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Or, ces mêmes poètes m’apprennent aussi qu’on peut les fléchir et détourner leur colère par des sacrifices, des prières et des offrandes
Il faut les croire en tout, ou ne les croire en rien
S’il faut les croire, je serai injuste et du fruit de mes injustices je ferai aux dieux des sacrifices
Juste, je n’aurais pas à craindre leur vengeance, mais aussi je perdrais le profit attaché à l’injustice  : injuste, j’ai d’abord un profit assuré  ; ensuite tout coupable que je suis, en adressant des supplications aux dieux, je les gagne et j’échappe au châtiment
Mais je serai puni aux enfers dans ma personne ou dans celle de mes descendants, pour le mal que j’aurai fait sur la terre  ? Il est, répondra un homme qui raisonne, il est des purifications qui ont un grand pouvoir ; il est des dieux libérateurs, s’il faut en croire de grands états 98 Livre II et les poètes, enfants des dieux et prophètes inspirés
Pour quelle raison m’attacherais-je donc encore à la justice de préférence à l’injustice, puisque je n’ai qu’à couvrir celle-ci de belles apparences pour que tout me réussisse à souhait auprès des dieux et auprès des hommes pendant la vie et après la mort, comme le disent à la fois et le peuple et les sages ? Après tout ce que je viens de dire, Socrate, comment un homme qui a quelque vigueur d’âme et de corps, des richesses ou de la naissance, pourra-t-il se résoudre, je ne dis pas à embrasser le parti de la justice, mais à ne pas rire des éloges qu’on lui donnera en sa présence ? Bien plus, je suppose que quelqu’un puisse démontrer la fausseté de tout ce que j’ai dit et croie par de bonnes raisons que la justice est le plus grand des biens, loin de s’irriter contre l’homme injuste, il trouve beaucoup de motifs pour l’excuser
Il sait qu’à l’exception de ceux à qui l’excellence de leur nature inspire une horreur naturelle pour le mal ou qui s’en abstiennent parce que la science les éclaire, personne ne s’attache par choix à la justice, et que si on blâme l’injustice, c’est que la lâcheté, la vieillesse ou quelque autre infirmité, mettent dans 99 Livre II l’impuissance de la commettre
La preuve en est qu’entre des hommes qui sont dans ce cas, le premier qui reçoit le pouvoir d’être injuste est le premier à en user, autant qu’il dépend de lui
«  Tout ce malentendu n’a d’autre cause que celle même qui a provoqué, de la part de mon frère et de la mienne, la discussion que nous avons avec toi, Socrate : je veux dire qu’à commencer par les anciens héros dont les discours se sont conservés jusqu’à nous dans la mémoire des hommes, tous ceux qui se sont portés, comme toi, pour les défenseurs de la justice, n’ont loué que la gloire, les honneurs, les récompenses qui y sont attachées, et de même n’ont blâmé l’injustice que par ses suites ; personne n’a considéré la justice et l’injustice telles qu’elles sont en elles-mêmes dans l’âme humaine, loin des regards des dieux et des hommes, et n’a montré, ni en vers ni en prose, que l’une est le plus grand mal de l’âme et l’autre son plus grand bien
Si dès le commencement vous nous aviez tous parlé dans ce sens et inculqué ce principe dès l’enfance, au lieu d’être en garde contre l’injustice d’autrui, chacun de nous, devenu pour lui-même une sentinelle vigilante, craindrait de laisser pénétrer 100 Livre II dans son âme l’injustice comme le plus grand des maux
Thrasymaque ou quelque autre en aurait peut-être dit autant et plus que moi sur le juste et l’injuste, bouleversant témérairement, à mon avis, la nature de l’un et de l’autre
Pour moi, à ne te rien cacher, si j’ai tant prolongé ce discours, c’est que je désire en entendre la réfutation
En conséquence, ne te borne pas à nous montrer que la justice est préférable à l’injustice  ; explique-nous les effets que l’une et l’autre produisent par elles-mêmes dans l’âme et qui font que l’une est un bien et l’autre un mal
Néglige l’apparence et l’opinion, comme Glaucon te l’a recommandé
Car si tu ne vas pas jusqu’à faire abstraction de l’opinion vraie et même jusqu’à admettre la fausse, nous dirons que tu ne loues point la justice, mais l’opinion qu’on s’en fait ; que tu ne blâmes aussi dans le vice que les apparences  ; que tu nous conseilles l’injustice pourvu qu’elle se cache à tous les regards, et que tu conviens avec Thrasymaque que la justice n’est utile qu’au fort et non à celui qui la possède  ; qu’au contraire l’injustice, utile et avantageuse à elle-même, n’est nuisible qu’au faible
Puisque tu as mis la justice au rang de ces 101 Livre II biens excellents qu’on doit rechercher pour les avantages qui les accompagnent et encore plus pour eux-mêmes, comme la vue, l’ouïe, la raison, la santé et les autres biens qui ont une vertu naturelle et indépendante de l’opinion, loue la justice par ce qu’elle a en soi d’avantageux, et blâme l’injustice par ce qu’elle a en soi de nuisible
Laisse à d’autres les éloges fondés sur les récompenses et sur l’opinion
Je souffrirais peut-être dans la bouche d’un autre cette manière de louer ainsi la justice et de blâmer l’injustice par leurs effets extérieurs  ; mais dans la tienne je ne le pourrais, à moins que tu ne le voulusses absolument, d’autant que, pendant tout le cours de ta vie, la justice a été l’unique objet de tes réflexions
Qu’il ne te suffise donc pas de nous montrer qu’elle est meilleure que l’injustice : fais-nous voir comment, par leur vertu propre, dans l’âme où elles habitent, que les dieux et les hommes en aient connaissance ou non, l’une est un bien et l’autre est un mal
» J’avais toujours admiré l’heureux naturel de Glaucon et d’Adimante, mais en cette circonstance je fus ravi de leurs discours, et je leur dis : 102 Livre II « Enfants d’un tel père, c’est avec raison que l’amant de Glaucon commence ainsi l’élégie qu’il composa pour vous, quand vous vous fûtes distingués à la journée de Mégare(53) : Ô fils d’Ariston, couple divin issu d’un glorieux père
«  Cet éloge vous convient parfaitement, ô mes amis ; oui, il faut qu’il y ait en vous quelque chose de divin, si, après avoir pu faire une telle apologie de l’injustice, vous n’êtes pas persuadés qu’elle vaut mieux que la justice
Or, réellement vous n’en êtes pas persuadés  : vos mœurs et votre conduite me le prouveraient quand vos discours m’en feraient douter
Mais plus j’ai cette conviction, plus mon embarras est grand
D’un côté je ne sais, en vérité, comment défendre la justice ; il paraît que cela passe mes forces  ; et il le faut bien, car je croyais avoir clairement prouvé contre Thrasymaque que la justice est meilleure que l’injustice ; et cependant mes preuves ne vous ont pas satisfaits
Et d’un autre côté, il m’est impossible de trahir la cause de la justice  : je ne 53 - Bataille livrée près de Mégare par les Athéniens contre les Corinthiens, Olymp
80, 4
Thucydide, I, 105 ; Diodore, XI, 79
103 Livre II puis sans impiété souffrir qu’on l’attaque devant moi sans la défendre, quand il me reste encore un souffle de vie et assez de force pour parler
Ainsi je ne vois rien de mieux à faire que de la défendre comme je pourrai
» Aussitôt Glaucon et les autres me conjurèrent d’employer à sa défense tout ce que j’avais de force et de ne point abandonner la discussion, sans avoir essayé de découvrir la nature du juste et de l’injuste et ce qu’il y a de réel dans les avantages qu’on leur attribue
« Je répondis qu’il me semblait que la recherche où ils voulaient m’engager était très délicate et demandait une vue pénétrante  ;mais, ajoutai-je, puisque aucun de nous ne se pique d’avoir les lumières suffisantes, voici comment je crois qu’il faudrait s’y prendre
Si des personnes qui ont la vue basse, ayant à lire de loin des lettres écrites en petit caractère, apprenaient que ces mêmes lettres se trouvent écrites ailleurs en gros caractères sur une surface plus grande, il leur serait, je crois, très avantageux d’aller lire d’abord les grandes lettres, et de les confronter ensuite avec les petites pour voir si ce sont les mêmes
104 Livre II — Il est vrai, reprit Adimante ; mais que vois-tu de semblable dans notre recherche sur la nature de la justice ? — Je vais te le dire
La justice ne se rencontre-t- elle pas dans un homme et dans un État ? — Oui
— Mais un État est plus grand qu’un homme ? — Sans doute
—  Par conséquent la justice pourrait bien s’y trouver en caractères plus grands et plus aisés à discerner
Ainsi nous rechercherons d’abord, si tu le trouves bon, quelle est la nature de la justice dans les États  : ensuite nous l’étudierons dans chaque homme, et nous reconnaîtrons en petit ce que nous aurons vu en grand
— C’est fort bien dit
—  Mais en assistant, par la pensée, à la naissance d’un État, ne verrions-nous pas aussi la justice et l’injustice y prendre naissance ? — Il se pourrait bien
— Nous aurions alors l’espérance de découvrir plus aisément ce que nous cherchons
— Assurément
105 Livre II —  Hé bien  ! veux-tu que nous commencions  ? Ce n’est pas, je crois, une petite entreprise
Délibère
— Notre parti est pris
Fais ce que tu dis
— Selon moi, ce qui donne naissance à un État, c’est l’impuissance de chaque individu de se suffire à lui-même, et le besoin qu’il éprouve de mille choses ; ou bien à quelle autre cause un État doit-il son origine(54) ? — À nulle autre
— Ainsi le besoin d’une chose ayant engagé un homme à se joindre à un homme, et le besoin d’une autre chose, à un autre homme, la multiplicité des besoins a réuni dans une même habitation plusieurs hommes pour s’entr’aider, et nous avons donné à cette association le nom d’État : n’est-ce pas ? — Oui
54 - Voyez la critique très-peu fondée qu’Aristote a faite de ce passage, Politiq
IV, 4,p
146
Ed
de Schneider, et les justifications faciles qu’en ont donné Patricius, Discussiones peripateticæ, t
III, lib
8, p
356, et Morgenstern, de Plat
Repub
, p
165
106 Livre II — Mais on ne fait part à un autre de ce qu’on a pour en recevoir ce qu’on n’a pas qu’en croyant y trouver son avantage
— Oui, certes
—  Voyons donc  ; jetons par la pensée les fondements d’un État
Ces fondements seront nécessairement nos besoins  : or, le premier et le plus grand de tous, n’est-ce pas la nourriture d’où dépend la conservation de notre être et de notre vie ? — Oui
—  Le second besoin est celui du logement  ; le troisième celui du vêtement et de tout ce qui s’y rapporte
— Il est vrai
—  Mais comment l’État fournira-t-il à tous ces besoins ? ne faudra-t-il pas pour cela que l’un soit laboureur, un autre architecte, un autre tisserand ? Ajouterons-nous encore un cordonnier ou quelque autre artisan semblable ? — Il le faut bien
—  Tout État est donc essentiellement composé de quatre ou cinq personnes
107 Livre II — Cela est évident
— Mais quoi ! faut-il que chacun fasse le métier qui lui est propre pour tous les autres  ? que le laboureur, par exemple, prépare à manger pour quatre et y mette par conséquent quatre fois plus de temps et de peine, ou vaudrait-il mieux que, sans s’embarrasser des autres, et travaillant pour lui seul, il employât la quatrième partie du temps à préparer sa nourriture, et les trois autres parties à se bâtir une maison, à se faire des habits et des souliers ? — Peut-être, Socrate, le premier procédé serait- il plus commode
— Je n’en serais pas surpris, car au moment où tu parles, je fais réflexion que chacun de nous n’apporte pas en naissant les mêmes dispositions ; que les uns sont propres à faire une chose, les autres à faire une autre
Qu’en penses-tu ? — Je suis de ton avis
—  Les choses en iraient-elles mieux si un seul faisait plusieurs métiers, ou si chacun se bornait au sien ? — Si chacun se bornait au sien
108 Livre II —  Il est encore évident, ce me semble, qu’une chose est manquée lorsqu’elle n’est pas faite en son temps
— Oui
—  Car l’ouvrage n’attend pas la commodité de l’ouvrier  ; mais c’est à l’ouvrier à s’occuper de l’ouvrage quand il le faut
— Sans contredit
—  D’où il suit qu’il se fait plus de choses, qu’elles se font mieux et plus aisément, lorsque chacun fait celle à laquelle il est propre, dans le temps marqué, et sans s’occuper de toutes les autres
— Assurément
—  Ainsi il nous faut plus de quatre citoyens pour les besoins dont nous venons de parler
Si nous voulons, en effet, que tout aille bien, le laboureur ne doit pas faire lui-même sa charrue, sa bêche, ni les autres instruments aratoires
Il en est de même de l’architecte auquel il faut beaucoup d’outils, du tisserand et du cordonnier
N’est-ce pas ? — Oui
109 Livre II —  Voilà donc les charpentiers, les forgerons et les autres ouvriers semblables qui vont entrer dans le petit État et l’agrandir
— Sans doute
—  Ce ne sera pas l’agrandir beaucoup que d’y ajouter des bergers et des pâtres de toute espèce, afin que le laboureur ait des bœufs pour le labourage, l’architecte, des bêtes de somme pour le transport de ses matériaux, le tisserand et le cordonnier, des peaux et des laines
—  Un État qui réunit déjà tant de personnes n’est plus si petit
— Ce n’est pas tout
Il est presque impossible de s’établir dans quelque lieu que ce soit sans y avoir besoin de denrées étrangères
— En effet, cela est impossible
—  Notre État aura donc encore besoin de personnes chargées d’aller chercher ce qui lui manque dans les États voisins
— Oui
—  Mais que ces personnes viennent les mains vides, sans rien apporter qui puisse servir à ceux auxquels elles demandent ce qui leur manque à 110 Livre II elles-mêmes, elles s’en retourneront aussi les mains vides
— Je le crois
— Il faudra donc travailler non seulement pour les besoins de l’État, mais pour les échanges à faire avec les étrangers
— Oui
— Notre État aura besoin, par conséquent, d’un plus grand nombre de laboureurs et d’autres ouvriers
— Évidemment
—  Il nous faudra de plus des gens qui se chargent de l’importation et de l’exportation des divers objets  ; et c’est là ce qu’on appelle des commerçants : n’est-ce pas ? — Oui
— Nous aurons donc besoin de commerçants ? — Certainement
—  Et si le commerce se fait par mer, il nous faudra encore un grand nombre de personnes habiles à faire ce genre de commerce
— Oui, un grand nombre