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Examine avec une 44 livre 1 attention scrupuleuse lequel de ces deux sentiments est le plus vrai
— C’est le dernier
— La médecine ne regarde donc pas son intérêt, mais celui du corps ? — Sans contredit
— Il en est de même de l’équitation par rapport au cheval, et en général des autres arts, qui, désintéressés en eux-mêmes, n’ont en vue que l’intérêt de la chose sur laquelle ils s’exercent
— Cela est comme tu dis
— Mais, Thrasymaque, l’art gouverne ce sur quoi il s’exerce et leur rapport est celui du plus fort au plus faible
» Il eut de la peine à m’accorder cela
« Il n’est donc point d’art ni de science qui se propose ni qui ordonne ce qui est avantageux au plus fort qui l’exerce : tous ont pour but l’intérêt du plus faible sur qui ils s’exercent
» Il essaya de contester ce point, mais à la fin il l’accorda
« Ainsi, lui dis-je alors, le médecin, en tant que médecin, ne se propose ni n’ordonne ce qui lui est 45 livre 1 avantageux, mais ce qui est avantageux au malade : car nous sommes convenus que le médecin, en tant que médecin, gouverne le corps et n’est pas un mercenaire
N’est-il pas vrai ? » Il en convint
« Et que le vrai pilote n’est pas matelot, mais chef de matelots
— J’en suis convenu, dit Thrasymaque
—  Un tel chef n’aura donc pas en vue et n’ordonnera pas ce qui lui est avantageux, mais ce qui est avantageux à ses subordonnés, c’est-à-dire aux matelots
» Il l’avoua quoique avec difficulté
«  Par conséquent, Thrasymaque, tout homme qui gouverne, considéré comme tel et de quelque nature que soit son autorité, ne se propose jamais son intérêt propre, mais celui des sujets : c’est à ce but qu’il vise, c’est pour leur procurer ce qui leur est avantageux et convenable, qu’il dit tout ce qu’il dit et fait tout ce qu’il fait
» Nous en étions là, et tous les assistants voyaient clairement que la définition de la justice était 46 livre 1 devenue précisément le contraire de celle de Thrasymaque, lorsqu’au lieu de répondre : « Socrate, me dit-il, as-tu une nourrice ? — Qu’est-ceci, répliquai-je, ne vaut-il pas mieux répondre que de faire de pareilles questions ? — Elle a grand tort, reprit-il, de te laisser ainsi morveux et de ne pas te moucher
En vérité tu en as besoin ; car elle ne t’a seulement pas appris ce que c’est que des troupeaux et un berger
— Explique-toi, je te prie
— Tu crois que les bergers pensent au bien de leurs troupeaux, qu’ils les engraissent et les soignent dans une autre vue que leur intérêt et celui de leurs maîtres
De même tu t’imagines que dans les États, ceux qui gouvernent véritablement, sont dans d’autres sentiments à l’égard de leurs sujets que les bergers à l’égard de leurs troupeaux : tu t’imagines que jour et nuit ils sont occupés d’autre chose que de leur propre intérêt ; tu es si loin de connaître la nature du juste et de l’injuste que tu ne sais pas même qu’en réalité la justice est un bien pour tout autre que pour l’homme juste, qu’elle est utile au plus fort qui commande, et nuisible au plus faible qui obéit ; que l’injustice, au 47 livre 1 contraire, soumet à son joug l’homme simple par excellence, le juste qui, étant le sujet du plus fort, se dévoue à son intérêt, et travaille à son bonheur, sans penser au sien
Simple que tu es, vois donc que le juste a partout le dessous vis-à-vis l’injuste
Dans les transactions privées, tu trouveras toujours que le dernier résultat est un gain pour l’injuste, une perte pour le juste
Dans les affaires publiques, quand il faut donner, le juste, avec des biens égaux, donne davantage  ; faut-il recevoir  ? le profit est tout entier pour l’injuste
Que l’un ou l’autre exerce quelque charge : le premier, s’il ne lui arrive rien de pis, laisse dépérir ses affaires domestiques par le peu de soin qu’il y apporte, et la justice l’empêche de les rétablir au préjudice de l’État ; de plus, il est odieux à ses amis et à ses proches, parce qu’il ne veut rien faire pour eux au delà de ce qui est équitable
C’est tout le contraire pour l’injuste  ; comme j’ai déjà dit, ayant un grand pouvoir, il s’en sert pour gagner le plus possible
Voilà l’homme qu’il faut considérer, si tu veux comprendre combien l’injustice est plus avantageuse que la justice
Tu le comprendras encore mieux, si tu considères l’injustice parvenue à son dernier 48 livre 1 terme, mettant le comble au bonheur de l’homme injuste et au malheur de celui qui en est la victime, et qui ne veut pas repousser l’injustice par l’injustice : je parle de la tyrannie qui ne s’empare point en détail du bien d’autrui, mais l’envahit tout à la fois au moyen de la fraude ou de la violence, sans distinction de ce qui est sacré ou profane, de ce qui appartient aux particuliers ou à l’État
Qu’un homme soit pris sur le fait commettant quelqu’une de ces injustices, des supplices et les noms les plus odieux l’attendent  ; selon la nature de l’injustice particulière qu’il aura commise, on l’appellera sacrilège, ravisseur, voleur, fripon, brigand
Mais un tyran qui s’est rendu maître des biens et de la personne de ses concitoyens, au lieu de ces noms détestés, est appelé homme heureux, non seulement par ses concitoyens, mais encore par tous ceux qui viendront à savoir qu’il n’y a pas une espèce d’injustice qu’il n’ait commise  ; car si on donne à l’injustice des noms odieux, ce n’est pas qu’on craigne de la commettre, c’est qu’on craint de la souffrir
Ainsi, Socrate, l’injustice, quand elle est portée jusqu’à un certain point, est plus forte, plus libre, plus puissante que la justice, et comme 49 livre 1 je le disais en commençant, la justice est ce qui est avantageux au plus fort, et l’injustice est utile et profitable à elle-même
» À ces mots, Thrasymaque parut vouloir s’en aller, après nous avoir comme inondé les oreilles, à la manière d’un baigneur, de ce long et impétueux discours ; mais on le retint et on l’obligea de rester pour rendre raison de ce qu’il venait d’avancer
Je l’en priai moi-même avec instance : «  Quoi  ! divin Thrasymaque, lui dis-je, c’est après nous avoir lancé un pareil discours que tu voudrais te retirer, avant de nous faire voir plus clairement ou de voir toi-même si la chose est en effet comme tu dis  ! Crois-tu avoir entrepris d’établir une chose de peu d’importance et non la règle de conduite que chacun de nous doit suivre pour tirer le meilleur parti de la vie ? — Et qui vous dit que je pense autrement ? dit Thrasymaque
—  Tu en as l’air, repris-je, ou du moins de ne prendre aucun intérêt à nous, et qu’il t’importe peu que nous vivions heureux ou non, faute d’être instruits de ce que tu prétends savoir
De grâce, daigne nous instruire
Sois sûr que tu n’auras pas 50 livre 1 mal placé le bien que tu nous feras à tous tant que nous sommes
Pour moi, je te déclare que je ne suis pas persuadé et que je ne puis croire que l’injustice soit plus avantageuse que la justice, même en supposant que rien ne l’arrête et qu’elle fasse tout ce qu’elle voudra
Oui, donne à l’injustice le pouvoir de faire le mal, soit à force ouverte soit par adresse, elle ne me persuadera pas encore qu’elle soit plus avantageuse que la justice
Comme je ne suis peut-être pas le seul ici à penser de la sorte, prouve-nous, d’une manière incontestable, que nous sommes dans l’erreur, en préférant la justice à l’injustice
— Et comment veux-tu que je le prouve ? si ce que j’ai dit ne t’a pas persuadé, que puis-je faire de plus pour toi ? Faut-il que je fasse entrer de force mes raisons dans ton esprit ? — Non, de par Jupiter ; mais d’abord il faut t’en tenir à ce que tu auras dit une fois ; ou si tu y fais quelques changements, que ce soit ouvertement et sans nous surprendre
Maintenant, pour revenir à notre discussion, tu vois, Thrasymaque, qu’après avoir donné la définition du vrai médecin, tu n’as pas cru devoir donner ensuite avec la même 51 livre 1 exactitude celle du vrai berger
Tu penses qu’en tant que berger, il ne prend pas soin de son troupeau pour le troupeau même, mais comme un ami de la bonne chère qui le destine à des festins, ou comme un mercenaire qui veut en tirer de l’argent
Or la profession de berger n’a d’autre but que de procurer le plus grand bien de la chose pour laquelle elle a été établie, puisqu’elle a pour cela tout ce qu’il lui faut, tant quelle reste ce qu’elle est
Par la même raison, je croyais que nous étions forcés de convenir que toute autorité, soit publique, soit particulière, en tant qu’autorité, s’occupe uniquement du bien de la chose dont elle est chargée
Penses-tu que ceux qui gouvernent dans les États, j’entends ceux qui gouvernent véritablement, soient bien aises de le faire ? — Si je le crois ? j’en suis sûr
—  N’as-tu pas remarqué, Thrasymaque, à l’égard des charges publiques, que personne ne veut les exercer pour elles-mêmes  ; mais qu’on exige un salaire, parce qu’on est persuadé qu’elles ne sont utiles qu’à ceux pour qui on les exerce ? Et dis-moi, je te prie : les arts ne se distinguent-ils pas les uns des autres par leurs différents effets  ? 52 livre 1 Réponds selon ta pensée, afin que nous arrivions à quelque conclusion
— Oui, ils se distinguent par leurs effets
—  Chacun d’eux procure aux hommes un avantage particulier  ; la médecine, la santé, le pilotage, la sûreté de la navigation, et ainsi des autres
— Sans doute
— Et l’avantage que procure l’art du mercenaire, n’est-ce pas le salaire ? Car c’est là l’effet propre de cet art
Confonds-tu ensemble la médecine et le pilotage  ? Ou si tu veux continuer à définir les termes avec rigueur, diras-tu que le pilotage et la médecine sont la même chose, s’il arrive qu’un pilote recouvre la santé en exerçant son art, parce qu’il lui est salutaire d’aller sur mer ? — Non
—  Tu ne diras pas non plus que l’art du mercenaire et celui du médecin sont la même chose, parce que le mercenaire se porte bien en exerçant le sien ? — Non
53 livre 1 — Ni que la profession du médecin soit la même que celle du mercenaire, parce que le médecin exigera quelque récompense pour la guérison des malades
— Non
—  Ne sommes-nous pas convenus que chaque art procure un avantage particulier ? — Soit
— Si donc il est un avantage commun à tous les artistes, il est évident qu’il ne peut leur venir que d’un art qu’ils joignent tous à celui qu’ils exercent
— Cela peut être
—  Nous disons donc que le salaire que reçoit chaque artiste, lui vient de ce qu’il est aussi mercenaire
» Thrasymaque en convint avec peine
« Ainsi ce n’est point de leur art que leur vient leur profit pris en lui-même, savoir, le gain de leur salaire ; mais à parler rigoureusement, la médecine produit la santé, et le profit du médecin est le produit de l’industrie qui s’y joint  ; l’architecture produit la construction des maisons, et le salaire de l’architecte vient de l’art du mercenaire, qui 54 livre 1 marche à la suite de l’architecture
Il en est ainsi des autres arts
Chacun d’eux produit son effet propre, toujours à l’avantage de ce à quoi il s’applique
Quel profit l’artiste retirerait-il de son art s’il l’exerçait gratuitement ? — Aucun
— Son art cesserait-il pour cela d’être utile ? — Je ne le crois pas
—  Il est donc évident qu’aucun art, aucune autorité n’a pour fin son intérêt propre, mais comme nous l’avons déjà dit, l’intérêt de ce qui lui est subordonné, c’est-à-dire du plus faible et non pas du plus fort
C’est pour cela, Thrasymaque, que j’ai dit que personne ne veut accepter d’emploi public ni pratiquer la médecine sans un salaire, car celui qui veut exercer convenablement son art, ne travaille point pour lui-même, mais pour la chose sur laquelle il l’exerce
Il a donc fallu attirer les hommes au pouvoir par quelque récompense, comme l’argent ou les honneurs, ou, en cas de refus, par la crainte d’un châtiment
—  Comment l’entends-tu  ? dit Glaucon
Je connais bien les deux premières espèces de récompenses, mais je ne conçois pas quel est ce 55 livre 1 châtiment dont l’exemption est, selon toi, comme une troisième sorte de récompense
—  En ce cas, lui dis-je, tu ne connais pas la récompense des honnêtes gens, celle qui les détermine à prendre part aux affaires
Ne sais-tu pas que l’amour des richesses et des honneurs est et passe pour une passion honteuse ? — Je le sais
—  Les honnêtes gens ne veulent donc entrer dans les affaires ni pour s’enrichir ni pour avoir des honneurs
En acceptant un salaire pour le pouvoir qu’ils exercent, ils craindraient d’être appelés mercenaires, ou voleurs en se payant eux-mêmes par des profits secrets
Ce ne sont pas non plus les honneurs qui les attirent, car ils ne sont pas ambitieux
Il faut donc qu’ils soient forcés de prendre part au gouvernement par la crainte d’un châtiment, et c’est pour cela apparemment qu’il y a quelque honte à se charger du pouvoir de son plein gré et sans y être contraint
Or, le plus grand châtiment pour l’homme de bien, s’il refuse de gouverner les autres, c’est d’être gouverné par un plus méchant que soi : c’est cette crainte qui oblige les honnêtes gens à entrer dans les affaires, non 56 livre 1 pour leur intérêt, ni pour leur plaisir, mais parce qu’ils y sont forcés, et parce qu’ils ne voient personne qui soit autant ou plus digne de gouverner qu’eux-mêmes
Supposez un État uniquement composé de gens de bien  : on s’éloignerait du pouvoir avec autant d’empressement qu’on s’en approche maintenant ; dans un pareil État, on reconnaîtrait clairement que le vrai magistrat n’a point en vue son intérêt, mais celui des sujets, et chaque citoyen, persuadé de cette vérité, aimerait mieux voir un autre veiller à ce qui lui est avantageux que de veiller lui-même à ce qui est avantageux aux autres
Je n’accorde donc pas à Thrasymaque que la justice soit l’intérêt du plus fort ; mais nous examinerons ce point une autre fois
J’attache beaucoup plus d’importance à ce qu’il a ajouté, que le sort de l’injuste est plus heureux que celui du juste
Quel parti as-tu pris, Glaucon, et que te semble-t-il plus vrai de dire ? —  Que le sort de l’homme juste, dit Glaucon, réunit le plus d’avantages
— Tu viens d’entendre Thrasymaque énumérer ceux qui sont attachés au sort de l’homme injuste
57 livre 1 —  Oui, je l’ai entendu, mais il ne m’a pas persuadé
— Veux-tu que nous cherchions quelque moyen de lui prouver évidemment qu’il se trompe ? — Très volontiers
— Si, pour faire valoir les avantages de la justice, nous opposons au discours de Thrasymaque un autre discours, et lui encore un autre après nous, lequel sera suivi d’autant de répliques, il nous faudra compter et peser les avantages de part et d’autre  ; et il nous faudra encore des juges pour prononcer  : au lieu qu’en convenant à l’amiable de ce qui nous paraîtra vrai ou faux, comme nous faisions tout à l’heure, nous serons à la fois avocats et juges
— Cela est vrai
—  Laquelle de ces deux méthodes te plaît davantage ? — La seconde
— Réponds-moi donc, Thrasymaque  ; tu prétends que la parfaite injustice est plus avantageuse que la parfaite justice
58 livre 1 —  Oui, dit Thrasymaque, et j’en ai dit les raisons
— Fort bien  : mais que penses-tu de ces deux choses ? L’une est-elle une vertu, l’autre un vice ? — Sans doute
—  Et tu donnes le nom de vertu à la justice, celui de vice à l’injustice ? — Apparemment, mon doux ami, moi qui pense que l’injustice est utile, et que la justice ne l’est pas
— Comment dis-tu donc ? — Tout le contraire
— Quoi ! la justice est un vice ? — Non, c’est une folie généreuse
— Et n’appelles-tu pas l’injustice méchanceté ? — Non, c’est prudence
— Les hommes injustes te semblent-ils sages et habiles ? —  Oui, ceux qui sont injustes parfaitement, et assez puissants pour mettre sous leur joug des états et des peuples
Tu crois peut-être que je voulais parler des coupeurs de bourse ; ce n’est pas que ce métier n’ait aussi ses avantages, tant qu’on 59 livre 1 l’exerce avec impunité ; mais ces avantages ne sont rien en comparaison des autres
—  Je conçois très bien ta pensée  ; mais ce qui me confond, c’est que tu appelles l’injustice vertu et sagesse, et que tu mettes la justice dans les qualités contraires
— C’est néanmoins ce que je fais
— Cela est bien dur, et je ne sais plus comment m’y prendre pour te combattre
Si tu disais simplement, comme quelques uns, que l’injustice est utile, mais que c’est un vice et qu’elle est honteuse en soi, nous pourrions, pour te répondre, en appeler à l’opinion générale
Mais après avoir osé appeler l’injustice vertu et sagesse, tu ne balanceras pas sans doute à lui attribuer aussi la beauté, la force et tous les autres caractères que nous donnons à la justice