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SOCRATE LXXI
– Ce n’est pas pour avoir le dessus que je t’interroge, c’est parce que j’ai un véritable désir de savoir ton opinion sur la manière dont il faut traiter la politique chez nous
T’occuperas-tu, une fois arrivé aux affaires, d’autre chose que de faire de nous des citoyens aussi parfaits que possible ? N’avons- nous pas déjà reconnu mainte fois que tel était le devoir de l’homme d’État ? L’avons-nous reconnu, oui ou non ? Réponds
Oui, nous l’avons reconnu, puisqu’il faut que je réponde pour toi
Si donc tel est l’avantage que l’homme de bien doit ménager à sa patrie, rappelle-toi les hommes dont tu parlais tout à l’heure et dis-moi si tu crois toujours qu’ils ont été de bons citoyens, les Périclès, les Cimon, les Miltiade, les Thémistocle
CALLICLÈS Oui, je le crois
SOCRATE S’ils étaient bons, il est évident que chacun d’eux rendait ses concitoyens meilleurs qu’ils n’avaient été jusqu’alors
Le faisaient-ils, ou non ? CALLICLÈS Oui
SOCRATE Donc, lorsque Périclès commença à parler en public, les Athéniens étaient moins bons que lorsqu’il prononça ses derniers discours ? CALLICLÈS Peut-être
SOCRATE Ce n’est pas peut-être, excellent Calliclès, c’est nécessairement qu’il faut dire, d’après les principes que nous avons reconnus, s’il est vrai que cet homme d’État était un bon citoyen
CALLICLÈS Et après ? SOCRATE Rien
Mais réponds encore à cette question : les Athéniens passent-ils pour être devenus meilleurs grâce à Périclès, ou, au contraire, ont-ils été corrompus par lui ? J’entends dire en effet que Périclès a rendu les Athéniens paresseux, lâches, bavards, et avides d’argent, en établissant le premier un 45 salaire pour les fonctions publiques
CALLICLÈS 46 C’est aux laconisants aux oreilles déchirées que tu as entendu dire cela, Socrate
SOCRATE Eh bien, voici une chose que je n’ai pas apprise par ouï-dire, mais que je sais positivement et toi aussi, c’est qu’au début, Périclès avait une bonne réputation et que les Athéniens ne votèrent contre lui aucune peine infamante, au temps où ils avaient moins de vertu, mais lorsqu’ils furent devenus d’honnêtes gens grâce à lui, vers la fin de sa vie, ils le condamnèrent pour vol ; ils faillirent même lui infliger la peine de mort, évidemment parce qu’ils 47 le jugeaient méchant
CALLICLÈS Eh bien, Périclès était-il méchant pour cela ? SOCRATE En tout cas, un gardien d’ânes, de chevaux ou de bœufs serait jugé mauvais s’il était dans le cas de Périclès, si, ayant reçu à garder des animaux qui ne ruaient pas, qui ne frappaient pas de la corne, qui ne mordaient pas, il les avait rendus sauvages au point de faire tout cela
Ne tiens-tu pas pour mauvais tout gardien d’animaux, quels qu’ils soient, qui, les ayant reçus plus doux, les a rendus plus sauvages qu’il ne les a reçus ? Est-ce ton avis, ou non ? CALLICLÈS Oui, pour te faire plaisir
SOCRATE Fais-moi donc encore le plaisir de répondre à ceci : l’homme fait-il, ou non, partie des animaux ? CALLICLÈS Sans doute
SOCRATE Or, c’était des hommes que Périclès avait à conduire ? CALLICLÈS Oui
SOCRATE Eh bien, n’auraient-ils pas dû, comme nous venons d’en convenir, devenir par ses soins plus justes qu’ils ne l’étaient avant, si Périclès avait pour les diriger les qualités d’un homme d’État ? CALLICLÈS Certainement
SOCRATE 48 Or les justes sont doux, au dire d’Homère
Qu’en dis-tu ? N’est-ce pas ton avis ? CALLICLÈS Si
SOCRATE Cependant il les a rendus plus féroces qu’il ne les avait reçus, et cela contre lui-même, le dernier qu’il eût voulu voir attaquer
CALLICLÈS Tu veux que je te l’accorde ? SOCRATE Oui, s’il te paraît que je dis la vérité
CALLICLÈS Soit donc
SOCRATE Mais en les rendant plus féroces, il les a rendus plus injustes et plus mauvais ? CALLICLÈS Soit
SOCRATE À ce compte, Périclès n’était donc pas un bon politique ? CALLICLÈS C’est toi qui le dis
SOCRATE Et toi aussi, par Zeus, si je m’en rapporte à tes aveux
Mais maintenant parlons de Cimon
N’a-t-il pas été frappé d’ostracisme par ceux dont il prenait soin, pour que de dix ans ils n’eussent plus à entendre sa voix ? Et Thémistocle n’a-t-il pas été traité de même et de plus condamné à l’exil ? Quant à Miltiade, le vainqueur de Marathon, n’avaient-ils pas voté qu’il serait 49 jeté dans le barathre et, sans le prytane, n’y aurait-il pas été précipité ? Si cependant tous ces hommes avaient eu la vertu que tu leur attribues, ils n’auraient jamais été traités de la sorte
Il n’est pas naturel que les bons cochers restent fermes sur leur char au début de leur carrière et qu’ils en tombent juste au moment où ils ont dressé leurs chevaux et sont devenus eux- mêmes plus habiles
C’est ce qui n’arrive ni dans l’art de conduire un attelage, ni dans aucun autre
N’est-ce pas ton avis ? CALLICLÈS Si
SOCRATE Nous avions donc raison, à ce qu’il paraît, quand nous disions dans nos précédents discours qu’il n’y avait jamais eu, à notre connaissance, de bon politique dans notre ville
Tu avouais toi-même qu’il n’y en a point parmi nos contemporains, mais qu’il y en avait eu jadis et à ceux-là tu donnais une place à part
Mais nous avons reconnu qu’ils étaient exactement pareils à ceux de nos jours, en sorte que, s’ils ont été des orateurs, ils n’ont fait usage ni de la véritable rhétorique, autrement ils n’auraient pas été renversés, ni de la rhétorique flatteuse
CALLICLÈS LXXIII
– Il s’en faut pourtant de beaucoup, Socrate, qu’aucun des politiques d’aujourd’hui ait jamais fait quelque chose de comparable aux œuvres de l’un quelconque de ceux-là
SOCRATE Moi non plus, mon admirable ami, je ne les blâme pas, en tant que serviteurs de l’État
Je crois même qu’à ce titre ils ont été supérieurs à ceux d’aujourd’hui et plus habiles à procurer à la cité ce qu’elle désirait
Mais pour ce qui est de faire changer ses désirs et d’y résister, en l’amenant par la persuasion ou par la contrainte aux mesures propres à rendre les citoyens meilleurs, il n’y a, pour ainsi dire, pas de différence entre ceux-ci et ceux-là
Or c’est là l’unique tâche d’un bon citoyen
À l’égard des vaisseaux, des murailles, des arsenaux et de beaucoup d’autres choses du même genre, je conviens avec toi qu’ils ont été plus habiles à en procurer que ceux d’aujourd’hui
Cela étant, nous faisons, toi et moi, à discuter ainsi, une chose ridicule : depuis le temps que nous conversons, nous n’avons pas cessé de tourner dans le même cercle, sans nous entendre l’un l’autre
En tout cas, je suis sûr que tu as plus d’une fois avoué et reconnu qu’il y a deux manières de traiter le corps et l’âme : l’une servile, par laquelle il est possible de procurer au corps, s’il a faim, des aliments ; s’il a soif, des boissons ; s’il a froid, des vêtements, des couvertures, des chaussures, bref, tout ce que le corps peut désirer
C’est à dessein que j’emploie les mêmes exemples, afin que tu me comprennes plus facilement
Quand on est en état de fournir ces objets, soit comme négociant ou marchand au détail, soit comme fabricant de quelqu’un de ces mêmes objets, boulanger, cuisinier, tisserand, cordonnier, tanneur, il n’est pas surprenant qu’en ce cas on se regarde soi-même et qu’on soit regardé par les autres comme chargé du soin du corps, si l’on ne sait pas qu’outre tous ces arts il y a un art de la gymnastique et de la médecine qui constitue la véritable culture du corps, et auquel il appartient de commander à tous ces arts et de se servir de leurs produits, parce qu’il sait ce qui, dans les aliments ou les boissons, est salutaire ou nuisible à la santé du corps, et que tous les autres l’ignorent
C’est pour cela qu’en ce qui regarde le soin du corps, ces arts sont réputés serviles, bas, indignes d’un homme libre, tandis que la gymnastique et la musique passent à bon droit pour être les maîtresses de ceux-là
Qu’il en soit de même en ce qui concerne l’âme, tu sembles le comprendre au moment même où je te le dis et tu en conviens en homme qui a compris ma pensée ; mais, un moment après, tu viens me dire qu’il y a d’honnêtes citoyens dans notre ville, et, quand je te demande lesquels, tu mets en avant des hommes qui me paraissent exactement tels en matière de politique que, si, interrogé par moi, en matière de gymnastique, sur ceux qui ont été ou sont habiles à dresser les corps, tu me citais avec le plus grand sérieux Théarion, le boulanger, Mithaïcos, celui qui a écrit sur la cuisine sicilienne, et Sarambon, le marchand de vin, parce qu’ils s’entendent merveilleusement à prendre soin du corps, en apprêtant admirablement, l’un le pain, l’autre les ragoûts et le troisième le vin
LXXIV
– Peut-être t’indignerais-tu si je te disais : Tu n’entends rien, l’ami, à la gymnastique
Tu me nommes des gens qui sont des serviteurs et des pourvoyeurs de nos besoins, mais qui n’entendent rien à ce qui est beau et bon en cette matière
Le hasard peut faire qu’ils remplissent et épaississent les corps de leurs clients et qu’ils soient loués par eux ; mais ils finiront par leur faire perdre même leur ancienne corpulence
Ceux-ci, de leur côté, sont trop ignorants pour accuser ceux qui les régalent d’être les auteurs de leurs maladies et de la perte de leur poids primitif ; mais, si par hasard il se trouve là des gens qui leur donnent quelque conseil, au moment où les excès qu’ils ont faits sans égard pour leur santé auront longtemps après amené la maladie, ce sont ceux-là qu’ils accuseront, qu’ils blâmeront, qu’ils maltraiteront, s’ils le peuvent, tandis que, pour les premiers, qui sont la cause de leurs maux, ils n’auront que des éloges
Toi, Calliclès, tu agis exactement comme eux
Tu vantes des hommes qui ont régalé les Athéniens en leur servant tout ce qu’ils désiraient, et qui ont, dit-on, agrandi l’État
Mais on ne voit pas que l’agrandissement dû à ces anciens politiques n’est qu’une enflure où se dissimule un ulcère
Car ils n’avaient point en vue la tempérance et la justice, quand ils ont rempli la cité de ports, d’arsenaux, de remparts, de tributs et autres bagatelles semblables
Quand viendra l’accès de faiblesse, les Athéniens accuseront ceux qui se trouveront là et donneront des conseils, mais ils n’auront que des éloges pour Thémistocle, pour Cimon, pour Périclès, auteurs de leurs maux
Peut-être est- ce à toi qu’ils s’attaqueront, si tu n’y prends garde, ou à mon ami Alcibiade, quand avec leurs acquisitions ils perdront leurs anciennes possessions, quoique vous ne soyez pas les auteurs du mal, mais seulement peut-être des complices
Au reste, il y a une chose déraisonnable que je vois faire aujourd’hui et que j’entends dire également des hommes d’autrefois
Je remarque que, lorsque la cité met en cause un de ses hommes d’État préjugé coupable, ils s’indignent et se plaignent de l’affreux traitement qu’ils subissent
Ils ont rendu mille services à l’État, s’écrient-ils, et l’État les perd injustement
Mais c’est un pur mensonge ; car jamais un chef d’État ne peut être opprimé injustement par la cité même à laquelle il préside
Il semble bien qu’il faut mettre ceux qui se donnent pour des hommes d’État sur la même ligne que les sophistes
Les sophistes, gens sages en tout le reste, se conduisent d’une manière absurde en ceci
Ils se donnent pour professeurs de vertu et souvent ils accusent leurs disciples d’être injustes envers eux, en les privant de leur salaire et ne leur témoignant pas toute la reconnaissance due à leurs bienfaits
Or y a-t-il rien de plus inconséquent qu’un tel discours ? Des hommes devenus bons et justes par les soins d’un maître qui leur a ôté l’injustice et les a mis en possession de la justice pourraient lui faire tort avec ce qu’ils n’ont plus ! Ne trouves-tu pas cela absurde, camarade ? Tu m’as réduit, Calliclès, à faire une véritable harangue en refusant de me répondre
CALLICLÈS LXXV
– Mais toi-même, ne saurais-tu parler sans qu’on te réponde ? SOCRATE Peut-être
En tout cas, je tiens à présent de longs discours, parce que tu refuses de me répondre
Mais, au nom du dieu de l’amitié, dis-moi, mon bon ami, ne trouves-tu pas absurde de prétendre qu’on a rendu bon un homme et, quand cet homme est devenu et qu’il est bon grâce à nous, de lui reprocher d’être méchant ? CALLICLÈS C’est mon avis
SOCRATE N’entends-tu pas tenir le même langage à ceux qui font profession de former les hommes à la vertu ? CALLICLÈS Si, mais pourquoi parles-tu de gens qui ne méritent aucune considération ? SOCRATE Et toi, que diras-tu de ces hommes qui font profession de gouverner la cité et de travailler à la rendre la meilleure possible et qui l’accusent ensuite, à l’occasion, d’être extrêmement corrompue ? Vois-tu quelque différence entre ceux-ci et ceux-là ? Sophistique et rhétorique, mon bienheureux ami, c’est tout un, ou du moins voisin et ressemblant, ainsi que je le disais à Polos
Mais toi, dans ton ignorance, tu crois que l’une, la rhétorique, est une chose parfaitement belle et tu méprises l’autre
Mais en réalité la sophistique l’emporte en beauté sur la rhétorique autant que la législation sur la 50 jurisprudence et la gymnastique sur la médecine
Pour moi, je croyais que les orateurs politiques et les sophistes étaient les seuls qui n’eussent pas le droit de reprocher à celui qu’ils éduquent eux-mêmes d’être mauvais à leur égard, qu’autrement ils s’accusent eux-mêmes du même coup de n’avoir fait aucun bien à ceux qu’ils prétendent améliorer
N’est-ce pas vrai ? CALLICLÈS Certainement
SOCRATE Ce sont aussi, je crois, les seuls qui pourraient vraisemblablement donner leurs services sans exiger de salaire, si ce qu’ils disent est vrai
Pour toute autre espèce de service, par exemple, pour avoir appris d’un pédotribe à courir vite, il se pourrait que le bénéficiaire voulût frustrer son maître de la reconnaissance qu’il lui doit, si celui-ci lui avait donné ses leçons de confiance et sans stipuler qu’il toucherait son salaire au moment même, autant que possible, où il lui communiquerait l’agilité
Car ce n’est pas la lenteur, je pense, qui fait qu’on est injuste, c’est l’injustice
Est-ce vrai ? CALLICLÈS Oui
SOCRATE Donc, si c’est précisément l’injustice que le maître lui retire, le maître n’a pas à craindre l’injustice de son disciple, et, seul, il peut en toute sûreté placer ce service sans condition, s’il est réellement capable de faire des hommes vertueux
N’est-ce pas vrai ? CALLICLÈS J’en conviens
SOCRATE LXXVI
– C’est pour cette raison, semble-t-il, que pour toute autre espèce de conseil, par exemple à propos d’architecture et des autres arts, il n’y a aucune honte à recevoir de l’argent
CALLICLÈS Il le semble
SOCRATE Mais s’il s’agit de la méthode à suivre pour devenir aussi bon que possible et pour administrer parfaitement sa maison ou la cité, c’est une opinion établie qu’il est honteux de n’accorder ses conseils que contre argent
Est-ce vrai ? CALLICLÈS Oui
SOCRATE La raison en est évidemment que parmi les bienfaits, c’est le seul qui inspire à celui qui l’a reçu le désir de le rendre, de sorte qu’on regarde comme un bon signe si l’auteur de ce genre de bienfaits est payé de retour, et comme mauvais, s’il ne l’est pas
Les choses sont-elles comme je dis ? CALLICLÈS Oui
SOCRATE Quelle méthode veux-tu donc que je choisisse pour prendre soin de l’État : dois-je combattre les Athéniens afin de les rendre les meilleurs possible, comme fait un médecin, ou les servir et chercher à leur complaire ? Dis-moi la vérité, Calliclès ; car il est juste que, comme tu as commencé par être franc avec moi, tu continues à dire ce que tu penses
Parle donc nettement et bravement
CALLICLÈS Eh bien, je te conseille de les servir
SOCRATE À ce compte, c’est au métier de flatteur, mon noble ami, que tu m’appelles
CALLICLÈS 51 De Mysien, si tu préfères ce nom ; car si tu ne fais pas ce que je dis… SOCRATE Ne me répète pas ce que tu m’as déjà dit mainte fois, que je serais mis à mort par qui voudra, si tu ne veux pas qu’à mon tour je te répète que ce sera un méchant qui fera mettre à mort un honnête homme, ni que je serai dépouillé de mes biens, si tu ne veux pas que je te répète aussi que mon spoliateur ne saura pas en faire usage, mais que, comme il les aura enlevés injustement, il en usera injustement, quand il en sera le maître, et s’il en use injustement, il en usera honteusement et, mal, parce que honteusement
CALLICLÈS LXXVII
– Tu me parais bien confiant, Socrate, de croire qu’il ne t’arrivera rien de semblable, parce que tu vis à l’écart, et que tu ne seras pas traîné devant un tribunal par un homme peut-être foncièrement méchant et méprisable
SOCRATE Je serais effectivement bien sot, Calliclès, si je ne croyais pas que, dans cette ville, n’importe qui peut avoir à souffrir un jour ou l’autre un pareil accident
Mais il y a une chose dont je suis sûr, c’est que, si je parais devant un tribunal et que j’y coure un des risques dont tu parles, celui qui m’y citera sera un méchant homme ; car jamais homme de bien n’accusera un innocent
Et il n’y aurait rien d’étonnant que je fusse condamné à mort
Veux-tu que je te dise pourquoi je m’y attends ? CALLICLÈS Oui, certes