est pas universel. Les surréalistes voulaient concilier le « transformer le monde » de Marx et le « changer la vie » de Rimbaud. Mais le premier mène à conquérir la totalité du monde et le second à conquérir l'unité de la vie. Toute totalité, paradoxalement, est restrictive. Finalement, les cieux formules ont divisé le groupe. En choisissant Rimbaud, Breton a montré que le surréalisme n'était pas action, mais ascèse et expérience spirituelle. Il a remis au premier plan ce qui fait l'originalité profonde de son mouvement, par quoi il est si précieux à une réflexion sur la révolte, la restauration du sacré et la conquête de l'unité. Plus il a approfondi cette originalité, plus irrémédiablement il s'est séparé de ses compagnons politiques, en même temps que de quelques-unes de ses premières pétitions. André Breton n'a jamais varié, en effet, dans sa revendication du surréel, fusion du rêve et de la réalité, sublimation de la vieille contradiction entre l'idéal et le réel. On connaît la solution surréaliste : l'irrationnalité concrète, le hasard objectif. La poésie est une conquête, et la seule possible, du « point suprême ». « Un certain point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur... cessent d'être perçus contradictoirement. » Qu'est donc ce point suprême qui doit marquer « l'avortement colossal du système hégélien » ? C'est la recherche du sommet-abîme, familier aux mystiques. En vérité, il s'agit d'un mysticisme sans Dieu qui apaise et illustre la soif d'absolu du révolté. L'ennemi essentiel du surréalisme est le rationalisme. La pensée de Breton offre d'ailleurs le curieux spectacle d'une pensée occidentale où le principe d'analogie est sans cesse favorisé au détriment des principes d'identité et de contradiction. Justement, il s'agit de fondre les contradictions au feu du désir et de l'amour, et de faire tomber les murs de la mort. La magie, les civilisations primitives ou naïves, l'alchimie, la rhétorique des fleurs de feu ou des nuits blanches, sont autant d'étapes merveilleuses sur le chemin de l'unité et de la pierre philosophale. Le surréalisme, s'il n'a pas changé le monde, l'a fourni de quelques mythes étranges qui justifient en partie Nietzsche lorsqu'il annonçait le retour des Grecs. En partie seulement, car il s'agit de la Grèce de l'ombre, celle des mystères et des dieux noirs. Finalement, comme l'expérience de Nietzsche se couronnait dans l'acceptation de midi, celle du surréalisme culmine dans l'exaltation de minuit, le culte obstiné et angoissé de l'orage. Breton, selon ses propres paroles, a compris que, malgré tout, la vie était donnée. Mais son adhésion ne pouvait être celle de la pleine lumière, dont nous avons besoin. « Trop de nord en moi, a-t-il dit, pour que je sois l'homme de la pleine adhésion. » Il a cependant fait diminuer, contre lui-même, souvent, la part de la négation et mis au jour la revendication positive de la révolte. Il a choisi la rigueur plutôt que le silence, et retenu seulement la « sommation morale » qui, selon Bataille, animait le premier surréalisme : « Substituer une morale nouvelle à la morale en cours, cause de tous nos maux. » Il n'a sans doute pas réussi, ni personne aujourd'hui, dans cette tentative de fonder la nouvelle morale. Mais il n'a jamais désespéré de pouvoir le faire. Devant l'horreur d'une époque où l'homme qu'il voulait magnifier est obstinément dégradé au nom même de certains des principes que le surréalisme avait adoptés, Breton s'est senti contraint de proposer, provisoirement, un retour à la morale traditionnelle. Il y a là une pause, peut-être. Mais c'est la pause du nihilisme et le vrai progrès de la révolte. Après tout, faute de pouvoir se donner la morale et les valeurs dont il a clairement senti la
0 , , 366-367 , 369-370 , 372-374 , 378-380 , , , , , 404-405 , , , , , , 465-466 , , , , , , , , , , , , C ASARÈS , Esther , , , , , C ASARÈS , Maria Esther , , , , C ASSOT , Marc , , , , 1090-1091 , , , , , , , , C ASTANIER , Jean C AYATTE , André , , , , C., Élisabeth C ÉRÉSOL , Robert , , , 1086-1087 , C HABRIER , Emmanuel , C HAMFORT , Sébastien-Roch Nicolas de , C HANCEREL , Léon , C HARLOT (Éditions) C HARON , Jacques C HAR , René , , , , , , , , , , C HAUMETTE , Monique , , C HIAROMONTE , Nicola , 1002-1003 C HOISY , Michel C HOPIN , Frédéric , , , C HRISTIAN -J AQUE (Christian M AUDET , dit ) C LAUDEL , Paul , , , , , , , , , , , , 1016-1018 C LAVEL , Maurice , , , , , , C LÉMENT , Dominique C LOUET , Jean C OCÉA , Alice C OCTEAU , Jean 134-135 , , , , , , , , C OLET (second électricien) C OLETTE , 677-678 , , , , , Comédie-Française , , 353-354 , , , 889-890 , , , C OMPANYS I J OVER , Lluís C OMPANYS I J OVER , Lluís (veuve) C ONRAD , Joseph 541-542 C ONSTANT , Marius C ONTE , Louise C ONTROT (madame) C OPPI , Fausto C ORNEILLE , Pierre C OSSERY , Albert , C RASTRE , Victor C UNARD , Nancy C UNY (les) C UNY , Alain , , C URTIS , Jean-Louis , , , C USIN , Georges 934-935 , , D ACQMINE , Jacques D ADELSEN , Jean-Paul de 102-103 D ALBRAY , Muse (C ORSIN , Georgette, dite ) D ARBON , Émile D ARCANTE , Jacques D ARCEY , Janine , D ARRAS , Jean-Pierre , D ARRIEUX , Danielle , 1050-1051 D ASSAS , Stella , , , D ASTÉ , Marie-Hélène D ATIER , Nico , D AUCHOT , Gabriel D AVID , Jacques-Louis , D AVY , Jean , D EFFERRE , Gaston D EGAS , Edgar , , D ELACROIX , Eugène , , , , , , , , D ELORME , Danièle D EMANGES D ERMIZ D ESAILLY , Jean , , , D ESAILLY , Nicole D ESCAVES , Pierre , , D ESMARETS , Guy D EVAL , Jacques (B OULARAN , dit ) 564-565 , , , D IAZ , Josefina, dite Pepita D IETRICH , Marlène D ISNEY , Walt , , D ORÉ , Gustave D ORION , Mireille, dite Pitou , , , 98-99 , , , , , , , , , , , , , , , , , 289-290 , , , , 378-379 , 386-387 , 391-392 , , 401-402 , , , , , 471-472 , , , , , , , , D ORT , Bernard D ORYS , Jeanne D OSTOÏEVSKI , Fiodor , , , , , , , , D RANEM , D U B ELLAY , Joachim D UBOIS , André 653-654 , D UBOUT , Albert D UFAY , Guillaume D UFILHO , Jacques D ULLIN , Charles , , , D ÜRER , Albrecht D USE , Eleonora N2 D USSANE , Béatrix (Béatrice D USSAN , dite ) , , , , D UTÉ (madame) E LLINGTON , Duke E PSTEIN , Jacques (H EYST , dit ) E SCALANTE (madame) E SCANDE , Maurice E SCHYLE , E SCOFFIER , Marcel É TIEMBLE , René E UDÉ (famille) E URIPIDE , E XBRAYAT , Charles , F AULKNER , William , , , , , Faune (le) : voir R EYNAL , Pierre F AURE , Christiane F AURE , Maurice F AVELLA , Maria F ERNANDEL F EUILLÈRE , Edwige , , F INI , Leonor , , , F LAUBERT , Gustave , F LON , Suzanne , , F ONCHARDIÈRE (famille) F ORSTETTER , Michel , , , F ORTIER (madame) F ORTIER (monsieur) F RANCESCA , Piero della F RANCK , Pierre , , , , 1052-1054 , , F RANCO , Francisco , F RANÇOIS (mère) , 663-664 F RANÇOIS , Jacques F REICHMANN F ROMONT , Pierre , , G AÏT (monsieur) G ALINDO (les) G ALINDO , Odette , G ALINDO , Pierre , , Gallimard (Éditions) , , , , , , , G ALLIMARD (les) , , , , , , 397-398 , , , , , , 1264-1265 G ALLIMARD , Anne , G ALLIMARD , Claude G ALLIMARD , Gaston , G ALLIMARD , Janine (née T HOMASSET ) , 22-24 , 47-48 , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , G ALLIMARD , Michel , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , 394-395 , , , , , 829-830 , , , , , , , , , , G ALLIMARD , Pierre , , G ALLIMARD , Renée (née T HOMASSET ) , , G ALLIMARD , Simone G ANCE , Abel , G ANTILLON , Charles , G ARCÍA L ORCA , Federico , , , , G ARRICK , David G AUTIER , Jean-Jacques , , G ÉLIN , Daniel G ENET , Jean , G EORGE ,
me voici dieu parmi les dieux et, devant Jessica qui s'enfuit « des pas emportés de l'amour », je mêle ma voix à celle de Lorenzo. Mais Jessica n'est qu'un prétexte, et cet élan d'amour la dépasse. Oui, je le crois, Lorenzo l'aime moins qu'il ne lui est recon- naissant de lui permettre d'aimer. Mais pourquoi songer ce soir aux Amants de Venise et oublier Vérone ? C'est qu'aussi bien rien n'invite ici à chérir des amants malheureux. Rien n'est plus vain que de mourir pour un amour. C'est vivre qu'il faudrait. Et Lorenzo vivant vaut mieux que Roméo dans la terre et malgré son rosier. Comment alors ne pas danser dans ces fêtes de l'amour vivant - dormir l'après-midi sur l'herbe courte de la Piazza del Duomo, au milieu des monuments qu'on a toujours le temps de visiter, boire aux fontaines de la ville où l'eau. était un peu tiède mais si fluide, revoir encore ce visage de femme qui riait, le nez long et la bouche fière. Il faut comprendre seulement que cette initiation prépare à des illuminations plus hautes. Ce sont les cortèges étincelants qui mènent les mystes dionysiens à Éleusis. C'est dans la joie que l'homme prépare ses leçons et parvenue à son plus haut degré d'ivresse, la chair devient consciente et consacre sa com- munion avec un mystère sacré dont le symbole est le sang noir. L'oubli de soi-même puisé dans l'ardeur de cette première Italie, voici qu'il prépare à cette leçon qui nous délie de l'espérance et nous enlève à notre histoire. Double vérité du corps et de l'instant, au spectacle de la beauté, comment ne pas s'y accrocher comme on s'agrippe au seul bonheur attendu, qui doit nous enchanter, mais périr à la fois. Le matérialisme le plus répugnant n'est pas celui qu'on croit, mais bien celui qui veut nous faire passer des idées mortes pour des réalités vivantes et détourner sur des mythes stériles l'attention obs- tinée et lucide que nous portons à ce qui en nous doit mourir pour tou- jours. Je me souviens qu'à Florence, dans le cloître des morts, à la Santissima Annunziata, je fus transporté par quelque chose que j'ai pu prendre pour de la détresse et qui n'était que de la colère. Il pleuvait. Je lisais des inscriptions sur les dalles funéraires et sur les ex-voto. Celui-ci avait été père tendre et mari fidèle ; cet autre, en même temps que le meilleur des époux, commerçant avisé. Une jeune femme, modèle de toutes les vertus, parlait le français, « si come il nativo ». Là, une jeune fille était toute l'espérance des siens, « ma la gioia è pellegrina sulla terra ». Mais rien de tout cela ne m'atteignait. Presque tous, selon les inscriptions, s'étaient résignés à mourir, et sans doute, puisqu'ils acceptaient leurs autres devoirs. Aujourd'hui, les enfants avaient envahi le cloître et jouaient à saute-mouton sur les dalles qui voulaient perpétuer leurs vertus. La nuit tombait alors, je m'étais as- sis par terre, adossé à une colonne. Un prêtre, en passant, m'avait souri. Dans l'église, l'orgue jouait sourdement et la couleur chaude de son dessin reparaissait parfois derrière le cri des enfants. Seul contre la colonne, j'étais comme quelqu'un qu'on prend à la gorge et qui crie sa foi comme une dernière parole. Tout en moi protestait contre une semblable résignation. « Il faut », disaient les inscriptions. Mais non, et ma révolte avait raison. Cette joie qui allait, indifférente et absorbée comme un pèlerin sur la terre, il me fallait la suivre pas à pas. Et, pour le reste, je disais non. Je disais non de toutes mes forces. Les dalles m'apprenaient que, c'était inutile et que la vie est « col sol levante col sol cadente ». Mais aujourd'hui encore, je ne vois pas ce que l'inutilité ôte à ma révolte et je sens bien ce qu'elle lui ajoute. Au demeurant, ce n'est pas cela que je voulais dire. Je voudrais cerner d'un peu plus près une vérité que j'éprouvais alors dans le coeur même de ma révolte et dont celle-ci n'était que le prolongement, une vérité qui allait des petites roses tardives du cloître de Santa Ma- ria Novella aux femmes de ce dimanche matin à Florence, les seins libres dans des robes légères et les lèvres humides. Au coin de chaque église, ce dimanche-là, se dressaient des étalages de fleurs, grasses et brillantes, perlées d'eau. J'y trouvais alors une sorte de « naïveté » en même temps qu'une récompense. Dans ces fleurs comme dans ces femmes, il y avait une opulence généreuse et je ne voyais pas que désirer les unes différât beaucoup de convoiter les autres. Le même cœur pur y suffisait. Ce n'est pas souvent qu'un homme se, sent le cœur pur. Mais du moins à ce moment, son devoir est d'appeler vérité ce qui l'a si singulièrement purifié, même si cette vérité peut à d'autres sembler un blasphème, comme c'est le cas pour ce que je pensais ce jour-là : j'avais passé ma matinée dans un couvent de fran- ciscains, à Fiesole, plein de l'odeur des lauriers. J'étais resté de longs moments dans une petite cour gonflée de fleurs rouges, de soleil, d'abeilles jaunes et noires. Dans un coin, il y avait un arrosoir vert. Avant de venir, j'avais visité les cellules des moines, et vu les petites tables garnies d'une tête de mort. Maintenant, ce jardin témoignait de leurs inspirations. J'étais revenu vers Florence, le long de la colline qui dévalait vers la ville offerte avec tous ses cyprès. Cette splendeur du monde, ces femmes et ces fleurs, il me semblait qu'elle était comme la justification de ces hommes. Je n'étais pas sûr qu'elle ne fût aussi celle de tous les hommes qui savent qu'un point extrême de pauvreté rejoint toujours le luxe et la richesse du monde. Dans la vie de ces franciscains, enfermés entre des colonnes et des fleurs et celle des jeunes gens de la plage Padovani à Alger qui passent toute l'année au soleil, je sentais une résonance commune. S'ils se dépouillent, c'est pour une plus grande vie (et non pour une autre vie). C'est du moins le seul emploi valable du mot « dénuement ». Être nu garde toujours un sens de liberté physique et cet accord de la main et des fleurs - cette entente amoureuse de la terre et de l'homme délivré de l'humain - ah ! je m'y convertirais bien si elle n'était déjà ma religion. Non, ce ne peut être là un blasphème - et non plus si je dis que le sourire inté- rieur des saints François de Giotto justifie ceux qui ont le goût du bonheur. Car les mythes sont à la religion ce que la poésie est à la véri- té, des masques ridicules posés sur la passion de vivre. Irai-je plus loin ? Les mêmes hommes qui, à Fiesole, vivent devant les fleurs rouges ont dans leur cellule le crâne qui nourrit leurs médi- tations. Florence à leurs fenêtres et la mort sur leur table. Une cer- taine continuité dans le désespoir peut engendrer la joie. Et à une cer- taine température de vie, l'âme et le sang mêlés, vivent à l'aise sur des contradictions, aussi indifférents au devoir qu'à la foi. Je ne m'étonne plus alors que sur un mur de Pise une main allègre ait résumé ainsi sa singulière notion de l'honneur : « Alberto fa l'amore con la mia sorella. » Je ne m'étonne plus que l'Italie soit la terre des in- cestes, ou du moins, ce qui est Plus significatif, des incestes avoués. Car le chemin qui va de la beauté à l'immoralité est tortueux, mais certain. Plongée dans la beauté, l'intelligence fait son repas de néant. Devant ces paysages dont la grandeur serre la gorge, chacune de ses pensées est une rature sur l'homme. Et bientôt, nié, couvert, recou- vert et obscurci par tant de convictions accablantes, il n'est plus rien devant le monde que cette tache informe qui ne connaît de vérité que passive, ou sa couleur ou son soleil. Des paysages si purs sont dessé- chants pour l'âme et leur beauté insupportable. Dans ces évangiles de
heureux à la fois. Mais près, près de toi, mon cher amour. A. samedi 16 heures [21 janvier 1950] Ce matin, mon chéri, je me suis réveillé dans un beau soleil. La journée était magnifique. Aussi une sorte de langueur m’est venue et je n’ai rien fait jusqu’à midi. À midi je suis allé me promener dans la montagne derrière la maison. C’est une montagne comme je les aime, sèche, épineuse. Des bouquets d’oliviers, des pins, des lentisques, des pierres jaunes et des pentes odorantes qui dévalent jusqu’à l’horizon, jusqu’à la mer. Parfois, dans les creux, des cyprès et des pins très courts font des sortes de chambres parfumées. On aimerait s’y étendre, au soleil, près du corps aimé. Cette lumière m’allait jusqu’au cœur et en même temps j’étais triste. Je pensais à toi. Nous vivons seulement les villes, la fièvre, le travail – et toi et moi pourtant sommes faits pour cette terre, pour la lumière, la joie tranquille des corps, la paix du cœur. Il faudra changer tout cela, n’est-ce pas ? Il faudra vivre, aimer, jouir dans la joie. Bien sûr, nous avons longuement lutté jusqu’à présent et nous n’avons pas eu le temps de l’abandon. Mais maintenant que nous avons gagné notre certitude, nous pouvons trouver la récompense, fuir toute cette hideuse vanité qui nous entoure, et vivre un peu plus dans la vérité. En revenant vers la maison je me permettais tant de délices en imagination que je me suis secoué pour mettre un terme à cette débauche de rêverie. Au déjeuner ta lettre. Bon, tu danses. C’est bien. Quoique, ce genre de danses, je préférerais que tu me le réserves. Je tâcherai d’écouter ton « Qui êtes-vous » à la radio. Il me semble que tu aurais dû refuser. Mais je sais que tu acceptes parfois ce genre de choses par fatigue. Ce qui fait que ce sont les indiscrets et les mufles qui finissent toujours par l’emporter. Enfin cela t’apprendra peut-être quelque chose. Dis-moi aussi ce que vaut ce Curtis. On m’a parlé de lui, je crois. Mais je n’ai lu qu’un livre de lui. Médiocre. Je ne sais pas si j’ai bien compris ton histoire de boutons. Si j’ai bien compris, c’est du vaudeville. Du vaudeville, espagnol, naturellement. J’espère que vendredi tu m’auras écrit une bonne et longue lettre, où tu me parleras encore avec tout ton cœur. Car tu le fais, n’est-ce pas, et tu n’oublies rien ? Moi à partir de lundi je rentre effectivement dans mon essai et je n’en sors plus. Sinon, pour toi. Je vais assez bien maintenant pour pouvoir le faire. Si tout va bien, ce printemps sera le plus beau de ma vie. Chérie, as-tu la même joie que moi en y pensant ? Ne sois pas triste, ne laisse pas retomber ta flamme. Il m’a semblé lire dans tes deux dernières lettres d’imperceptibles signes. Courage, courage, mon bel amour ! Nous viendrons à bout de ceci encore. Le jour approche… Oh ! Je me souviens de mon retour du Brésil, Le Bourget, et moi épuisé, et toute ma fatigue disparaissant quand tu t’es abattue, frémissante, sur ma poitrine. Mon amour, mon aimante, pense à ces instants. Ils nous gardent, ils nous guident vers d’autres instants semblables. Je t’embrasse, inépuisablement. A. Lundi 15 heures [23 janvier 1950] Hier soir après avoir travaillé, dîner à l’auberge du pays ( La Chèvre d’or !) devant un bon feu de bois. Conversation sur l’avarice et la générosité. Dîner trop copieux qui me donne une nuit tourmentée. Mais enfin j’ai dormi suffisamment. Ce matin, grande surprise : la neige. Elle est tombée toute la matinée sans arrêt couvrant de blanc les oliviers, transformant Cabris en un petit village de Noël. Dans le jardin devant la maison, les roses (t’ai-je dit qu’il y a encore des roses tardives dans le jardin) étaient saupoudrées de neige. Cette tendre neige sur ces tendres pétales avait quelque chose d’émouvant. J’ai décidé de garder la chambre toute la journée. Ma chambre sent bon le bois chaud. J’y ai travaillé toute la matinée, assez mal, car j’avais l’esprit engourdi. Mais ce n’était pas désagréable. À midi courrier, livres journaux et surtout ta lettre. Mon pauvre amour, j’étais bien triste pour toi et pour ton père. Je suis persuadé cependant que ce sérum, sans accomplir de miracle, lui rendra au moins la vie supportable. Il faut encore patienter et avec un peu de chance il pourra avoir quelques belles années devant lui, au lieu de cette vie infirme et esclave. Tiens-moi du moins au courant de tout ce que disent les médecins. Quant à moi je ne suis pas aussi triomphant que tu sembles le croire. Il m’arrive d’être en crise. Mais il est vrai que j’ai l’impression d’aller beaucoup mieux physiquement et d’avoir trouvé enfin un climat qui me réussisse. Il est vrai aussi que ce repos continuel, mon appétit à peu près revenu, mes insomnies disparues en grande partie me redressent peu à peu. La question est de savoir si je pourrai travailler. En somme j’ai mis près d’un mois à rédiger une malheureuse préface ! Mais j’espère aussi que l’élan est donné et que tout ira mieux maintenant. Je voudrais bien aussi que tu prennes du repos. Cela fait trois nuits de suite que tu te sens épuisée. Ne sois pas déraisonnable, je t’en prie, et veille sur ta santé. Le ciel s’est un peu découvert. La neige s’est arrêtée et commence à fondre. Mes roses sont toutes nues et fraîches – comme de la chair. Je me sens comme elles cet après-midi, je veux dire que je sens ma sensibilité à tout. J’aimerais être à Paris, sortir ce soir avec toi, voir des lumières, des salles tièdes, des jolies femmes, et ton sourire de coin. Je t’aimerais, je ne te le dirais pas et tu ferais de la psychologie de réverbère. Ah ! Mon amour, quelle longue patience, quel étirement interminable. Les retours dans la nuit, les orages qui suivaient… quelle place ils tiennent dans mon cœur. De si loin, je juge mieux de tout, de ce qui compte et de ce qui ne compte pas. Et reconnaissant ce que tu es, la force et la plénitude de notre amour, il faut que je me dessèche ici et que je t’embrasse de loin. Je t’embrasse en effet, avec tout mon cœur et mon amour, Maria chérie. Et je me remets à t’attendre, obstinément. A. Mardi 15 heures [24 janvier 1950] Aujourd’hui j’avais un besoin presque physique de ta lettre. Comme on a besoin d’une planche où se raccrocher. Par bonheur, elle était comme je la souhaitais et mon cœur se réchauffait en la lisant. J’ai passé une mauvaise nuit, insomnieuse et je me suis réveillé d’affreuse humeur, dégoûté de tout et de moi-même, le cœur morne enfin. Le jour était sombre et glacé. Cette terre si éclatante dans la lumière prenait des airs de banlieue parisienne. Je suis descendu à Grasse avec Michel [Gallimard] qui voulait faire réparer sa voiture. Je me suis fait couper les cheveux et puis nous sommes remontés. L’angoisse montait en revenant. Il me semblait que les mauvais jours du Brésil allaient revenir et que seule ta présence pouvait m’en sauver. Ta lettre du moins m’a secouru. Elle est douce et caressante et j’ai compris que c’était ta tendresse qui me manquait et que je souhaitais. Elle était là, fidèle, et j’ai eu un grand élan de gratitude et d’amour qui me jetait vers toi. Je voudrais te raconter aussi ma journée depuis hier. Mais il n’y a rien à en dire. Ce sont les mêmes journées qui se traînent lentement, l’une après l’autre, vers ce but lointain auquel je ne cesse de penser. Oui, il est dur d’attendre. Plus dur encore d’attendre sans être libre d’être ce qu’on est. Je ne sais pas si tu comprends bien combien il m’est difficile, odieux, épuisant, de vivre avec des arrière-pensées, de ne pouvoir être naturel et abandonné. Je ne peux pas l’être avec F[rancine] qui ne l’est pas avec moi. Et sur toutes nos relations, les plus simples, plane un lourd silence. Sur tous les autres plans de ma vie, je me suis interdit et j’ai interdit aux autres toute équivoque. Et sur celui-là, grave entre tous, je vis dans la pure équivoque. Je l’admets et je le supporte ordinairement pour notre amour. Mais il est des heures et des jours, surtout quand les circonstances me renferment dans cette vie, où j’ai envie d
et les commodités de l'oubli. Mais les trésors de dévouement que prodiguait Louise étincelaient de leurs plus beaux feux dans la vie quotidienne de Jonas. Ce bon ange lui évitait les achats de chaussures, de vêtements et de linge qui abrègent, pour tout homme normal, les jours d'une vie déjà si courte. Elle prenait à charge, résolument, les mille inventions de la machine à tuer le temps, depuis les imprimés obscurs de la sécurité sociale jusqu'aux dispositions sans cesse renouvelées de la fiscalité. « Oui, disait Rateau, c'est entendu. Mais elle ne peut aller chez le dentiste à ta place. » Elle n'y allait pas, mais elle téléphonait et prenait les rendez-vous, aux meilleures heures ; elle s'occupait des vidanges de la 4 CV, des locations dans les hôtels de vacances, du charbon domestique ; elle achetait elle-même les cadeaux que Jonas désirait offrir, choisissait et expédiait ses fleurs et trouvait encore le temps, certains soirs, de passer chez lui, en son absence, pour préparer le lit qu'il n'aurait pas besoin cette nuit-là d'ouvrir avant de se coucher. Du même élan, aussi bien, elle entra dans ce lit, puis s'occupa du rendez-vous avec le maire, y mena Jonas deux ans avant que son talent fût enfin reconnu et organisa le voyage de noces de manière que tous les musées fussent visités. Non sans avoir trouvé, auparavant, en pleine crise du logement, un appartement de trois pièces où ils s'installèrent, au retour. Elle fabriqua ensuite, presque coup sur coup, deux enfants, garçon et fille, selon son plan qui était d'aller jusqu'à trois et qui fut rempli peu après que Jonas eut quitté la maison d'édition pour se consacrer à la peinture. Dès qu'elle eut accouché, d'ailleurs, Louise ne se dévoua plus qu'à son, puis ses enfants. Elle essayait encore d'aider son mari mais le temps lui manquait. Sans doute, elle regrettait de négliger Jonas, mais son caractère décidé l'empêchait de s'attarder à ces regrets. « Tant pis, disait-elle, chacun son établi. » Expression dont Jonas se déclarait d'ailleurs enchanté, car il désirait, comme tous les artistes de son époque, passer pour un artisan. L'artisan fut donc un peu négligé et dut acheter ses souliers lui-même. Cependant, outre que cela était dans la nature des choses, Jonas fut encore tenté de s'en féliciter. Sans doute, il devait faire effort pour visiter les magasins, mais cet effort était récompensé par l'une de ces heures de solitude qui donne tant de prix au bonheur des couples. Le problème de l'espace vital l'emportait de loin, pourtant, sur les autres problèmes du ménage, car le temps et l'espace se rétrécissaient du même mouvement, autour d'eux. La naissance des enfants, le nouveau métier de Jonas, leur installation étroite, et la modestie de la mensualité qui interdisait d'acheter un plus grand appartement, ne laissaient qu'un champ restreint à la double activité de Louise et de Jonas. L'appartement se trouvait au premier étage d'un ancien hôtel du XVIIIe siècle, dans le vieux quartier de la capitale. Beaucoup d'artistes logeaient dans cet arrondissement, fidèles au principe qu'en art la recherche du neuf doit se faire dans un cadre ancien. Jonas, qui partageait cette conviction, se réjouissait beaucoup de vivre dans ce quartier. Pour ancien, en tout cas, son appartement l'était. Mais quelques arrangements très modernes lui avaient donné un air original qui tenait principalement à ce qu'il offrait à ses hôtes un grand volume d'air alors qu'il n'occupait qu'une surface réduite. Les pièces, particulièrement hautes, et ornées de superbes fenêtres, avaient été certainement destinées, si on en jugeait par leurs majestueuses proportions, à la réception et à l'apparat. Mais les nécessités de l'entassement urbain et de la rente immobilière avaient contraint les propriétaires successifs à couper par des cloisons ces pièces trop vastes, et à multiplier par ce moyen les stalles qu'ils louaient au prix fort à leur troupeau de locataires. Ils n'en faisaient pas moins valoir ce qu'ils appelaient « l'important cubage d'air ». Cet avantage n'était pas niable. Il fallait seulement l'attribuer à l'impossibilité où s'étaient trouvés les propriétaires de cloisonner aussi les pièces dans leur hauteur. Sans quoi, ils n'eussent pas hésité à faire les sacrifices nécessaires pour offrir quelques refuges de plus à la génération montante, particulièrement marieuse et prolifique à cette époque. Le cubage d'air ne présentait pas, d'ailleurs, que des avantages. Il offrait l'inconvénient de rendre les pièces difficiles à chauffer en hiver, ce qui obligeait malheureusement les propriétaires à majorer l'indemnité de chauffage. En été, à cause de la vaste surface vitrée, l'appartement était littéralement violé par la lumière : il n'y avait pas de persiennes. Les propriétaires avaient négligé d'en placer, découragés sans doute par la hauteur des fenêtres et le prix de la menuiserie. D'épais rideaux, après tout, pouvaient jouer le même rôle et ne posaient aucun problème quant au prix de revient, puisqu'ils étaient à la charge des locataires. Les propriétaires, au demeurant, ne refusaient pas d'aider ces derniers et leur offraient à des prix imbattables des rideaux venus de leurs propres magasins. La philanthropie immobilière était en effet leur violon d'Ingres. Dans l'ordinaire de la vie, ces nouveaux princes vendaient de la percale et du velours. Jonas s'était extasié sur les avantages de l'appartement et en avait admis sans peine les inconvénients. « Ce sera comme vous voudrez », dit-il au propriétaire pour l'indemnité de chauffage. Quant aux rideaux, il approuvait Louise qui trouvait suffisant de garnir la seule chambre à coucher et de laisser les autres fenêtres nues. « Nous n'avons rien à cacher », disait ce cœur pur. Jonas avait été particulièrement séduit par la plus grande pièce dont le plafond était si haut qu'il ne pouvait être question d'y installer un système d'éclairage. On entrait de plain-pied dans cette pièce qu'un étroit couloir reliait aux deux autres, beaucoup plus petites, et placées en enfilade. Au bout de l'appartement, la cuisine voisinait avec les commodités et un réduit décoré du nom de salle de douches. Il pouvait en effet passer pour tel à la condition d'y installer un appareil, de le placer dans le sens vertical, et de consentir à recevoir le jet bienfaisant dans une immobilité absolue. La hauteur vraiment extraordinaire des plafonds, et l'exiguïté des pièces, faisaient de cet appartement un étrange assemblage de parallélépipèdes presque entièrement vitrés, tout en portes et en fenêtres, où les meubles ne pouvaient trouver d'appui et où les êtres, perdus dans la lumière blanche et violente, semblaient flotter comme des ludions dans un aquarium vertical. De plus, toutes les fenêtres donnaient sur la cour, c'est-à-dire, à peu de distance, sur d'autres fenêtres du même style derrière lesquelles on apercevait presque aussitôt le haut dessin de nouvelles fenêtres donnant sur une deuxième cour. « C'est le cabinet des glaces », disait Jonas ravi. Sur le conseil de Rateau, on avait décidé de placer la chambre conjugale dans l'une des petites pièces, l'autre devant abriter l'enfant qui s'annonçait déjà. La grande pièce servait d'atelier à Jonas pendant la journée, de pièce commune le soir et à l'heure des repas. On pouvait d'ailleurs, à la rigueur, manger dans la cuisine, pourvu que Jonas, ou Louise, voulût bien se tenir debout. Rateau, de son côté, avait multiplié les installations ingénieuses. A force de portes roulantes, de tablettes escamotables et de tables pliantes, il était parvenu à compenser la rareté des meubles, en accentuant l'air de boîte à surprises de cet original appartement. Mais quand les pièces furent pleines de tableaux et d'enfants, il fallut songer sans tarder à une nouvelle installation. Avant la naissance du troisième enfant, en effet, Jonas travaillait dans la grande pièce, Louise tricotait dans la chambre conjugale, tandis que les deux petits occupaient la dernière chambre, y menaient grand train, et roulaient aussi, comme ils le pouvaient, dans tout l'appartement. On décida alors d'installer le nouveau-né dans un coin de l'atelier
. Ta lettre reçue aujourd’hui était en effet morose. C’est ainsi à la fin des séparations qui durent trop. On se sent mort, engourdi, comme le grain sous la neige. C’est un peu ce que je sens. Mais il suffit d’imaginer la réunion, et la belle fleur rouge pousse d’un trait et flambe. Entre le temps où j’aurai écrit la dernière ligne de mon essai et celui où je te tiendrai dans mes mains je ne souhaite qu’un sommeil épais et sans rêves. Mais ne va pas cesser de m’aimer, au moins. Garde-moi ton cœur, tes bras frais. Je t’aime, je me prépare à te retrouver, c’est la veillée d’armes. À bientôt, mon amour, ma chérie. Une semaine encore et le printemps commencera avec six jours d’avance. A. Lundi 18 heures [5 mars 1951] Mon cher amour, Je rentre d’une grande promenade. Le ciel est gris, il fait très froid. Mais je me suis bien couvert et j’ai marché d’un bon pas. Sous cette lumière grise, la campagne était étrangement silencieuse. En rentrant seulement, dans les gros cyprès qui sont près de ma maison, les oiseaux qui se nichaient déjà pour la nuit se sont mis à pépier ; je suis rentré, j’ai ranimé mon feu mourant et j’ai relu ta lettre. Je t’aime fort et j’ai hâte de quitter Cabris. Cette chambre solitaire, cette salle à manger vide, ces promenades au désert, commencent à me peser. Je sens la fin de mon travail approcher (mercredi certainement) et je vais me trouver dans un vide que je connais bien. Tu sais, l’épuisement après la répétition ou la représentation décisive, mais sans qu’on puisse savoir si ça a marché, et les semaines de travail ininterrompu vous remontent tout d’un coup et vous laissent épuisé. C’est pour prévenir ce vertige que j’ai commencé à sortir et à me promener. Hier après-midi je suis allé voir (tout seul, comme un grand) un match de football à Grasse. J’aime assez la complicité des hommes autour des stades, et les discussions techniques et autres. Il y avait un splendide nègre dans une équipe. Alors, le type à côté de moi : « Vous avez vu le noir ? — Oui. — Je le vois pas blanc. » Et de rire. Je suis rentré, un peu frigorifié par un vent coupant. D’ailleurs, ces braves gens jouaient très mal. J’adore ces inconscients du Marigny. Où ont-ils pris que j’avais quelque chose contre eux ? Je me suis borné à ne pas me rendre à la convocation de Mme Volterra pour l’après-midi du réveillon. Pour le reste c’est précisément de m’écrire « une lettre d’amour » pour me laisser tomber ensuite qui me choque le plus. Qu’on ne m’invite pas, mon Dieu, je m’en console. Mais qu’on me saute au cou, d’abord, cela me laisse pantois. Au reste, je le crois vraiment inconscient, en grande partie, et je ne lui en veux pas. Je suis triste pour mon petit Bouquet. J’aurais presque envie d’écrire une pièce, uniquement pour le dépanner. Et la pièce de Sartre ? Crois-tu que si je lui écrivais pour lui parler de Bouquet (qu’il a admiré dans Les Justes ) cela lui ferait du mal ? Hébertot monte une pièce en cinq actes de Gabriel Marcel. Michel pourrait tenir le rasoir si on suggérait la chose au grand Jacques. Heureux au moins, dans un sens, que La Seconde démarre un peu. Cela te fera vivre, après tout, jusqu’à la pièce de Sartre. Et puis, je pourrai voir la pièce à loisir. Mais d’un autre côté, que de soirées perdues pour nous. Enfin, je travaillerai sur mes manuscrits. Mon cher, mon bel amour, alors te voilà comme une fiancée à la veille de tes noces ! Moi aussi, il me semble que j’ai retrouvé une virginité. Nous serons timides et puis l’orage emportera tout. Fais-toi belle. Imagine cela : c’est la semaine prochaine. Encore une semaine à partir du moment où tu liras ceci. Puis nous compterons en jours et pour finir je compterai en kilomètres. Au bout de cette longue attente, une longue course. Et au bout de la course, ma bien-aimée, mon beau visage, mon doux corps, les fruits des Hespérides. Allons, courage, encore un effort, le dernier et tu t’abattras dans mes bras et nos deux cœurs cogneront l’un contre l’autre. Je couvre ce cœur de baisers. A. Mercredi 15 heures [7 mars 1951] Mon cher amour, Deux jours sans lettres de toi. C’est beaucoup. Ce n’est pas la première fois, bien sûr, et rien n’est plus normal. Mais j’ai beau me dire tout cela, le moindre silence me rend inquiet et me met mal à l’aise. Je suis gâté aussi et je ne m’habitue pas à ne pas être comblé par tes lettres. Il pleut, depuis hier, et aujourd’hui une brume épaisse a envahi la vallée. J’aurai fini mon travail ce soir. Je vais descendre tout à l’heure poster cette lettre et, au retour, je terminerai sûrement. Ensuite, je reverrai un peu mon manuscrit pour que la dactylo puisse le lire moins difficilement. Je me sens vide et creux. Ce que j’aurais voulu c’est terminer ce travail, écrire le dernier mot, et courir près de toi. Et puis voilà que non seulement il faut attendre une semaine, mais que je n’ai même pas de lettre fraîche où me retremper. Demain, du moins, j’espère te lire. Herbart, qui est venu voir sa mère malade à Grasse, a déjeuné avec moi aujourd’hui. Il m’a raconté une bonne histoire. Le lendemain de la mort de Gide, Mauriac a reçu (réellement) un télégramme ainsi conçu : « Enfer, n’existe pas. Pouvez vous dissiper. Prévenez Claudel. André Gide ». Une moins bonne : Marie-Laure de Noailles se présentant à deux heures du matin, en robe du soir et fourrures, pour voir le corps de Gide. Dans son idée, ça devait remplacer la soupe à l’oignon, après le spectacle. C’est le Tout-Paris. Que fais-tu ? J’avais envie de te téléphoner aujourd’hui et Herbart est arrivé. Es-tu triste, m’aimes-tu moins ? Une semaine encore ! Une semaine seulement ! Et je te prendrai à bras-le-corps, comme on dit. Tu trembleras… Je t’aime, j’ai besoin de toi comme de moi-même. Il y a sur ma table un bol de jacinthes qui me parlent de toi, je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce qu’elles sont presque noires, à force d’être bleues ; parce qu’elles sont fragiles et fortes, et que leur doux parfum colle à ma peau. Ô que je hais tes silences. Parle, ma sauvage, ma parfumée. Ouvre-moi tes bras, ton cœur fier, ta tendresse sans bornes. J’ai besoin de tout cela et privé de toi, je suis misérable entre les misérables, l’éternel juif errant, la douleur de ne pas être. Mais je suis bête. Tu m’appartiens, j’en ai fini avec ce long exil et je vais te retrouver tout entière. Je t’embrasse passionnément, je te respire, je t’aime parfois à en mourir. Écris, appelle au téléphone, ne lâche pas ma main d’ici jeudi. Et jeudi je te récompenserai par l’amour le plus frémissant, inlassable, fou, heureux enfin… AC Jeudi 11 heures [8 mars 1951] Voilà, mon cher amour, c’est fini et aussitôt après un orage éclatait (ça a l’air invraisemblable, mais c’est comme ça) qui n’est pas encore fini et qui depuis hier, vent, pluie, grêle, saccage mes beaux arbres fleuris, fait voler au loin les pétales blancs et vient les coller contre mes vitres. Je voudrais bien t’écrire un chant de triomphe – pour éviter d’être traité de vilains noms. Mais sincèrement je ne peux pas. Je suis content d’avoir terminé, content de m’être maîtrisé, forcé au travail, d’avoir forgé une discipline et de m’y être tenu pendant près de deux mois. C’est pour moi une preuve de force, dont j’avais besoin. Pour le reste, je me sens seulement une âme hagarde et méfiante. J’ai travaillé comme un fou sur ce livre, ça a été un travail épuisant, un peu insensé. Et maintenant, c’est comme si on m’avait brutalement retiré des béquilles avec lesquelles je marchais – ou bien jeté au grand air après des mois de claustration. Je vacille. Il y a aussi que mon ambition était démesurée. Ce que je voulais faire, personne ne peut aujourd’hui le faire. Et moi surtout, qui aurais eu besoin d’une intelligence plus souple et plus forte, d’une générosité plus large
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Albert Camus Chat + Style Dataset

This dataset contains the training data used for the Ministral Camus project.

Structure

  • phase1/style-train.jsonl
    • Phase 1 style pretraining dataset.
    • Format: {"text": "..."}
  • phase2/chat-pairs-corpus-final-clean.jsonl
    • Phase 2 chat dataset from corpus-derived pairs.
    • Format: {"messages": [{"role": "system"|"user"|"assistant", "content": "..."}, ...]}
  • phase2/chat-pairs-light-boost-clean.jsonl
    • Additional Phase 2 chat pairs for diversity/coverage.
    • Same messages format as above.

Recommended Usage

  • Phase 1: train on phase1/style-train.jsonl
  • Phase 2: combine and shuffle:
    • phase2/chat-pairs-corpus-final-clean.jsonl
    • phase2/chat-pairs-light-boost-clean.jsonl

Notes

  • This folder intentionally contains only clean/final dataset files.
  • Backup and intermediate files are excluded.
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