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<title>La raison, l'expérience et la confiance</title>
<author>Paul K. Moser, J.D. Trout et Dwayne H. Mulder</author>
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<name>Bertrand Gaiffe</name>
<name>Vincent Meslard</name>
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Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
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<note type="resume">Les philosophes, depuis l'Antiquité, s'interrogent sur la nature et les
sources de nos connaissances. Sans s'y réduire, cette longue histoire s'apparente à une
oscillation répétée entre deux pôles : celui des sens et celui de la raison. Mais
aujourd'hui plus que jamais, la question est aussi de savoir si la valeur que nous
accordons à nos connaissances ne dépend pas de la confiance que nous mettons dans le
témoignage d'autrui.</note>
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<author>Paul K. Moser, J.D. Trout et Dwayne H. Mulder</author>
<title>La raison, l'expérience et la confiance</title>
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<title level="j">Sciences Humaines</title>
<title level="a">La raison, l'expérience et la confiance</title>
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<date when="1999-03-01">Dossier</date>
<publisher>Sciences Humaines</publisher>
<biblScope type="issue" n="1999">La dynamique des savoirs - Hors-série n° 24 - Mars/Avril 1999</biblScope>
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<div>
<head> La raison, l'expérience et la confiance </head>
<head type="author"> Paul K. Moser, J.D. Trout et Dwayne H. Mulder</head>
<head> Les philosophes, depuis l'Antiquité, s'interrogent sur la nature et les sources de nos
connaissances. Sans s'y réduire, cette longue histoire s'apparente à une oscillation
répétée entre deux pôles : celui des sens et celui de la raison. Mais aujourd'hui plus que
jamais, la question est aussi de savoir si la valeur que nous accordons à nos
connaissances ne dépend pas de la confiance que nous mettons dans le témoignage d'autrui. </head>
<p><hi rend="b">T</hi>raditionnellement, les philosophes reconnaissent l'existence de deux grandes
sources de connaissance : la raison et l'expérience sensible. Nous y ajouterons également
le témoignage d'autrui, notion qui recouvre tous les cas où nous fondons notre savoir sur
les déclarations d'une autre personne que nous-même. Cette notion soulève immédiatement la
question des rapports de dépendance qu'entretiennent nos activités de connaissance avec
l'environnement social qui est le nôtre.</p>
<p>Comme l'ont relevé de nombreux philosophes,
une part importante de ce que nous savons nous vient de l'expérience sensible,
c'est-à-dire passe par l'exercice de la vue, de l'ouïe, du toucher, de l'olfaction ou du
goût. Mais est-ce bien la seule manière que nous ayons d'acquérir des connaissances ?
Pouvons-nous savoir quelque chose sans faire appel à nos sens ?</p>
<p>Considérons, par
exemple, la figure géométrique du triangle, à propos duquel nous savons notamment que la
somme de ses angles est égale à 180°. Comment savons-nous cela ? Nous pourrions dire que
c'est en contemplant l'image d'un triangle isocèle. Mais nous n'avons pas besoin
d'imaginer tous les triangles pour savoir que les triangles ont tous des angles dont la
somme est égale à 180°. Nous ne tirons donc pas cette connaissance de l'observation
directe des figures, mais plutôt de l'idée que nous nous faisons du concept même de
triangle. Ce genre de connaissance découle de l'exercice de notre raison, et non de
l'expérience sensible. Aussi, il semble nécessaire d'ad-mettre qu'au moins certains types
de savoir ne reposent pas sur l'usage de nos sens.</p>
<p>La plupart des philosophes qui se
sont penchés sur ces questions ont dû reconnaître l'existence conjointe de ces deux
sources de connaissance. Aussi, l'essentiel de leurs réflexions et de leurs discussions a
porté sur l'importance respective qu'on devait leur accorder. Cependant, pour les besoins
de la cause, nous nous contenterons d'examiner les positions les plus tranchées qui ont
été défendues.</p>
<p>Le rationalisme de base affirme que certaines connaissances sont le
produit du pur exercice de la raison. Ainsi, nous pouvons déduire de notre seul
raisonnement, par exemple, le fait que tout événement a une cause. Certains rationalistes,
mais pas tous, ont assuré que l'existence de Dieu pouvait être déduite par l'exercice de
la raison.</p>
<p>Le rationalisme considère que ces connaissances fondamentales ont un
statut particulier. Considérons, par exemple, ces deux assertions :</p>
<p>1. Tout
événement a une cause.</p>
<p>2. Deux objets différents ne peuvent occuper le même espace
au même moment.</p>
<p>Le rationaliste soutient que ces propositions ont pour
caractéristique d'être à la fois connues <foreign xml:lang="lat">a priori</foreign> et synthétiques, c'est-à-dire ne
se contentent pas d'énoncer une vérité tautologique (du genre « les hommes célibataires
n'ont pas d'épouse »). Ce sont des évidences de la raison et elles disent quelque chose
sur le monde. Les empiristes nient évidemment qu'il existe de telles connaissances, et
contestent soit leur caractère <foreign xml:lang="lat">a priori</foreign>, soit leur nature synthétique.</p>
<p>Pour
appuyer leur position, les philosophes rationalistes ont souvent fait remarquer que nous
manions des connaissances que nous n'avons pas pu apprendre. Platon, par exemple, utilise
cet argument. Dans le Ménon, il met en scène un jeune esclave que Socrate interroge sur
les proportions des côtés du carré. L'esclave fait usage de la figure que Socrate lui
fournit, et donne des réponses correctes. Or, dans l'ancienne Athènes, les esclaves
n'avaient pas accès à l'éducation savante et il est clair que ce jeune esclave n'a pas pu
apprendre avec un maître les réponses qu'il donne. Socrate et son interlocuteur en
concluent que ces connaissances sont innées. Descartes a proposé un autre exemple du même
genre, à propos du chiliagone, un polygone à mille côtés. Descartes explique que les
nombreuses relations mathématiques que nous pouvons établir à propos du chiliagone ne
proviennent ni de notre intuition, ni de notre expérience sensible. En effet, si nous
parvenions à dessiner une telle figure, ses angles seraient si proches de 180° que nous
n'arriverions pas à la distinguer du cercle. La même chose se passe si nous essayons de
nous la représenter mentalement. Par conséquent, selon lui, notre connaissance des
propriétés particulières du chiliagone doit être innée.</p>
<p>Il existe une version plus
moderne du même argument (parfois nommé « argument de la pauvreté du stimulus »). Certains
philosophes considèrent en effet que l'innéité, même si elle ne peut être formellement
établie, est encore la meilleure manière d'expliquer les connaissances et les aptitudes
que nous manions. Ainsi le langage articulé : selon Noam Chomsky, la rapidité avec
laquelle l'enfant développe sa maîtrise du langage entre 2 et 4 ans ne s'explique que si
l'on admet que certaines structures grammaticales fondamentales sont déjà présentes dans
son cerveau. L'enfant est en effet capable de s'exprimer correctement bien avant d'avoir
entendu parler de la fonction syntaxique du verbe, de la voix passive ou de la proposition
subordonnée. Souvent même, les réponses qu'il obtient de ses parents sont contraires aux
règles et se contredisent entre elles. Si l'enfant ne possédait pas une compétence
linguistique préalable, ces interactions aboutiraient à la confusion totale.</p>
<p>Le
philosophe Jerry Fodor affirme même que la plupart, sinon la totalité, des concepts que
nous maîtrisons sont inscrits de manière innée dans notre cerveau. Selon lui, en effet, le
seul moyen que nous ayons d'acquérir des connaissances consiste à former des hypothèses à
partir de concepts que nous possédons déjà et de les vérifier ou de les réfuter. Mais d'où
viennent ces concepts ? L'enfant en bas âge et les animaux, qui acquièrent des
connaissances sur le monde extérieur, utiliseraient pour cela un langage antérieur au
langage articulé : c'est ce que Fodor nomme le « langage de la pensée ». Ce langage de la
pensée n'a pas pu être appris : il est présent de manière innée dans notre cerveau. C'est
pourquoi, selon Fodor, une part au moins des concepts que nous possédons n'a jamais été
apprise, position qui rejoint celle du rationalisme classique.</p>
<p>Ces théories,
toutefois, sont loin d'être pleinement démontrées dans la mesure où l'apprentissage du
langage ne peut se faire correctement en l'absence d'une exposition régulière à des
stimulus parlés et écrits. En fait, dans ce débat philosophique et scientifique, rien
n'est tranché et les défenseurs de la thèse innéiste ne se sont encore pas risqués à
définir ce que peut être précisément un concept inné. C'est actuellement un des domaines
de recherche les plus actifs sur les sources du savoir humain.</p>
<div>
<head> L'empirisme et le
culte de l'expérience </head>
<p>L'empirisme de base, en revanche, considère que nous ne
pouvons acquérir aucune connaissance de la réalité par le seul usage de la raison pure
(c'est-à-dire qui ne s'applique pas à une perception sensible). Cela signifie, par
exemple, que nous ne pouvons pas décider si les licornes existent par le simple examen de
l'idée de licorne. Le même raisonnement s'applique à des objets plus réels, comme les
éléphants ou les voitures : pour les empiristes, ce n'est pas le concept d'éléphant ou de
voiture qui nous permet de nous assurer de leur réalité, mais l'expérience sensible que
nous acquérons des éléphants et des voitures.</p>
<p>Pour les empiristes, nous n'accédons à
la connaissance du réel ni par l'intuition pure, ni par l'application de principes
universels innés ou non-appris. La connaissance vraie découle exclusivement de
l'expérience sensible et de l'usage empirique de la raison, c'est-à-dire qui s'applique à
des choses que nous avons perçues d'une manière ou d'une autre. L'empirisme de base
soutient de plus que, par ces moyens, nous accédons à une connaissance vraie et objective
de la réalité.</p>
<p>L'empirisme conceptuel, lui, se contente d'affirmer que nos idées
abstraites ou complexes sont toutes formées par le moyen de l'expérience sensible.
Certaines sont acquises par expérience directe, d'autres sont construites. Par exemple, on
dira que le concept de « planète », qui fait difficilement l'objet d'une expérience
directe, est en réalité formé à partir d'éléments qui, eux, peuvent faire l'objet d'une
telle expérience. Cette position ne se prononce pas sur la nature des connaissances ainsi
acquises, mais s'oppose à l'innéisme conceptuel, qui soutient que nous possédons certaines
idées de manière innée, indépendamment de toute expérience.</p>
<p>Le point de vue
empiriste possède lui aussi une expression moderne. Reprenant l'héritage de David Hume
(1711-1776), le courant dit du positivisme logique, développé au xxe siècle par les
membres du Cercle de Vienne (M. Schlick, R. Carnap, L. Wittgenstein...), s'est élevé
contre toute recherche métaphysique. Il a entrepris d'exclure de la philosophie de la
connaissance tout mode de raisonnement qui ne soit pas scientifique. Friedrich Waissman,
par exemple, écrivait dans les années 30 que «<quote rend="i"> lorsque la vérité d'une proposition ne
peut être décidée, c'est que cette proposition n'a pas de sens ; car le sens d'une
proposition réside dans sa méthode de vérification</quote> ». Autrement dit, on ne peut
comprendre un énoncé que si l'on dispose d'une manière d'établir sa vérité ou sa fausseté.
L'idée de Dieu, l'existence de l'âme, la notion de valeur peuvent être considérées comme
dépourvues de sens dans la mesure où il est impossible de les vérifier. Ainsi, pour le
Cercle de Vienne, ces notions n'étaient pas seulement impossibles à connaître, mais
dépourvues de signification, parce qu'elles n'étaient susceptibles d'être soumises à
aucune vérification empirique, aucune expérience concrète.</p>
<p>Le positivisme logique
s'est toutefois heurté au fait que de nombreuses assertions peuvent à la fois avoir une
signification et être invérifiables. Nous pouvons soutenir, par exemple, qu'un être tout
puissant, capable d'accomplir tout ce qui est logiquement concevable, peut exister. Cette
proposition est impossible à vérifier, mais elle semble avoir une signification. Il
suffirait souvent de réduire nos exigences en matière de vérification pour admettre que
beaucoup de propositions métaphysiques ont un sens, et sont donc candidates à faire partie
du savoir.</p>
<p>Les positivistes logiques se sont également heurtés au fait que la
vérification par l'expérience ne permet pas toujours de trancher : toute expérience n'est
pas déterminante par principe. Souvent, ce que nous croyons dépasse ce que nous voyons et
modifie l'interprétation que nous donnons de notre perception. C'est le cas, par exemple,
pour les mirages qui apparaissent sur une autoroute : à distance, notre expérience
visuelle ne nous permet pas de dire s'il s'agit d'une flaque ou d'un phénomène dû à la
chaleur. Ce sont nos croyances qui nous font pencher vers l'une ou l'autre explication. De
même, si nous observons un récipient se déformer sous l'action de la dilatation d'un gaz
chauffé, nous pouvons avancer plusieurs explications à ce que nous observons. D'autres
expériences peuvent nous amener à éliminer certaines hypothèses, mais il se peut aussi que
nous ne parvenions pas à trancher. Bref, une observation ne détermine pas une explication,
et l'on peut se demander s'il n'existe pas finalement beaucoup de propositions qui,
quoique logiques, échappent néanmoins au verdict de l'expérience. Confrontés a ces
difficultés, les positivistes ont renoncé à établir une méthode qui permette de distinguer
empiriquement les assertions qui sont vérifiables de celles qui ne le sont pas. Ils ont
admis que la vérification d'une proposition était surtout une affaire d'accord entre les
hommes.</p>
</div>
<div>
<head> Les critères collectifs du savoir </head>
<p>Le besoin de légitimer notre
savoir nous amène souvent à sortir de nous-mêmes, et à nous tourner vers autrui pour
assurer nos connaissances. Le degré de confiance que nous pouvons avoir dans le témoignage
d'autrui dépend surtout de la compétence particulière qui lui est reconnue par nous-mêmes
et par la société. Ainsi, la confiance qu'un biologiste peut avoir dans ses instruments de
laboratoire dépend de l'existence d'un savoir reconnu de l'ingénieur qui n'est pas le
sien. La dépendance à l'égard des autres fait donc partie des conditions normales de
l'acquisition et de la production du savoir. Comme le dit un exemple, un aveugle peut
parfaitement savoir qu'il y a un fossé devant lui, même s'il ne dispose pour s'informer
que des indications que lui donne son chien, s'il s'agit d'un chien entraîné à cette
tâche. Autrement dit, la légitimation de ce savoir ne dépend pas tant de la nature ou de
la qualité du témoin extérieur que de sa fiabilité dans le domaine qui nous intéresse,
mais pas forcément dans d'autres.</p>
<p>La reconnaissance des limites de l'expertise, son
caractère relatif à un domaine particulier, a amené les philosophes à se poser beaucoup de
questions sur les conditions sociales et culturelles de la légitimation du savoir. En
effet, une des méthodes les plus reconnues de légitimation du savoir consiste à croiser
ses sources. C'est ce que l'on appelle la triangulation : une connaissance est d'autant
plus assurée qu'elle repose sur des présomptions acquises par des méthodes différentes et
indépendantes les unes des autres. Ce procédé ne concerne pas seulement la méthode
scientifique, mais aussi les connaissances de sens commun.</p>
<p>Il s'applique de manière
plus complexe lorsque non seulement les méthodes, mais les personnes sont distinctes.
Prenons le cas d'un groupe de scientifiques. La triangulation consiste à faire appel à des
spécialistes appartenant à des organismes et à des disciplines différentes pour corroborer
les mêmes faits. Elle permet, dans ce cas, d'entrevoir en quoi consiste une rationalité
appliquée à une collectivité, et non pas seulement à un individu.</p>
<p>L'objectif d'un
programme scientifique peut être, par exemple, de découvrir un vaccin. Les tâches seront
réparties entre différents spécialistes qui peuvent chacun poursuivre des objectifs forts
différents : l'un veut accroître sa notoriété, l'autre obtenir des crédits de recherche,
etc. Les participants de ce projet peuvent donc être relativement insensibles à l'objectif
commun poursuivi. C'est pourquoi il existe des dispositifs destinés à maintenir cet
objectif : dans le domaine des sciences et de la recherche en général, on fait appel au
contrôle par les pairs, qui consiste à confier le soin de juger de la pertinence et de la
valeur de travaux de recherche à un ensemble d'experts avant de les rendre publics. Ces
experts présenteront une certaine diversité d'origines et de formation, ce qui les rend
aptes à appliquer le principe de la triangulation. Le contrôle par les pairs,
convenablement appliqué, incarne donc un dispositif collectif par lequel les erreurs et
les biais peuvent être contrôlés et la valeur des connaissances être assurée. Mais une
question se pose alors : si la valeur des connaissances ainsi établies dépend de la
diversité des perspectives prises en compte, la science ne souffre-t-elle pas de favoriser
certaines perspectives et d'en ignorer d'autres ?</p>
<p>Certaines philosophes féministes,
par exemple, qualifient de « patriarcales » les institutions responsables de la production
et de la conservation du savoir scientifique, parce qu'elles se composent
traditionnellement d'hommes. Elles jugent que la tendance à traiter la nature comme un
objet, et les chercheurs comme des êtres socialement désincarnés est typiquement masculine
. D'autres critiques du même bord ont affirmé que certains savoirs sont sexuellement
marqués parce qu'ils dépendent de l'expérience personnelle de chacun. Elles soulignent,
par exemple, que donner le jour est une expérience réservée aux femmes, à laquelle les
hommes n'accèdent pas : les connaissances, même scientifiques, qu'ils ont de la
reproduction seraient donc partiales.</p>
<p>Ces critiques ne sont pas dénuées d'intérêt
car la question de savoir si quelqu'un peut acquérir indirectement la même connaissance
que celui qui en fait l'expérience directe reste un sujet d'interrogation pour les
philosophes. Tout le problème, en somme, est de savoir s'il existe des formes de
connaissance capables de transcender véritablement les différences individuelles,
sexuelles et culturelles. Il dépasse largement le cas des féministes et suscite
aujourd'hui le développement d'un vaste courant d'études sociales et culturelles de la
connaissance, auquel s'opposent parfois les défenseurs d'une épistémologie plus
classique.</p>
<p>Leurs débats ressemblent, par certains aspects, aux discussions opposant
empirisme et rationalisme. Les épistémologues qui défendent l'autonomie et l'universalité
de nos facultés de connaître s'efforcent de comprendre d'où nous vient le savoir vrai et
par quelles voies nous l'acquérons. Il est essentiel pour eux d'établir si oui ou non nos
connaissances nous viennent toutes de l'expérience sensible, car la réponse à cette
question a une incidence profonde sur les méthodes de légitimation du savoir que nous
devrons employer. Mais il est également important de comprendre comment les savoirs se
construisent collectivement et se transmettent socialement. L'énorme quantité de savoir
contenu dans la Bibliothèque du Congrès américain dépasse de loin les capacités de
connaissance d'un individu humain. Comment de tels ensembles de savoirs sont-ils
produits ? N'ont-ils pas une validité qui dépasse les capacités de jugement de chacun des
individus susceptibles d'en connaître les parties ? Cette validité ne dépend-elle pas des
institutions propres à la société particulière qui les met en oeuvre ?</p>
<p>Cette rapide
analyse montre que la question des sources de notre savoir est en quelque sorte prise
entre deux feux. D'un côté, nous ne pouvons nier l'importance de nos facultés
individuelles de connaître, car il est clair que chacun d'entre nous est au bout du compte
un acteur épistémique qui doit décider de ce qu'il croit vrai en fonction de ses sources
personnelles de savoir, de ses perceptions, de sa raison et bien entendu, de sa mémoire,
même si elle est faillible. De l'autre, nous ne pouvons que constater la formidable
puissance de la recherche collective du savoir, qui dépasse de loin ce qu'un individu peut
accomplir, mais avec le risque que cette entreprise reflète la culture particulière du
groupe qui la met en oeuvre.</p>
<p>Toutes nos activités intellectuelles, cependant, sont
animées par un souci commun : celui d'acquérir des connaissances pertinentes et d'écarter
les erreurs. L'inscription collective du savoir nous permet d'accéder à des vérités
pertinentes et les méthodes de triangulation, de nous protéger des croyances fausses.</p>
</div>
<div>
<head>REFERENCES</head>
<p>Cet article est une traduction abrégée du chapitre VI de l'ouvrage
intitulé <title>The Theory of Knowledge, A Thematic Introduction</title>, paru en 1998 à Oxford University
Press. Nous remercions les Presses de l'Université d'Oxford de leur aimable autorisation.</p>
</div>
<div>
<head>Paul K. Moser, J.D. Trout et Dwayne H. Mulder</head>
<p>Respectivement, professeurs de philosophie à l'université Loyola de Chicago et
assistant en philosophie à l'université de l'Etat de Californie, Fresno.</p>
</div>
<div>
<head> Le griot et l'écrivain </head>
<p><hi rend="b">Q</hi>uelle place y a-t-il pour l'écrit dans une société où le savoir est transmis
oralement ? La modernité est-elle compatible avec la tradition orale ? Ce débat a été
soulevé lors d'une émission de Bernard Pivot <note>« Spécial Mali. Thème
: l'oral contre l'écrit », 9 janvier 1998, « Bouillon de culture », France 2.</note> en
direct du Mali.</p>
<p>La tradition orale est le domaine des griots. Bakary Soumano, leur
chef, explique leur rôle : <quote rend="i">« Nous sommes les dépositaires de la mémoire collective,
nous sommes les gardiens de la tradition, nous sommes les garants des coutumes. Le griot
est le maître de la parole. »</quote></p>
<p>Mais les écrivains contestent ce pouvoir des
traditions, comme l'écrivain et éditeur Moussa Konaté : <quote rend="i">« Le Mali dont j'entends parler
me semble figé, et cela me gêne ! Moi, en tant qu'écrivain, je suis confronté à un
problème qui découle de ces valeurs figées. Ecrire, pour moi, c'est pouvoir m'isoler.
Mais cela est interdit dans notre société communautaire. Quand vous vous isolez, vous
devenez une menace pour la société. Vous êtes suspect. »</quote></p>
<p>Alpha Oumar Konaré,
président du Mali démocratiquement élu et ancien instituteur, va plus loin : <quote rend="i">« Au-delà
de la fonction d'écrivain, l'acte d'apprendre à lire et à écrire pose des problèmes à
notre société. Mais c'est un acte d'enrichissement et de libération qui permet à
l'individu d'exister dans une société où on ne connaît que le
groupe. »</quote></p>
<p>L'opposition entre l'oral et l'écrit est aussi celle entre
tradition et modernité. Ainsi, comme l'affirme le président, le rôle de l'écrivain est de
contester la société dans laquelle il vit. <quote rend="i">« C'est vrai que dans notre société, il y a
une forme d'harmonie qui conduit à une espèce d'inertie. Il est indispensable que cette
société évolue. Cela peut se faire par violence, ou par débordements. Les débordements,
c'est l'éducation, la culture. On peut avancer sans que la rupture soit absolument
brutale. Mais il est indispensable que cette société évolue. On peut se demander si le
fils du chef des griots sera encore griot. Son fils, certainement. Mais il n'est pas sûr
que son petit-fils suive le même chemin. »</quote></p>
</div>
<div>
<head> Qu'est-ce que « savoir »? </head>
<div>
<head>Savoir, c'est croire</head>
<p>Tout savoir est une variété particulière de croyance,
c'est-à-dire de proposition à laquelle nous adhérons. Il serait absurde de savoir que
Zanzibar est dans l'océan Indien sans croire que Zanzibar est dans l'océan Indien : la
croyance est une condition logiquement nécessaire de la connaissance. Mais ce n'est
évidemment pas une condition suffisante : beaucoup de croyances ne prétendent pas être des
savoirs, mais des convictions, et beaucoup de croyances peuvent être fausses.</p>
</div>
<div>
<head>
Savoir, c'est croire une chose vraie </head>
<p>Tout savoir prétend à la vérité : il serait
absurde de savoir quelque chose tout en admettant qu'elle est fausse. Mais cette condition
reste assez difficile à établir dans la mesure où la notion de vérité ne fait pas l'objet
d'un consensus, loin de là. En effet, une proposition peut être vraie de différentes
manières : intuitive, empirique ou encore théorique. Chacun de ces modes correspond à une
vision différente de la vérité : la proposition 2+2 = 4 est vraie parce qu'elle ne peut
pas être fausse, eu égard aux contraintes de l'arithmétique. C'est une question de
rationalité et de cohérence. La proposition « la Terre est ronde », elle, est vraie parce
qu'elle décrit correctement le monde extérieur. La condition de vérité est si complexe et
englobante qu'on pourrait penser qu'elle suffit à elle seule à définir le savoir. En fait,
elle ne suffit pas à rendre compte de certaines situations.</p>
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<head> Savoir, c'est avoir de
bonnes raisons de croire qu'une chose est vraie </head>
<p>Un savoir, c'est aussi une
croyance que l'on peut justifier. En effet, une croyance peut être vraie et ne pas
constituer un savoir : je peux, par exemple, croire que mon oncle Fred est en train de
bêcher son jardin et il peut se trouver que cette croyance soit exacte. Ce n'est pas pour
autant un savoir : il faudrait pour cela que j'aie des raisons de croire ce que je crois.
Inversement, l'existence de croyances justifiées mais fausses constitue un sujet de
discussion courant concernant les limites de la notion de savoir. Ainsi, les Anciens Grecs
pensaient que la Terre était plate et avaient de bonnes raisons de le penser : il s'agit
d'une croyance justifiée, mais fausse. Peut-on dire qu'ils «savaient» que la Terre était
plate ? La plupart des épistémologues diraient que non.</p>
<p>D'un point de vue
épistémologique rigoureux et classique, donc, le savoir existe à ces trois conditions de
croyance, vérité et justification. A-t-on pour autant clairement établit les limites du
savoir ? En réalité, chacun de ces critères est lui-même sujet à discussion. La notion de
justification, en particulier, est particulièrement sensible au contexte historique et
culturel qui permet de dire qu'une raison de croire est « bonne » ou « mauvaise » : il
n'existe pas de bonne justification qui ne repose elle-même sur d'autres raisons. La
notion de vérité est aujourd'hui également discutée par les historiens des sciences, qui
montrent que les manières d'administrer la preuve a varié au cours du temps. Quant à
l'idée de croyance, elle semble difficilement contestable, mais ne s'applique qu'à un
genre de savoir dit propositionnel, dont le modèle est une déclaration du genre « je sais
que... ». Elle ne couvre donc pas les habiletés pratiques, les compétences et les
aptitudes, du genre de celles que nous utilisons pour rouler à bicyclette et que nous ne
sommes pas forcément capables de décrire à autrui.</p>
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</TEI>