instruction
stringclasses
1 value
input
stringlengths
1
13.9k
output
stringclasses
1 value
Ne me parle donc pas non plus aujourd’hui de faire voter les assistants et, si tu n’as pas de meilleure preuve que leur témoignage, laisse- moi prendre ta place, comme je te l’ai proposé tout à l’heure, et fais l’expérience de l’argumentation telle qu’elle doit être à mon avis
Pour moi, je ne sais produire, en faveur de mes assertions, qu’un seul témoin, celui-là même avec qui je discute, et je ne tiens pas compte du grand nombre
Je sais faire voter un témoin unique, mais je ne discute point avec le grand nombre
Vois donc si tu consens à me laisser conduire à mon tour l’argumentation et à répondre à mes questions
Je suis convaincu, moi, que, toi et moi et tous les hommes, nous pensons tous que c’est un plus grand mal de commettre l’injustice que de la subir et de n’être pas puni que de l’être
POLOS Et moi, je soutiens que ni moi, ni aucun autre homme n’est de cet avis
Toi-même, aimerais-tu mieux subir l’injustice que de la commettre ? SOCRATE Oui, et toi aussi, et tout le monde
POLOS Tant s’en faut ; ni moi, ni toi, ni personne au monde
SOCRATE Ne veux-tu pas me répondre ? POLOS Certainement si, car je suis curieux de savoir ce que tu pourras dire
SOCRATE Si tu veux le savoir, réponds-moi alors, comme si je commençais à t’interroger
Quel est, selon toi, Polos, le plus grand mal, de faire une injustice ou de la subir ? POLOS Selon moi, de la subir
SOCRATE Et quel est le plus laid ? est-ce de la commettre ou de la subir ? Réponds
POLOS De la commettre
SOCRATE XXX
– C’est donc aussi un plus grand mal, puisque c’est plus laid
POLOS Pas du tout
SOCRATE J’entends : tu ne crois pas, à ce que je vois, que le beau et le bon, le mauvais et le laid soient la même chose
POLOS Non certes
SOCRATE Mais que vas-tu dire à ceci ? Toutes les belles choses, corps, couleurs, figures, sons, occupations, est-ce sans motif que tu les appelles belles ? Par exemple, pour commencer par les beaux corps, ne dis-tu pas qu’ils sont beaux, ou bien en raison de l’usage en vue duquel ils servent, ou en raison d’un plaisi...
SOCRATE N’en est-il pas de même de toutes les autres belles choses, des figures et des couleurs ? N’est-ce pas à cause d’un certain plaisir ou de leur utilité ou des deux à la fois que tu les appelles belles ? POLOS Si
SOCRATE N’en est-il pas de même aussi pour les sons et tout ce qui regarde la musique ? POLOS Si
SOCRATE De même encore, parmi les lois et les occupations, celles qui sont belles ne le sont certainement pas pour d’autres raisons que leur utilité, ou leur agrément, ou les deux à la fois
POLOS Apparemment
SOCRATE N’en est-il pas aussi de même de la beauté des sciences ? POLOS Sans contredit, et tu viens de donner du beau une excellente définition, en 23 le définissant par l’agréable et le bon
SOCRATE Le laid, alors, se définira bien par les contraires, le douloureux et le mauvais ? POLOS Nécessairement
SOCRATE Lors donc que, de deux belles choses, l’une est plus belle que l’autre, c’est parce qu’elle la dépasse par l’une de ces deux qualités ou par toutes les deux qu’elle est la plus belle, c’est-à-dire ou par le plaisir, ou par l’utilité, ou par les deux à la fois POLOS Certainement
SOCRATE Et lorsque, de deux choses laides, l’une est plus laide que l’autre, c’est parce qu’elle cause plus de douleur ou plus de mal quelle est plus laide ? N’est-ce pas une conséquence forcée ? POLOS Si
SOCRATE Voyons maintenant : que disions-nous tout à l’heure touchant l’injustice faite ou reçue ? Ne disais-tu pas qu’il est plus mauvais de subir l’injustice et plus laid de la commettre ? POLOS Je l’ai dit en effet
SOCRATE Si donc il est plus laid de commettre que de souffrir l’injustice, c’est plus douloureux et c’est plus laid, d’autant que l’un l’emporte sur l’autre par la souffrance ou le mal causés, ou par les deux
N’est-ce pas forcé aussi ? POLOS Sans contredit
SOCRATE XXXI
– Examinons en premier lieu si l’injustice commise cause plus de douleur que l’injustice reçue et si ceux qui la commettent souffrent plus que leurs victimes
POLOS Pour cela, non, Socrate
SOCRATE Ce n’est donc pas par la douleur que l’injustice commise l’emporte ? POLOS Non certes
SOCRATE Si ce n’est pas par la douleur, ce n’est pas non plus par les deux qu’elle l’emporte
POLOS Évidemment non
SOCRATE Reste donc que c’est par l’autre
POLOS Oui
SOCRATE Par le mal
POLOS C’est vraisemblable
SOCRATE Puisque faire une injustice l’emporte par le mal, la faire est donc plus mauvais que la recevoir ? POLOS Évidemment
SOCRATE Or n’est-il pas admis par la plupart des hommes et ne m’as-tu pas avoué toi-même précédemment qu’il est plus laid de commettre l’injustice que de la subir ? POLOS Si
SOCRATE Et nous venons de voir que c’est plus mauvais
POLOS Il paraît que oui
SOCRATE Maintenant préférerais-tu ce qui est plus laid et plus mauvais à ce qui l’est moins ? N’hésite pas à répondre, Polos : il ne t’en arrivera aucun mal
Livre- toi bravement à la discussion comme à un médecin et réponds par oui ou par non à ma question
POLOS Non, Socrate, je ne le préférerais pas
SOCRATE Est-il un homme qui le préférât ? POLOS Il me semble que non, du moins d’après ce raisonnement
SOCRATE J’avais donc raison de dire que ni moi, ni toi, ni personne au monde ne préférerait commettre l’injustice à la subir, puisque c’est une chose plus mauvaise
POLOS Il y a apparence
SOCRATE Tu vois donc, Polos, que mon argumentation et la tienne, rapprochées l’une de l’autre, ne se ressemblent en rien
Tu as, toi, l’assentiment de tout le monde, excepté moi, et moi, je me contente de ton seul acquiescement et de ton seul témoignage ; je n’appelle à voter que toi seul et je n’ai cure des autres
Que ce point demeure donc arrêté entre nous
Passons maintenant à l’examen du second point sur lequel nous étions en contestation : être puni, quand on est coupable, est-ce le plus grand des maux, comme tu le pensais, ou est-ce, comme je le pensais, un plus grand mal d’échapper au châtiment ? Procédons de cette manière : payer sa faute et être châtié justement, q...
SOCRATE Et maintenant peux-tu soutenir que tout ce qui est juste n’est pas beau, en tant que juste ? Réfléchis avant de répondre
POLOS Oui, Socrate, je crois qu’il en est ainsi
SOCRATE XXXII
– Examine encore ceci
Si un agent fait quelque chose, n’est-il pas nécessaire qu’il y ait aussi un patient affecté par cet agent ? POLOS Il me le semble
SOCRATE Et ce qui supporte ce que fait l’agent ne doit-il pas être tel que le fait l’agent ? Voici un exemple : si quelqu’un frappe, ne faut-il pas que quelque chose soit frappé ? POLOS Nécessairement
SOCRATE Et s’il frappe fort ou vite, que la chose frappée soit frappée de même ? POLOS Oui
SOCRATE Par conséquent, l’effet sur l’objet frappé est tel que le fait ce qui le frappe
POLOS Certainement
SOCRATE De même si quelqu’un brûle, il faut qu’il y ait quelque chose de brûlé ? POLOS Forcément
SOCRATE Et s’il brûle fort et cause une douleur violente, que l’objet brûlé le soit comme le brûleur le brûle ? POLOS Assurément
SOCRATE Et si quelqu’un coupe, n’en est-il pas de même ? Il y a quelque chose de coupé ? POLOS Oui
SOCRATE Et si la coupure est grande, ou profonde, ou douloureuse, l’objet coupé subit une coupure telle que la fait le coupeur ? POLOS C’est évident
SOCRATE En un mot, vois si tu m’accordes dans tous les cas ce que je disais tout à l’heure, que telle est l’action de l’agent, tel est l’effet supporté par le patient
POLOS Oui, je te l’accorde
SOCRATE Cela admis, dis-moi si être puni, c’est pâtir ou agir
POLOS Forcément, c’est pâtir, Socrate
SOCRATE De la part de quelqu’un qui agit ? POLOS Sans doute : de la part de celui qui châtie
SOCRATE Mais celui qui châtie à bon droit châtie justement ? POLOS Oui
SOCRATE Fait-il en cela une action juste ou non ? POLOS Il fait une action juste
SOCRATE Et celui qui est châtié en punition d’une faute ne subit-il pas un traitement juste ? POLOS Il y a apparence
SOCRATE Or nous sommes tombés d’accord que ce qui est juste est beau
POLOS Sans contredit
SOCRATE Alors de ces deux hommes, l’un fait une action belle, et l’autre, l’homme châtié, la supporte
POLOS Oui
SOCRATE XXXIII
– Mais si elle est belle, elle est bonne, puisqu’elle est agréable ou utile ? POLOS C’est forcé
SOCRATE Ainsi ce que souffre celui qui est puni est bon ? POLOS Il semble
SOCRATE Il en tire donc utilité ? POLOS Oui
SOCRATE Est-ce l’utilité que je conçois ? Son âme ne s’améliore-t-elle pas, s’il est puni justement ? POLOS C’est vraisemblable
SOCRATE Ainsi celui qui est puni est débarrassé de la méchanceté de son âme ? POLOS Oui
SOCRATE N’est-il pas ainsi délivré du plus grand des maux ? Examine la question de ce biais
Pour l’homme qui veut amasser une fortune, vois-tu quelque autre mal que la pauvreté ? POLOS Non, je ne vois que celui-là
SOCRATE Et dans la constitution du corps, le mal, à tes yeux, n’est-il pas la faiblesse, la maladie, la laideur et les autres disgrâces du même genre ? POLOS Si
SOCRATE Et l’âme, ne crois-tu pas qu’elle a aussi ses vices ? POLOS Naturellement
SOCRATE Ces vices, ne les appelles-tu pas injustice, ignorance, lâcheté et d’autres noms pareils ? POLOS Certainement
SOCRATE Donc pour ces trois choses, fortune, corps et âme, tu as reconnu trois vices, la pauvreté, la maladie, l’injustice ? POLOS Oui
SOCRATE Maintenant, de ces trois vices quel est le plus laid ? N’est-ce pas l’injustice, et, pour le dire en un mot, le vice de l’âme ? POLOS Sans comparaison
SOCRATE Si c’est le plus laid, c’est aussi le plus mauvais ? POLOS Comment entends-tu cela, Socrate ? SOCRATE Voici : la chose la plus laide n’est telle que parce qu’elle cause le plus de douleur, de dommage ou de ces deux maux à la fois ; c’est ce que nous avon...
POLOS C’est exact
SOCRATE Or n’avons-nous pas reconnu tout à l’heure que ce qu’il y a de plus laid, c’est l’injustice et en général la méchanceté de l’âme ? POLOS Nous l’avons reconnu en effet
SOCRATE Et le plus laid n’est-il point tel parce que c’est le plus douloureux et le plus pénible, ou parce que c’est le plus dommageable, ou à cause de l’un et de l’autre ? POLOS Nécessairement
SOCRATE Est-il donc plus pénible d’être injuste, intempérant, lâche et ignorant que d’être pauvre et malade ? POLOS Il ne me semble pas, Socrate, d’après ce que nous avons dit
SOCRATE Il faut donc, pour que la méchanceté de l’âme soit la chose la plus laide du monde, qu’elle surpasse tout par la grandeur extraordinaire du dommage et le mal prodigieux qu’elle cause, puisque ce n’est point par la douleur, d’après ce que tu as dit
POLOS C’est évident
SOCRATE Mais ce qui l’emporte par l’excès du dommage est le plus grand mal qui existe