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|---|---|---|
— C’est-à-dire quand je ne voudrai faire aucun
usage de mon argent et le laisser oisif | ||
— Tu pourrais bien avoir raison | ||
— Ainsi, dans ce cas, l’utilité de la justice
commence précisément où finit celle de l’argent | ||
— Apparemment | ||
— Lors donc qu’il faudra conserver une
serpette, la justice sera utile pour garantir au
public comme aux particuliers la sûreté du dépôt :
mais lorsqu’il faudra s’en servir, c’est l’art du
vigneron qui sera utile | ||
— Cela est évident | ||
— De même si je veux garder un bouclier et une
lyre sans en faire usage, la justice me sera utile à
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cela ; mais si je veux m’en servir, j’aurai recours au
musicien et au maître d’escrime | ||
— Il le faut bien | ||
— Et, en général, à l’égard de quelque chose que
ce soit, la justice sera inutile quand on se servira de
cette chose, et utile quand on ne s’en servira pas | ||
— Peut-être | ||
— Mais, mon cher, la justice n’est donc pas
d’une grande importance, si elle n’est utile que par
rapport aux choses dont on ne fait pas usage | ||
Examinons encore ceci : celui qui est le plus adroit
à porter des coups, soit à la lutte, soit à la guerre,
n’est-il pas aussi le plus adroit à se garder de ceux
qu’on lui porte ?
— Oui | ||
— Et celui qui est le plus habile à se garder
d’une maladie et à la prévenir, n’est-il pas en même
temps le plus capable de la donner à un autre ?
— Je le crois | ||
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— Mais quel est le plus propre à garder(21) une
armée ? N’est-ce pas celui qui sait dérober les
desseins et les projets de l’ennemi ?
— Sans doute | ||
— Par conséquent le même homme qui est
propre à garder une chose, est aussi propre à la
dérober | ||
— À ce qu’il semble | ||
— Si donc le juste est propre à garder de
l’argent, il sera propre aussi à le dérober ?
— Du moins, c’est une conséquence de ce que
nous venons de dire | ||
— À ce compte, l’homme juste est donc un
fripon | ||
Il paraît que tu dois cette idée à Homère qui
vante beaucoup Autolycus, aïeul maternel d’Ulysse,
et dit qu’il surpassa tous les hommes dans l’art de
dérober et de mentir(22) | ||
Par conséquent, selon
21 - Premier sophisme sur le double sens de φυλάξαι se garder et
garder | ||
Socrate conclut d’abord d’un sens à l’autre | ||
Ensuite, sur
cette supposition que, qui peut se garder d’un coup peut aussi le
porter, il en conclut que qui peut garder une chose peut aussi la
dérober | ||
Ces jeux de mots étaient les armes ordinaires des
Sophistes, et Socrate les emploie ici contre eux par ironie | ||
22 - Odyssée, XIX, v | ||
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Homère, Simonide et toi, la justice n’est autre
chose que l’art de dérober pour le bien de ses amis
et pour le mal de ses ennemis : n’est-ce pas ainsi
que tu l’entends ?
— Non, par Jupiter, s’écria Polémarque ; je ne
sais plus alors ce que j’ai voulu dire | ||
Cependant il
me semble toujours que la justice consiste à obliger
ses amis et à nuire à ses ennemis | ||
— Mais, continuai-je, qu’entends-tu par amis ?
Ceux qui nous paraissent gens de bien, ou ceux qui
le sont, quand même ils ne nous paraîtraient pas
tels ? Je te demande la même chose des ennemis | ||
— Il me paraît naturel d’aimer ceux qu’on croit
gens de bien et de haïr ceux qu’on croit méchants | ||
— Mais n’arrive-t-il pas aux hommes de s’y
méprendre, de juger que tel est honnête homme
qui n’en a que l’apparence, ou que tel est un fripon
qui est honnête homme ?
— J’en conviens | ||
— Ceux qui se trompent ainsi ont donc alors
pour ennemis des gens de bien, et des méchants
pour amis | ||
— Oui | ||
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— Ainsi, pour eux, la justice consiste à faire du
bien aux méchants, et du mal aux bons | ||
— Il semble | ||
— Mais les bons sont justes et incapables de
faire du mal à personne | ||
— Cela est vrai | ||
— Il est donc juste, selon ce que tu dis, de faire
du mal à ceux qui ne nous en font pas | ||
— Point du tout, Socrate ; c’est dire une chose
criminelle | ||
— Alors c’est aux méchants qu’il est juste de
nuire, et aux bons qu’il est juste de faire du bien ?
— Cela est plus raisonnable | ||
— Mais il arrivera, Polémarque, que pour tous
ceux qui se trompent dans leurs jugements sur les
hommes, la justice sera de nuire à leurs amis, car
ils les considèreront comme méchants, et de faire
du bien à leurs ennemis, par la raison contraire :
conclusion directement opposée à ce que nous
faisions dire à Simonide | ||
— Elle est pourtant rigoureuse ; mais changeons
quelque chose à la définition de l’ami et de
l’ennemi : elle ne me paraît pas exacte | ||
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— Comment disions-nous, Polémarque ?
— Nous disions que l’ami est celui qui paraît
homme de bien | ||
— Quel changement veux-tu faire ?
— Je voudrais dire que l’ami doit tout à la fois
paraître homme de bien et l’être en effet, et que
celui qui le paraît sans l’être, n’est ami qu’en
apparence | ||
Il faut modifier de même la définition
de l’ennemi | ||
— À ce compte, l’ami véritable sera l’homme de
bien, et le méchant le véritable ennemi | ||
— Oui | ||
— Tu veux donc que nous ajoutions aussi
quelque chose à notre définition de la justice ; nous
avions dit d’abord qu’elle consiste à faire du bien à
son ami, et du mal à son ennemi ; maintenant il
faudrait que nous ajoutions : si l’ami est honnête
homme et si l’ennemi ne l’est pas ?
— Oui ; je trouve que cela serait bien dit | ||
— Dis-moi, l’homme juste est-il capable de faire
du mal à un homme quel qu’il soit ?
— Sans doute ; il en doit faire à ses ennemis qui
sont les méchants | ||
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— Les chevaux à qui on fait du mal en
deviennent-ils meilleurs ou pires ?
— Ils en deviennent pires | ||
— Dans la vertu qui est propre à leur espèce ou
dans celle qui est propre aux chiens ?
— Dans la vertu qui est propre à leur espèce | ||
— Et les chiens auxquels on fait du mal
deviennent pires dans la vertu qui est propre à leur
espèce et non dans la vertu propre aux chevaux ?
— Nécessairement | ||
— Ne dirons-nous pas aussi que les hommes à
qui on fait du mal deviennent pires dans la vertu
qui est propre à l’homme ?
— Sans doute | ||
— La justice n’est-elle pas une vertu qui est
propre à l’homme ?
— Assurément | ||
— Ainsi, mon cher ami, c’est une nécessité que
les hommes à qui on fait du mal en deviennent plus
injustes(23) | ||
23 - L’ironie est ici visible ; et cette conséquence forcée avertit
assez que le but de Socrate est d’abord seulement d’embarrasser
l’écolier des Sophistes | ||
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— Il y a apparence | ||
— Mais un musicien peut-il, au moyen de son
art, rendre ignorant dans la musique ?
— Cela est impossible | ||
— L’art de l’écuyer peut-il rendre inhabile à
monter à cheval ?
— Non | ||
— Eh bien, l’homme juste peut-il, par la justice
qui est en lui, rendre un autre homme injuste ? et,
en général, les bons peuvent-ils, par la vertu qui
leur est propre, rendre les autres méchants ?
— Cela ne se peut | ||
— Car refroidir n’est pas l’effet du chaud, mais
de son contraire | ||
— Évidemment | ||
— Humecter n’est pas l’effet du sec, mais de son
contraire | ||
— Sans doute | ||
— L’effet du bon n’est pas non plus de mal
faire ; c’est l’effet de son contraire | ||
— Oui | ||
— Mais l’homme juste est bon | ||
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— Assurément | ||
— Ce n’est donc pas le propre de l’homme juste
de faire du mal ni à son ami, ni à qui que ce soit,
mais de son contraire, c’est-à-dire de l’homme
injuste | ||
— Il me semble, Socrate, que tu as parfaitement
raison | ||
— Si donc quelqu’un dit que la justice consiste à
rendre à chacun ce qu’on lui doit, et s’il entend par
là que l’homme juste doit du mal à ses ennemis
comme il doit du bien à ses amis, ce langage n’est
pas celui d’un sage, car il n’est pas conforme à la
vérité : nous venons de voir que jamais il n’est juste
de faire du mal à personne | ||
— J’en tombe d’accord | ||
— Et nous résisterons d’un commun accord, toi
et moi, si l’on avance qu’une semblable maxime est
de Simonide, de Bias, de Pittacus ou de quelque
autre sage et homme vénéré | ||
— Je suis prêt à me joindre à toi | ||
— Sais-tu à qui j’attribue cette maxime, qu’il est
juste de faire du bien à ses amis et du mal à ses
ennemis ?
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— À qui ?
— Je crois qu’elle est de Périandre(24), de
Perdiccas(25), de Xerxès, d’Isménias(26) le Thébain,
ou de quelque autre riche personnage, enivré de sa
puissance | ||
— Très bien dit | ||
— Soit ; mais puisque la justice ne consiste pas
en cela, qui nous dira en quoi elle consiste ? »
Plusieurs fois, pendant notre entretien,
Thrasymaque s’était efforcé de prendre la parole
pour nous contredire | ||
Ceux qui étaient auprès de
lui l’avaient retenu, voulant nous entendre jusqu’à
la fin | ||
Mais lorsque la discussion s’arrêta, et que
j’eus prononcé ces dernières paroles, il ne put se
contenir plus long-temps, et prenant son élan,
comme une bête sauvage, il vint à nous comme
pour nous mettre en pièces | ||
24 - Tyran de Corinthe | ||
25 - Roi de Macédoine et père du roi Archélaüs | ||
26 - Citoyen puissant de Thèbes | ||
Xénophon en parle Hist | ||
Gr | ||
, III,
5, 1 | ||
Voyez le Ménon | ||
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livre 1
La frayeur nous saisit, Polémarque et moi | ||
Élevant ensuite une voix forte au milieu de la
compagnie :
« Socrate, me dit-il, que signifie tout ce
verbiage ? et à quoi bon ce puéril échange de
mutuelles concessions ? Veux-tu sincèrement
savoir ce que c’est que la justice ? Ne te borne pas à
interroger les gens et à faire vanité de réfuter
ensuite leurs réponses, quand tu sais bien qu’il est
plus aisé d’interroger que de répondre ; réponds à
ton tour, et dis-nous ce que c’est que la justice | ||
Et
ne va pas me dire que c’est ce qui convient, ce qui
est utile, ce qui est avantageux, ce qui est lucratif,
ce qui est profitable ; fais une réponse nette et
précise, parce que je ne suis pas homme à me payer
de ces niaiseries | ||
»
À ces mots, épouvanté, je le regardai en
tremblant ; et je crois que j’aurais perdu la parole
s’il m’avait regardé le premier(27) ; mais j’avais déjà
jeté les yeux sur lui, au moment où sa colère éclata
27 - Allusion à l’opinion populaire que le regard du loup, jeté sur
quelqu’un, le rendait muet : on évitait ce malheur en regardant le
loup le premier | ||
Voyez le Scholiaste de Théocrite, Idylle XIV, 22 ;
Virgile, Églogue IX, 53 | ||
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livre 1
par ce discours | ||
Je fus donc en état de lui répondre,
et lui dis avec un peu moins de frayeur :
« Ô Thrasymaque, ne t’emporte pas contre
nous | ||
Si nous nous sommes trompés, Polémarque
et moi, c’est malgré nous, sois-en persuadé | ||
Si nous
cherchions de l’or, nous ne voudrions pas nous ôter
les moyens de le découvrir par de vaines
déférences ; et maintenant que nos recherches ont
un objet bien plus précieux que l’or, la justice,
peux-tu nous croire assez insensés pour faire un
pareil jeu au lieu de nous appliquer sérieusement à
la découvrir ? Garde-toi bien, mon cher, de le
penser | ||
Mais je le vois, notre entreprise est au-
dessus de nos forces | ||
Aussi vous autres gens
habiles, devriez-vous avoir pour notre faiblesse
plus de pitié que de courroux | ||
»
Thrasymaque accueillit ces paroles avec les
éclats d’un rire forcé :
« Par Hercule, dit-il, voilà l’ironie ordinaire de
Socrate | ||
Ne l’avais-je pas dit tout à l’heure que tu
ne voudrais pas répondre, que tu plaisanterais à ta
manière, et t’arrangerais pour ne faire aucune
réponse à mes questions | ||
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— Tu es fin, Thrasymaque, lui dis-je ; tu savais
bien que si en demandant à quelqu’un de quoi est
composé le nombre douze tu lui disais : ne réponds
ni deux fois six ni trois fois quatre ni six fois deux
ni quatre fois trois, parce que je ne me paie pas de
ces niaiseries ; tu savais bien qu’à cette condition il
ne pourrait te répondre | ||
Mais s’il te disait à son
tour : Thrasymaque, que prétends-tu ? que je ne
fasse aucune des réponses que tu as faites
d’avance ? Mais si la vraie réponse se trouve être
une de celles-là, veux-tu que je dise autre chose
que la vérité ? Dis, qu’aurais-tu à lui répondre ?
— Vraiment, dit Thrasymaque, voilà qui a bien
du rapport avec ce que nous disons |
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