instruction stringclasses 1 value | input stringlengths 1 13.9k | output stringclasses 1 value |
|---|---|---|
— Tu comprends à présent que la fonction
d’une chose est ce que cette chose seule peut faire,
ou ce qu’elle fait mieux qu’aucune autre | ||
— Je comprends, c’est bien là la fonction d’une
chose | ||
— Fort bien | ||
Tout ce qui a une fonction
particulière n’a-t-il pas aussi une vertu qui lui est
propre ? Et pour revenir aux exemples dont je me
suis déjà servi, les yeux ont leur fonction, disons-
nous | ||
— Oui | ||
— Ils ont donc aussi une vertu qui leur est
propre ?
— Oui | ||
— N’en est-il pas de même des oreilles et de
toute autre chose ?
— Oui | ||
73
livre 1
— Arrête un moment | ||
Les yeux pourraient-ils
s’acquitter de leur fonction s’ils n’avaient pas la
vertu qui leur est propre, ou si au lieu de cette
vertu ils avaient un vice contraire ?
— Comment le pourraient-ils ? tu entends peut-
être la cécité au lieu de la vue | ||
— Quelle que soit la vertu qui leur est propre ;
car je ne demande pas encore quelle est cette vertu,
je demande seulement s’ils s’acquittent bien de
leur fonction par la vertu qui leur est propre, et mal
par un vice contraire | ||
— Certainement | ||
— Ainsi les oreilles, privées de leur vertu
propre, s’acquitteront mal de leur fonction ?
— Oui | ||
— Ne peut-on pas en dire autant de toute autre
chose ?
— Je le pense | ||
— Voyons ceci maintenant | ||
L’âme n’a-t-elle pas
ses fonctions dont nul autre qu’elle ne pourrait
s’acquitter, comme penser, agir, vouloir, et le
reste ? Peut-on attribuer ces fonctions à quelque
74
livre 1
autre chose qu’à l’âme, et n’avons-nous pas droit
de dire qu’elles lui sont propres ?
— Cela est vrai | ||
— Vivre, n’est-ce pas encore une des fonctions
de l’âme ?
— Sans doute | ||
— L’âme n’a-t-elle pas aussi sa vertu
particulière ?
— Oui | ||
— L’âme, privée de cette vertu, pourra-t-elle
jamais s’acquitter bien de ses fonctions ?
— Cela est impossible | ||
— C’est donc une nécessité que l’âme qui est
mauvaise pense et agisse mal : au contraire, celle
qui est bonne fera bien tout cela | ||
— C’est une nécessité | ||
— Mais ne sommes-nous pas demeurés d’accord
que la justice est une vertu et l’injustice un vice de
l’âme ?
— Nous en sommes demeurés d’accord | ||
— Par conséquent l’âme juste et l’homme juste
vivront bien, et l’homme injuste vivra mal | ||
75
livre 1
— Cela doit être, d’après ce que tu as dit | ||
— Mais celui qui vit bien est heureux(34) : celui
qui vit mal est malheureux | ||
— Assurément | ||
— Donc le juste est heureux, et l’injuste
malheureux | ||
— Soit | ||
— Mais il n’est point avantageux d’être
malheureux ; il l’est au contraire d’être heureux | ||
— Qui en doute ?
— Il est donc faux, divin Thrasymaque, que
l’injustice soit plus avantageuse que la justice | ||
— À merveille, Socrate, voilà ton festin des
Bendidées(35) | ||
— C’est toi, repris-je, qui as été mon hôte par ta
douceur et ta bonté pour moi | ||
Cependant je ne suis
pas rassasié ; mais c’est ma faute et non la tienne | ||
J’ai fait comme les gourmands qui se jettent
avidement sur tous les mets à mesure qu’ils
34 - Conclusion fondée sur le double sens de l’expression bien
vivre, εὖ ζῆν | ||
35 - Voyez la note au commencement de ce livre, p | ||
1 | ||
76
livre 1
arrivent, sans en savourer aucun(36) | ||
Avant d’avoir
résolu la première question que nous nous étions
proposée sur la nature de la justice, je me suis mis
à rechercher aussitôt si elle était vice ou vertu,
habileté ou ignorance | ||
Est survenue une autre
question, si l’injustice est plus avantageuse que la
justice, et je n’ai pu m’empêcher de quitter l’autre
pour m’attacher à celle-ci ; de sorte que je n’ai rien
appris de tout cet entretien ; car ne sachant pas ce
que c’est que la justice, comment pourrais-je savoir
si c’est une vertu ou non, et si celui qui la possède
est heureux ou malheureux ? »
36 - Julien a imité cette comparaison, Orat | ||
II, p | ||
69 | ||
77
PLATON
LA RÉPUBLIQUE
LIVRE II
Livre II
Je croyais la conversation terminée ; mais, à ce
qu’il paraît, ce n’était là qu’un prélude ; car
Glaucon, avec son courage ordinaire, ne se résigna
pas à battre en retraite comme Thrasymaque :
« Socrate, me dit-il, veux-tu paraître nous avoir
persuadés, ou nous persuader en effet qu’il vaut
mieux, sous tous les rapports, être juste
qu’injuste ?
— Je voudrais vous persuader en effet, lui dis-
je, si cela était en mon pouvoir | ||
— Alors, tu ne fais pas ce que tu veux, Socrate,
reprit Glaucon ; car, dis-moi, n’est-il pas des biens
que nous recherchons sans en envisager les suites,
des biens que nous aimons pour eux-mêmes,
comme la joie et les voluptés sans mélange, ne
dussions-nous jamais en recueillir d’autre avantage
que le plaisir qu’elles donnent ?
— Oui : il y a, ce me semble, des biens de cette
nature | ||
— N’en est-il pas d’autres que nous aimons à la
fois et pour eux-mêmes et pour ce qui les
accompagne, le bon sens, par exemple, la vue, la
santé ? car de tels biens nous sont chers à double
titre | ||
79
Livre II
— Il est vrai, répondis-je | ||
— Ne vois-tu pas une troisième espèce de
biens ? Se livrer aux exercices gymnastiques,
rétablir sa santé, exercer la médecine et les autres
arts lucratifs, ce sont là, dirions-nous, des biens
pénibles, mais utiles, et nous les recherchons, non
pour eux-mêmes, mais pour le salaire et les autres
avantages qu’ils amènent à leur suite | ||
— Je reconnais cette troisième espèce de
biens(37) | ||
Mais où en veux-tu venir ?
— À quel rang, reprit-il, parmi ces biens
placeras-tu la justice ?
— Au premier, selon moi, parmi les biens qu’on
doit aimer pour eux-mêmes et pour leurs
conséquences, si l’on aspire au bonheur | ||
— Ce n’est pas là l’idée que la plupart des
hommes se font de la justice : ils la mettent au rang
des biens pénibles et dont l’acquisition n’a de prix
que par l’honneur et le profit qu’ils apportent, mais
qu’on doit fuir pour eux-mêmes parce qu’ils
coûtent trop à la nature | ||
37 - Sur les diverses sortes de biens, voyez le Philèbe ainsi que
l’argument | ||
80
Livre II
— Oui, je sais que c’est là l’opinion ordinaire ; et
voilà pourquoi Thrasymaque vient de tant blâmer
la justice et louer l’injustice | ||
Il faut que j’aie la tête
bien dure, mais je ne puis le comprendre | ||
— Voyons, dit Glaucon, écoute-moi à mon tour :
peut-être seras-tu de mon avis | ||
Il me semble que
Thrasymaque s’est rendu trop tôt au charme de tes
discours, comme le serpent qui se laisse
fasciner(38) | ||
Pour moi, ce qui a été dit de part et
d’autre pour la justice et pour l’injustice, ne m’a
pas encore satisfait ; j’aurais voulu que, sans tenir
compte du profit et de tous les avantages qui
peuvent accompagner l’une et l’autre, vous
m’expliquassiez leur nature propre et les effets
immédiats de leur présence dans l’âme | ||
Voici donc
ce que je vais faire, si tu le trouves bon | ||
Renouvelant, sous une autre forme, la polémique
de Thrasymaque, j’exposerai d’abord ce qu’on
pense généralement de la nature et de l’origine de
la justice ; je ferai voir ensuite qu’on la pratique
malgré soi parce qu’elle est nécessaire et non parce
qu’elle est un bien ; enfin qu’on a raison d’agir
38 - Les anciens croyaient que les serpents se laissaient charmer et
adoucir par les chants | ||
Virgile, Eclog | ||
VIII, v | ||
71 | ||
81
Livre II
ainsi, puisque le sort du méchant est bien meilleur
que celui du juste, opinion que je ne partage pas,
Socrate, mais sans savoir non plus à quoi m’en
tenir, dans l’embarras où m’ont jeté le discours de
Thrasymaque et mille autres semblables qui
retentissent encore à mes oreilles | ||
Je n’ai encore
entendu personne prouver comme je l’aurais voulu
que la justice est préférable à l’injustice : je
voudrais l’entendre louer en elle-même, et c’est de
toi principalement que j’attends cet éloge | ||
C’est
pourquoi je vais m’étendre et insister sur celui de
l’injustice : tu verras par là comment je souhaite
que tu t’y prennes pour montrer l’excellence de la
justice | ||
Vois si ces conditions te plaisent | ||
— Assurément : est-il un sujet sur lequel un
homme sensé puisse aimer davantage à
s’entretenir souvent ?
— Fort bien | ||
Écoute donc ce que je me suis
chargé de t’exposer d’abord, savoir, quelle est,
selon l’opinion commune, la nature et l’origine de
la justice | ||
« Commettre l’injustice est, dit-on, un bien,
selon la nature, comme la souffrir est un mal ; mais
il y a beaucoup plus de mal à la souffrir que de bien
82
Livre II
à la commettre | ||
Tour à tour on commit et on
souffrit l’injustice ; on goûta de l’un et de l’autre ; à
la fin ceux qui ne pouvaient ni opprimer ni
échapper à l’oppression, jugèrent qu’il était de
l’intérêt commun de s’accorder pour ne se faire
désormais aucune injustice | ||
De là prirent naissance
les lois et les conventions ; et l’on appela légitime et
juste ce qui fut ordonné par la loi | ||
Telle est l’origine
et l’essence de la justice : elle tient le milieu entre le
plus grand bien qui est le pouvoir d’opprimer avec
impunité, et le plus grand mal qui est l’impuissance
à se venger de l’oppression | ||
Dans cette position
intermédiaire, la justice n’est pas aimée comme un
bien en elle-même ; mais l’impuissance où l’on est
de commettre l’injustice la fait respecter : car celui
qui peut la commettre, et qui est vraiment homme,
n’a garde de s’assujettir à une pareille convention ;
ce serait folie de sa part | ||
Voilà, Socrate, la nature
de la justice, et l’origine qu’on lui donne | ||
« Mais veux-tu mieux voir encore qu’on ne
l’embrasse que malgré soi, dans l’impuissance de la
violer ? Faisons une supposition | ||
Donnons à
l’homme de bien et au méchant le pouvoir illimité
de tout faire | ||
Suivons-les ensuite, et voyons où la
83
Livre II
passion les conduira l’un et l’autre | ||
Bientôt nous
surprendrons l’homme de bien s’engageant dans la
même route que le méchant, entraîné, comme lui,
par le désir d’avoir sans cesse davantage, désir
dont toute nature poursuit l’accomplissement
comme un bien, mais que la loi réprime et réduit
par la force au respect de l’égalité | ||
Le meilleur
moyen de leur donner le pouvoir dont je parle, c’est
de leur prêter le privilège merveilleux qu’eut, dit-
on, Gygès, l’aïeul du Lydien(39) | ||
Gygès était un des
bergers au service du roi qui régnait alors en Lydie | ||
Après un grand orage où la terre avait éprouvé de
violentes secousses, il aperçut avec étonnement
une profonde ouverture dans le champ même où il
faisait paître ses troupeaux ; il y descendit, et vit,
entre autres choses extraordinaires qu’on raconte,
un cheval d’airain creux et percé à ses flancs de
petites portes à travers lesquelles, passant la tête, il
aperçut dans l’intérieur un cadavre d’une taille en
apparence plus qu’humaine, qui n’avait d’autre
ornement qu’un anneau d’or à la main | ||
Gygès prit
cet anneau et se retira | ||
C’était la coutume des
39 - Crésus | ||
Cette fable est racontée différemment par Hérodote, I,
8 | ||
84
Livre II
bergers de s’assembler tous les mois, pour envoyer
rendre compte au roi de l’état des troupeaux ; le
jour de l’assemblée étant venu, Gygès s’y rendit et
s’assit parmi les bergers avec son anneau | ||
Or il
arriva qu’ayant tourné par hasard le chaton en
dedans, il devint aussitôt invisible à ses voisins, et
l’on parla de lui comme d’un absent | ||
Étonné, il
touche encore légèrement l’anneau, ramène le
chaton en dehors et redevient visible | ||
Ce prodige
éveille son attention ; il veut savoir s’il doit
l’attribuer à une vertu de l’anneau, et des
expériences réitérées lui prouvent qu’il devient
invisible lorsqu’il tourne la bague en dedans, et
visible lorsqu’il la tourne en dehors | ||
Alors plus de
doute : il parvient à se faire nommer parmi les
bergers envoyés vers le roi ; il arrive, séduit la
reine, s’entend avec elle pour tuer le roi et s’empare
du trône | ||
Supposez maintenant deux anneaux
semblables, et donnez l’un au juste et l’autre au
méchant | ||
Selon toute apparence, vous ne trouverez
aucun homme d’une trempe d’âme assez forte pour
rester inébranlable dans sa fidélité à la justice et
pour respecter le bien d’autrui, maintenant qu’il a
le pouvoir d’enlever impunément tout ce qu’il
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Livre II
voudra de la place publique, d’entrer dans les
maisons pour y assouvir sa passion sur qui bon lui
semble, de tuer les uns, de briser les fers des
autres, et de faire tout à son gré comme un dieu
parmi les hommes | ||
En cela rien ne le distinguerait
du méchant, et ils tendraient tous deux au même
but | ||
Ce serait là une grande preuve que personne
n’est juste par choix, mais par nécessité, et que ce
n’est point un bien de l’être puisqu’on devient
injuste dès qu’on peut l’être impunément | ||
Oui,
conclura le partisan de la doctrine que j’expose,
l’homme a raison de croire que l’injustice lui est
plus avantageuse que la justice ; et quiconque, avec
un tel pouvoir, ne voudrait ni commettre aucune
injustice ni toucher au bien d’autrui, serait regardé,
par tous ceux qui seraient dans le secret, comme le
plus malheureux et le plus insensé des hommes ;
tous cependant feraient en public son éloge, se
trompant mutuellement, dans la crainte d’éprouver
eux-mêmes quelque injustice | ||
« Voilà pour le premier point ; maintenant je ne
vois qu’un moyen de bien juger la condition des
deux hommes dont nous parlons : c’est de les
considérer à part l’un et l’autre dans le plus haut
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Livre II
degré de justice et d’injustice, Pour cela, n’ôtons
rien à la justice de l’un ni à l’injustice de l’autre, et
supposons-les parfaits chacun dans leur genre | ||
Et
d’abord qu’il en soit du méchant comme des
artistes supérieurs | ||
Un pilote, un médecin habile
voit jusqu’où son art peut aller ; ce qui est possible,
il l’entreprend ; ce qui ne l’est pas, il l’abandonne ;
et s’il fait une faute, il sait la réparer | ||
De même
l’homme injuste qui veut l’être à un degré
supérieur, doit conduire ses entreprises injustes
avec tant d’habileté qu’il ne soit pas découvert ; s’il
se laisse surprendre, c’est un homme qui ne sait
pas son métier | ||
Le chef-d’œuvre de l’injustice est
de paraître juste sans l’être | ||
Donnons-lui donc
toute la perfection de l’injustice : qu’il commette
les plus grands crimes et qu’il se fasse la plus
grande réputation de vertu ; s’il fait un faux pas,
qu’il sache se relever ; si ses crimes découverts
l’accusent, qu’il soit assez éloquent pour persuader
son innocence ; qu’enfin il sache emporter de force
ce qu’il ne peut obtenir autrement, soit par son
courage personnel et sa puissance, soit par le
concours de ses amis et par ses richesses | ||
En face
de ce personnage, représentons-nous le juste
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Livre II
homme simple, généreux, qui veut, dit Eschyle(40),
être bon et non le paraître | ||
Aussi ôtons-lui cette
apparence ; car avec elle il sera comblé d’honneurs
et de récompenses, et alors on ne saura plus s’il est
juste pour la justice elle-même ou pour ces
honneurs et ces récompenses | ||
Dépouillons-le de
tout excepté de la justice, et rendons le contraste
parfait entre cet homme et l’autre : sans être jamais
coupable, qu’il passe pour le plus scélérat des
hommes ; que son attachement à la justice soit mis
à l’épreuve de l’infamie et de ses plus cruelles
conséquences ; et que jusqu’à la mort il marche
d’un pas ferme, toujours vertueux et paraissant
toujours criminel ; afin qu’arrivés tous deux au
dernier terme, l’un de la justice, l’autre de
l’injustice, on puisse juger quel est le plus heureux |
Subsets and Splits
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