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Livre II
— Mais dans l’intérieur même de la cité,
comment les citoyens se feront-ils part les uns aux
autres des fruits de leur travail ? Car c’est dans ce
but qu’on s’est associé et qu’on a formé un État | ||
— Il est évident que ce sera par vente et par
achat | ||
— De là la nécessité d’un marché et d’une
monnaie, signe de la valeur des objets échangés | ||
— Sans doute | ||
— Mais si le laboureur, ou quelque autre
artisan, ayant porté au marché ce qu’il a à vendre,
n’a pas pris justement le temps où les autres ont
besoin de sa marchandise, restera-t-il oisif au
marché, laissant son travail interrompu ?
— Point du tout | ||
Il y a des gens qui ont vu
l’inconvénient qui en résulterait, et qui ont offert
leurs services pour le prévenir | ||
Dans les États
sagement réglés, ce sont ordinairement des
personnes d’un corps débile, et incapables de faire
aucun autre ouvrage | ||
Leur profession est de rester
au marché, d’acheter aux uns ce qu’ils ont à vendre
et de revendre aux autres ce qu’ils ont besoin
d’acheter | ||
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Livre II
— En conséquence notre État ne peut se passer
de marchands | ||
N’est-ce pas le nom que l’on donne
à ceux qui se tiennent sur la place publique pour
acheter et revendre, réservant le nom de
commerçants pour ceux qui voyagent d’un État à
l’autre ?
— Oui | ||
— Il y a encore, ce me semble, d’autres gens à
employer, gens peu dignes par leur esprit de faire
partie d’un État, mais dont le corps robuste est à
l’épreuve de la fatigue | ||
Ils trafiquent des forces de
leur corps, et appellent salaire l’argent que leur
procure ce trafic, d’où leur vient, je crois, le nom de
mercenaires : n’est-ce pas ?
— Oui | ||
— Les mercenaires entrent donc aussi dans la
composition d’un État ?
— À ce qu’il me semble | ||
— Hé bien, Adimante, notre État est-il déjà
assez grand pour que rien n’y manque ?
— Peut-être | ||
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Livre II
— Mais où la justice et l’injustice s’y
rencontrent-elles ? Où crois-tu qu’elles prennent
naissance dans tout cela ?
— Je ne le vois pas, Socrate, à moins que ce ne
soit dans les rapports des citoyens les uns envers
les autres, en faisant tout ce que nous venons de
dire | ||
— Peut-être as-tu rencontré juste ; mais il faut
voir encore, sans nous rebuter | ||
Et d’abord
considérons quelle sera la manière de vivre de ces
hommes dont nous venons de déterminer tous les
besoins | ||
Ils se procureront de la nourriture, du vin,
des vêtements, des chaussures ; ils se bâtiront des
maisons : pendant l’été, ils travailleront
ordinairement peu vêtus et nu-pieds ; pendant
l’hiver, bien vêtus et bien chaussés | ||
Leur nourriture
sera de farine d’orge et de froment dont ils feront
des pains et de beaux gâteaux, que l’on servira sur
du chaume ou des feuilles bien nettes ; ils
mangeront, eux et leurs enfants, couchés sur des
feuilles d’if et de myrte ; ils boiront du vin,
chanteront les louanges des dieux, couronnés de
fleurs, vivant ensemble joyeusement, et ne faisant
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Livre II
pas plus d’enfants qu’ils n’en peuvent nourrir, dans
la crainte de la pauvreté ou de la guerre | ||
»
Ici Glaucon m’interrompant :
« il paraît, me dit-il, qu’ils n’auront rien à
manger avec leur pain | ||
— Tu as raison, lui dis-je ; j’avais oublié qu’ils
auront encore du sel, des olives, du fromage, des
ognons et les autres légumes que produit la terre et
qu’on peut cuire | ||
Je ne veux pas même les priver de
dessert | ||
Ils auront des figues, des pois, des fèves, et
feront griller sous la cendre les baies du myrte et
les faînes du hêtre qu’ils mangeront en buvant
modérément | ||
C’est ainsi que, tranquilles et pleins
de santé, ils parviendront jusqu’à la vieillesse et
laisseront à leurs enfants l’héritage de cette vie
heureuse | ||
— Si tu formais un État de pourceaux, les
engraisserais-tu autrement ? s’écria-t-il | ||
— Que faut-il donc faire, mon cher Glaucon ?
— Ce qu’on fait d’ordinaire | ||
Si tu veux qu’ils
soient à leur aise, fais-les manger à table, coucher
sur des lits, et sers-leur les mets et les desserts qui
sont en usage aujourd’hui | ||
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Livre II
— Fort bien ; j’entends | ||
Ce ne serait plus
simplement l’origine d’un État que nous
chercherions, mais celle d’un État plein de délices | ||
Peut-être ne serait-ce pas un mal : nous pourrions
bien découvrir aussi de cette manière par où la
justice et l’injustice s’introduisent dans les États | ||
Toujours est-il que le véritable État, celui dont la
constitution est saine, est tel que je viens de le
décrire | ||
Maintenant si vous voulez que nous en
considérions un autre gonflé d’humeurs, rien ne
nous en empêche | ||
Il y a apparence que plusieurs ne
seront pas contents de ces dispositions ni de notre
régime de vie : à ceux-là il faudra encore des lits,
des tables, des meubles de toute espèce, des
ragoûts, des parfums, des odeurs, des courtisanes,
des friandises et de tout cela avec profusion | ||
On ne
mettra plus simplement au rang des choses
nécessaires celles dont nous parlions tout à l’heure,
une demeure, des vêtements, une chaussure : on va
désormais employer la peinture avec ses mille
couleurs : il faut avoir de l’or, de l’ivoire et de
toutes les matières précieuses : n’est-ce pas ?
— Oui | ||
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Livre II
— Dans ce cas, agrandissons l’État | ||
En effet,
l’État sain que nous avions fondé ne peut plus
suffire ; il faut le grossir d’une multitude de gens
que le luxe seul introduit dans les États, comme les
chasseurs de toute espèce, et ceux dont le métier
consiste à imiter, par des figures, des couleurs et
des sons ; de plus les poètes, avec leur cortège
ordinaire, les rapsodes, les acteurs, les danseurs,
les entrepreneurs et ouvriers en tout genre, entre
autres ceux qui travaillent pour les ornements de
femme, et encore une foule de personnes
employées à leur service | ||
N’aurons-nous pas besoin
de gouverneurs et de gouvernantes, de nourrices,
de coiffeuses, de barbiers, de traiteurs, de
cuisiniers et même de porchers ? Tout cela ne se
trouvait pas dans l’État tel que nous l’avions fait
d’abord, car il n’en avait pas besoin ; mais
maintenant on ne pourra s’en passer, non plus que
de toutes les espèces d’animaux dont il prendra
fantaisie à chacun de manger | ||
— Comment s’en passer en effet ?
— Mais en menant ce train de vie, les médecins
nous seront bien plus nécessaires qu’auparavant | ||
— Beaucoup plus | ||
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Livre II
— Et le pays qui suffisait auparavant à
l’entretien de ses habitants ne sera-t-il pas
désormais trop petit ?
— Cela est vrai | ||
— Si donc nous voulons avoir assez de
pâturages et de terres à labourer, il nous faudra
empiéter sur nos voisins, et nos voisins en feront
autant par rapport à nous, si, franchissant les
bornes du nécessaire, ils se livrent comme nous à
une insatiable cupidité | ||
— Cela est à peu près inévitable | ||
— Après nous ferons la guerre, Glaucon ? ou
quel autre parti prendre ?
— Nous ferons la guerre | ||
— Ne parlons point encore des biens ni des
maux que la guerre apporte avec elle ; disons
seulement que nous avons découvert l’origine de ce
fléau si funeste aux États et aux particuliers | ||
— Fort bien | ||
— Il faut donc encore agrandir l’État pour y
donner place à une armée nombreuse qui puisse
aller à la rencontre de l’ennemi et défendre l’État
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Livre II
avec tout ce qu’il possède et tout ce que nous
venons d’énumérer | ||
— Les citoyens ne pourront-ils pas faire cela
eux-mêmes ?
— Non, si en procédant à la formation de l’État
nous avons établi un principe vrai | ||
Or, s’il t’en
souvient, nous avons établi qu’il est impossible
qu’un seul homme fasse bien plusieurs métiers à la
fois | ||
— Tu as raison | ||
— N’est-ce pas un métier, à ton avis, que la
guerre ?
— Certainement | ||
Crois-tu que l’État ait plus
besoin d’un bon cordonnier que d’un bon
guerrier ?
— Nullement | ||
— Nous n’avons pas voulu que le cordonnier fût
en même temps laboureur, tisserand ou architecte,
mais seulement cordonnier, afin qu’il en fît mieux
son métier | ||
Nous avons de même appliqué chacun
au métier auquel il est propre et dont il doit
s’occuper exclusivement pendant toute sa vie, pour
l’exercer avec succès | ||
Penses-tu qu’il ne soit pas
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Livre II
aussi de la plus grande importance de bien exercer
le métier de la guerre ? ou ce métier est-il si facile
qu’un laboureur, un cordonnier ou quelque autre
artisan puisse être en même temps guerrier, tandis
que pour être excellent joueur de dés ou d’osselets,
on doit s’y appliquer sérieusement dès l’enfance ?
Quoi ! il suffira de prendre un bouclier, ou quelque
autre arme, pour devenir tout à coup un bon
soldat ; tandis qu’en vain prendrait-on en main les
instruments de quelque autre art que ce soit,
jamais on ne deviendrait par là ni artisan ni
athlète, à moins d’avoir une connaissance exacte
des principes de chaque art et d’en avoir fait un
long apprentissage !
— Si cela était, les instruments seraient alors
d’un bien grand prix | ||
— Ainsi plus le métier de ces gardiens de l’État
est important, plus ils doivent y apporter de loisir,
d’étude et de soins | ||
— Je le crois | ||
— Ne faut-il pas aussi pour ce métier des
dispositions naturelles ?
— Sans doute | ||
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Livre II
— C’est donc à nous de choisir, si nous le
pouvons, ceux qui par leur naturel sont les plus
propres à la garde de l’État | ||
— Ce choix nous regarde | ||
— Nous nous sommes chargés d’un soin bien
difficile ; cependant ne perdons pas courage ;
faisons tout ce que nos forces nous permettront | ||
— Oui, certes | ||
— Ne trouves-tu aucun rapport entre le jeune
guerrier et le chien courageux considérés comme
gardiens ?
— Que veux-tu dire ?
— Qu’ils doivent avoir l’un et l’autre de la
sagacité pour découvrir l’ennemi, de la vitesse pour
le poursuivre, de la force pour le combattre, quand
ils l’auront atteint | ||
— Ils doivent avoir tout cela | ||
— Et du courage encore pour bien combattre | ||
— Sans contredit | ||
— Mais un cheval, un chien, un animal
quelconque, peut-il être courageux, s’il n’est enclin
à là colère ? N’as-tu pas remarqué que la colère est
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Livre II
quelque chose d’indomptable, et qu’elle rend l’âme
intrépide et incapable de céder au danger ?
— Je l’ai remarqué | ||
— Ainsi tu vois quelles qualités du corps
conviennent au gardien de l’État | ||
— Oui | ||
— Et pour l’âme, c’est le penchant à la colère | ||
— Oui | ||
— Mais, mon cher Glaucon, ce naturel irascible
ne rendra-t-il pas les guerriers féroces entre eux et
à l’égard des autres citoyens ?
— Il est difficile qu’il en soit autrement | ||
— Il faut cependant qu’ils soient doux pour
leurs compatriotes et terribles pour leurs ennemis :
sans quoi, avant qu’on vienne les attaquer pour les
détruire, ils se seront bientôt détruits eux-mêmes | ||
— Il est vrai | ||
— Que faire donc ? où trouverons-nous un
naturel à la fois doux et irascible ? La colère et la
douceur se repoussent ; et cependant si l’une ou
l’autre lui manque, il n’y a pas de bon gardien | ||
Il
est comme impossible de sortir de cette difficulté,
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Livre II
d’où on peut conclure qu’un bon gardien ne se
trouve nulle part | ||
— J’en ai peur | ||
»
J’hésitai quelque temps, et après avoir réfléchi à
ce que nous venions de dire :
« Mon cher ami, dis-je à Glaucon, si nous
sommes dans l’embarras, nous le méritons bien,
pour avoir perdu de vue notre comparaison | ||
— Comment ?
— Nous n’avons pas songé qu’il existe des
natures où se rencontrent ces deux qualités
opposées, ce que nous regardions comme
impossible | ||
— Où donc ?
— Cela peut se voir en différents animaux, et
surtout dans celui que nous comparions au
guerrier | ||
Tu sais que le naturel des chiens de bonne
race est d’être extrêmement doux envers ceux
qu’ils connaissent, et tout le contraire pour ceux
qu’ils ne connaissent pas | ||
— Je le sais | ||
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Livre II
— La chose est donc possible ; et quand nous
voulons pour l’État un gardien semblable, nous ne
demandons rien qui ne soit dans la nature | ||
— Non | ||
— Ne te semble-t-il pas qu’il manque encore
quelque chose à celui qui est destiné à garder les
autres, et qu’outre la colère, il faut qu’il soit
naturellement philosophe ?
— Comment cela ? je ne t’entends pas | ||
— Tu peux voir cet instinct dans le chien, et cela
est bien admirable dans un animal | ||
— Quel instinct ?
— Il aboie contre ceux qu’il ne connaît pas,
quoiqu’il n’en ait reçu aucun mal, et flatte ceux
qu’il connaît, quoiqu’ils ne lui aient fait aucun
bien : n’as-tu pas admiré cela dans le chien ?
— Je n’y ai pas fait beaucoup d’attention
jusqu’ici ; mais il est vrai qu’il fait comme tu dis | ||
— Et par là il manifeste un naturel heureux et
vraiment philosophe | ||
— Comment ?
— En ce qu’il ne distingue l’ami de l’ennemi que
parce qu’il connaît l’un et ne connaît pas l’autre ;
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Livre II
or, s’il n’a pas d’autre règle pour discerner l’ami de
l’ennemi, comment ne serait-il pas avide
d’apprendre ?
— Il ne peut pas en être autrement | ||
— Mais être avide d’apprendre ou être
philosophe, n’est-ce pas la même chose ?
— Oui | ||
— Concluons donc avec confiance que l’homme
aussi, pour être doux envers ceux qu’il connaît et
qui sont ses amis, doit être naturellement
philosophe et avide d’apprendre | ||
— Concluons ainsi | ||
— Par conséquent le gardien de l’État, pour être
excellent, doit être à la fois philosophe, colère, agile
et fort | ||
— Certainement | ||
— Voilà les qualités du gardien de l’État | ||
Mais
quelle éducation lui donnerons-nous ? Examinons
auparavant si cette recherche peut nous servir
relativement au but de notre entretien, qui est de
connaître comment la justice et l’injustice prennent
naissance dans un État, afin de ne point négliger
une question importante ou d’éviter des longueurs | ||
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Livre II
— Je pense, reprit le frère de Glaucon, que cette
recherche nous est utile pour arriver à notre but | ||
— Alors, certes, il ne faut pas l’abandonner,
mon cher Adimante, quelque longue qu’elle puisse
être | ||
— Non, sans doute | ||
— Allons, faisons en paroles l’éducation de nos
guerriers, à notre aise et par manière de
conversation | ||
— Il le faut |
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