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<title>Wittgenstein : La voie du langage</title>
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<note type="resume">Nous ne pouvons pas penser le monde hors du langage. Fort de cette
conviction, Wittgenstein entend déjouer les pièges du langage quand il tourne à vide et
montre une nouvelle manière de pratiquer la philosophie.</note>
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<title>Wittgenstein : La voie du langage</title>
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<title level="a">Les grands philosophes</title>
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<date when="2009-04-29">mai-juin 2009</date>
<publisher>Sciences Humaines</publisher>
<biblScope type="issue" n="9">N° Spécial n° 9</biblScope>
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<head>Wittgenstein : La voie du langage</head>
<head type="author">Catherine Halpern</head>
<head>Nous ne pouvons pas penser le monde hors du langage. Fort de cette conviction,
Wittgenstein entend déjouer les pièges du langage quand il tourne à vide et montre une
nouvelle manière de pratiquer la philosophie.</head>
<p>Le langage, telle est la grande affaire pour Ludwig Wittgenstein. S’il y revient
toujours, ce n’est pas parce qu’il veut construire une philosophie du langage au sens
restreint du terme. C’est parce qu’il est convaincu qu’on ne peut guère lui donner congé.
Nous sommes de plain-pied dans le langage – obstinément. Impossible d’adopter un point de
vue angélique qui nous permettrait de penser le monde en dehors de lui. </p>
<p>C’est ce que montre déjà le <bibl><title>Tractatus logico-philosophicus</title> (1921)</bibl>, premier et
seul ouvrage publié du vivant de Wittgenstein. Le livre est étonnant, écrit à coup de
propositions lapidaires et de formules logiques. Ambitieux, le philosophe autrichien
entreprend de tracer les frontières de ce que l’on peut penser en traçant les frontières
de ce que l’on peut dire. Il n’y a pas de propositions philosophiques, celles qui se
disent telles sont en réalité des pseudo-propositions. Car, écrit Wittgenstein, <quote rend="em">« le
but de la philosophie est la clarification logique des pensées. La philosophie n’est pas
une théorie mais une activité »</quote> (<cit><bibl><title>Tractatus</title></bibl></cit>).</p>
<p> </p>
<div>
<head>Rejeter l’échelle </head>
<p>Dans le <title>Tractatus</title>, le langage est pensé comme image de la réalité. Sur ce mode,
tout nom (simple) renvoie directement à un objet (simple), une proposition élémentaire à
un état de choses et une proposition complexe à un fait. La vérité ou (la fausseté) d’une
proposition dépend de la vérité (ou de la fausseté) des propositions élémentaires qui la
constituent. Toute proposition douée de sens ne peut donc être que factuelle. Les
propositions de la logique sont elles-mêmes du coup vides de sens. Et Wittgenstein place
aussi hors du dicible l’éthique, l’esthétique, et les tentatives d’explication du monde et
de son sens : n’étant pas factuelles, elles sont dépourvues de sens, elles ne peuvent que
« montrer ». Et les propositions du <title>Tractatus</title> lui-même ? Wittgenstein n’est pas
moins intraitable : <quote rend="em">« Mes propositions sont des éclaircissements en ceci que celui qui
me comprend les reconnaît à la fin comme dépourvues de sens, lorsque par leur moyen – en
passant sur elles – il les a surmontées (il doit pour ainsi dire jeter l’échelle après y
être monté) »</quote> (<cit><bibl><title>Tractatus</title></bibl></cit>). Et c’est sur un appel au silence sur ce que
l’on ne peut dire que s’achève l’ouvrage. </p>
<p>Sur ce, Wittgenstein donne congé à la philosophie. En Autriche, il devient tour à tour
instituteur, jardinier, architecte… avant d’être repris par ses vieux démons et de revenir
à Cambridge. Il donne alors une nouvelle inflexion à sa pensée. Il abandonne l’analyse
logique du langage au profit d’une approche plus descriptive de ce qu’il appelle les
« jeux de langage », fictifs ou réels, comme rapporter un événement, deviner des énigmes,
traduire d’une langue dans une autre, raconter une plaisanterie (voir ainsi une liste
d’exemples donnée dans les <title>Recherches philosophiques</title>). La signification d’un mot
n’est pas à chercher dans un objet qu’il représenterait et que l’on pourrait pointer du
doigt, elle est déterminée par les règles de son usage. Le langage est, comme tout jeu,
guidé par des règles qui déterminent ce qui fait sens ou non et il s’inscrit dans nos
pratiques. Pas de théorie générale du langage, de la société ou de l’esprit humain, mais
bien plutôt des remarques sur l’usage ordinaire ou possible de tel ou tel mot (par exemple
« savoir », « comprendre », etc.) ou des expériences de pensée dans lesquelles les règles
du jeu de langage seraient différentes. Wittgenstein aborde par ce biais des problèmes
très divers : des règles mathématiques aux langages de couleurs en passant par la
compréhension des rites ou des concepts psychologiques…</p>
<p>Il montre ainsi que les processus et les contenus mentaux (les intentions, les
sensations…) font l’objet de nombreuses confusions. Pour lui, l’idée que le sujet a seul
accès à ce qu’il pense ou à ce qu’il ressent est un préjugé qui repose sur un malentendu
grammatical. Il n’y a pas de langage privé, pas d’acte de l’esprit qui associe un signe et
une expérience intérieure. D’où une forte critique de l’introspection si chère à Descartes
et du « mythe de l’intériorité » (Jacques Bouveresse). Wittgenstein dénonce également la
conception qui fait de l’action volontaire l’effet d’une cause mentale. Pour en pointer
l’absurdité, il pose la question suivante : <quote rend="em">« Que reste-t-il donc quand je soustrais
le fait que mon bras se lève du fait que je lève le bras ? »</quote> Des réflexions que
prolongeront Elisabeth Anscombe ou Anthony Kenny : l’intention n’est pas un état interne
du sujet ou de l’agent, autrement dit quelque chose qui serait directement connu par le
sujet et qui serait donné quel que soit le contexte. </p>
<p> </p>
</div>
<div>
<head>L’autonomie de la grammaire</head>
<p>Le « style » du Wittgenstein seconde manière n’est pas moins déconcertant que celui du
<title>Tractatus</title> : ce sont des réflexions et des remarques principalement
« grammaticales » qui semblent manquer de hauteur philosophique. En réalité, la
« grammaire », autrement dit les règles d’un jeu de langage, la manière dont on utilise
les mots, est au cœur de la question du rapport du langage au réel. Pour Wittgenstein, il
y a une autonomie de la grammaire (Baker et Hacker) au sens où les règles sont arbitraires
et ne peuvent pas être justifiées par la réalité ni entrer en conflit avec elle. Cela ne
veut pas dire que tout jeu de langage est possible. Si on ne peut décrire la manière dont
le langage est contraint par la réalité, cela ne veut pas dire qu’il n’est pas limité par
elle. Mais on ne peut pas justifier ni expliquer les règles grammaticales, on ne peut que
les décrire. </p>
<p>Pour Wittgenstein, la règle ne fixe pas une fois pour toutes ses applications futures
comme des rails. Elle ne donne pas lieu non plus à chaque fois à une interprétation.
Suivre une règle pour Wittgenstein est chose pratique, et non l’application d’un processus
mental. Comprendre une règle, c’est savoir comment l’appliquer, autrement dit savoir ce
qui compte comme une infraction ou une action conforme à la règle. <hi rend="em">« Dis-tu donc que
l’accord entre les hommes décide du vrai et du faux ?</hi></p>
<p><quote rend="em">— C’est ce que les hommes disent qui est vrai et faux ; et c’est dans le langage que
les hommes s’accordent. Cet accord n’est pas un consensus d’opinion, mais de forme de
vie. »</quote> (<cit><bibl><title>Recherches philosophiques</title></bibl></cit>) C’est à nos pratiques partagées qu’il
nous faut sans cesse revenir pour déjouer les chausse-trappes que présente le langage
quand il tourne à vide.</p>
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