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<title>La dyslexie repensée</title>
<author>LILIANE SPRENGER-CHAROLLES</author>
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<name>Bertrand Gaiffe</name>
<name>Vincent Meslard</name>
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<note type="resume">La dyslexie est un trouble spécifique de l'acquisition de la lecture.
S'il est de mieux en mieux connu, détecté et pris en charge, son origine reste très
discutée malgré l'abondance des travaux en sciences cognitives sur la question.</note>
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<author>LILIANE SPRENGER-CHAROLLES</author>
<title>La dyslexie repensée</title>
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<title level="j">Sciences Humaines</title>
<title level="a">La littérature, une science humaine ?</title>
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<date when="2003-01-01">Janvier 2003</date>
<publisher>Sciences Humaines</publisher>
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<head> La dyslexie repensée </head>
<head type="author"> LILIANE SPRENGER-CHAROLLES </head>
<head> La dyslexie est un trouble spécifique de l'acquisition de la lecture. S'il est de mieux
en mieux connu, détecté et pris en charge, son origine reste très discutée malgré
l'abondance des travaux en sciences cognitives sur la question. </head>
<p>On entend parfois dire <quote rend="i">« mon enfant est dyslexique », « il fait des fautes
d'orthographe », </quote>ou encore <quote rend="i">« il inverse des lettres » </quote>voire<quote rend="i"> « il ne parle
pas bien »</quote>. Pour éviter que le terme dyslexie ne devienne le fourre-tout de l'échec
scolaire, il faut savoir de quoi on parle : quels sont les enfants dont on peut dire
qu'ils sont dyslexiques ? Qu'est-ce que savoir lire et apprendre à lire signifient ? Mais
avant tout, on peut déjà se demander quand le concept de dyslexie est apparu.</p>
<div>
<head> Petit aperçu historique </head>
<p>Le premier cas a été publié en 1896 par le médecin anglais W. Pringle-Morgan : il s'agit
de Percy, un jeune adolescent britannique de 14 ans qui, aux dires de son instituteur,
aurait été le meilleur élève de la classe si l'enseignement avait été seulement oral.
D'autres cas de même type sont rapportés à la fin du xixe siècle. On parle alors de
« cécité verbale » congénitale, ce terme venant d'un neurologue français, Jules Déjérine,
qui l'a utilisé en 1892 pour décrire les troubles de la lecture survenant chez l'adulte à
la suite d'une lésion cérébrale. Actuellement, ces deux types de troubles de la lecture
sont respectivement dénommés dyslexie du développement et dyslexie acquise de l'adulte.
Dans la suite du texte, on parlera uniquement de la dyslexie du développement.</p>
<p>Des personnages célèbres, tels que Léonard de Vinci, Galilée, Auguste Rodin, Thomas
Edison et Albert Einstein sont supposés avoir été dyslexiques. Du fait de la réussite
observée chez ces dyslexiques dans des domaines non-liés directement au langage, certains
chercheurs ont évoqué le fait qu'il s'agirait en fait d'une <hi rend="i">« pathologie de la
supériorité »</hi>.</p>
<p>De ce bref historique, on pourrait tirer la conclusion que la dyslexie de l'enfant est
apparue quand l'enseignement de la lecture s'est généralisé, et donc qu'elle n'est que la
conséquence d'un mauvais enseignement. C'est perdre de vue que ce concept est aussi apparu
à la suite d'études sur les troubles du langage en général, études effectuées par des
équipes différentes, les plus célèbres étant celles de Paul Broca en France (1865) et de
Carl Wernicke en Allemagne (1874) qui ont été les premières à établir que le
fonctionnement du langage dépendait de zones spécifiques de l'hémisphère gauche du
cerveau, zones que les travaux actuels signalent souvent comme étant déficitaires chez des
enfants dyslexiques <note><bibl><author>M. Habib</author>, <title>Dyslexie. Le cerveau singulier</title>,
Solal, 1997.</bibl></note>. </p>
<p>Autour de la première moitié du xxe siècle, les études sur la dyslexie se sont
développées essentiellement aux Etats-Unis et, en Europe, quasi uniquement dans les pays
scandinaves, particulièrement au Danemark où a été créé à la fin des années 30 le premier
centre de diagnostic et d'enseignement pour dyslexiques. Un des plus influents chercheurs
de cette période fut Samuel T. Orton, qui mit le doigt sur une idée encore très populaire,
à savoir que les dyslexiques sont des enfants qui font des confusions entre des lettres
proches visuellement.</p>
<p>Le renouveau des études sur la dyslexie est dû à l'émergence, autour des années 70, de
disciplines nouvelles telles que la psychologie cognitive et les neurosciences. Le
laboratoire Haskins aux Etats-Unis a joué un rôle pionnier, avec les travaux d'Isabelle
Liberman qui a établi que la lecture n'est pas simplement une activité visuelle comme le
supposait S.T. Orton, mais avant tout une activité langagière impliquant la mise en
relation du langage écrit avec le langage oral. Les premiers travaux de neurosciences sur
la dyslexie sont également dus à une équipe américaine, celle de Norman Geschwind et
d'Albert Galaburda, qui a mis en évidence le fait que le cerveau des dyslexiques présente
des déficiences spécifiques dans les zones du langage.</p>
</div>
<div>
<head> Qui sont les dyslexiques ? </head>
<p>Qu'en est-il de la situation française dans ce contexte international ? En dehors du fait
que le terme de dyslexie a probablement été introduit au cours du premier Congrès
international de psychiatrie de l'enfant à Paris, en 1937, il faut reconnaître que la
France a longtemps été totalement absente de la recherche internationale dans le domaine
<note>Pour des synthèses de recherche sur la dyslexie,
voir <bibl><author>M. Fayol et al.</author>,
<title>Psychologie cognitive de la lecture</title>, Puf, 1992</bibl> ; et <bibl><author>P. Lecocq</author>,
<title>Apprentissage de la lecture et dyslexie</title>, Mardaga, 1991.</bibl></note>. En France, des débats idéologiques ont violemment
opposé les tenants des courants « orthophoniste » (qui se situe dans le sillage de la
tradition française de neuropsycholinguistique) et neurobiologique, qui ont tous deux
contribué à la diffusion des recherches internationales, à ceux qui supposent que la
dyslexie provient d'un trouble de la personnalité ou encore qu'elle n'existe pas, l'échec
scolaire s'expliquant principalement par des facteurs sociaux ou éducatifs <note><title>Apprentissage et pratique de la lecture à l'école</title>, actes du colloque du ministère
de l'Éducation nationale, Publication du Centre national de documentation pédagogique, 1979.</note>.</p>
<p>Le fait qu'on trouve des dyslexiques dans tous les milieux, y compris parmi les plus
favorisés, et quelles que soient les méthodes d'enseignement utilisées, jette un doute sur
les explications sociologiques et pédagogiques de la dyslexie. En ce qui concerne les
explications psychologiques, les troubles de ce type relevés chez bon nombre de
dyslexiques sont surtout la conséquence, et non la cause, de leur échec scolaire. En
effet, un enfant intelligent (on ne parle de dyslexie que quand l'intelligence est
normale) qui n'arrive pas à apprendre à lire ne peut que mal vivre cette situation.
L'intelligence n'est qu'un des critères, parmi d'autres, qui permet de définir la
dyslexie. </p>
<p>Souvent, on parle de dyslexie dès qu'un enfant présente des difficultés d'apprentissage
de la lecture. Or ces difficultés peuvent avoir des origines diverses comme une mauvaise
maîtrise de la langue, un environnement social peu stimulant ou une scolarisation
non-assidue. De même, si l'enfant souffre de troubles psychologiques graves, ou encore
d'un déficit intellectuel, il risque de ne pas maîtriser l'acquisition de la lecture.
C'est également le cas s'il a de sévères problèmes de vision ou d'audition. En effet, les
enfants sourds n'apprennent pas bien à lire, ce qui indique que, contrairement à une idée
reçue, la lecture n'est pas uniquement une activité visuelle. C'est seulement face à un
déficit sévère d'apprentissage de la lecture, et après avoir éliminé les causes
potentielles d'échec évoquées, qu'on parle de dyslexie. Les enfants qui ont des
difficultés de lecture ne sont donc pas tous dyslexiques. Quelques rares enquêtes
épidémiologiques permettent de penser que la dyslexie concerne 5 % des enfants,
c'est-à-dire environ un enfant par classe <note><bibl><author>J.A. Spinks et al.</author>, <title>« Reading Chinese characters for
meaning: The role of phonological information »</title>, <hi rend="em">Cognition</hi>, n° 76, 2000.</bibl></note>.</p>
<p>Pour parler de difficultés d'apprentissage de la lecture, il faut savoir ce qui est
spécifique à cet apprentissage, et plus généralement à l'acte de lire. La compréhension
d'un texte, finalité de la lecture, dépend à la fois du niveau de compréhension orale et
de la maîtrise de mécanismes spécifiques à la lecture. Pour imaginer ce que sont ces
mécanismes, on peut prendre l'exemple de la musique. Il ne vient à l'idée de personne de
dire que celui qui s'avère incapable de lire une partition a des difficultés de
compréhension de la musique ; il est évident que ce qui lui fait défaut est la maîtrise
des mécanismes qui permettent au musicien expert d'associer automatiquement dans sa tête
une petite suite de notes écrites à un bout de mélodie. Il en va de même pour la lecture :
un enfant intelligent ne peut comprendre un texte écrit que s'il a automatisé les
mécanismes qui permettent d'identifier les mots écrits. Il est difficile d'admettre qu'une
activité aussi subtile que la lecture fasse d'abord appel à des automatismes ! C'est
pourtant le cas, et ce sont justement ceux-ci qui ne se mettent pas bien en place chez les
dyslexiques.</p>
<p>Chez un adulte qui sait lire - appelé lecteur expert - le caractère automatique de
l'identification des mots écrits est mis en relief par l'effet dit « Stroop », qui résulte
d'une interférence entre le sens d'un mot et sa forme <ref rend="i">(voir l'encadré p. 18)</ref>. De
façon plus surprenante, il a été également montré que le lecteur expert entend dans sa
tête la forme sonore du mot (ce qui n'implique pas sa prononciation) quel que soit le
système d'écriture dans lequel il lit. Il existe en effet différents systèmes d'écriture.
Les écritures dites phonocentrées, syllabiques et alphabétiques, transcrivent
principalement des sons. D'autres transcrivent surtout du sens : les écritures
logographiques, comme celle du chinois. On pourrait supposer que le lecteur expert
n'entend la « musique » des mots que si l'écriture est phonocentrée. Ce n'est pas le cas,
l'effet « Stroop » ayant été relevé même quand on présente à des Chinois un mot qui se
prononce de la même façon qu'un nom de couleur, mais qui n'a pas le même sens, ni la même
forme graphique <note><bibl><author>J. Morais</author>, <title>L'Art de lire</title>, Odile Jacob, 1994</bibl> ;
<bibl><title>Apprendre à lire</title>, Odile Jacob, 1998</bibl> ; <bibl><author>L. Sprenger-Charolles</author> et <author>S. Casalis</author>,
<title>Lecture/ écriture. Acquisition et troubles du développement</title>, Puf, 1996.</bibl></note>.</p>
<p>Dans une écriture alphabétique, l'identification des mots peut être obtenue soit par une
procédure globale, qui permet de reconnaître les mots souvent rencontrés, soit par une
procédure analytique qui permet de lire des mots nouveaux en reliant les unités de base de
l'écrit (les graphèmes, « a », « f », mais aussi « ou », « ph »...) aux unités
correspondantes de l'oral (les phonèmes, c'est-à-dire les sons /a/, /f/...), on parle
alors de décodage.</p>
<p>Au début de l'apprentissage de la lecture, les enfants s'appuient principalement sur ce
décodage, qui est au départ lent et laborieux. Cela leur permet d'apprendre à lire tous
les mots qui ont des correspondances régulières entre graphèmes et phonèmes (« table »,
« route », « matin »...). Par contre, ils font beaucoup d'erreurs quand ils doivent lire
des mots irréguliers, même très fréquents, comme « sept », généralement lu comme
« septembre » <note><bibl> D. David, S. Valdois et P. Colé (dir.), <title>Les Dyslexies
développementales</title>, Solal, à paraître. </bibl></note>. De plus, la facilité de cet
apprentissage dépend de la transparence des relations entre code écrit et code oral. S'il
n'y a pas de système d'écriture totalement transparent par rapport à l'oral, certains le
sont plus que d'autres : l'espagnol, l'italien, l'allemand et même le français, par
rapport à l'anglais. Or plus l'écriture est proche de l'oral, plus vite et mieux les
enfants apprennent à lire <note><bibl><author>E. Paulesu</author>, <title>«
Dyslexia, cultural diversity and biological unity »</title>, <hi rend="em">Science</hi>, n° 291, 2001.</bibl></note>. Un autre point crucial est
que les études longitudinales - celles dans lesquelles on suit les mêmes enfants pendant
une longue période pour traquer les prédicteurs de l'apprentissage de la lecture -
montrent que la maîtrise du décodage est la condition <foreign xml:lang="lat">sine qua non</foreign> de cet
apprentissage, les bons décodeurs précoces étant ceux qui progressent le plus, y compris
pour la lecture de mots irréguliers.</p>
<p>Un autre point important est que mieux l'enfant sait lire, plus il va percevoir l'image
sonore des mots. Cela a été montré en utilisant des tâches dites d'amorçage, dans
lesquelles on présente successivement et très rapidement (quelques millièmes de seconde)
deux mots écrits : un mot cible et une amorce supposée faciliter sa reconnaissance, la
relation des deux pouvant être sonore (fraise-frèze), visuelle (fraise-froise) ou
sémantique (fraise-fruit). Les effets d'amorçage visuel et sonore augmentent en fonction
de l'âge et du niveau d'expertise en lecture alors que diminuent les effets d'amorçage
sémantique, ce qui va à l'encontre d'une idée fort répandue, à savoir que les bons
lecteurs seraient ceux qui ont le plus recours aux informations sémantiques pour
identifier les mots écrits.</p>
</div>
<div>
<head> Les déficits dans les traitements phonologiques </head>
<p>Le décodage nécessite l'utilisation des correspondances entre graphèmes et phonèmes et
donc la maîtrise de traitements dits phonologiques. Or on a longtemps considéré que la
dyslexie était plutôt due à un déficit visuel, les dyslexiques confondant, par exemple,
« b » et « d ». Cette idée - encore très populaire - a été clairement rejetée. Par contre,
les travaux récents indiquent clairement que les dyslexiques ont un déficit phonologique.
Ainsi, quand ils lisent, ils n'arrivent pas à décoder correctement et rapidement les mots
écrits, surtout quand ils sont nouveaux. Ce déficit apparaît même quand on les compare à
des enfants plus jeunes, mais de même niveau global de lecture, ce qui signale qu'il ne
s'agit pas simplement d'un retard d'apprentissage.</p>
<p>Ce déficit se manifeste plus ou moins fortement en fonction de la transparence de
l'orthographe. Ainsi, quand ils doivent lire des mots nouveaux, le déficit des dyslexiques
anglais apparaît plus marqué que celui des français, qui ont eux-mêmes un déficit plus
marqué que celui des italiens <note><bibl><author>F. Ramus</author>, <title>« Outstanding questions about phonological
processing in dyslexia »</title>, <hi rend="em">Dyslexia</hi>, n° 7, 2001. </bibl></note>. On pourrait conclure
de ces résultats que la dyslexie est simplement due à un facteur environnemental. Ce n'est
pas le cas comme le montrent des données d'imagerie cérébrale : en effet, les mêmes zones
sont sous-activées chez tous les dyslexiques, quelle que soit leur langue. Cela permet de
penser que le déficit du décodage pourrait avoir une même origine : une déficience des
traitements phonologiques.</p>
<p>D'autres déficits ont été relevés, en particulier dans ce qu'on appelle l'analyse
phonémique. Pour utiliser les relations entre graphèmes et phonèmes, il faut, en effet,
comprendre que, par exemple, le mot oral /kar/ comporte trois phonèmes différents qui sont
notés à l'écrit par trois lettres : c + a + r. Or, à l'intérieur d'une syllabe orale, les
phonèmes sont prononcés en un seul bloc (c'est ce qu'on appelle la coarticulation). Pour
vérifier si les dyslexiques ont des difficultés d'analyse phonémique, on leur demande de
compter le nombre de sons différents qu'ils entendent dans /kar/ ou dans /krab/, ou encore
de « manger » le premier son de l'un de ces mots. Confrontés à ce type de tâche, les
dyslexiques se retrouvent en situation d'échec, surtout quand les mots ont une structure
phonologique complexe, comme le mot /krab/. De plus, les résultats d'études dans
lesquelles on a suivi les mêmes enfants avant et après l'apprentissage de la lecture
indiquent que, avant cet apprentissage, les futurs dyslexiques se différencient des futurs
bons lecteurs principalement par leur capacité d'analyse phonémique. Cette capacité serait
donc un prédicteur de l'apprentissage de la lecture. Il est également important de noter
que c'est l'analyse des sons du langage qui est spécifiquement déficiente chez les
dyslexiques : par exemple, ils n'ont pas de difficultés similaires quand on leur demande
de reproduire sur un xylophone les deux dernières notes d'une mélodie de trois notes.</p>
<p>Des déficits en mémoire phonologique à court terme ont également été relevés très
fréquemment chez les dyslexiques. Cette mémoire est sollicitée quand on doit se rappeler,
par exemple, un numéro de téléphone inconnu le temps de le composer. Pour la lecture,
c'est cette mémoire qui permet de mémoriser le résultat de l'opération de décodage
graphophonémique et, soit de retrouver le mot lu, quand il est connu, dans notre lexique
interne (notre propre dictionnaire), soit de créer un nouveau mot qui sera stocké dans ce
lexique. Pour vérifier si cette mémoire fonctionne correctement, on demande de rappeler
des suites de chiffres de plus en plus longues, on encore des suites de mots de longueur
différente, de trois à six syllabes par exemple. Les dyslexiques ont des scores faibles
dans ce type de tâche, surtout quand la mémoire à court terme phonologique est impliquée,
et non la mémoire visuelle à court terme.</p>
</div>
<div>
<head> Quelle est l'origine de ces déficits ? </head>
<p>Malgré la masse de données accumulées dans différents laboratoires à travers le monde ces
vingt dernières années, données qui montrent de façon convergente que les dyslexiques ont
des déficits dans différents domaines impliquant des traitements phonologiques, l'origine
de ces déficits n'est pas encore bien établie <note><bibl><author>Tallal</author>,
<title>« Auditory temporal perception, phonics, and reading disabilities in children »</title>,
<hi rend="em">Brain and Language</hi>, n° 9, 1980.</bibl></note>.</p>
<p>Plusieurs hypothèses explicatives ont été avancées. Tout d'abord, par Paula Tallal <note><bibl><author>R. Nicholson
et
al.</author>, <title>« Dyslexia, development and the cerebellum »</title>, <hi rend="em">Neuroscience</hi>, n° 24,
2001.</bibl></note>, selon qui un aspect crucial de la dyslexie réside
dans la résolution temporelle du système auditif, affectant la perception des sons brefs
et des transitions temporelles rapides. Or, ce sont justement des sons très brefs (les
consonnes) et des transitions rapides (les transitions consonne-voyelle) qui caractérisent
le langage et permettent, avec trente à quarante phonèmes différents propres à une langue
donnée, la créativité du langage, à savoir la production d'un nombre illimité de mots.
D'autres chercheurs postulent quant à eux que les problèmes des dyslexiques
s'expliqueraient par un dysfonctionnement des voies magnocellulaires du système visuel,
permettant le traitement des basses fréquences spatiales (ce qui permet de cerner les
contours des mots), ce système étant aussi impliqué dans la gestion des mouvements
oculaires.</p>
<p>Une autre équipe <note><bibl><author>J. Stein</author>, <title>« The magnocellular theory of developmental
dyslexia »</title>, <hi rend="em">Dyslexia</hi>, n° 7, 2001.</bibl></note> a de son côté mis en relief le
fait que les dyslexiques ont des problèmes d'équilibre et de coordination motrice, ce qui
l'a conduite à proposer qu'une déficience du cervelet pourrait être à l'origine de la
dyslexie et plus particulièrement des troubles des automatismes observés chez ces enfants,
le cervelet étant supposé être à la base des automatismes. Enfin, une théorie intégrative
permet de relier les hypothèses auditives et visuelles. Elle postule qu'une anomalie
neurologique unique affectant les voies magnocellulaires, quelle que soit la modalité
sensorielle (c'est en effet ce système qui permet à la fois le traitement des hautes
fréquences temporelles et des basses fréquences spatiales), serait à l'origine des
troubles visuels et des troubles auditifs des dyslexiques, que ces derniers soient ou non
spécifiques au langage, ainsi que, de manière secondaire, des déficits des automatismes,
<foreign xml:lang="lat">via</foreign> les liens entre le système magnocellulaire et le cervelet <note><bibl><author>M. Mody et
al. </author>, <title>« Speech perception deficits in poor readers: Auditory processing or
phonological coding? »</title>, <hi rend="em">Journal of Experimental Child Psychology</hi>, n° 64, 1997.</bibl></note>.</p>
<p>Ces différentes hypothèses sont toutefois loin d'être corroborées. Ainsi, l'hypothèse de
P. Tallal a été battue en brèche par des données indiquant que, en fait, les lecteurs en
difficulté, tout comme les dyslexiques, ont des déficits spécifiques au traitement du
langage <hi rend="b">[13]</hi>, et que seule une faible proportion d'entre eux souffrent de déficits
auditifs. La proportion des dyslexiques présentant des troubles visuels est faible (de 0 à
25 %), et une très grande variabilité (de 0 à 80 % selon les études) est relevée quant au
nombre de dyslexiques souffrant de troubles moteurs. Par contre, la grande majorité des
dyslexiques présentent des troubles phonologiques.</p>
<p>Dans ce contexte, une explication plausible est que pour mettre en relation les graphèmes
avec les phonèmes correspondants, il faut non seulement être capable de trouver les
phonèmes dans les mots, mais il faut aussi bien les classer par catégorie. Or les sons de
la parole sont regroupés en catégories phonémiques qui résultent d'un découpage abrupt du
signal sonore, une vraie frontière propre à chaque langue. C'est ce qui nous permet de
différencier, par exemple, « don » de « ton » et de « bon ». Ainsi, l'auditeur français ne
perçoit généralement pas certaines différences acoustiques inutiles pour traiter sa
langue, par exemple les vingt millisecondes en plus de vibration des cordes vocales utiles
dans d'autres langues pour distinguer deux /t/, qui permettent d'opposer deux mots
différents. Par contre, il entend les différences qui séparent des sons situés de part et
d'autre d'une frontière utile pour lui, celle qui sépare, par exemple, /t/ de /d/ en
français. Il a été montré qu'un déficit à ce niveau, même léger, peut avoir des
répercutions importantes sur l'apprentissage de la lecture. En effet, il est difficile
d'associer un graphème précis à des phonèmes flous, ce qui est le cas, par exemple, si un
enfant français distingue deux /t/ différents ou s'il confond /t/ et /k/. C'est à une
difficulté de même nature que sont confrontés les lecteurs débutants quand ils rencontrent
des graphèmes différents (par exemple, « c », « ch », « q », « qu », « k »), qui peuvent
tous se prononcer de la même façon.</p>
<p>D'après cette explication, la réussite, ou l'échec, de l'apprentissage de la lecture
dépendrait de la force des associations qui vont se créer entre graphèmes et phonèmes, en
fonction de la langue et de la qualité des catégories phonémiques de l'apprenant lecteur.
Ce point est essentiel. Il permet d'expliquer pourquoi les enfants espagnols apprennent
plus vite à lire que les petits Français, qui eux-mêmes apprennent plus vite que les
petits Anglais. Il permet également de comprendre le retard de l'écriture sur la lecture,
conséquence de l'asymétrie des relations graphèmes-phonèmes et phonèmes-graphèmes, les
premières étant plus régulières que les secondes. Il permet aussi de rendre compte du fait
qu'on trouve des dyslexiques, même en espagnol. En effet, l'enfant qui apprend à lire dans
une écriture alphabétique - quelle qu'elle soit -, et qui ne s'est pas construit des
catégories précises pour chacun des phonèmes de sa langue, va difficilement pouvoir relier
les graphèmes aux phonèmes correspondants, ce qui semble être le cas des dyslexiques. La
dyslexie pourrait donc principalement provenir d'un déficit du système de traitement des
sons de la parole. La sévérité des difficultés de lecture dépendrait de l'ampleur de ce
déficit et les différentes manifestations relèveraient de divers facteurs : langue
maternelle, milieu socioculturel, rééducations dont les dyslexiques ont pu bénéficier et
stratégies de compensation qu'ils ont pu mettre en place.</p>
<p>La place centrale du système de traitement des sons de la parole dans l'explication de la
réussite et de l'échec de l'apprentissage de la lecture peut être due au fait que les
bases neuronales permettant de traiter le langage écrit se sont mises en place, dans
l'histoire de l'humanité comme dans celle du petit d'homme, après celles utilisées pour
traiter le langage oral. Il n'est donc pas surprenant que l'enfant s'appuie d'abord sur ce
qu'il connaît - son langage oral - pour apprendre à lire, ce d'autant plus que le recours
au décodage est peu coûteux pour la mémoire : il suffit en effet de mémoriser un nombre
limité d'associations régulières entre graphèmes et phonèmes, plus quelques exceptions,
pour lire. Et même quand l'écriture permet de s'appuyer sur une procédure globale (très
coûteuse pour la mémoire), comme en chinois, on utilise pour l'apprentissage de la lecture
une écriture qui rend possible l'utilisation d'une procédure analytique, les signes
logographiques n'étant introduits que très progressivement.</p>
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<head> Liliane Sprenger-Charolles</head>
<p>Directeur de recherche au CNRS, responsable de l'équipe « Aspects cognitifs de la
litéracie » du LEAPLE (Laboratoire d'études sur l'acquisition et la pathologie du langage
chez l'enfant). </p>
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<head> L'effet Stroop </head>
<p>Dans cette tâche de dénomination de couleurs, des mots désignant des couleurs
(« vert », « rouge », « bleu ») sont écrits soit avec la même encre (« vert » écrit en
vert), ou une encre de couleur différente (« vert » écrit en rouge). Le lecteur doit
dénommer la couleur de l'encre avec laquelle les mots sont écrits. La seconde situation
est source d'erreurs et d'hésitations, celui qui sait lire éprouvant de grandes
difficultés à ne pas tenir compte de l'information la plus prégnante, à savoir le mot. Cet
exemple d'automatisme indique que l'expert a accès quasi immédiatement à la forme, mais
aussi au sens, des mots.</p>
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<head>Dyslexie et fautes d'orthographe </head>
<p>Comme le soulignait Voltaire, membre de l'Académie française en charge de l'épineux
problème de la réforme de l'orthographe, <quote rend="b">« l'écriture est la peinture de la voix,
plus elle est ressemblante, meilleure elle est »</quote>.</p>
<p>Malheureusement, ce
n'est pas tout à fait le cas, surtout en raison du conservatisme de certains de nos
académiciens, qui ont voulu <hi rend="i">« suivre l'ancienne orthographe qui distingue les gens
de lettres d'avec les ignorants et les simples femmes » </hi>(citation tirée des
<hi rend="i">Cahiers</hi> de Mézeray). Mais même si notre orthographe
n'a pas été régulièrement réformée comme il l'aurait fallu, notre système d'écriture est
avant tout un système phonocentré, dans lequel les lettres ou groupes de lettres (appelés
graphèmes) retranscrivent les sons de l'oral (les phonèmes) plus quelques éléments
non-phonocentrés, comme les marques du pluriel (le « s » à la fin d'un nom ou le « nt » à
la fin d'un verbe). Or, les correspondances entre graphèmes et phonèmes sont largement
régulières dans notre langue. </p>
<p>On relève toutefois une forte asymétrie entre lecture
et écriture. Par exemple, alors que « tableau » ne peut se lire que d'une seule façon, il
existe plusieurs possibilités d'orthographier ce mot et choisir celle qui est correcte
n'est pas aisé !</p>
<p>Cela signale qu'il ne faut pas confondre lecture et écriture... et
qu'il faut éviter de qualifier de « dyslexique » l'enfant qui fait quelques fautes
d'orthographe.</p>
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<head> Les techniques rééducatives </head>
<p>Les méthodes et thérapies du langage écrit sont nombreuses et divergent selon leurs
conceptions, leurs objectifs et leurs résultats. Certaines approches sont axées sur le
symptôme, d'autres sont à orientation psychothérapeutique. Et depuis le début des années
80 des chercheurs développent des méthodes de remédiation de la lecture, sous formes de
logiciels de plus en plus perfectionnés.</p>
<p>Celle de Paulla Tullal, l'une des plus utilisées aux Etats-Unis, repose sur des exercices
d'entraînement intensif sur ordinateur : la parole est « étirée » afin que l'enfant prenne
conscience des différences phonologiques entre des sons proches, comme « ba » et
« pa ».</p>
<p>En France, Liliane Sprenger-Charolles, en collaboration avec Willy Seniclaes, travaille à
l'élaboration d'un autre type de logiciel. L'idée est d'aider l'enfant à maîtriser les
catégories phonémiques d'opposition, comme « ba/bà » ou « ba /pa ».</p>
<p>Une composante ludique</p>
<p>
<hi rend="b">L'équipe de Johannes Ziegler, expert en psycholinguistique à Marseille, développe quant
à elle un logiciel destiné à détecter précocement les enfants dyslexiques, en utilisant
des jeux avec des niveaux de difficulté croissante.</hi>
</p>
<p>
<hi rend="b">Dans tous les cas, même si les méthodes utilisées diffèrent, toutes intègrent une
composante ludique. Celle-ci, loin d'être secondaire, a au contraire pour fonction de
dégager les enfants de l'aspect contraignant de la rééducation. Et peut-être réussir à
modifier le rapport conflictuel qu'ils entretiennent avec la lecture. </hi>
</p>
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</body>
</text>
</TEI>