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<title>Le français tel qu'on le parle</title>
<author>Françoise Gadet</author>
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<note type="resume">Un jeune des banlieues, un paysan, un maître de requêtes au Conseil
d'Etat ont chacun leur façon de parler... Au cours du temps, selon les régions, les
situations ou les milieux sociaux, une langue connaît de multiples variations qui
témoignent de sa vitalité.</note>
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<author>Françoise Gadet</author>
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<title level="a">Le français tel qu'on le parle</title>
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<date when="1999-12-01">Dossier</date>
<publisher>Sciences Humaines</publisher>
<biblScope type="issue" n="2000">Le Langage - Hors-série n° 27 - Décembre 1999/Janvier 2000</biblScope>
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<head> Le français tel qu'on le parle </head>
<head type="author"> Françoise Gadet </head>
<head> Un jeune des banlieues, un paysan, un maître de requêtes au Conseil d'Etat ont chacun
leur façon de parler... Au cours du temps, selon les régions, les situations ou les
milieux sociaux, une langue connaît de multiples variations qui témoignent de sa vitalité. </head>
<p><hi rend="b">L</hi>a sociolinguistique, discipline des sciences du langage, peut rapidement se
définir comme la prise en compte de la façon dont les locuteurs d'une communauté parlent
vraiment et interagissent en situations réelles, compte tenu de leurs particularités
sociales, régionales et aussi historiques. Elle s'intéresse avant tout à la langue orale,
porteuse de diversité, en face d'une langue écrite relativement stable, parce qu'ayant
historiquement fait l'objet d'une standardisation.</p>
<p>Le français est regardé par ses locuteurs comme une langue homogène. Pourtant, il serait
bien difficile de trouver deux personnes pour le parler de façon absolument semblable ; et
personne pour le parler de la même manière en toutes circonstances. Ces variations
linguistiques sont une propriété commune à toutes les langues : elles se manifestent sur
les plans phonique, morphologique, syntaxique, lexical et discursif (et en conséquence,
sémantique).</p>
<div>
<head> De la wassingue à la serpillière </head>
<p>C'est dans le domaine phonique que les phénomènes variables sont les plus nombreux (c'est
donc une zone très saillante pour révéler une identité). C'est surtout le système des
voyelles qui est l'objet de nombreux flottements, alors que le système consonantique est
pratiquement stable. Les variations s'exercent aussi sur les liaisons, le « e » muet, les
simplifications de groupes consonantiques et les assimilations. Quant à l'intonation, elle
suffit bien souvent à caractériser un accent, comme c'est le cas pour l'intonation des
jeunes des banlieues parisiennes.</p>
<p>Les phénomènes morphologiques interviennent bien dans la variation, mais ils sont la
plupart du temps rejetés comme étant des fautes : par exemple, « ils croivent » pour « ils
croient », ou les variantes de pluriels irréguliers, comme « bonhommes » pour
« bonshommes ». La syntaxe ayant été historiquement moins codifiée que la morphologie, il
existe de nombreuses zones où les variations sont assez peu stigmatisées (comme les
détachements : « Moi, ma mère, elle travaille »). En revanche, certaines zones font
l'objet de jugements très forts, comme les relatives (« la fille que je sors avec » est
regardé comme populaire), ou de nombreuses formes d'interrogatives (« que dis-tu ? »,
pratiquement dévolu à l'écrit ; « qu'est-ce que tu dis ? », ordinaire ; « tu dis quoi ? »,
familier ; « c'est quoi que tu dis ? », populaire). A ces zones en forte variation, on
opposera les complétives (« je sais que la Terre tourne »), qui ne varient que très
peu.</p>
<p>Quant au domaine lexical, il est tellement variable qu'on s'imagine souvent que les
variations de langage se réduisent au choix du vocabulaire. Ainsi, il existe des mots
régionaux (il est peu probable que wassingue soit compris en dehors de son Nord d'origine
- ailleurs, on dit serpillière) ; mais il y a aussi des mots liés à un usage social ou
démographique (l'argot, réservé à des situations familières, ou le verlan dont seuls les
jeunes font couramment usage).</p>
<p>Cette fixation sur le lexique a d'ailleurs une conséquence peu souhaitable : les
locuteurs tendent à concevoir la variation dans les termes de « un mot pour un autre »,
c'est-à-dire comme « différentes façons de dire la même chose », sans envisager les
modalités de constitution du sens.</p>
<p>Il faut distinguer entre les variations de la langue selon les différents usagers, et la
variation selon l'usage qu'en fait chacun.</p>
<p>La première concerne tout ce qui correspond aux différences entre locuteurs distincts,
selon le temps, l'espace, et leurs caractéristiques propres. On ne parlait pas français au
xviie siècle comme on le parle aujourd'hui, et le français du Moyen Age différait encore
davantage du français actuel. Un francophone peut distinguer, à la simple écoute, un
Strasbourgeois, un Montréalais ou un Parisien (variation diatopique, c'est-à-dire spatiale
ou régionale). On observe aussi des différences entre la façon de parler des hommes et des
femmes, des jeunes et des vieux, de locuteurs ayant différents niveaux d'études ou
exerçant diverses professions.</p>
<p>La variation selon l'usage, quant à elle, concerne un locuteur unique, qui n'est
nullement la garantie d'avoir affaire à une façon de parler unique, car chacun s'exprime
de manière différente au cours d'une même journée, selon ses activités, les interlocuteurs
auxquels il a affaire, ou les enjeux sociaux présents dans l'échange (par exemple,
institutionnels ou non) : c'est la variation dite diaphasique, ou encore d'ordre
stylistique ou situationnel.</p>
</div>
<div>
<head> Les changements du temps et des régions </head>
<p>Enfin, dans une langue de culture très standardisée comme le français, la distinction
entre oral et écrit est particulièrement forte. On ne parle pas comme on écrit, et on
n'écrit pas comme on parle. D'ailleurs, la première chose à faire pour un sociolinguiste
est de reconnaître les caractéristiques d'un oral ordinaire <ref target="#1" type="lexique">(1)</ref>. Par exemple, tout le monde ou presque omet le « l » de il devant un verbe
commençant par une consonne ([idi] pour « il dit »).</p>
<p>Ces différentes variations du langage n'ont pas le même statut dans l'évaluation
sociale : certaines, comme le français populaire, ou les français archaïsants d'Amérique,
sont stigmatisées ; d'autres sont valorisées, comme le français des couches urbaines
favorisées, plus proches de la norme.</p>
<p>Les linguistes appellent variation diachronique les changements de la langue au cours du
temps.</p>
<p>Il n'y a pas d'exemple de langue qui ne change pas, en un processus plus ou moins rapide,
selon les époques et selon les conditions sociales (les langues changent plus vite en
période troublée, comme la Révolution française). Un document donné comme le premier texte
en Français, les Serments de Strasbourg qui datent de 842, est devenu pour nous
pratiquement incompréhensible, et Racine est aujourd'hui difficile à lire en version
originale. Dans ces évolutions, il faut encore distinguer les facteurs internes et les
facteurs externes.</p>
<p>Au plan interne, les phénomènes de variation répondent à quelques tendances à long terme,
qui ont déjà présidé à l'évolution antérieure, et continuent à jouer dans la langue
moderne. Un premier exemple concerne la phonologie, où l'on observe une tendance à la
réduction du système (ainsi, encore au début du siècle, on distinguait entre deux « a »,
de pâte et de patte : le premier disparaît de plus en plus). Un second exemple, d'ordre
morphosyntaxique, montre une tendance à la fixation de l'ordre des mots
(sujet-verbe-objet). Pourtant, il serait réducteur d'en conclure à une tendance univoque à
la simplification ou à la détérioration, car le changement résulte de l'interaction pas
toujours prévisible entre tendances qui ne sont pas nécessairement harmonieuses.</p>
<p>L'évolution d'une langue est aussi liée à des facteurs externes. Pour expliquer les
innovations, deux interprétations s'opposent : soit l'innovation provient des couches
populaires, soit celles-ci tentent de reproduire la langue des classes supérieures, perçue
comme prestigieuse. La première orientation privilégie le rôle de la langue parlée, des
couches populaires et des jeunes, et met en avant les processus de simplification et de
régularisation. La seconde met en avant celui de l'écrit, des institutions et des élites,
et obéit à une complexification et diversification. En fait, il faut reconnaître les deux
possibilités, selon les phénomènes linguistiques et les forces sociales en jeu.</p>
<p>Le français se caractérise par une forte variation régionale, appelée diatopique par les
spécialistes. Il faut avant tout distinguer entre les langues régionales (basque,
alsacien, corse, occitan, flamand, catalan, breton, créole) et les particularités
régionales dans l'usage du français.</p>
<p>Les particularités régionales du français sont très marquées, surtout dans les campagnes,
chez les hommes, et chez les plus âgés, bien qu'elles soient en train de s'atténuer sous
le poids des nombreux facteurs d'uniformisation. Outre sa diversité sur le territoire de
la France, le français connaît une vaste diversification à travers le monde, étant donné
la variété des situations auxquelles il participe, et la diversité des histoires (berceau,
émigration, colonisation) : langue maternelle dans plusieurs pays ou régions d'Europe et
d'Amérique, langue seconde privilégiée dans dix-neuf pays d'Afrique.</p>
<p>Il existe de nombreux dictionnaires de particularismes régionaux, et les diversités
lexicales sont assez bien répertoriées. Henriette Walter <ref target="#2" type="lexique">(2)</ref>, par exemple, note la diversité des termes employés pour assaisonner la
salade : on peut la mélanger, la tourner, la remuer, la brasser, la fatiguer...</p>
<p>Mais on connaît beaucoup moins bien la palette des variations phoniques (et prosodiques)
et grammaticales, dont voici quelques exemples. Pour la prononciation : atténuation de la
différence entre consonnes sourdes et sonores (Alsace) ; assourdissement des consonnes
finales (Jura, Nord, Normandie) ; prononciation du « h » aspiré (Belgique, Lorraine,
Alsace) ; affrication des [t] et des [d] prononcés [ts] et [dz] (Québec)... Et pour la
syntaxe : « passe-moi le journal pour moi lire » (Nord, Lorraine) ; « avoir difficile »
(Belgique) ; « cet article/je l'ai eu fait mais je le fais plus depuis longtemps » (zone
franco-provençale) ; « le beaujolais, j'y aime » (Lyonnais, Dauphiné, Auvergne) ;
« l'avoir su j'en aurais pas pris » (Canada).</p>
<p>Ces formes ont longtemps été considérées comme des fautes ou des objets de dérision. Il
semble cependant que se fasse peu à peu jour une meilleure reconnaissance de la variation
et des variétés non centrales du français, et que les réactions des usagers de la langue
soient de moins en moins normatives.</p>
<p>A une même époque et dans une même région, la langue varie aussi en fonction des classes
sociales, du niveau d'étude, de la profession, du type d'habitat (rural ou urbain)... Un
ouvrier ne parle pas comme un paysan, qui lui-même ne s'exprime pas comme un maître des
requêtes au Conseil d'Etat.</p>
</div>
<div>
<head> Vie des langues et variété d'usage </head>
<p>La variété la plus fréquemment identifiée est ce que l'on appelle le français populaire,
regardé comme l'apanage des classes défavorisées. C'est l'intonation qui est la plus
immédiatement reconnaissable comme populaire ; le cinéma l'a bien montré avec des
personnages joués par Arletty ou Jean Gabin. D'autres formes au contraire ne s'entendent
pratiquement que dans la bouche de locuteurs éduqués, comme l'imparfait du subjonctif ou
l'interrogation par inversion complexe (« mon père est-il sorti ? »).</p>
<p>En fait, tous les facteurs sociaux ou démographiques qui divisent une société peuvent
constituer le cadre de variations langagières : l'âge, le sexe (certaines sociétés où la
coupure sexuelle est forte connaissent des formes dévolues aux hommes et d'autres aux
femmes), l'origine ethnique (qui redouble fréquemment les effets de la variation sociale).
Ces variations d'ordre social et démographique sont appelées variations diastratiques.</p>
<p>Il n'existe pas de locuteur à style unique. Ainsi par exemple, un professeur qui emploie
toujours le ne de négation en faisant cours (« il ne vient pas »), peut l'omettre dans son
cadre intime (« il vient pas »).</p>
<p>Plutôt que de parler de « niveaux ou registres », notion qui comporte beaucoup
d'insuffisances, en particulier par la façon dont elle fige le jeu discursif en des
variétés, on cherche plutôt de nos jours à mettre en valeur deux aspects fondamentaux :
l'universalité (quelle que soit la forme qu'elle prend, la distinction diaphasique
apparaît dans toutes les sociétés) ; et la créativité (les locuteurs ne sont pas
passivement soumis aux exigences de la situation, dont ils créent en partie les enjeux par
leur maniement même de la langue).</p>
<p>La dimension diaphasique se trouve en jeu de façon déterminante, à la fois dans la mort
d'une langue, et dans la diversification de ses emplois. En effet, moins un locuteur a
d'occasions diversifiées d'utiliser une langue et d'interlocuteurs différents, moins
celle-ci offre de souplesse et de possibilités de distinction : elle est alors en marche
vers l'extinction, comme c'est le cas en Ontario par exemple, province canadienne où le
français est fortement minoritaire. C'est le contraire qui se produit avec l'extension des
usages, comme par exemple quand des patoisants ont fait un transfert vers le français et
ont dû effectuer de plus en plus de leurs interactions quotidiennes en français.</p>
<p>La variation diastratique (sociale) et variation diaphasique (stylistique et
situationnelle) ont des manifestations linguistiques semblables <ref target="#3" type="lexique">(3)</ref>, qui agissent selon des directions parallèles (ainsi, on observe
de plus en plus de liaisons en montant dans l'échelle sociale comme dans l'échelle
stylistique). Ceci est vrai pour la majorité des phénomènes, bien que l'ampleur de la
variation sociale soit un peu plus étendue que celle de la variation situationnelle. Une
interrogative comme « c'est laquelle rue qu'il faut tourner ? » est une variante sociale
(stigmatisée), mais pas une variante familière pour un locuteur favorisé. On peut donc
supposer que la variation diaphasique constitue un écho assourdi de la variation
diastratique, ce qui permet des hypothèses sur la façon dont elle est acquise par les
enfants : ceux-ci généraliseraient à partir d'observations sociales effectuées sur les
locuteurs rencontrés au cours de l'apprentissage.</p>
<p>Ajoutons qu'il y a un lien de ces deux dimensions avec le diatopique, car les locuteurs
ont d'autant plus de chances de faire usage de formes régionales que leur statut
socio-culturel est plus bas, et que la situation est plus familière.</p>
<p>Ces constats induisent des enjeux pédagogiques : connaître la façon dont les locuteurs
parlent vraiment, peut en effet permettre d'améliorer le maniement de l'écrit par les
enfants.</p>
</div>
<div>
<head> Critique de la notion de variété </head>
<p>La diversité linguistique a été traditionnellement fixée sous le nom de variétés, où l'on
distingue : dialectes ou régiolectes, sociolectes (liés à la position sociale), ou
technolectes (liés à la profession). Mais les locuteurs ne font pas usage de ces termes
techniques ; ils se contentent de dire français parlé, littéraire, des jeunes, populaire,
parisien, canadien...</p>
<p>Pour le linguiste, la notion de variété a l'inconvénient d'impliquer des découpages
linguistiques difficiles (faciles pour les lieux, mais beaucoup moins pour le
démographique ou le social). Par exemple, français populaire et français familier
partagent la plupart de leurs caractéristiques, ce qui exclut de les définir à partir du
linguistique (on ne pourrait le faire que par le social). Il est d'ailleurs rare qu'un
trait linguistique soit l'apanage d'une variété et d'une seule. De plus, cette notion
oblige à figer la souplesse discursive en des ensembles de traits supposés en cohérence,
alors que ce n'est pas ce que l'on peut observer, comme on le voit dans deux exemples :
« ceux [kizi] sont [pazale] » (« ceux qu'ils y sont pas allés ») où la relative de
français populaire connote une variété toute autre que celle qu'implique la liaison rare.
De même, quand cet académicien déclare « il m'eut déplu que vous m'imputassiez cette
connerie », il joue de toute évidence sur le décalage entre lexique et syntaxe.</p>
<p>La notion de variété a encore l'inconvénient de négliger la tension dans laquelle est
pris tout locuteur, entre facteurs de stabilité et d'unification (respect des normes
sociales et recherche du statut à l'école ou dans les institutions, à l'écrit ou dans le
langage public), et facteurs de diversification (identités communautaires, solidarité :
langage oral dans des situations familières, en cercle privé). En fait, les productions
d'un locuteur ne sont jamais stables, à la mesure de ses identités multiples.</p>
</div>
<div>
<head>Profil : Françoise Gadet </head>
<p>Professeur de sciences du langage à l'université de Paris-X - Nanterre. Coauteur de
<bibl><title>Nouvelle Histoire de la langue française</title>, dirigé par Jacques Chaurand, Seuil, 1999.</bibl></p>
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