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<title>Le langage est-il naturel ?</title>
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<note type="resume">Depuis trente ans, psychologues et linguistes considèrent avec sérieux
l'idée que le langage n'est pas un patrimoine culturel transmis de génération en
génération, mais l'expression d'une aptitude naturelle de l'homme à produire une pensée
organisée en phrases.</note>
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<title level="a">Le langage est-il naturel ?</title>
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<date when="1999-12-01">Dossier</date>
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<biblScope type="issue" n="2000">Le Langage - Hors-série n° 27 - Décembre 1999/Janvier 2000</biblScope>
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<head>Le langage est-il naturel ?</head>
<head type="author">Nicolas Journet</head>
<head>Depuis trente ans, psychologues et linguistes considèrent avec sérieux l'idée que le
langage n'est pas un patrimoine culturel transmis de génération en génération, mais
l'expression d'une aptitude naturelle de l'homme à produire une pensée organisée en
phrases. </head>
<p><hi rend="b">Q</hi>u'est-ce que le langage ? Linguistes, psychologues et autres spécialistes
seraient sans doute d'accord pour retenir cette définition en trois points. D'abord, c'est
un système fini d'unités sonores qui, en se combinant, permettent de former une infinité
d'énoncés, conformément à une syntaxe, c'est-à-dire à un ordre capable d'en modifier le
sens : la phrase <hi rend="i">« le chien a mordu son maître »</hi> ne dit pas la même chose que
<hi rend="i">« le maître a mordu son chien »</hi>, alors que les unités sonores qui composent ces
phrases peuvent être rigoureusement les mêmes.</p>
<p>Ensuite, c'est un système de symboles, c'est-à-dire de signes arbitrairement liés à un
signifié : le mot <hi rend="i">« cageot »</hi> n'a pas de ressemblance avec l'objet qu'il désigne. Il
y a des exceptions, mais elles sont minoritaires : <hi rend="i">« cocorico »</hi>, <hi rend="i">« plouf »</hi>,
<hi rend="i">« zig-zag »</hi> sont un peu moins arbitraires que <hi rend="i">« chant du coq »</hi>,
<hi rend="i">« plongeon »</hi> ou <hi rend="i">« double courbe à 45° »</hi>. Enfin, et surtout, le langage
humain n'est pas lié aux événements immédiats : il permet d'évoquer des événements réels,
imaginaires, passés ou futurs. C'est ce que les philosophes appellent son caractère
<hi rend="i">« intentionnel »</hi>.</p>
<p>Au-delà de ces trois points, la question se complique, et il est devenu quasiment
impossible de l'aborder sans évoquer l'existence de deux thèses opposées concernant la
manière dont cet outil universellement répandu sur la planète est déposé en l'homme, bref,
sur sa nature intime.</p>
<p>Durant toute la première moitié du xxe siècle, linguistes et psychologues ont admis, dans
leur grande majorité, l'idée que le langage n'était, pour un individu, autre chose que la
somme des performances possibles dans la ou les langues qu'il parle, en un moment donné.
Cette définition rejetait l'idée que l'étude de l'histoire des langues pouvait expliquer
leur fonctionnement. Elle appréhendait le langage comme un système. C'était une étape très
importante de la fondation de la linguistique moderne.</p>
<p>Mais le structuralisme, issu des travaux de Ferdinand de Saussure, en mettant en évidence
l'arbitraire du signe, insistait aussi sur la nature artificielle du langage humain : en
tant qu'expression la plus achevée de la culture, le langage devait être appris de
génération en génération. A la même époque, la psychologie du comportement soutenait
l'idée que l'acquisition du langage se faisait comme cellle de n'importe quelle
technique : par essais, erreurs et récompenses.</p>
<p>Bref, la conception standard du langage d'avant les années 50 soutenait qu'il s'agissait
d'un fondement de la culture, expression d'une <hi rend="i">« fonction symbolique »</hi> qui pouvait
s'exprimer sur d'autres registres de communication (gestuelle, musicale, etc.). Il en
résultait une conception du langage relativement pauvre en ce qui concernait son
soubassement universel (la fonction symbolique) et riche en ce qui concernait la diversité
de ses expressions dans les langues : la tâche du linguiste était de partir à la recherche
des différences entre les langues.</p>
<p>Les années 60 ont vu apparaître une autre thèse, dont le porte-parole parmi les
linguistes fut Noam Chomsky : s'appuyant sur des recherches en psychologie du
développement, il affirma, dans une critique adressée en 1959 à un livre de Burrhus F.
Skinner, que l'acquisition du langage ne pouvait être le résultat d'une inculcation, et
devait reposer sur une aptitude <hi rend="i">« innée »</hi> de l'être humain. A partir de là, par de
multiples voies, s'est developpée l'idée que l'usage du langage, chez l'homme, repose sur
une faculté mentale spécifique que, selon les spécialités, on décrira comme un ensemble de
règles de syntaxe, un processeur de computations, ou un ensemble de neurones. Bref,
au-delà de l'inévitable débat sur l'inné et l'acquis qui enveloppe cette question, tout un
ensemble de propositions nouvelles a émergé de cette prise de position radicale (celle de
N. Chomsky) sur ce qu'est la <hi rend="i">« compétence linguistique »</hi> de l'homme, sur ses
rapports avec la culture, sur son développement chez l'enfant, sur son incidence sur
l'histoire des langues, sur ses rapports avec les autres facultés mentales et avec
l'évolution de l'être humain...</p>
<p>Aujourd'hui, les ramifications de ce programme sont si nombreuses, et parfois si
divergentes, qu'il devenu difficile d'en faire le tour. Mais on peut dire qu'il existe au
moins trois voies par lesquelles aborder la question des fondements du langage : celle de
sa place dans le règne du vivant, celle de sa genèse, et celle des règles communes à
toutes les langues.</p>
<div>
<head> La communication chez l'homme et l'animal </head>
<p>La faculté de langage, telle que définie plus haut, à toujours été considérée par les
philosophes comme une propriété exclusive du genre humain, opposé au reste des espèces
vivantes. On a donc fait de cette aptitude merveilleuse soit un don des dieux, soit la
condition même de toute culture. Toutefois, les recherches menées au xxe siècle sur les
animaux ont fait apparaître qu'il existe des systèmes de communication naturels chez
différentes classes d'animaux : insectes, oiseaux, poissons, mammifères. Des expériences
plus poussées sur des primates supérieurs (chimpanzés, gorilles) ont même montré, depuis
les années 70, que certains individus parvenaient à manier des dizaines de symboles pour
former des messages simples, voire - selon certains chercheurs - les combiner de manière
inédite. Cependant, toutes ces études s'accordent à conclure que jusqu'à nouvel ordre,
aucun de ces primates communicants ne possède un langage comparable à celui de l'homme.
Deux éléments, au moins, manquent : une syntaxe complexe et l'intentionnalité,
c'est-à-dire la capacité de parler de choses absentes, de situations passées ou à
venir.</p>
<p>Inversement, des dizaines d'études affirment aujourd'hui que la transmission de
compétences, en général techniques, proprement culturelles, s'observe chez différents
règnes animaux : le chant des oiseaux, l'usage d'outils chez les primates. Ce brouillage
des frontières bouleverse les présupposés de la linguistique structuraliste. Il fait
apparaître d'un côté que la <hi rend="i">« fonction symbolique »</hi>, dans sa forme élémentaire,
n'est nullement l'apanage des êtres parlants, et de l'autre, que la transmission
culturelle n'est pas fondée sur l'existence d'une compétence proprement langagière, mais
intervient bien en amont de celle-ci. Bref, l'idée que langage et culture sont comme les
deux faces d'une même monnaie ne semble pas résister à l'ensemble des conclusions
auxquelles parviennent les études comparatives sur l'homme et sur l'animal.</p>
</div>
<div>
<head> De l'origine des paroles articulées </head>
<p>Une autre manière d'interroger la faculté humaine de langage consiste à tenter d'en
retracer la genèse. Dans ce domaine, il est vrai, les évidences sont minces :
préhistoriens et paléoanthropologues sont condamnés à lier l'apparition du langage à des
indices physiologiques ou matériels. Ils raisonnent donc sur l'idée que certains indices
concrets manifestent indirectement l'existence d'un mode de communication plus ou moins
semblable au nôtre. Ainsi, en l'état actuel des recherches, il est admis que l'homme de
Néandertal possédait un appareil phonatoire sans doute beaucoup plus nasal que celui de
l'homme moderne, mais néanmoins apte à la production de paroles articulées. Possédait-il
un langage ? Là-dessus, les thèses divergent, selon que l'on prend ou non les outillages
et les pratiques ornementales attribuées aux néandertaliens pour des manifestations de
leur compétence symbolique.</p>
<p>Selon Paul Mellars, de l'université de Cambridge, les outils du paléolithique moyen
manquent de la standardisation minimum qui témoignerait d'une aptitude à les catégoriser
(lame, pointe, herminette...) : il préférerait donc attribuer aux néandertaliens une forme
de protolangage à la syntaxe pauvre, comparable au langage d'un enfant d'un an et demi.
D'autres chercheurs soutiennent qu'ils n'avaient aucune sorte d'aptitude langagière,
d'autres encore, qu'il n'y a aucune raison de la leur refuser. Tous s'accordent à penser
que la révolution du paléolithique supérieur (-40 000), contemporaine en Europe de
l'émergence d'<hi rend="i">Homo sapiens sapiens</hi>, n'aurait pu se faire sans une maîtrise déjà
avancée du langage.</p>
<p>En plus des évidences minces sur lesquelles elle s'appuient, ces spéculations se heurtent
à ce que l'on appelle le <hi rend="i">« paradoxe du sapiens »</hi>, qui se résume ainsi : ce
n'est pas parce qu'une aptitude existe chez l'homme qu'elle s'exprime forcément dans ses
réalisations. Les Romains possédaient les bases de calcul nécessaires à la manipulation,
voire à la conception d'un ordinateur, mais ils n'ont pas eu l'occasion de le montrer. Le
même principe s'applique à l'histoire du langage : les néandertaliens possèdaient
peut-être des facultés mentales et un apparail phonatoire suffisants pour user d'un
langage doublement articulé, mais rien n'indique qu'ils l'aient fait. Aussi conclut-on à
une émergence plus tardive du langage, sur la base d'évidences culturelles.</p>
<p>En réalité, la reconstruction de l'histoire du langage humain est bel et bien liée à deux
sortes de causalités : celles qui pèsent sur les aptitudes mentales langagières, soumises
aux lois de l'évolution, et celles qui déterminent les performances langagières, soumises
aux dynamiques propres du développement du savoir dans les sociétés humaines. L'histoire
des aptitudes langagières raisonne donc en terme d'avantages sélectifs. Quels sont-ils ?
Il existe quelques hypothèses à ce sujet, notamment celles qui font partir l'aptitude au
langage sur l'idée qu'elles servent, en premier lieu, à <hi rend="i">« engranger de l'information
sur la structure causale du monde »</hi>, c'est-à-dire à mémoriser des connaissances sur
les rapports entre les choses, les êtres. Mais cette faculté n'est devenue vraiment
intéressante qu'avec la mise en oeuvre de langages parlés, c'est-à-dire des moyens de
communiquer, hors contexte d'usage, ces savoirs. Ainsi, de nombreux anthropologues
s'accordent à penser que l'émergence du langage est étroitement liée à l'histoire sociale
des hommes, et à leur capacité accrue à vivre en groupes plus nombreux.</p>
</div>
<div>
<head> L'acquisition du langage chez l'homme moderne </head>
<p>Les faibles évidences sur la genèse du langage chez l'homme sont aujourd'hui dépassées de
beaucoup par les connaissances accumulées depuis trente ans, à l'interface des
neurosciences, de la psychologie et de la linguistique, par les partisans de la
proposition de N. Chomsky : il est commode de l'appeler ainsi, même si ses tenants et
aboutissants sont aujourd'hui beaucoup plus riches et variés que la thèse défendue par le
grand linguiste. Elle tient en deux volets, directement reliés : d'abord, que la
compétence linguistique est innée chez l'homme, ensuite qu'il s'agit d'une fonction
autonome du cerveau, et non d'un aspect de l'intelligence générale.</p>
<p>L'innéité est aujourd'hui étayée par une série d'indices. C'est le cas de l'argument,
repris par tous les partisans de cette thèse, de la <hi rend="i">« pauvreté du stimulus »</hi>. De
quoi s'agit-il ?</p>
<p>Les psychologues du développement, et des philosophes avant eux, ont observé que
l'apprentissage d'une langue maternelle par les enfants suit à peu près le même profil
partout dans le monde, quelle que soit l'attitude des parents : entre dix-huit mois et
quatre ans, l'enfant passe de l'état de locuteur très pauvre (des énoncés de deux mots) à
celui, quasiment achevé, de locuteur adulte, formant des phrases articulées telles que
<hi rend="i">« j'ai du beurre de cacahuètes sur ma cuiller »</hi>. Dans ce processus, deux faits
ont de quoi étonner : l'acquisition extrêmement rapide de mots nouveaux - un toutes les 90
minutes, selon Steven Pinker - et, surtout, la mise en oeuvre d'une syntaxe qui, <foreign xml:lang="lat" rend="i">a
priori</foreign>, n'a rien d'évident.</p>
<p>La vision comportementale des choses voulait que l'enfant parvienne à ce résultat par une
série répétée d'essais (des phrases mal formées) et de corrections (par les parents). Or,
les études <hi rend="i">in vivo</hi> montrent qu'enfants et parents ne procèdent pas ainsi : les
enfants ne font pas n'importe quels essais de phrase, et les parents se soucient assez
rarement de corriger la syntaxe de leurs enfants, voire emploient eux-mêmes des syntaxes
appauvries (<hi rend="i">« Allez, dodo, sinon Gazou fatigué ! »</hi>). Bref, les enfants reçoivent un
enseignement trop pauvre pour expliquer leurs progrès rapides en grammaire et, lorsqu'ils
se trompent, font des fautes plutôt par excès de logique que par absence de règles. Quelle
est donc cette logique qui est là avant d'avoir été apprise ?</p>
</div>
<div>
<head> Qu'est-ce que la compétence linguistique ? </head>
<p>Si l'on admet qu'il existe, déposé dans le cerveau humain, une faculté de langage
quasiment naturelle, il n'en reste pas moins que les langues, elles, doivent être
apprises, et que, sans cet apprentissage, il est quasiment impossible de mettre en oeuvre
cette faculté. Pour le linguiste, toute langue peut s'analyser en quatre composantes : une
phonologie (l'ensemble des sons pertinents dans une langue), un dictionnaire de mots, des
règles de morphologie (qui affectent les mots), et une grammaire, permettant de former des
propositions et des phrases complexes. Jusqu'à présent, les deux aspects sous lesquels
l'existence d'une compétence linguistique innée a été la plus explorée sont la phonologie
et la syntaxe, par des moyens assez différents.</p>
<p>On sait à travers, entre autres, les travaux de Jacques Mehler, que les nouveaux-nés
viennent au monde avec une capacité très fine de distinguer entre des signaux
linguistiques comme -ba et -pa. D'autre part, qu'ils reconnaissent la « musique » propre à
leur langue maternelle, sans doute pour l'avoir déjà entendue dans le ventre de leur mère.
Enfin que, vers le dixième mois, ils commencent à reconnaître le système phonologique
propre à leur langue maternelle, principalement en ne s'intéressant plus aux différences
qui ne sont pas pertinentes dans cette langue : en japonais, par exemple, le -l et le -r
sont confondus.</p>
<p>Tout cela suggère d'abord une idée simple : qu'il existe un système universel de
reconnaissance de la parole chez l'enfant, que ce système est indépendant de la mise en
rapport du son avec le sens. Bref, l'homme apprendrait à reconnaître la parole avant même
de la comprendre dans une langue particulière.</p>
<p>De plus, la reconnaissance de la « musique » des langues n'est pas seulement une question
de phonétique : la prosodie (les règles régissant la durée et la mélodie des sons) des
langues est aussi une expression de leur syntaxe, à travers les intonations qu'imprime la
structure courante des phrases. Le turc ne sonne pas comme le français, entre autres parce
que les compléments sont souvent placés dans la phrase avant le sujet. Aussi la
reconnaissance que manifestent les nouveaux-nés de ces différentes « musiques » a-t-elle
déjà des aspects de compétence syntaxique. Ce second aspect, dont les effets
spectaculaires déterminent l'explosion langagière chez l'enfant de deux ans, est en effet
l'étonnante capacité de l'être humain à acquérir une syntaxe sans pratiquement être exposé
à un modèle clair.</p>
<p>Pour S. Pinker, il ne fait pas de doute que la compétence linguistique mise en oeuvre par
l'enfant pour acquérir une langue quelconque comprend, entre autres fonctionnalités, une
sorte de logiciel mental contenant les règles communes aux syntaxes de toutes les langues
du monde. Il se trouve, et ce n'est pas un hasard, que c'est aussi le projet des héritiers
de N. Chomsky que de développer une grammaire universelle.</p>
<p>Qu'y trouve-t-on ? D'abord, quatre règles.</p>
<p>La première pose que toutes les langues comprennent deux types de termes, les uns
d'action (les verbes, mais pas seulement) et les autres de description (les noms, mais pas
seulement). Former une phrase exige de combiner au moins un élément de chaque sorte.</p>
<p>La deuxième énonce que combiner des termes revient à les mettre dans un certain ordre, et
que cet ordre a du sens : <hi rend="i">« Pierre poursuit une ombre »</hi> et <hi rend="i">« une ombre poursuit
Pierre »</hi> n'ont pas le même sens.</p>
<p>La troisième est que le sens des phrases dépend aussi de la manière dont les mots sont
groupés : <hi rend="i">« Il a parlé de voyage avec Emma »</hi> peut prendre deux sens différents,
selon que l'on groupe le terme <hi rend="i">« voyage » </hi>avec le verbe ou avec le complément
(<hi rend="i">« avec Emma »</hi>).</p>
<p>La quatrième règle concerne le sens de la prédication, c'est-à-dire la manière dont
l'action est orientée dans une phrase et détermine son sens : dans les phrases
<hi rend="i">« l'homme craint les chiens »</hi> et <hi rend="i">« l'homme effraie les chiens »</hi>, le sujet
est le même, mais l'action n'est pas orientée de la même façon. Dans un cas, l'homme cause
la peur, dans le second, il est affecté par elle. La prédication contenue dans le verbe
est donc inversée : <hi rend="i">« avoir peur »</hi> n'est pas <hi rend="i">« faire peur »</hi>.</p>
<p>Enfin, et c'est là un des grands soucis de la grammaire transformationnelle de Chomsky,
la grammaire universelle comprend des règles de transformation qui permettent de
comprendre comment ces instructions élémentaires peuvent générer des phrases dans des
langues particulières qui, elles, n'ont rien d'élémentaires. L'exemple classique est celui
de la tournure passive : si l'ordre importe tant dans une phrase, comment se fait-il que
<hi rend="i">« Jacques a peint le mur »</hi> et <hi rend="i">« le mur a été peint par Jacques »</hi> puissent
avoir la même signification ? L'explication est que la grammaire universelle comporte
aussi des règles selon lesquelles l'ordre des mots peut être modifié et le sens conservé,
tout en mettant un accent particulier sur des acteurs différents.</p>
<p>Peut-on dire que ces quelques grands principes décrivent la compétence liguistique que
les enfants mettent en oeuvre pour apprendre les langues ? Pour l'instant, on ne peut
parler que de candidature : beaucoup de psycholinguistes du développement travaillent avec
cette hypothèse en tête. Par ailleurs, la grammaire universelle est un programme qui est
loin d'être achevé, et dont le développement se heurte à quelques problèmes bien
concrets : jusqu'à présent, aucun programme de traduction automatique - potentiellement
universel - n'a pu être dérivé de la grammaire générative, pour la raison que, dans les
langues réellement parlées par les hommes, les exceptions sont légions, les significations
des mots sont doubles, et les voies par lesquelles nous arrivons au sens sont
multiples.</p>
<p>Aussi, même si les neurologues admettent aujourd'hui volontiers que l'aptitude langagière
de l'homme correspond proba- blement à un « module » bien identifié de son cerveau, ils
n'ignorent pas non plus que ce module ne peut fonctionner que parce qu'il est doté de
nombreux interfaces avec le reste des fonctions mentales de l'homme.</p>
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