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<title>Quand l'aphasie nous parle</title>
<author>Gaêtane Chapelle</author>
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<name>Bertrand Gaiffe</name>
<name>Vincent Meslard</name>
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<note type="resume">L'aphasie désigne l'ensemble des troubles du langage causés par une
lésion cérébrale. Cette pathologie peut nous éclairer sur le langage lui-même, sur ses
relations avec le cerveau, sur ses relations avec la pensée.</note>
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<title level="a">Quand l'aphasie nous parle</title>
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<date when="1999-12-01">Dossier</date>
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<biblScope type="issue" n="2000">Le Langage - Hors-série n° 27 - Décembre 1999/Janvier 2000</biblScope>
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<head>Quand l'aphasie nous parle</head>
<head type="author"> Gaêtane Chapelle</head>
<head> L'aphasie désigne l'ensemble des troubles du langage causés par une lésion cérébrale.
Cette pathologie peut nous éclairer sur le langage lui-même, sur ses relations avec le
cerveau, sur ses relations avec la pensée. </head>
<p><hi rend="b">L'</hi>observation des aphasiques est source de nombreuses connaissances sur le
langage. Ces patients, qui souffrent de troubles du langage suite à une lésion cérébrale,
ont permis aux neurologues et neuropsychologues de progresser à différents niveaux : d'une
part en précisant le rôle du cerveau dans le langage, d'autre part en comprenant mieux le
langage lui-même, et enfin en éclaircissant les relations qu'entretiennent langage et
pensée.</p>
<div>
<head> Une découverte fondamentale </head>
<p>L'histoire de la découverte de l'aphasie est célèbre, car elle fut à l'origine d'une
constatation majeure : il existe des liens entre cerveau et fonction mentale. En 1861, le
neurologue français Paul Broca a l'occasion d'examiner le cerveau d'un patient qui
présentait, quelques jours avant sa mort, une incapacité totale à parler. Il découvre
alors que cet homme souffrait d'une lésion dans le lobe frontal gauche. Après quelques
années et l'observation de plusieurs autres cas, P. Broca suggère en 1864 que l'expression
du langage est contrôlée par une zone située dans l'hémisphère gauche. Cette zone fut
appelée l'aire de Broca. Cette découverte était essentielle, puisqu'elle montrait qu'une
fonction mentale aussi complexe que le langage pouvait être localisée dans une zone
circonscrite du cerveau.</p>
<p>Quelques années plus tard, le neurologue allemand Karl Wernicke découvre une autre zone
cérébrale, à la surface du lobe temporal, dont l'atteinte provoque également des troubles
du langage. Mais ceux-ci sont différents. L'aphasique de Broca (comme on va appeler les
patients souffrant d'une lésion de l'aire de Broca) a principalement des difficultés à
produire des phrases et des mots corrects, tout en comprenant bien ce qu'on lui dit.
L'aphasique de Wernicke produit un discours très fluide et même ininterrompu, mais
incompréhensible, et surtout ne comprend pas les ordres qu'on lui donne (<ref rend="i">voir encadré
en page suivante</ref>). Ces découvertes ont été à l'origine d'une vaste quête : comme des
explorateurs à l'assaut d'un nouveau continent, les neurologues sont partis à la recherche
des localisations cérébrales des différentes fonctions mentales. L'ère des neurosciences
cognitives commençait <ref target="#1" type="lexique">(1)</ref>.</p>
<p>Depuis un siècle, les travaux ont énormément progressé, les techniques également. La
multiplication des observations de patients aphasiques et l'amélioration constante de la
précision des techniques d'imagerie cérébrale ont dessiné un tableau nettement plus
complexe des relations entre cerveau et langage. L'hémisphère gauche reste identifié comme
essentiel dans la capacité langagière, mais il est apparu que les zones impliquées étaient
plus nombreuses que l'on ne l'a cru au départ.</p>
</div>
<div>
<head> Du sens au mot, les mécanismes du langage </head>
<p>Mais surtout, les observations des patients aphasiques se sont énormément affinées. En
effet, la classification grossière entre aphasie de Broca (problème de production du
langage) et aphasie de Wernicke (problème de compréhension) a laissé la place à une
analyse fine des erreurs des patients, de ce qu'elles peuvent nous apprendre sur les
mécanismes du langage et de la façon dont on peut les aider. Ainsi, en 1995, Brenda C.
Rapp et Alfonso Caramazza montrent l'éclairage que peuvent apporter les erreurs de
certains aphasiques : ce ne sont pas les mêmes processus mentaux qui sont impliqués dans
la signification d'un mot et dans sa forme <ref target="#2" type="lexique">(2)</ref>.</p>
<p>Pour le comprendre, il faut détailler les erreurs de deux patients différents. Tout
d'abord, E.S.T. (dans les rapports de recherche, l'anonymat des patients est garanti par
l'utilisation d'initiales) qui, lorsqu'on lui montre la photo d'un bonhomme de neige, est
incapable d'en retrouver le nom, mais répond : <hi rend="i">« C'est froid, c'est un hom... froid...
congelé. »</hi> Souvent, certains éléments de la forme du mot lui reviennent. Lorsqu'elle
essaye par exemple de nommer un tabouret (<foreign xml:lang="en" rend="i">stool</foreign> en anglais) elle dit <quote rend="i">« /stop/,
/stop/... un siège, un petit siège, s'asseoir sur... s'asseoir sur...
/sta/ »</quote>. Cette difficulté avec la forme des mots se retrouve également lors
de tâches de lecture. Si elle doit lire le mot steak, elle dit : <hi rend="i">« Je vais manger
quelque chose... c'est du boeuf... on peut avoir un /sa... ça coûte plus... dans
le pays des Yankees... grosse bête... ridicule... »</hi> Il apparaît clairement qu'E.S.T.
connaît la signification des mots, mais qu'elle ne peut pas retrouver leur forme et ce,
même s'ils sont écrits devant elle.</p>
<p>Un autre patient, J.-J., présente un problème inverse : il est capable de lire ou
d'écrire des mots dont il ne connaît pas la signification. Évidemment, pour le prouver, il
faut utiliser des mots dont l'orthographe ou la prononciation est irrégulière. En français
ou en anglais, cela ne pose pas de problèmes, puisque de nombreux mots contiennent des
lettres qu'on ne doit pas prononcer (par exemple « beaucoup » ou « temps »). Le patient
J.-J., bien qu'il prononce très bien ce type de mots, a de grandes difficultés à en donner
le sens.</p>
<p>Entre E.S.T. et J.-J., les neuropsychologues assistent à ce qu'ils appellent une double
dissociation : deux patients présentent une capacité préservée et l'autre déficitaire, et
ce en sens inverse. Chez E.S.T., le sens des mots est préservé, mais pas leur forme, et
chez J.-J., c'est l'inverse. Ils se basent sur ces faits pour postuler que ces deux
aspects des mots, leur signification et leur forme, sont gérés par des mécanismes
distincts.</p>
<p>Les exemples de dissociations entre certaines capacités préservées, et d'autres
atteintes, pourraient être multipliés. On observe par exemple des patients incapables de
produire des phrases syntaxiquement correctes (on parle alors d'agrammatisme, comme chez
M. Ford - <ref rend="i">voir encadré en page suivante</ref>), malgré une bonne connaissance de la
sémantique (le sens des phrases et des mots). Certains patients présentent un trouble
encore plus curieux : une incapacité à répéter un mot entendu (le neuropsychologue dit
« couteau », le patient répète « mocrida »), tout en gardant la capacité à écrire
correctement « couteau ». La comparaison de tous ces patients et de la spécificité de
leurs erreurs permet aux neuropsychologues de mettre à l'épreuve les différentes
hypothèses sur l'organisation du langage. Mais les aphasiques peuvent également nous en
apprendre sur une autre question fondamentale : les relations entre pensée et langage.</p>
</div>
<div>
<head> La pensée peut-elle se passer des mots ? </head>
<p>Peut-on penser sans langage ? Pendant longtemps, on a tenu pour certain que le langage
était indispensable à la pensée. Lorsque le philosophe Ludwig Wittgenstein affirmait :
<quote rend="i">« Les limites de mon langage signifient les limites de mon monde »</quote><ref target="#3" type="lexique">(3)</ref>, il ne faisait donc que refléter une idée largement répandue. Il
est vrai que chez l'adulte normal, il est difficile d'envisager une pensée consciente sans
langage. Et l'observation des enfants, chez qui le langage est soit absent, soit en
devenir, conduit à croire que seule une pensée concrète et rudimentaire est possible avant
la maîtrise du langage. Rappelons de plus que Jean Piaget considérait le stade de
l'acquisition du langage comme celui de l'acquisition d'une pensée symbolique, abstraite.
Si l'on veut comprendre les relations entre pensée et langage, il faut donc se tourner du
côté de la pathologie, comme par exemple les patients aphasiques.</p>
<p>Toute personne qui a rencontré un patient aphasique dans la vie quotidienne, ou dans le
cadre d'une consultation, ne peut rester insensible à ce que vivent ces personnes : il
apparaît clairement que leur incapacité à s'exprimer correctement, et parfois même à
produire le moindre mot, ne leur enlève pas pour autant le désir de communication, et
surtout les capacités de penser sur eux-mêmes et le monde. Les thérapeutes qui vont les
prendre en charge vont d'ailleurs partir de ce désir de communication pour essayer de la
rétablir au mieux, que ce soit en passant par l'écrit, les gestes, ou en réapprenant
certains mots essentiels. L'observation de patients aphasiques soulève donc des questions
fondamentales : quels sont les liens entre langage et pensée ? Peut-on penser sans mots ?
L'absence de langage préserve-t-elle une intelligence normale ?</p>
<p>Le problème évident pour explorer les pensées des aphasiques est justement leur
incapacité à les communiquer. Néanmoins, certains d'entre eux ont écrit leurs mémoires,
après avoir récupéré la parole. Mais ces témoignages sont rares. Ils sont donc précieux,
et plus encore lorsqu'ils viennent de médecins ou de philosophes. Dominique Laplane, dans
<title>La Pensée d'outre-mots</title><ref target="#4" type="lexique">(4)</ref>, rapporte et analyse
différents témoignages. Le plus ancien d'entre eux est celui d'un professeur de médecine à
la faculté de Montpellier, le professeur Lordat. Plus que professeur de médecine, cet
homme était un spécialiste de l'aphasie, qu'il appelait l'alalie dans ses publications
scientifiques de 1820 et 1823. En 1825, cruauté du destin, il est atteint d'aphasie.
Lorsque plus tard son trouble régressa, il publia ses mémoires sous forme d'un cours qu'il
donna en 1843.</p>
<p>Étant un spécialiste du langage, il avait donc pu analyser mieux que personne le mal dont
il souffrait. Après une description sur son incapacité à retrouver la <quote rend="i">« valeur des
mots »</quote>, voici ce qu'écrit le professeur : <quote rend="i">« Ne croyez pas qu'il y eut le moindre
changement dans les fonctions du sens intime. Je me sentais toujours le même
intérieurement (...). Quand j'étais seul, éveillé, je m'entretenais tacitement de mes
occupations de la vie, de mes études. Je n'éprouvais aucune gène dans l'exercice de ma
pensée... Le souvenir des faits, des principes, des dogmes, des idées abstraites, était
comme dans l'état de santé... Il fallut donc bien apprendre que l'exercice interne de la
pensée pouvait se passer de mots... »</quote> Un autre témoignage, celui du philosophe
Eldwin Alexander, prête à réflexion : <quote rend="i">« Je possédais encore les concepts mais non le
langage. J'avais la compréhension du monde, de moi-même et des relations sociales, sans
rien savoir, en fait, ni de la grammaire ni du vocabulaire que j'avais utilisés toute ma
vie... »</quote></p>
<p>Ces deux témoignages ne peuvent être considérés comme des preuves scientifiques
irréfutables. Ils souffrent en effet de la fragilité due à la reconstruction <foreign xml:lang="lat" rend="i">a
posteriori</foreign> des impressions ressenties : non seulement le temps peut déformer les
souvenirs, mais en plus, ceux qui les ont donnés avaient à ce moment retrouvé justement
leurs capacités de parole. De plus, tous les aphasiques n'ont pas les mêmes troubles, et
on ne peut donc généraliser ces capacités de pensée à tous les patients. La grande
variabilité des troubles des patients aphasiques est d'ailleurs à l'origine d'un très long
débat sur leur intelligence. Ont-ils ou non une intelligence tout à fait préservée ?</p>
<p>Sans entrer dans tous les développements de ce débat, il faut souligner la principale
difficulté à établir une règle générale sur les facultés intellectuelles de ces patients :
il n'existe pas deux patients dont la lésion cérébrale soit totalement identique. Cela
veut donc dire d'une part que les troubles du langage eux-mêmes peuvent varier, mais aussi
que de nombreux patients peuvent présenter en plus des troubles d'attention, ou d'autres
fonctions mentales. Il est donc probable qu'un certain nombre d'aphasique présentent une
détérioration de leurs capacités intellectuelles davantage en raison de ces troubles
associés que de leur perte de la parole. Mentionnons, comme le fait D. Laplane, le cas de
ce scientifique de haut niveau dont les performances verbales ne dépassaient pas celles
d'un enfant de quatre ou cinq ans, mais dont le QI de performance atteignait 132 !</p>
<p>Malgré toute la prudence avec laquelle il convient donc de prendre ces observations, les
témoignages de patients aphasiques et l'observation de leur intelligence mènent à la même
conclusion : si pensée et langage sont intimement liés, on ne peut par contre affirmer
qu'ils ne font qu'un.</p>
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