instruction stringclasses 1 value | input stringlengths 1 13.9k | output stringclasses 1 value |
|---|---|---|
THÉÉTÈTE
En effet | ||
SOCRATE
Lors donc que je n’avais de toi qu’une opinion, n’est-il pas vrai que je ne
saisissais par la pensée aucun des traits qui te distinguent des autres ?
THÉÉTÈTE
Vraisemblablement | ||
SOCRATE
Ainsi je n’avais dans ma pensée que quelques-uns de ces traits communs
qui ne sont pas plus à toi qu’à tout autre | ||
THÉÉTÈTE
Nécessairement | ||
SOCRATE
Dis-moi, au nom de Zeus, comment pouvais-je, en ce cas, avoir une
opinion sur toi plutôt que sur tout autre ? Suppose en effet que je me dise en
moi-même : « Celui-là est Théétète qui est un homme, avec un nez, des yeux,
une bouche et tous les autres membres », en quoi cette pensée me fera-t-elle
concevoir Théétète plutôt que Théodore, ou, comme on dit, le dernier des
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Mysiens ?
THÉÉTÈTE
En rien en effet | ||
SOCRATE
Mais si je ne me représente pas seulement un homme qui a un nez et des
yeux, si je me le représente en outre avec un nez camard et des yeux à fleur
de tête, aurai-je alors une opinion de toi plutôt que de moi-même ou de tous
ceux qui ont des traits pareils ?
THÉÉTÈTE
Pas du tout | ||
SOCRATE
Mais Théétète ne sera pas, j’imagine, l’objet de mon opinion, avant que sa
camardise ait gravé et déposé en moi un souvenir différent des autres
camardises que j’ai vues, et ainsi des autres parties qui te composent, de sorte
que, si je te rencontre demain, cette camardise te rappelle à mon esprit et me
fasse concevoir de toi une opinion juste | ||
THÉÉTÈTE
C’est parfaitement exact | ||
SOCRATE
C’est donc sur la différence que l’opinion droite aussi porterait en chaque
objet ?
THÉÉTÈTE
Il paraît que oui | ||
SOCRATE
Alors, l’adjonction de la raison à l’opinion droite, qu’est-elle outre cela ?
Si, en effet, cela veut dire adjonction d’un jugement sur ce qui distingue un
objet des autres, la prescription devient tout à fait ridicule | ||
THÉÉTÈTE
Comment ?
SOCRATE
C’est que, quand nous avons une opinion droite sur ce qui distingue un
objet des autres, c’est nous ordonner de prendre en outre une opinion droite
sur ce qui différencie cet objet des autres | ||
À ce compte, tourner la scytale ou
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le pilon ou tout autre objet proverbial ne signifierait rien auprès de cette
injonction | ||
Le mot s’appliquerait mieux au conseil d’un aveugle ; car nous
ordonner d’acquérir encore ce que nous avons déjà, afin d’apprendre des
choses sur lesquelles notre opinion est faite, c’est être franchement aveugle | ||
THÉÉTÈTE
Alors dis-moi ce que tu voulais me dire tout à l’heure en m’interrogeant | ||
SOCRATE
Mon enfant, si par l’adjonction de la raison, on entend la connaissance de
la différence, et non la simple opinion, c’est une chose agréable que cette
raison et la plus belle définition qu’on ait donnée de la science ; car connaître,
c’est avoir acquis la science, n’est-ce pas ?
THÉÉTÈTE
Oui | ||
SOCRATE
Alors, si on lui demande ce qu’est la science, l’auteur de la définition
répondra apparemment que c’est l’opinion droite avec la science de la
différence ; car l’adjonction de la raison serait cela, selon lui | ||
THÉÉTÈTE
Il semble | ||
SOCRATE
Et c’est le comble de la naïveté de nous dire à nous qui cherchons la
science, que c’est l’opinion droite avec la science de la différence ou de toute
autre chose | ||
Ainsi, Théétète, la science n’est ni la sensation, ni l’opinion
vraie, ni la raison ajoutée à l’opinion vraie | ||
THÉÉTÈTE
Il semble que non | ||
SOCRATE
Maintenant sommes-nous encore gros de quelque chose, cher ami, et
sentons-nous des douleurs d’enfantement au sujet de la science, ou sommes-
nous entièrement délivrés ?
THÉÉTÈTE
Oui, par Zeus, et j’ai dit avec ton aide plus de choses que je n’en portais
en moi | ||
SOCRATE
Mais tout cela, notre art maïeutique n’affirme-t-il pas que ce n’était que
du vent et que cela ne mérite pas qu’on le nourrisse ?
THÉÉTÈTE
Certainement | ||
SOCRATE
XLIV | ||
– Si donc, Théétète, tu essayes par la suite de concevoir d’autres
pensées et si tu les conçois, tu seras plein de choses meilleures grâce à la
discussion présente, et, si tu demeures vide, tu seras moins à charge à ceux
que tu fréquenteras, et plus doux, parce que tu seras assez sage pour ne pas
croire que tu sais ce que tu ne sais pas | ||
C’est là tout ce que mon art peut faire,
et rien de plus | ||
Je ne sais rien de ce que savent les grands et admirables sages
de ce temps et du temps passé | ||
Quant à l’art d’accoucher, ma mère et moi,
nous l’avons reçu de Dieu, elle pour les femmes, et moi pour les jeunes gens
d’âme généreuse et pour tous ceux qui sont beaux | ||
Et maintenant il faut que je me rende au Portique du Roi pour répondre à
42
l’accusation que m’a intentée Mélètos | ||
Mais je te donne rendez-vous ici
pour demain matin, Théodore | ||
Notes
[←1]
* Dans le Phèdre, Platon représente l’âme comme un cocher (le υοϋς) qui conduit un
attelage de deux chevaux, l’un (le θυμός) obéissant et généreux, l’autre (l’έπιθυμητιχόυ) indocile
et rétif | ||
[←2]
Le port de Mégare était Nisara, relié à la ville par de longs murs | ||
[←3]
Érinéon, endroit situé près d’Éleusis, où, d’après la fable, Pluton était descendu avec
Proserpine | ||
[←4]
Cicéron a imité ce passage et repris le procédé indiqué ici dans son Lélius, I, 3 : « Ejus
disputationis sententias memoriae mandavi, quas hoc libro exposui arbitratu meo ; quasi enim
ipsos induxi loquentes, ne « inquam » et « inquit » saepius interponeretur, atque ut tanquam a
praesentibus coram haberi sermo videretur | ||
»
[←5]
Socrate dit de même à Ménon, qui, prié de définir la vertu, énumère les vertus propres à
tous les états : « J’ai, ma foi, beaucoup de chance, Ménon : je ne cherchais qu’une unique vertu,
et je trouve logé chez toi un essaim de vertus | ||
» (Ménon, 72 a | ||
)
[←6]
Le jeune Socrate nommé ici devient dans le Politique l’interlocuteur de l’étranger éléate | ||
[←7]
« En lisant ce qui suit, il faut se mettre dans l’esprit que, chez les anciens, on se servait de la
géométrie pour étudier l’arithmétique | ||
Si un nombre était regardé comme simple, c’était une
ligne ; comme composé, c’était une figure rectangulaire plane ou solide | ||
Multiplier, c’était
construire un rectangle ; diviser, c’était trouver un de ses côtés | ||
Des traces de cet usage restent
encore dans des termes tels que carré, cube, commune mesure ; mais la méthode elle-même a
vieilli | ||
Voilà pourquoi il faut un effort pour concevoir la racine carrée, non comme ce qui,
multiplié par lui-même, produit un nombre donné, mais comme le côté d’un carré qui est, soit le
nombre, soit égal au rectangle qui est le nombre | ||
L’usage de la notation arabe et de l’algèbre a
beaucoup aidé à exprimer et à concevoir les propriétés des nombres, sans référence à la forme | ||
»
(Note de Campbell, édit | ||
du Théétète, p | ||
20 | ||
) On trouvera une discussion de ce passage dans
l’ouvrage de Sir Thomas Heath, Greek Mathematics, I, 155 | ||
[←8]
Cf | ||
dans le Ménon la célèbre comparaison de Socrate avec la torpille (29 c-30 b) | ||
[←9]
Il est question de ce petit-fils d’Aristide le Juste dans le Lachès, où Lysimaque, fils
d’Aristide, et Mélèsias, fils de Thucydide, consultent Nicias et Lachès sur l’éducation à donner à
leurs fils, Aristide et Thucydide | ||
[←10]
« Je sais, dit Antisthène dans le Banquet de Xénophon (IV, 62), que c’est toi qui as conduit
Callias que voici chez le sage Prodicos, voyant que l’un était amoureux de la philosophie et que
l’autre avait besoin d’argent | ||
Je sais que tu l’as aussi conduit chez l’éléen Hippias, qui lui donna
des leçons de mémoire artificielle | ||
»
[←11]
Épicharme, originaire de Cos, mais qui vécut en Sicile, fut le véritable créateur de la
comédie | ||
Ses œuvres sont perdues | ||
[←12]
Homère est appelé de même le maître et le guide des poètes tragiques dans la République
(598 d) | ||
Le vers cité est tiré de l’Iliade, XIV, 201, 302 | ||
[←13]
Iliade, VIII, 18 sqq | ||
[←14]
Euripide, Hippolyte, 612 : « Ma langue a juré, mais mon esprit n’a pas prêté serment | ||
»
[←15]
Cf | ||
Hésiode, Théog | ||
, 265 : « Thaumas épousa Électre, fille de l’Océan au cours profond, et
celle-ci engendra la rapide Iris | ||
»
[←16]
Platon appelle de ce nom de mythe la doctrine des relativistes, qu’il a exposée dans le style
des théogonies | ||
Il appelle du même nom dans le Sophiste (242 c-243 a) la théorie de l’être | ||
[←17]
L’amphidromie était une cérémonie qui se célébrait le cinquième jour après la naissance de
l’enfant | ||
Ce jour-là, tous ceux qui avaient pris part à l’accouchement se purifiaient les mains ; on
portait le bébé en courant tout autour du foyer (d’où le nom d’amphidromie), on lui donnait un
nom, et ses parents, amis et connaissances lui envoyaient des présents, généralement des poulpes
et des sèches (d’après le scoliaste) | ||
[←18]
La Vérité, tel semble avoir été le titre de l’ouvrage de Protagoras | ||
Platon y fait souvent
allusion dans d’autres dialogues, en particulier dans le Cratyle, 391 c | ||
[←19]
C’est la même question que Socrate adressait aux sophistes dans l’Euthydème (287 a) : « Si
nous ne nous trompons point, ni dans nos actions, ni dans nos paroles, ni dans nos pensées, s’il
en est bien ainsi, au nom de Zeus, qu’est-ce que vous êtes venus enseigner ? »
[←20]
C’est chez Callias que descendait Protagoras quand il venait à Athènes | ||
Voyez le début du
Protagoras | ||
[←21]
Sciron, brigand qui infestait la frontière entre l’Attique et la Mégaride, et jetait les passants
dans la mer | ||
[←22]
Antée, fils de Poséidon, roi de Libye, contraignait les étrangers à lutter contre lui | ||
[←23]
Odyssée, XVI, 121 | ||
[←24]
Le temps de chaque discours était réglé par la clepsydre, ou horloge à eau | ||
[←25]
L’antomosie était un serment réciproque prêté par les deux parties au début d’un procès, du
défendeur s’engageant à prouver ses griefs et du défenseur s’engageant à se justifier | ||
[←26]
Les hétairies étaient des clubs ou ligues politiques | ||
[←27]
Pindare, frg | ||
177 (Bergk) | ||
Ce fragment est cité par Clément d’Alexandrie, Strom | ||
, 20, 707,
dans les termes suivants : « Il vole, dit Pindare, sous la terre et par-delà le ciel, où il observe les
astres et il scrute de toute façon la nature | ||
» Platon complète à sa manière le texte de Pindare | ||
[←28]
Le plèthre est une mesure agraire équivalente à 8 ares 70 | ||
[←29]
Cf | ||
à ces deux portraits, celui que Calliclès trace dans le Gorgias (485 d) de l’homme qui a
pratiqué trop longtemps la philosophie, et celui du philosophe au 6e livre de la République (517
c-518 a-b) | ||
[←30]
Expression d’Homère, Iliade, XVIII, 104 ; Odyssée, XX, 379 | ||
[←31]
Héraclite était né et avait fleuri à Éphèse | ||
[←32]
Citation tirée de Parménide, mais dont le texte est incertain | ||
[←33]
Mélissos et Parménide sont, avec Zénon, les représentants les plus illustres de l’école
d’Élée, partisans de l’unité et de l’immobilité du monde | ||
[←34]
Citation de l’Iliade, III, 172 | ||
[←35]
Socrate dit de même dans le Sophiste (217 c) : « J’étais présent quand Parménide employa
cette méthode par questions | ||
J’étais alors un jeune homme et lui était déjà très vieux | ||
» Dans le
même dialogue (237 a) il parle avec le même respect du « grand Parménide » | ||
[←36]
C’est le cheval de Troie, où se logèrent les héros grecs, qui a suggéré à Platon cette
comparaison | ||
[←37]
Allusion à la situation proverbiale décrite dans l’Ajax de Sophocle (1142 sq | ||
) : « J’ai déjà vu
un homme à la langue hardie exciter les matelots à naviguer par mauvais temps ; mais il n’avait
plus de voix dans la détresse de la tempête et, caché sous son manteau, il se laissait fouler aux
pieds au gré des matelots | ||
»
[←38]
Par exemple, Iliade, II, 851 (le cœur velu de Pylémène) et XVI, 554 (le cœur velu de
Patrocle) | ||
[←39]
Hésiode, Travaux et Jours, 454 sq | ||
: « Un homme riche en imagination prétend avoir
construit un chariot | ||
L’insensé ! il ne connaît même pas les cent pièces du chariot | ||
»
[←40]
Expression proverbiale qui, d’après le scoliaste, marque le mépris | ||
[←41]
Ces expressions proverbiales s’appliquent à ceux qui font souvent les mêmes choses, sans
aboutir à rien | ||
[←42]
Socrate, accusé d’impiété par Mélètos, comparut d’abord devant l’archonte-roi, au Portique
royal, où il rencontra Euthyphron |
Subsets and Splits
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