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<title>Le «carré sémiotique» des discours politiques</title>
<author>Denis Bertrand, Alexandre Dézé, Jean-Louis Missika</author>
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<note type="resume">Pour susciter l’adhésion de leur auditoire, les hommes politiques
(femmes comprises) doivent se positionner par rapport à des valeurs partagées. La méthode
du « carré sémiotique » permet d’en comprendre les logiques cachées. Décryptage…</note>
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<author>Denis Bertrand, Alexandre Dézé, Jean-Louis Missika</author>
<title>Le «carré sémiotique» des discours politiques</title>
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<title level="j">Sciences Humaines</title>
<title level="a">L'art de convaincre d'Aristote à Obama</title>
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<date when="2009-10-07">novembre 2009</date>
<publisher>Sciences Humaines</publisher>
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<head>Le «carré sémiotique» des discours politiques </head>
<head type="author">Denis Bertrand, Alexandre Dézé, Jean-Louis Missika</head>
<head>Pour susciter l’adhésion de leur auditoire, les hommes politiques (femmes comprises)
doivent se positionner par rapport à des valeurs partagées. La méthode du « carré
sémiotique » permet d’en comprendre les logiques cachées. Décryptage…</head>
<p>Il existe différentes méthodes pour analyser les discours politiques. La lexicométrie,
par exemple, procède par comptage de mots pour faire ressortir les spécificités du
vocabulaire employé par les acteurs politiques. Issue de la théorie du langage, la
sémiotique ambitionne plutôt de comprendre la façon dont se construit le sens des
discours. Elle offre à cet égard toute une batterie d’instruments pour en dégager les
logiques propres. L’un de ses modèles de base, le « carré sémiotique », permet ainsi de
localiser relativement un même ensemble discours en fonction des grands principes qui les
structurent. Conçu par Algirdas Julien Greimas (l’un des principaux sémioticiens français)
sur la base du carré logique d’Aristote, ce modèle schématique repose sur un jeu de
construction entre catégories qui tout à la fois s’opposent, se contredisent et sont
complémentaires. Prenons un exemple. Si l’on considère l’ordre général des conduites dans
le cadre de la loi, on peut opposer comme des catégories contraires – sur l’axe commun de
ce qui est prescrit – ce que l’on doit faire (l’obligatoire) à ce qu’on doit ne pas faire
(l’interdit). Chacune de ces positions se définit également par leur opposition
respective, selon un principe contradictoire cette fois, à ce que l’on ne doit pas
obligatoirement faire (le facultatif) et à ce que l’on ne doit pas impérativement ne pas
faire (le permis), ces deux positions exprimant l’univers sémantique du non-prescrit. On
obtient ainsi une sorte de grille de lecture qui permet de positionner, en fonction de
leur dominante, et sans en épuiser la diversité, les différents discours de prescription
des attitudes <ref rend="em">(schéma n° 1)</ref>.</p>
<p>C’est un schéma de cet ordre que nous avons mobilisé pour dégager les grands principes
différenciateurs des discours de la campagne présidentielle de 2007 <note><bibl><author>Denis Bertrand</author>, <author>Alexandre Dézé</author> et <author>Jean-Louis Missika</author>, <title>Parler pour gagner.
Sémiotique des discours de la campagne présidentielle de 2007</title>, Presses de Sciences
Po, 2007.</bibl></note>. Dans ce type de
compétition politique, les discours habituellement tenus par les acteurs politiques
tendent à se brouiller, certains candidats n’hésitant pas à se placer sur le terrain de
l’adversaire (ce que l’on appelle la triangulation) pour recueillir un maximum de
soutiens. Ainsi, on se souvient des discours de Nicolas Sarkozy sur la souffrance sociale
ou des préconisations de Ségolène Royal concernant l’encadrement militaire des adolescents
primodélinquants. De fait, le clivage gauche-droite, qui est habituellement utilisé pour
établir les positions des acteurs politiques, devient dans ces conditions moins pertinent.
C’est à ce titre que le carré sémiotique peut constituer un outil de cartographie
intéressant. </p>
<p> </p>
<div>
<head>L’illusion de l’intimité</head>
<p>Pour établir les positionnements des candidats, nous avons commencé par identifier les
grandes catégories de valeurs qui, en amont, travaillent leurs discours. En politique, ces
valeurs renvoient à des modes différenciés de rapport à la réalité. Il y a tout d’abord la
catégorie du vécu partagé qui désigne ici la réalité en tant qu’elle est subjectivement
éprouvée par les personnes et présente par empathie dans le discours : « chacun d’entre
nous » ; « nous, travailleurs » ; « les Français ». Le vécu se manifeste ainsi toujours
sur le mode participatif. À cette première catégorie s’oppose (relation contraire) celle
de l’utopie visée, c’est-à-dire ce au nom de quoi le vécu peut être transformé : « la
passion de l’égalité » (S. Royal), « la France forte » (N. Sarkozy), « un autre monde »
(José Bové)…, tout ce qui peut donc, dans le discours, faire le corps de la promesse et
ouvrir les perspectives d’un devenir. Si le vécu s’oppose à l’utopie, il peut être
également nié (relation contradictoire) par une troisième catégorie, celle de la fiction
imaginée : le discours procède alors à une construction fictionnelle de la réalité, jouant
sur les émotions et suscitant des identifications par l’emploi d’un vocabulaire imagé, le
recours à l’anecdote, l’exploitation de textes ou de genres littéraires ou encore la
convocation de personnages historiques. À cette troisième catégorie, enfin, s’oppose celle
de la réalité analysée (en contradiction avec l’utopie visée), qui désigne ici non pas la
réalité du monde effectif mais l’objectivation de cette réalité dans et par le discours
d’analyse (sophistiqué ou non). Ainsi, obtient-on <foreign xml:lang="lat">in fine</foreign> un carré sémiotique des
« modes d’ancrage » du politique reposant sur quatre catégories de valeurs <ref rend="em">(schéma n°
2)</ref>.</p>
<p>L’analyse positionnelle des discours s’effectue dès lors en deux temps : tout d’abord en
fonction de l’accent mis sur telle valeur (ancrage) ; ensuite à partir des relations qui
s’établissent entre elles (parcours). Il est rare en effet que le discours se fige sur une
seule catégorie de valeurs. Il s’ancre sur un point de départ puis transite par d’autres
positions. C’est précisément ce parcours qui définit les logiques spécifiques des discours
des candidats et permet de les différencier. </p>
<p>Prenons ici un premier exemple, celui de S. Royal <ref rend="em">(schéma n° 3)</ref>.</p>
<p>Son discours s’ancre résolument dans le vécu partagé. L’ancienne candidate socialiste
cherche tout d’abord à entretenir l’illusion d’une communication intime avec les
électeurs : <quote rend="em">« vous m’avez dit, je vous ai entendus »</quote> ; <quote rend="em">« je le veux, parce
que vous le voulez »</quote> <note>Ségolène Royal, discours programmatique, Villepinte, 11 février
2007.</note>. Elle valorise ensuite sans cesse l’expérience sensible
des acteurs, qu’elle travaille dans une logique de nivellement : d’un côté, elle insiste
sur ses qualités ordinaires de femme ou de mère, de l’autre, elle érige le citoyen au rang
d’expert : <quote rend="em">« Je crois à la capacité d’expertise des citoyens (…) , je suis
convaincue que chacun d’entre nous est le mieux à même de connaître et d’exprimer ses
problèmes, ses attentes, ses espérances <note>Ségolène Royal, discours de la fête de la Rose, Frangy-en-Bresse, 20 août
2006.</note>. »</quote> Enfin, elle défend le
principe d’une campagne « participative » : <quote rend="em">« J’ai voulu que les citoyens reprennent
la parole pour que je puisse porter leur voix <note>Ségolène Royal, « Le pacte présidentiel », février 2007.</note>. »</quote> Le caractère
prédominant de ce procédé dans la fabrication du discours de la candidate socialiste n’est
pas sans déterminer la suite de son parcours dans le carré sémiotique. Ici, la réalité
analysée passe en effet par le filtre de l’utopie, qui réside dans le projet d’une
<quote rend="em">« révolution démocratique fondée sur l’intelligence collective des citoyens
<note>Ségolène
Royal, discours de la fête de la Rose, <hi rend="em">op. cit.</hi></note> »</quote>.</p>
</div>
<div>
<head>Quand l’utopie et la fiction sont écartées</head>
<p> La reconnaissance du « citoyen expert » constitue ainsi le réquisit d’un véritable
changement politique (<quote rend="em">« Moi, je considère que la politique doit changer, donc qu’elle
doit aussi tenir compte de l’intelligence collective des gens <note>Ségolène Royal, invitée du journal télévisé de 20 heures, TF1, 20 novembre
2006.</note>»</quote>), et
son intervention est conçue comme le principe structurant des orientations programmatiques
de la candidate : <quote rend="em">« Il est absolument nécessaire de donner la parole aux citoyens sur
les problèmes qui les concernent. Parce que c’est comme cela que, non seulement, nous
parlerons juste, mais c’est comme cela aussi que nous agirons juste <note>Ségolène Royal, discours lors du premier débat participatif, Strasbourg, 20
décembre 2006.</note>. »</quote>
</p>
<p>Prenons un deuxième exemple, celui de N. Sarkozy <ref rend="em">(schéma n° 4)</ref>.</p>
<p>Le discours de campagne du candidat de l’UMP trouve son ancrage à la fois dans le vécu
partagé et dans la réalité analysée, sur le mode d’incessants allers-retours entre ces
deux pôles. En témoigne l’utilisation récurrente du couple rhétorique
« problème-solution », principe structurant qui contribue à conférer à la parole de
l’actuel président de la République son rythme si singulier : <quote rend="em">« Qu’est-ce la France ?
Pour moi, c’est une volonté, ce n’est pas un hasard. C’est la volonté de gens différents
de vivre ensemble et de partager des valeurs communes. Pourquoi n’avons-nous plus
l’envie de vivre ensemble ? Ma réponse : c’est parce qu’il y a un certain nombre de nos
concitoyens qui pensent que rien n’est possible pour eux <note>Nicolas Sarkozy, invité de l’émission télévisée « À vous de
juger », France 2, 30 novembre 2006.</note>. »</quote> Dans le
discours de N. Sarkozy, le vécu partagé ne constitue pas, comme dans celui de S. Royal, le
fondement ou le prétexte à une coévaluation de la réalité analysée. Le candidat maintient
en effet une claire distinction entre les rôles qui incombent à chacun (<quote rend="em">« On ne
devient pas président de la République par hasard. (…) C’est un combat qui est
très long, c’est le choix d’une vie <note>Nicolas Sarkozy, invité du journal télévisé
de 20 heures, TF1, 23 novembre 2006.</note>»</quote>&gt;) et se réserve le monopole de
l’élaboration des orientations programmatiques : <quote rend="em">« Je me sens la force, l’énergie et
l’envie de proposer une autre vision de la France <note>Nicolas Sarkozy, « Tout peut devenir
possible », entretien exclusif accordé à la presse régionale, 30 novembre 2006.</note>. »</quote>&gt; Ce schéma
binaire (vécu-réalité) est longtemps resté dominant dans les discours du candidat de
l’UMP, l’utopie et la fiction étant écartées au profit d’une appréhension éminemment
pragmatique de la politique : <quote rend="em">« Être de droite, (…) c’est refuser de chercher
dans l’idéologie la réponse à toutes les questions, la solution à tous les problèmes
<note>Nicolas Sarkozy, discours d’investiture au congrès de l’UMP, 14 janvier 2006.</note>. »</quote>&gt; Mais le discours de N. Sarkozy a évolué au fil de la campagne,
prenant progressivement une dimension fictionnelle. Le discours d’investiture du 14
janvier 2007 marque, de ce point de vue, un véritable tournant : le registre se teinte
alors de lyrisme (<quote rend="em">« Français, prompts à détester votre pays et son histoire, écoutez
la grande voix de Jaurès »</quote>), le texte s’enrichit de citations littéraires
(<quote rend="em">« Tant qu’il y aura sur la Terre ignorance et misère, des livres de la nature de
celui-ci pourront ne pas être inutiles »</quote>, Victor Hugo, <title>Les Misérables</title>) ;
le souci de la réalité s’efface derrière l’évocation d’une France imaginaire et
réconciliée (<quote rend="em">« (La France), c’est le pays qui a fait la synthèse entre
l’Ancien Régime et la Révolution, entre l’État capétien et l’État républicain, entre le
patriotisme et l’universalisme <note>Nicolas Sarkozy, discours de meeting, La Réunion, 15 février 2007.</note> »</quote>) ; le candidat recompose enfin sa
propre lignée politico-culturelle en invoquant une longue galerie de figures tutélaires
(de Henri IV à Jean Moulin, de Georges Danton à Jean Jaurès…). Autant d’indices témoignant
d’une volonté de paraître sous un autre jour (<quote rend="em">« J’ai changé <note>Ibid.</note>»</quote>),
même si la caractéristique la plus marquante reste la structure binaire qui fait osciller
le discours d’un pôle à l’autre. </p>
</div>
<div>
<head>La politique comme fiction</head>
<p>Appliqué à l’ensemble des discours de la campagne présidentielle, le carré permet en
définitive d’identifier des parcours distincts pour chacun des candidats et, ainsi, de
repérer, au-delà des stratégies électoralistes de brouillage, leurs principales
différences. Prenons brièvement encore deux exemples. Le discours de François Bayrou
apparaît dominé par la visée utopique d’une France <quote rend="em">« simple et honnête
<note>François Bayrou, <title>Le Parisien</title>, 16 février 2007. </note> »</quote>, délivrée de ses <quote rend="em">« divisions artificielles »</quote>&gt; : <quote rend="em">« Je
vous avoue que je n’aime pas beaucoup la bipolarisation. Je la trouve stupide, (…)
<emph>simpliste, </emph>(…)<emph> fausse </emph><note>François
Bayrou, discours lors du Conseil national de l’UDF, Paris, 12 novembre 2006.</note>»</quote> ; <quote>« Le vrai nom de la
France, le vrai nom de la République en France, c’est ensemble <note>Ibid. </note>. »</quote>
Quant au discours de Jean-Marie Le Pen, il procède pour l’essentiel d’une
fictionnalisation du politique. La réalité analysée est ainsi reconstruite au filtre d’un
véritable roman centré sur la désignation des responsables de la « décadence » de la
France, responsables décrits sous les traits d’acteurs grotesques ou de créatures
intrigantes : le <quote rend="em">« système, la bête à deux visages au nom étrange et inquiétant d’UMPS
<note>Sources : AFP, 21 janvier 2007.</note>»</quote>; la <quote rend="em">« bande des quatre <note>Ibid.</note> »</quote> ; <quote rend="em">« lady
Nunuche ou la fée Gribouille »</quote> (à propos de S. Royal) ; <quote rend="em">« miss Poitou-Charentes
<note>Jean-Marie Le
Pen, discours du projet présidentiel, Le Bourget, 12 novembre 2006.</note>. »</quote>
</p>
</div>
<div>
<head>Transcender les clivages idéologiques</head>
<p>Bien sûr, ce carré des modes d’ancrage n’épuise pas toute la densité des discours
politiques (pas plus, à ce titre, que la grille de lecture du <foreign xml:lang="en" rend="em">storytelling</foreign>, qui à
force de tout expliquer, n’explique plus grand-chose…). Mais son utilisation permet tout
d’abord d’établir un premier repérage des positionnements généraux des discours. Dans une
perspective d’analyse sémiotique, ce travail constitue ainsi le préalable à l’exploration
des autres niveaux de production du sens discursif : qu’il s’agisse des perspectives
narratives ou des registres passionnels. Par ailleurs, dans un contexte politique où les
oppositions traditionnelles tendent de manière persistante à se brouiller, le modèle du
carré peut s’avérer utile pour décrypter les prises de position précisément parce qu’il
repose sur l’intervention de valeurs fondamentales (le vécu, la fiction, l’utopie, la
réalité) qui transcendent les clivages idéologiques. De ce point de vue, son application
aux discours actuels des anciens candidats à l’élection présidentielle de 2007 permet de
prendre la mesure de l’immuabilité relative des grands principes qui sont au fondement de
leurs discours. S. Royal accorde ainsi toujours la primauté au vécu partagé, comme en
témoigne son allocution à Dakar en avril 2009 : <quote rend="em">« Vous avez fait l’histoire et vous
continuez à la faire et vous l’avez faite bien avant la colonisation, pendant, avant et
depuis. Et c’est avec vous que nous allons construire notre avenir. »</quote> De même, le
discours du président de la République continue toujours de s’articuler autour du double
pôle du vécu partagé et la réalité analysée, comme en témoigne son discours devant le
Parlement réuni en Congrès en 2009 : <quote rend="em">« Comment se fait-il que nous ayons autant de mal
dans notre pays à préparer l’avenir ? Au fond, comment se fait-il que tous ensemble nous
ayons pris tant de retard ? </quote>(…)<quote rend="em"> J’y ai beaucoup réfléchi. Je crois que, la
crise aidant, le moment est venu de remettre en cause les principes d’une politique qui
nous a enfermés dans des contradictions de moins en moins soutenables. »</quote></p>
</div>
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