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<title>Langage économique : à chacun son style</title>
<author>Ahmed Silem</author>
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<note type="resume">L'économie peut s'écrire sur plusieurs modes, selon l'objectif visé. Il
y a les microéconomistes et les macroéconomistes, les littéraires et les formalisateurs,
enfin, ceux qui s'adonnent à l'économie pure et abstraite et ceux qui relèvent de
l'économie appliquée.</note>
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<author>Ahmed Silem</author>
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<title level="a">Langage économique : à chacun son style</title>
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<date when="1998-09-01">Dossier</date>
<publisher>Sciences Humaines</publisher>
<biblScope type="issue" n="1998">L'économie repensée. Théories, enjeux, politiques - Hors-série n° 22 - Septembre/Octobre 1998</biblScope>
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<head> Langage économique : à chacun son style </head>
<head type="author"> Ahmed Silem </head>
<head> L'économie peut s'écrire sur plusieurs modes, selon l'objectif visé. Il y a les
microéconomistes et les macroéconomistes, les littéraires et les formalisateurs, enfin,
ceux qui s'adonnent à l'économie pure et abstraite et ceux qui relèvent de l'économie
appliquée. </head>
<p><hi rend="b">L</hi>e langage économique est dominant depuis longtemps dans les médias et plus
généralement dans les sociétés modernes, et pourtant il n'existe pas de phénomènes
économiques distincts des phénomènes sociaux. Se rendre chez le boulanger pour demander
une baguette de pain, en prendre livraison moyennant l'équivalent d'un demi-euro est une
situation qui intéresse aussi bien l'économiste qui analyse l'état de l'offre et de la
demande, que l'anthropologue qui constate que la consommation de pain est un phénomène
susceptible de permettre d'identifier un Français (surtout si l'acheteur est un homme à
moustache et coiffé d'un béret), le juriste qui voit dans l'achat et la vente de pain un
contrat synallagmatique (accord entre les deux parties), l'historien qui analyse
l'évolution de la consommation de pain sur la longue période et peut faire observer la
corrélation au cours de l'histoire entre le manque de pain et les révoltes ou révolutions
sociales, le géographe qui relève que la consommation de pain est associée à la production
locale de blé exigeant des qualités de terrain et un climat particuliers pour avoir des
farines panifiables, etc.</p>
<p>Ainsi, « acheter du pain » est un fait social total qui peut être analysé par différentes
disciplines autonomes des sciences sociales <ref target="#1" type="lexique">(1)</ref> qui sont
toutes des constructions raisonnées, simplificatrices, particulières du fait étudié. Dans
cette partition du social, l'économi(qu)e, selon le titre de l'ouvrage éponyme du Grec
Xénophon (401 av. J.-C.), ou l'économie politique, selon le titre d'un ouvrage du Français
Antoine de Montchrestien (1615), ou encore la science économique, expression plus moderne,
analyse la manière dont les hommes, confrontés à la contrainte de rareté des moyens dont
ils disposent et avec des besoins insatiables, s'organisent ou doivent s'organiser pour
produire, répartir, distribuer et consommer les richesses dans la société. Mais derrière
cette définition plus ou moins oecuménique, l'économie est loin de constituer un champ
scientifique unifié.</p>
<p>Plusieurs classifications sont envisageables pour rendre compte de la diversité de ce
champ. On distinguera ici les économistes en partant des questions fondamentales de la
communication : de quoi ou de qui parlent les économistes (autrement dit, quelle est
l'unité économique analysée) ? Comment en parlent-ils (autrement dit, quelle est la
syntaxe ou la forme de leurs messages) ? Et dans quels buts (en vue de quels effets) ? <ref target="#2" type="lexique">(2)</ref></p>
<p>La première question correspond à la distinction entre micro et macroéconomie. Cette
distinction a été proposée pour la première fois par Ragnar Frisch dans les années 30. La
microéconomie analyse les processus de choix et de décision de l'individu qui peut être un
producteur, un consommateur, un épargnant, un investisseur, un employeur, un chômeur, etc.
Les notions de ménage et d'entreprise ne sont pas de pures entités microéconomiques,
puisqu'elles peuvent être constituées de plusieurs individus. C'est la raison pour
laquelle Harvey Leibenstein <ref target="#3" type="lexique">(3)</ref> propose d'appeler
micromicroéconomie l'étude des comportements des individus dans les entreprises et dans
les ménages.</p>
<p>La macroéconomie s'intéresse aux phénomènes globaux qui résultent de l'agrégation des
comportements individuels dans la société (inflation, chômage, croissance, déséquilibre
externe, etc.). Entre les niveaux micro et macroéconomiques, les études de branches
d'activité ou d'un marché particulier d'un produit réunissant plusieurs unités économiques
constituent un niveau intermédiaire dit niveau mésoéconomique. Mais les outils d'analyse
en mésoéconomie sont souvent des extensions des modèles conçus en microéconomie.</p>
<p>En principe, les résultats obtenus au niveau micro ne peuvent pas être extrapolés au
niveau macro, et réciproquement. Par exemple, si, en période de difficultés et
d'incertitude, l'individu est parfaitement rationnel en thésaurisant une part plus
importante de son revenu, il en résulte au niveau collectif une moindre consommation et
une baisse de la production engendrant finalement une baisse de l'épargne.</p>
<p>Néanmoins, depuis une trentaine d'années, l'un des courants les plus actifs en théorie
économique a pour objet d'analyse les fondements microéconomiques de la macroéconomie
<ref rend="i">(voir l'article de Bernard Guerrien et Claire Pignol p. 14).</ref></p>
<div>
<head> Economie littéraire et économie formalisée </head>
<p>Comment les économistes parlent-ils de l'économie ? Cette question amène à distinguer
entre les deux formes d'écriture utilisées par les économistes : l'écriture littéraire et
l'écriture formalisée. De ce point de vue, l'économie a connu une évolution qui se
caractérise par une formalisation croissante dans les revues professionnelles et dans les
manuels destinés aux étudiants de l'enseignement supérieur, avec un penchant plus affirmé
pour la représentation algébrique symbolique que pour les travaux positifs avec des
données numériques. Il semble loin le temps où Carl Menger et les économistes de l'école
autrichienne comme Ludwig von Mises ou Friedrich A. von Hayek se contentaient d'emporter
la conviction du lecteur uniquement par un exposé littéraire, en ne voyant que futilités
dans les mathématiques.</p>
<p>Dans les revues professionnelles, le langage mathématique est aujourd'hui dominant, sans
être nécessairement de rigueur. Ainsi, le <title type="j">Journal of Economic Theory</title> est totalement
consacré à l'économie mathématique. Même lorsqu'on y expose un problème philosophique en
méthodologie économique <ref target="#4" type="lexique">(4)</ref>, le recours à la
formalisation mathématique semble inévitable. Cette tendance n'est pas une spécificité des
revues américaines. Pour s'en convaincre, il suffit de consulter le dernier numéro paru de
deux revues professionnelles françaises : la <title type="j">Revue économique</title> et la <title type="j">Revue
d'économie politique</title>.</p>
<p>Ainsi, dans un numéro récent consacré aux « Développements récents de l'analyse
économique » <ref target="#5" type="lexique">(5)</ref>, la <title type="j">Revue économique </title>ne comporte
que deux articles littéraires sur trente-trois. On compte seize articles mathématiques
symboliques (sans données numériques) et quinze d'économétrie appliquée. Le plus
intéressant est que l'article « littéraire » relève de la théorie des jeux, qui, en
principe, constitue une branche des mathématiques appliquées. En effet, Thierry Pénard
présente « Les jeux répétés. Un instrument de décision pour les autorités
concurrentielles » sans aucun formalisme mathématique.</p>
<p>Les articles examinés dans le numéro de la <title type="j">Revue d'économie politique </title>consacré au
prix de l'euro <ref target="#6" type="lexique">(6)</ref> sont majoritairement mathématiques,
mais la part du langage purement symbolique se limite à un seul article, contre trois pour
le numérique ou l'économétrique, et deux pour la forme littéraire.</p>
<p>Certes, il ne suffit pas d'éviter les symboles algébriques et ceux de la logique
propositionnelle pour que la théorie exposée soit à la portée de tout lecteur. Il est
cependant incontestable que le langage mathématique a toujours été un handicap à la
diffusion élargie de la théorie économique.</p>
<p>C'est la raison pour laquelle Antoine A. Cournot, après avoir constaté le faible succès
de son livre <bibl><title>Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses</title>
(1838)</bibl>, en donne une version plus littéraire sous le titre <title>Principes de la théorie des
richesses</title> (1863).</p>
<p>De nos jours, les revues et les essais à destination du grand public s'en tiennent aux
tableaux arithmétiques, aux représentations graphiques simples (histogrammes, diagrammes
en bâtons, graphiques d'évolution, etc.) et aux schématisations des relations
fonctionnelles ou causales. Les premières éditions des <title>Rouages de l'économie
nationale</title> de Jean-Marie Albertini reflètent bien ce souci d'éviter un langage
formalisé, bien que, fondamentalement, l'ouvrage s'inscrive dans cette logique du
« keynésianisme hydraulique »- triomphant dans les années 60. Les représentations de
l'équilibre de marché avec des courbes d'offre et de demande n'apparaissent que dans les
éditions des années 80-90.</p>
<p>La vulgarisation n'est pas toujours une spécialisation de certains économistes, alors que
l'abstraction et les développements techniques seraient réservés à d'autres
économistes.</p>
<p>Ainsi, la réputation de vulgarisateur acquise par John K. Galbraith ne doit pas faire
oublier ses autres travaux plus techniques, publiés notamment dans <title type="j">Review of Economics
and Statistics</title>, l'une des revues les plus exigeantes scientifiquement et les plus
sérieuses en formalisation dans la discipline. Qui plus est, dans <title>L'Ere de l'opulence
</title><ref target="#7" type="lexique">(7)</ref>, son ouvrage le plus diffusé, il aborde une
réflexion socioéconomique qui n'est pas d'un accès facile, même s'il traite de la
croissance économique et de la notion d'équilibre de l'investissement (chapitre XIX), sans
aucune équation mathématique et en n'utilisant en tout et pour tout qu'un tableau de
données chiffrées (sur la distribution du revenu familial moyen après impôt).</p>
<p>A l'inverse, Kenneth J. Arrow est reconnu comme l'un de ceux qui ont le plus contribué à
la mathématisation de la théorie économique contemporaine. Son ouvrage sur <title>Les limites
de l'organisation</title> est pourtant dépourvu de formalisme <ref target="#8" type="lexique">(8)</ref>.</p>
<p>Plus récemment, Roger Guesnerie, dont les travaux fortement formalisés sont
internationalement reconnus par les spécialistes, a présenté de manière littéraire
accessible, limpide et rigoureuse dans le petit ouvrage <title>L'Economie de marché</title>, la
théorie de l'équilibre partiel, la théorie de l'équilibre général de Walras, la
planification, la croissance et les fluctuations conjoncturelles <ref target="#9" type="lexique">(9)</ref>.</p>
<p>Hors vulgarisation, si Joseph Schumpeter a pu décrire, dans la théorie de l'évolution
économique, les principes de l'équilibre général sans jamais se servir d'équations
mathématiques, de nos jours et même depuis longtemps, la formalisation apparaît comme une
nécessité pour beaucoup d'économistes en raison de ses nombreux avantages. Les apports de
la formalisation peuvent être résumés par les propos plus anciens de K.C. Kogiku qui
considère que <quote rend="i">« l'utilisation des mathématiques permet souvent de conjuguer
l'efficacité, la rigueur et la rapidité » </quote><ref target="#10" type="lexique">(10)</ref>. Ce
point de vue est partagé par d'autres économistes comme le prix Nobel Gérard Debreu.</p>
</div>
<div>
<head> Economie pure et économie appliquée </head>
<p>La question de la finalité correspond à la distinction entre économie pure et économie
appliquée. Comme le rappelle lapidairement l'économiste Christian Schmidt :
<quote rend="i">« l'économie a été domestique avant d'être politique » </quote><ref target="#11" type="lexique">(11)</ref>.</p>
<p>Par sa dimension normative (jugement en termes de bien ou de mal : ce qu'il faut faire ou
ne pas faire) et prescriptive (comment faire ce qu'il faut faire), elle se devait d'être à
la portée du prince ou de l'entrepreneur que l'économiste conseillait. De nos jours, les
revues de vulgarisation de l'économie et de la gestion du patrimoine, d'une part, et les
essais écrits par les grands noms de la discipline à destination du grand public, d'autre
part, maintiennent encore cet héritage. Les économistes d'entreprises et les conseillers
économiques auprès des décideurs politiques sont également toujours là. Mais ils ne sont
plus les seuls, car l'économie devenue discipline universitaire, en s'autonomisant à
l'égard des sciences morales et politiques, a engendré des professionnels qui font de
l'économie en soi, c'est-à-dire pure et abstraite. Avec l'importance prise par la
mathématisation, la dimension humaine, évidente dans l'économie littéraire, semble
quelquefois, et cela depuis quelques dizaines d'années déjà, être secondaire, ou
simplement disparaître devant l'économie scientifique.</p>
<p>Le modèle de l'<hi rend="i">homo oeconomicus</hi> parfaitement informé et maximisateur (tout en
étant sans âge, sans religion, sans patrie, sans sexe) a été au début de cette évolution
vers l'économie pure. Les économistes de l'école historique allemande et les
institutionnalistes américains <ref rend="i">(voir l'article de Jean-François Dortier p. 10)
</ref>n'ont pas cessé de dénoncer cette dérive vers l'abstraction. Mais malgré de nombreuses
contre-tendances en faveur de plus de réalisme et moins d'abstractions (économie des coûts
de transaction, économie du droit, économie des conventions, économie évolutionnaire,
économie de la bureaucratie et des choix publics, etc.), l'économie dominante, qu'Olivier
Favereau appelle modèle standard, devient alors, non un des lieux d'application des
mathématiques, mais celui où se développent des théorèmes inédits en mathématiques pures,
sans référence à la réalité sociale. Dans ce contexte, le débat méthodologique relatif au
critère de vérité d'une théorie à contenu empirique, opposant les tenants du réalisme des
hypothèses <ref target="#12" type="lexique">(12)</ref> aux défenseurs de l'instrumentalisme <ref target="#13" type="lexique">(13)</ref> est largement dépassé : en mathématiques, seule
compte l'élégance formelle appréhendée par la cohérence logique et par le recours
parcimonieux aux axiomes et aux postulats non démontrables.</p>
<p>Du point de vue des résultats, ce phénomène d'autonomisation et d'abstraction consommée
de la science économique s'observe par la substitution des notions de théorèmes et de
propositions à celle de loi. De tels développements accentuent la distinction entre
l'économie pure et l'économie appliquée qui, par la démarche économétrique, a l'ambition
d'estimer les variables économiques et leurs relations. On observe néanmoins que lorsque
les résultats de travaux d'économie mathématique sont pertinents du point de vue social,
ils se traduisent sans grandes difficultés en termes littéraires. C'est ce qu'ont fait
notamment A.Cournot et J. Schumpeter.</p>
<p>Même si bien d'autres exemples peuvent être cités, on peut néanmoins se demander si le
mathématicien John von Neumann maintiendrait encore aujourd'hui le point de vue selon
lequel <quote rend="i">« les traitements mathématiques de l'économie n'ont fait, jusqu'ici, que
traduire en langage sibyllin les résultats de l'économie littéraire ».</quote> Cette opinion
est, en effet, susceptible d'être discutée à l'examen notamment de certains progrès de la
théorie économique. Il en est ainsi, par exemple, des résultats du modèle d'équilibre
macroéconomique en économie ouverte - dit modèle de Mundell-Fleming - qui n'ont pu être
obtenus qu'après avoir pris appui sur le modèle d'équilibre en économie fermée - dit
modèle IS-LM de Hicks et Hansen -, dont les premières représentations étaient sous forme
géométrique.</p>
<p>Si, en finances, la théorie du choix de portefeuille de Harry Markowitz peut être
caricaturée comme la formalisation du bon sens de celui qui, dans l'ignorance de la
rentabilité de chacun des actifs, prend la sage décision d'éviter de mettre tous ses oeufs
dans le même panier, en revanche, le modèle de Black et Scholes de 1973, qui permet de
déterminer la valeur théorique du prix d'une option, n'a pas été précédé par une
formulation littéraire.</p>
<p>Toute taxinomie, typologie, classification, ou encore catégorisation est souvent
incomplète ou non totalement satisfaisante. En lui-même, un tel exercice est un discours
sur l'économie (ou métaéconomie) qui relève de la méthodologie économique. Cette démarche
a très tôt suscité l'intérêt des économistes anglo-saxons. Longtemps ignorée en France,
elle suscite depuis peu la publication d'ouvrages spécifiques <ref target="#14" type="lexique">(14)</ref>. C'est heureux, car cette démarche permet de mieux comprendre
la construction et la mise en forme du discours économique.</p>
</div>
</div>
<div>
<head>Profil : Ahmed Silem </head>
<p>Professeur d'université, chercheur à l'ERSICO (Equipe de recherche sur les systèmes
d'information et de communication des organisations) (Lyon-II). Il a collaboré à de
nombreux manuels de sciences économiques et sociales et a dirigé, avec Bernard Lamizet, un
<bibl><title>Dictionnaire encyclopédique des sciences de l'information et de la communication</title>,
Ellipses, 1997</bibl>.</p>
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