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<title>Pense-t-on en mots en images ?</title>
<author>Achille Weinberg</author>
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<name>Bertrand Gaiffe</name>
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Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
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<note type="resume">Les philosophes ont longtemps affirmé que c’est le langage qui fait la
pensée. Sans mot, pas de concept et pas d’idée claire. Et si cette idée reçue était tout
simplement fausse ? De nombreuses expériences – de la vie quotidienne à la science –
invitent à penser qu’une grande partie de notre monde mental passe par les images plutôt
que par les mots.</note>
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<author>Achille Weinberg</author>
<title>Pense-t-on en mots en images ?</title>
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<title level="a">Les grandes questions de la philosophie</title>
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<date when="2008-02-28">mars-avril-mai 2008</date>
<publisher>Sciences Humaines</publisher>
<biblScope type="issue" n="10">Grands Dossiers n° 10</biblScope>
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<head>Pense-t-on en mots en images ?</head>
<head type="author">Achille Weinberg</head>
<head>Les philosophes ont longtemps affirmé que c’est le langage qui fait la pensée. Sans mot,
pas de concept et pas d’idée claire. Et si cette idée reçue était tout simplement fausse ?
De nombreuses expériences – de la vie quotidienne à la science – invitent à penser qu’une
grande partie de notre monde mental passe par les images plutôt que par les mots.</head>
<p>Que se passe-t-il dans la tête d’un sourd-muet en train de se masturber ? Voilà la
curieuse question que le vénérable George Steiner pose au chapitre iii de son essai
<bibl><title>Les Livres que je n’ai pas écrits</title> (Gallimard, 2008)</bibl>. Cette question semble
revêtir pour lui une importance capitale. <quote rend="em">« Il serait extrêmement difficile d’obtenir
sur ce point des informations fiables. Je n’ai connaissance d’aucune enquête
systématique. Pourtant, la question est d’une importance cruciale. »</quote> Pourquoi
s’intéresser à une question aussi saugrenue ? Parce que, selon l’auteur, la réponse
pourrait éclairer la nature des liens entre émotions, langage et pensée. Si la pensée est
le fruit du langage, qu’advient-il pour un sourd-muet qui ne possède pas de langage ?</p>
<p>Ici, G. Steiner commet une double erreur. La première est de considérer qu’un sourd-muet
est privé de langage. Or, chacun sait que les sourds-muets utilisent un langage de signes
qui n’a rien à envier en finesse, en rigueur et en richesse au langage parlé. De plus, les
sourds-muets peuvent parfaitement lire, écrire ou raconter leurs expériences comme vous et
moi. Ce que fit par exemple Pierre Desloges, un artisan relieur qui publia en 1779 ses
<title>Observations d’un sourd-muet</title>. D’autres le feront après lui <note><bibl><author>A. Pelletier</author> et <author>Y. Delaporte</author>, <title>Moi, Armand, né sourd et muet</title>, Plon,
2002.</bibl></note>.</p>
<p>La seconde erreur est plus fondamentale. Elle porte sur les liens entre langage et
pensée. G. Steiner reprend cette idée largement répandue selon laquelle la pensée et le
langage sont une seule et même chose. <quote rend="em">« On s’accorde à reconnaître que les capacités
du langage à faire de la réalité un objet de classification, d’abstraction, de métaphore
– si tant est qu’il existe un langage “extérieur” – constituent non seulement l’essence
de l’homme mais sa séparation primordiale d’avec l’animalité (à nouveau, le cas du
sourd-muet incarne ce qui est peut-être une énigme essentielle). Nous parlons donc nous
pensons, nous pensons donc nous parlons </quote>(…)<quote>. Le “verbe” qui était au
commencement </quote>(…)<quote> fut le début de l’humanité </quote><note><bibl><author>G. Steiner</author>, <title>Les Livres que je n'ai pas écrits</title>, Gallimard,
2008.</bibl></note><quote>. »</quote>
</p>
<div>
<head>Les représentations mentales plutôt que verbales</head>
<p> La thèse selon laquelle le langage produit la pensée est communément admise en
philosophie et en sciences humaines. Mais c’est une idée reçue qui n’a jamais fait l’objet
d’une démonstration solide, ni même d’un véritable livre ou d’une théorie de référence. On
la retrouve affirmée un peu partout comme une sorte d’évidence sur laquelle il n’y a pas
lieu de se pencher tant elle semble aller de soi <note>On la trouve répandue chez des philosophes comme Platon, Jean-Jacques
Rousseau, Georg Hegel…</note>. Or, rien n’est moins évident. On
dispose même aujourd’hui de nombreux arguments pour soutenir qu’il existe une pensée sans
langage. Et que le langage n’est que la traduction – souvent imparfaite – d’idées et de
représentations mentales sous-jacentes qui le précèdent.</p>
<p>Les premiers arguments nous viennentde l’expérience ordinaire. Il nous arrive souvent de
chercher nos mots, de vouloir exprimer une idée sans parvenir à trouver le mot juste,
l’expression exacte. D’où le besoin de reformuler ses idées, et parfois, de guerre lasse,
quand on sent que l’on n’a pas pu exprimer correctement sa pensée, d’avoir recours à son
joker : « Tu vois ce que je veux dire ? » <note>Se référer à la théorie de l’énonciation et à celle de la
pertinence.</note>.</p>
<p>L’expérience du « mot sur la langue » est encore plus probante. Vous pensez à un acteur
connu, vous voyez son visage, vous connaissez le titre de ses films, mais vous ne vous
souvenez plus de son nom. L’idée est là. Pas le mot. La pensée est présente, le langage
fait défaut. Des exemples de pensée sans langage nous sont fournis aussi par le témoignage
des aphasiques. L’aphasique est un patient atteint d’une lésion cérébrale, et qui a perdu
momentanément ou durablement l’usage du langage. Il existe différentes formes d’aphasie
(les plus connues sont les aphasies de Broca et de Wernike). Ce sont des détériorations
profondes qui affectent la sémantique ou la grammaire, parfois les deux. Le cas des
aphasiques est donc bien plus probant que celui des sourds-muets.</p>
<p>Or, certains aphasiques temporaires ont réussi à raconter comment ils pensaient sans
langage. Comme ce médecin qui, suite à un accident cérébral, a perdu pendant plusieurs
semaines l’usage des mots. Cela ne l’empêchait pas de continuer à penser, de s’interroger
sur sa maladie, de faire des diagnostics, de penser à son avenir, de chercher des
solutions <note><bibl><author>D. Laplane</author>, <title>La Pensée d’outre-mots. La pensée sans langage et la
relation pensée-langage</title>Les Empêcheurs de penser en rond, 1997</bibl></note>. Les aphasiques peuvent faire des projets, construire des hypothèses,
calculer, anticiper et résoudre des problèmes techniques de toutes sortes.</p>
<p>Si l’on y
songe, une grande partie de notre vie mentale, que l’on appelle la « pensée », passe par
des images mentales, pas seulement par des mots. Quand je réfléchis à quels vêtements je
vais porter aujourd’hui, quand l’architecte imagine un plan de maison, quand on joue aux
échecs, quand on imagine le trajet pour se rendre chez des amis…, ce sont des images et
des scènes qui défilent dans la tête plutôt que des mots et des phrases <note>Même s’il
existe un « langage privé », un monologue intérieur, comme dans la lecture.</note>. De même, le
souvenir du passé nous revient sous forme de scènes visuelles. Lorsque le narrateur de la
<title>Recherche</title> de Marcel Proust trempe sa madeleine dans le thé, c’est un torrent
d’images et d’émotions qui le submerge tout à coup, sous l’aspect d’images mentales, de
sons, d’odeurs, d’émotions positives et négatives. Les mots ne sont là que pour tenter de
communiquer cette vie intérieure. Ce <hi rend="em">« flot de conscience »</hi> dont parlait William
James.</p>
</div>
<div>
<head>La linguistique cognitive</head>
<p>De nombreuses expériences psychologiques apportent du crédit à la thèse d’une « pensée en
images ». Dans les années 1970-1980 eut lieu un grand débat en psychologie sur la nature
des représentations mentales. Pour certains théoriciens, élèves de Noam Chomsky, le
langage utilisé dans les différents pays (anglais, chinois ou finnois) repose sur un
langage interne, le « mentalais », fait de représentations symboliques – abstraites et
logiques – et comparable à un programme informatique. À l’aide de nombreuses expériences,
le psychologue Stephen Kosslyn, tenant d’une pensée visuelle, réussit à montrer que nombre
d’expériences de pensée courante reposent sur des images mentales, composées de scènes
visuelles. Le débat – « The imagery debate » – tourna nettement à l’avantage de ces
derniers <note><bibl><author>M. Tye</author>, <title>The Imagery Debate</title>, MIT Press, 1991.</bibl></note>.</p>
<p>La linguistique dite « cognitive » va également dans ce sens. Selon ce courant de
recherche, qui a pris un grand essor depuis les années 1980, le langage ordinaire repose
sur des schémas cognitifs qui précèdent les mots, les règles de grammaire et lui donnent
sens. Exemple ? Soit la phrase « Demain, je pars à Rome » plutôt que conjuguée au futur,
« je partirai à Rome ». Le futur ne dépend pas ici d’une forme grammaticale puisque l’on a
utilisé le présent. La représentation du futur repose avant tout sur la possibilité de s’y
projeter mentalement. L’idée précède le sens. <quote rend="em">« L’idéogenèse précède la
morphogenèse »</quote>, disait à sa manière Gustave Guillaume, l’un des pionniers de la
linguistique cognitive. Un individu qui ne pourrait pas mentalement se projeter dans
l’avenir, imaginer le futur, n’aurait pas la possibilité de comprendre les règles de
grammaire. Inversement, l’absence de règle de grammaire pour exprimer le futur n’empêche
pas de le penser. Les aphasiques en témoignent.</p>
</div>
<div>
<head>Un outil imparfait</head>
<p>Les pensées les plus abstraites elles-mêmes ne sont pas forcément tributaires du langage.
Les témoignages de nombreux mathématiciens et physiciens sur l’imagination scientifique
vont dans ce sens. Albert Einstein a rapporté qu’il pensait à l’aide d’images mentales,
les mathématiciens de la géométrie pensent aussi à l’aide de représentations visuelles
<ref rend="em">(encadré p. 31)</ref>.</p>
<p>Beaucoup d’indices et d’arguments nous invitent donc à reconsidérer l’idée courante selon
laquelle la pensée repose sur le langage et qu’ils sont une seule et même chose. La pensée
prend des formes multiples, des idées courantes (souvenirs, anticipations, imagination)
aux abstractions (mathématiques, géométrie) qui n’ont pas besoin du langage pour exister.
Du coup, le langage apparaît sous un nouveau jour. Il ne serait qu’un instrument plus ou
moins adéquat destiné à communiquer nos pensées. Cet outil se révèle imparfait, parce que
soumis à des contraintes : celles de symboles collectifs codifiés permettant de partager
des mondes mentaux communs mais ne reflétant pas forcément la singularité des pensées
individuelles.</p>
<p>La maison de mes rêves ne pourra jamais coller exactement à la maison réelle, car
celle-ci doit aussi obéir aux contraintes du monde physique. De même, le langage obéit à
des règles de structuration interne qui n’épousent pas entièrement les plis de ma pensée.
Le langage ne servirait donc qu’à jeter des ponts entre les univers mentaux. Mais il ne
permettra jamais de les rendre totalement transparents les uns aux autres.
<quote rend="em">« J’éteignis la lumière, mais en moi-même les images continuèrent de briller et de
fulgurer »</quote>, écrit Stefan Zweig (8)<note><bibl><author>S. Zweig</author>, <title>La Confusion
des sentiments</title>, 1926, rééd. Stock, 2003.</bibl></note>.</p>
</div>
<trailer>Lire aussi " <hi><ref target="../de-l-imagination-scientifique_fr_21982.html">De
l'imagination scientifique</ref></hi> " </trailer>
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