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En effet, les triangles que nous avons choisis donnent naissance à quatre types, et, tandis que trois sont construits d’un même triangle, celui qui a les côtés inégaux, le quatrième seul a été formé du triangle isocèle
Il n’est, par suite, pas possible qu’en se dissolvant, ils naissent tous les uns des autres, par la réunion de plusieurs petits triangles en un petit nombre de grands et réciproquement ; ce n’est possible que pour les trois premiers
Comme ils sont tous trois formés d’un même triangle, quand les plus grands corps se désagrègent, un grand nombre de petits peuvent se former des mêmes triangles, en prenant la figure qui leur convient ; et inversement, quand beaucoup de petits corps se désagrègent en leurs triangles, leur nombre total peut former une autre espèce de corps d’un seul volume et de grande taille
Voilà ce que j’avais à dire sur leur génération mutuelle
La première chose à expliquer ensuite, c’est la forme que chacun d’eux a reçue et la combinaison de nombres dont elle est issue
Je commencerai par la première espèce, qui est composée des éléments les plus petits
Elle a pour élément le triangle dont l’hypoténuse est deux fois plus longue que le plus petit côté
Si l’on accouple une paire de ces triangles par la diagonale et qu’on fasse trois fois cette opération, de manière que les diagonales et les petits côtés coïncident en un même point comme centre, ces triangles, qui sont au nombre de six, donnent naissance à un seul triangle, qui est 34 équilatéral
Quatre de ces triangles équilatéraux réunis selon trois angles plans forment un seul angle solide, qui vient immédiatement après le plus obtus des angles plans
Si l’on compose quatre angles solides, on a la première forme de solide, qui a la propriété de diviser la sphère dans laquelle il est inscrit en parties égales et semblables
La seconde espèce est composée des mêmes triangles
Quand ils ont été combinés pour former huit triangles équilatéraux, ils composent un angle solide unique, fait de quatre angles plans
Quand on a construit six de ces angles solides, le deuxième corps se trouve achevé
Le troisième est formé de la combinaison de deux fois soixante triangles élémentaires, c’est-à-dire de douze angles solides, dont chacun est enclos par cinq triangles plans équilatéraux, et il y a vingt faces qui sont des triangles équilatéraux
Après avoir engendré ces solides, l’un des triangles élémentaires a été déchargé de sa fonction, et c’est le triangle isocèle qui a engendré la nature du quatrième corps
Groupés par quatre, avec leurs angles droits se rencontrant au centre, ces isocèles ont formé un quadrangle unique équilatéral
Six de ces quadrangles, en s’accolant, ont donné naissance à huit angles solides, composés chacun de trois angles plans droits, et la figure obtenue par cet assemblage est le cube, qui a pour faces six 35 tétragones de côtés égaux
Il restait encore une cinquième combinaison
Dieu s’en est servi pour achever le dessin de l’univers
En réfléchissant à tout cela, on pourrait justement se demander s’il faut 36 affirmer qu’il y a des mondes en nombre infini ou en nombre limité
Or croire qu’ils sont infinis, c’est, on peut le dire, l’opinion d’un homme qui n’est pas versé dans les choses qu’il faut savoir
Mais n’y en a-t-il qu’un ou y 37 en a-t-il en réalité cinq ? La question ainsi limitée, le doute est plus raisonnable
Quant à nous, nous déclarons que, selon toute vraisemblance, il n’y a qu’un seul monde, bien qu’on puisse, d’après d’autres considérations, être d’un autre avis
Mais laissons ce point de côté, et assignons les espèces que notre argumentation vient de mettre au jour au feu, à la terre, à l’eau et à l’air
Donnons à la terre la forme cubique ; car des quatre espèces la terre est la plus difficile à mouvoir et le plus tenace des corps, et ces qualités-là sont celles que doit particulièrement posséder le corps qui a les bases les plus stables
Or, dans les triangles que nous avons supposés à l’origine, la base formée par des côtés égaux est naturellement plus stable que celle qui est formée par des côtés inégaux, et des deux figures planes composées par les deux triangles, le tétragone équilatéral est nécessairement une base plus stable, soit dans ses parties, soit dans sa totalité, que le triangle équilatéral
Par suite, en attribuant cette forme à la terre, nous restons dans la vraisemblance, de même qu’en attribuant à l’eau la moins mobile de celles qui restent, la plus mobile au feu, et la figure intermédiaire à l’air, et aussi le plus petit corps au feu et par contre le plus grand à l’eau et l’intermédiaire à l’air, et encore le plus aigu au feu, le second sous ce rapport à l’air et le troisième à l’eau
Or de toutes ces figures, celle qui a le moins grand nombre de bases doit nécessairement avoir la nature la plus mobile ; c’est, de toutes, la plus coupante et la plus aiguë dans tous les sens, comme aussi la plus légère, puisqu’elle est composée du plus petit nombre des mêmes parties ; la seconde sous le rapport de ces qualités doit tenir la seconde place, et la troisième, la troisième place
Disons donc que, selon la droite raison et la vraisemblance, le solide qui a pris la forme de la pyramide est l’élément et le germe du feu, que celui que nous avons construit en second lieu est l’élément de l’air, et le troisième, celui de l’eau
Or il faut se représenter ces éléments comme si petits qu’aucun d’eux, pris à part dans chaque genre, n’est visible à nos yeux, à cause de sa petitesse, et qu’ils ne le deviennent qu’en s’agrégeant en grand nombre pour former des masses
En outre, en ce qui regarde les proportions relatives à leur nombre, à leurs mouvements et à leurs autres propriétés, il faut penser que le dieu, dans la mesure où la nature de la nécessité s’y prêtait volontairement et cédait à la persuasion, les a partout réalisées avec exactitude et a ainsi tout ordonné dans une harmonieuse proportion
D’après tout ce que nous avons dit plus haut sur les genres, voici, selon toute probabilité, ce qui se produit
Quand la terre rencontre le feu et qu’elle est divisée par ses pointes aiguës, soit qu’elle se dissolve dans le feu lui- même ou qu’elle se trouve dans une masse d’air ou d’eau, elle est emportée çà et là, jusqu’à ce que ses parties, se rencontrant quelque part, se réunissent de nouveau et redeviennent terre ; car elles ne peuvent jamais se transformer 38 en une autre espèce
Au contraire, l’eau, divisée par le feu ou même par l’air, peut en se recomposant, devenir un corpuscule de feu et deux d’air
Quant à l’air, les fragments qui viennent de la dissolution d’une seule de ses parties peuvent devenir deux corpuscules de feu
Inversement, quand une petite quantité de feu enveloppée dans une masse d’air, d’eau ou de terre et emportée dans le mouvement de cette masse, est vaincue dans la lutte et réduite en morceaux, deux corpuscules de feu se combinent en une seule forme d’air ; et quand l’air est vaincu et brisé en menus morceaux, deux corpuscules entiers d’air, plus un demi, se condensent en un seul corpuscule 39 complet d’eau
Considérons encore les faits d’une autre manière
Quand une des autres espèces, prise dans du feu, est coupée par le tranchant de ses angles et de ses arêtes, si elle a, en se recomposant, pris la nature du feu, elle cesse d’être coupée ; car aucune espèce homogène et identique à elle-même ne peut causer aucun changement dans ce qui est comme elle identique et homogène, ni subir de sa part aucune altération
Au contraire, aussi longtemps qu’en passant dans une autre espèce, elle lutte contre plus fort qu’elle, elle ne cesse de se dissoudre
D’un autre côté, quand un petit nombre de corpuscules plus petits, enveloppés dans un grand nombre de corpuscules plus gros, sont mis en pièces et éteints, s’ils consentent à se réunir sous la forme du vainqueur, ils cessent de s’éteindre et le feu devient de l’air, et l’air, de l’eau
Mais si, les petits corpuscules se rendant vers ces éléments, une des autres espèces les rencontre et entre en lutte avec eux, ils ne cessent pas de se diviser jusqu’à ce que, entièrement dissous par la poussée qu’ils subissent, ils se réfugient vers un corps de même nature qu’eux, ou que, vaincus, beaucoup se réunissent en un seul corps semblable à leur vainqueur, et demeurent avec lui
Un autre effet de ces modifications, c’est que toutes choses changent de place ; car, tandis que les grosses masses de chaque espèce ont chacune leur place séparée par l’effet du mouvement du réceptacle, les corps qui deviennent dissemblables à eux-mêmes pour ressembler à d’autres sont toujours portés par la secousse qu’ils en reçoivent vers le lieu occupé par ceux dont ils ont pris la ressemblance
Telles sont les causes qui ont donné naissance aux corps simples et primitifs
Quant aux autres espèces qui se sont formées dans chaque genre, il en faut chercher la cause dans la construction de chacun des deux éléments
Les deux triangles construits au début ne furent pas d’une grandeur unique : il y en eut de grands et de petits, en aussi grand nombre qu’il y a d’espèces dans chaque genre
C’est pourquoi, lorsque ces triangles se mêlent entre eux et les uns avec les autres, il en résulte une variété infinie, qu’il faut étudier si l’on veut discourir de la nature avec vraisemblance
En ce qui regarde le mouvement et le repos, de quelle manière et dans quelles conditions se produisent-ils ? Si l’on ne s’entend pas là-dessus, bien des difficultés se mettront en travers du raisonnement qui va suivre
Nous avons déjà touché ce sujet ; il faut encore en dire ceci : c’est que le mouvement ne consentira jamais à se trouver dans ce qui est homogène
Car il est difficile ou, pour mieux dire, impossible qu’il y ait une chose mue sans moteur ou un moteur sans une chose mue
Il n’y a pas de mouvement quand ces deux choses manquent, et il est impossible qu’elles soient jamais homogènes
Plaçons donc toujours le repos dans ce qui est homogène et le mouvement dans ce qui est hétérogène
Et la cause de la nature hétérogène est l’inégalité
Nous avons déjà indiqué l’origine de l’inégalité ; mais nous n’avons pas expliqué comment il se fait que les éléments, qui ont été séparés suivant leurs espèces, ne cessent pas de se mouvoir et de se traverser les uns les autres
Nous allons reprendre notre explication comme il suit
Le circuit de l’univers comprenant en lui les diverses espèces est circulaire et tend naturellement à revenir sur lui-même ; aussi comprime-t-il tous les corps et il ne permet pas qu’il reste aucun espace vide
De là vient que le feu principalement s’est infiltré dans tous les corps, et, en second lieu, l’air, parce qu’il occupe naturellement le second rang pour la ténuité, et de même pour les autres éléments
Car les corps composés des particules les plus grandes laissent le plus grand vide dans leur arrangement, et les plus petits le plus petit
Or la compression qui resserre les corps pousse les petits dans les intervalles des grands
Alors les petits se trouvant à côté des grands, et les plus petits divisant les plus grands et les plus grands forçant les plus petits à se combiner, tous se déplacent, soit en haut, soit en bas, pour gagner la place qui leur convient ; car, en changeant de dimension, chacun change aussi de position dans l’espace
C’est ainsi et par ces moyens que se maintient la perpétuelle naissance de la diversité qui cause maintenant et causera toujours le mouvement incessant de ces corps
Il faut ensuite observer qu’il y a plusieurs espèces de feu, par exemple la flamme, puis ce qui s’échappe de la flamme, et, sans brûler, procure la lumière aux yeux, et ce qui reste du feu dans les corps en ignition, lorsque la flamme s’est éteinte
De même dans l’air il y a l’espèce la plus translucide, qu’on appelle éther, et la plus trouble qu’on appelle brouillard et obscurité, et d’autres qui n’ont pas de nom et qui résultent de l’inégalité des triangles
Pour l’eau, il y a d’abord deux espèces, la liquide et la fusible
La première, formée des éléments de l’eau qui sont petits et inégaux, se meut par elle- même et sous une impulsion étrangère, à cause de son manque d’uniformité et de la nature de sa forme
L’autre espèce, composée d’éléments plus grands et uniformes, est plus stable que la première et elle est pesante et compacte du fait de son homogénéité
Mais quand le feu la pénètre et la dissout, elle perd son uniformité, et quand elle l’a perdue, elle participe davantage au mouvement, et devenue facile à mouvoir, elle se répand sur la terre sous la poussée de l’air adjacent, et chacune de ses modifications a reçu un nom, celui de fonte quand ses masses se dissolvent, et celui de courant quand elles s’étendent sur le sol
Quand, au contraire, le feu s’en échappe, comme il ne s’échappe point dans le vide, l’air voisin, poussé par lui, pousse ensemble la masse liquide, encore facile à mouvoir, dans les places laissées par le feu et se mêle avec elle
Le liquide, ainsi comprimé et recouvrant son uniformité par la retraite du feu qui l’avait rendu hétérogène, rentre dans son état originel
Le départ du feu a été appelé refroidissement et la contraction qui suit sa retraite, congélation
De toutes les eaux que nous avons appelées fusibles la plus dense, formée des particules les plus ténues et les plus égales, n’a qu’une seule variété, teintée d’un jaune brillant
C’est le plus précieux de tous les biens, l’or, qui s’est solidifié, après avoir filtré à travers des rochers
Pour le scion d’or, lequel est très dur en raison de sa densité et de couleur sombre, on l’a appelé 40 « adamas »
L’espèce formée de parties semblables à celles de l’or, mais qui a plus d’une variété, est pour la densité supérieure à l’or, parce qu’elle contient un léger alliage de terre ténue qui la rend plus dure, mais en même temps plus légère, parce qu’elle renferme de grands interstices : c’est de cette espèce d’eaux brillantes et solides qu’est composé le cuivre
La portion de terre qui y est mêlée apparaît seule à la surface, quand par l’effet du temps les deux substances se séparent l’une de l’autre : elle s’appelle vert-de-gris
Quant aux autres corps de même sorte, il n’y a plus aucune difficulté pour en rendre compte, en s’attachant dans ses explications à l’idée de vraisemblance ; et, lorsque, pour se délasser, on délaisse l’étude des êtres éternels et qu’on se donne l’innocent plaisir de considérer les raisons vraisemblables de ce qui naît, on se ménage dans la vie un amusement modéré et sage
C’est à cet amusement que nous venons de nous livrer et nous allons continuer à exposer sur les mêmes sujets une suite d’opinions vraisemblables
L’eau mêlée de feu, qui est fine et liquide à cause de sa mobilité et du chemin qu’elle parcourt en roulant sur le sol, ce qui lui vaut ce nom de liquide, et qui, d’autre part, est molle, parce que ses bases, moins stables que celles de la terre, cèdent facilement, cette eau vient-elle à se séparer du feu et de l’air et à rester seule, elle devient plus homogène et se resserre sur elle-même à la suite de la sortie de ces deux corps, et, ainsi condensée, devient de la grêle, si c’est surtout au-dessus de la terre qu’elle éprouve ce changement, et de la glace, s’il a lieu à la surface de la terre
Si le changement est incomplet et qu’elle ne soit encore congelée qu’à demi, au- dessus de la terre elle prend le nom de neige, et de gelée blanche, si elle se forme de la rosée à la surface de la terre
La plupart des formes d’eau mélangées les unes aux autres, et distillées à travers les plantes que produit la terre, ont reçu le nom général de sucs
Ces sucs, diversifiés par les mélanges dont ils sont les produits, ont fourni un grand nombre d’espèces qui n’ont pas de nom
Mais quatre espèces, contenant du feu et particulièrement limpides, ont reçu des noms
Parmi celles-ci, celle qui réchauffe l’âme en même temps que le corps est le vin
Celle qui est lisse et divise le courant visuel et qui, à cause de cela, paraît brillante, luisante et grasse à la vue est l’espèce huileuse, poix, huile de ricin, huile proprement dite et tous les autres sucs doués des mêmes propriétés
Celle qui dilate, autant que la nature le comporte, les pores contractés de la bouche et produit, grâce à cette propriété, une sensation de douceur a reçu généralement le nom de miel
Enfin celle qui dissout la chair en la brûlant, 41 sorte d’écume distincte de tous les autres sucs, a été appelée verjus
Quant aux espèces de terre, celle qui s’est purifiée en traversant de l’eau, devient un corps pierreux de la manière que je vais dire
Lorsque l’eau qui s’y trouve mêlée se divise dans le mélange, elle prend la forme de l’air et l’air ainsi produit s’élève vers le lieu qui lui est propre
Mais, comme il n’y a point de vide au-dessus d’eux, cet air-là pousse l’air voisin
Celui-ci, qui est pesant, lorsque, sous la poussée, il s’est répandu autour de la masse de terre, la presse violemment et la pousse dans les places d’où est sorti l’air nouvellement formé
Alors la terre, comprimée par l’air de manière que l’eau ne peut la dissoudre, forme une pierre, la plus belle étant la pierre transparente formée de parties égales et homogènes, la plus laide celle qui a les qualités contraires
L’espèce qui, sous la rapide action du feu, a été dépouillée de toute son humidité et qui forme un corps plus cassant que la précédente est celle qu’on nomme terre à potier
Parfois la terre, gardant de l’humidité, se liquéfie sous l’action du feu et devient en se refroidissant une pierre de 42 couleur noire
Deux autres substances qui, à la suite du mélange, ont de même perdu une grande quantité d’eau, mais ont des particules de terre plus fine et un goût salin, deviennent demi-solides et solubles de nouveau par l’eau
La première, qui sert à enlever les taches d’huile et de poussière, est la soude ; la deuxième, qui s’harmonise agréablement dans les combinaisons 43 faites pour flatter le palais, est le sel qui, aux termes de la loi , est une offrande agréable aux dieux
Quant aux composés de ces deux corps, qui sont solubles par le feu, mais non par l’eau, voici comment et pour quelle raison ils se condensent
Ni le feu ni l’air ne peuvent dissoudre des masses de terre, parce que leurs particules, étant naturellement plus petites que les interstices de la structure de la terre, trouvent de nombreux et larges passages où ils se frayent un chemin sans violence, et la laissent sans la dissoudre ni la fondre
Les particules de l’eau étant, au contraire, plus grandes, s’ouvrent un passage par la force et divisent et dissolvent la terre
Quand la terre n’est pas condensée violemment, l’eau à elle seule peut la dissoudre ainsi ; si elle l’est, rien ne peut la dissoudre, sauf le feu ; car rien n’y peut plus entrer que lui
À son tour, l’eau, sous une compression très violente, n’est dissoute que par le feu ; sous une compression plus faible, elle l’est à la fois par le feu et par l’air, l’un passant par ses interstices, l’autre par ses triangles aussi
Pour l’air condensé par force, rien ne peut le dissoudre, si ce n’est en divisant ses éléments ; s’il n’a pas été violenté, il n’est soluble que par le feu