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|---|---|---|
— Pourquoi non, repris-je ? Mais quand en effet
il n’y en aurait pas, si celui qu’on interroge juge
qu’il y en a, crois-tu qu’il répondra moins selon sa
pensée, que nous le lui défendions ou non ?
— Est-ce là ce que tu prétends faire ? vas-tu me
donner pour réponse une de celles que je t’ai
d’abord interdites ?
— Je ne serais pas surpris si, après y avoir
pensé, je prenais ce parti | ||
32
livre 1
— Hé bien ! si je te montre qu’on peut faire sur
la justice une réponse meilleure que toutes les
précédentes, à quelle peine te condamneras-tu ?
— À la peine justement réservée à tout ignorant,
celle d’être instruit par un plus habile | ||
Je m’y
soumets volontiers | ||
— En vérité tu es plaisant | ||
Outre la peine
d’apprendre, tu me donneras encore de l’argent | ||
— Oui, quand j’en aurai | ||
— Nous en avons, dit Glaucon | ||
S’il ne tient qu’à
cela, parle, Thrasymaque ; nous paierons tous pour
Socrate | ||
— Oui, je comprends, dit Thrasymaque ; pour
que Socrate, selon sa manœuvre accoutumée, se
dispense de répondre, et quand on lui aura
répondu, reprenne et réfute tout ce qu’on aura dit | ||
— Mais, que pourrait-on répondre quand on ne
sait rien, qu’on ne s’en cache pas, et qu’un
personnage habile nous interdit encore toutes les
réponses qu’on pourrait faire ? C’est plutôt à toi de
parler, puisque tu te vantes de savoir et d’avoir à
dire quelque chose | ||
Ne te fais donc pas prier | ||
Réponds pour l’amour de moi, et n’envie pas à
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livre 1
Glaucon et aux autres l’instruction qu’ils attendent
de toi | ||
»
Aussitôt Glaucon et tous les assistants le
conjurèrent de se rendre | ||
Cependant Thrasymaque,
tout en affectant d’insister pour que je me laissasse
interroger, ne cachait pas l’envie qu’il avait de
parler dans l’espoir de s’attirer des
applaudissements ; car il était persuadé qu’il avait
à faire une admirable réponse | ||
À la fin donc il se
rendit :
« Voilà, dit-il, le grand secret de Socrate : Il ne
veut rien enseigner, et il va de tous les côtés
apprenant des autres, sans en savoir aucun gré à
personne | ||
— Tu as raison, Thrasymaque, de dire que
j’apprends des autres ; mais tu as tort d’ajouter que
je ne leur en sais aucun gré | ||
Je leur témoigne ma
reconnaissance autant qu’il est en moi ;
j’applaudis : c’est tout ce que je puis faire, n’ayant
pas d’argent | ||
Tu verras toi-même tout à l’heure
combien j’applaudis volontiers à ce qui me paraît
bien dit, aussitôt que tu auras répondu ; car je suis
convaincu que tu répondras on ne peut mieux | ||
34
livre 1
— Écoute donc | ||
Je dis que la justice n’est autre
chose que ce qui est avantageux au plus fort | ||
Hé
bien, pourquoi n’applaudis-tu pas ? Tu te gardes
bien de le faire | ||
— Attends du moins que j’aie compris ta
pensée, car je ne l’entends pas encore | ||
La justice
est, dis-tu, ce qui est avantageux au plus fort | ||
Qu’entends-tu par là, Thrasymaque ? veux-tu dire
que parce que l’athlète Polydamas(28) est plus fort
que nous, et qu’il lui est avantageux pour soutenir
ses forces de manger du bœuf, il y a aussi de
l’avantage pour nous à prendre la même
nourriture ?
— Tu es un effronté, Socrate, et tu ne cherches
qu’à donner un mauvais tour à tout ce qu’on dit | ||
— Point du tout : mais, de grâce, explique-toi
plus clairement | ||
— Ne sais-tu pas que les différents États sont ou
monarchiques ou aristocratiques ou populaires ?
— Je le sais | ||
— Dans tout État, celui qui gouverne n’est-il pas
le plus fort ?
28 - Célèbre athlète de Thessalie | ||
Pausanias, VI, 5 ; VII, 27 | ||
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livre 1
— Assurément | ||
— Quiconque gouverne ne fait-il pas des lois à
son avantage : le peuple, des lois populaires ; le
monarque, des lois monarchiques, et ainsi des
autres gouvernements ; et ces lois faites, ne
déclarent-ils pas que la justice dans les
subordonnés consiste à observer ces lois, dont
l’objet est leur propre avantage, et ne punissent-ils
pas celui qui les transgresse, comme coupable
d’une action injuste ? Voici donc mon opinion | ||
Dans tout État la justice est l’intérêt de qui a
l’autorité en main, et par conséquent du plus fort | ||
D’où il suit pour tout homme qui sait raisonner,
que partout la justice et ce qui est avantageux au
plus fort, sont la même chose | ||
— Je comprends à présent ce que tu veux dire | ||
Cela est-il vrai ou non, c’est ce que je vais tâcher
d’examiner | ||
Tu définis la justice, ce qui est
avantageux ; cependant tu m’avais défendu de la
définir ainsi | ||
Il est vrai que tu ajoutes, au plus fort | ||
— Ce n’est rien peut-être | ||
— Je ne sais pas encore si c’est grand-chose ou
non : je sais seulement qu’il faut voir si ce que tu
dis est vrai | ||
Je conviens avec toi que la justice est
36
livre 1
quelque chose d’avantageux ; mais tu ajoutes que
c’est seulement au plus fort | ||
Voilà ce que j’ignore,
et ce qu’il faut examiner | ||
— Examine | ||
— Tout à l’heure | ||
Réponds-moi : Ne dis-tu pas
que la justice consiste à obéir à ceux qui
gouvernent ?
— Oui | ||
— Mais ceux qui gouvernent dans les différents
États sont-ils infaillibles ou peuvent-ils se
tromper ?
— Ils peuvent se tromper | ||
— Ainsi, lorsqu’ils feront des lois, les unes
seront bien, les autres seront mal faites | ||
— Je le pense | ||
— C’est-à-dire que les unes seront conformes et
les autres contraires à leur intérêt | ||
— Oui | ||
— Cependant, ces lois une fois établies, les
sujets doivent les observer, et c’est en cela que
consiste la justice, n’est-ce pas ?
— Sans doute | ||
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livre 1
— Il est donc juste, selon toi, non seulement de
faire ce qui est avantageux, mais encore ce qui est
désavantageux au plus fort | ||
— Que dis-tu là ?
— Ce que tu dis toi-même | ||
Mais examinons
mieux la chose | ||
N’es-tu pas convenu que ceux qui
gouvernent se trompent quelquefois sur leur
intérêt dans les lois qu’ils imposent aux sujets, et
qu’il est juste que les sujets fassent tout ce qui leur
est commandé ?
— J’en suis convenu | ||
— Avoue donc aussi qu’en disant qu’il est juste
que les sujets fassent tout ce qui leur est
commandé, tu es convenu que la justice consiste à
faire ce qui est désavantageux à ceux qui
gouvernent, c’est-à-dire aux plus forts, dans le cas
où, sans le vouloir, ils commandent quelque chose
de contraire à leur intérêt | ||
Et de là, très habile
Thrasymaque, ne faut-il pas conclure qu’il est juste
de faire tout le contraire de ce que tu disais
d’abord, puisqu’alors ce qui est ordonné au plus
faible est désavantageux au plus fort ?
— Voilà qui est évident, Socrate, interrompit
Polémarque | ||
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livre 1
— Sans doute, reprit Clitophon, puisqu’on a ton
témoignage | ||
— Et est-il besoin de témoignage, continua
Polémarque ? Thrasymaque lui-même convient
que ceux qui gouvernent commandent quelquefois
des choses contraires à leur intérêt, et qu’il est
juste, même en ce cas, que les sujets obéissent | ||
— Thrasymaque, dit Clitophon, a dit seulement
qu’il est juste que les sujets fassent ce qui leur est
commandé | ||
Mais il avait aussi avancé que la justice
est ce qui est avantageux au plus fort ; et après
avoir posé ces deux principes, il est ensuite
demeuré d’accord que les plus forts font
quelquefois des lois contraires à leur intérêt | ||
Or, de
tout cela, il suit que la justice n’est pas plus ce qui
est avantageux que ce qui est désavantageux au
plus fort | ||
— Mais, par l’intérêt du plus fort, Thrasymaque
a entendu ce que le plus fort croit lui être
avantageux : c’est là, selon lui, ce que le plus faible
doit faire, et en quoi consiste la justice | ||
— Thrasymaque ne l’a pas dit | ||
— Polémarque, repris-je, cela n’y fait rien | ||
Si
Thrasymaque y consent, nous adopterons cette
39
livre 1
explication | ||
Dis-moi donc, Thrasymaque :
Entends-tu ainsi par la justice ce que le plus fort
croit lui être avantageux, qu’il se trompe ou non ?
— Moi ! point du tout | ||
Crois-tu que j’appelle
plus fort(29), celui qui se trompe, en tant qu’il se
trompe | ||
— Je pensais que c’était là ce que tu disais, en
convenant que ceux qui gouvernent ne sont pas
infaillibles, et qu’ils se trompent quelquefois | ||
— Tu calomnies mes paroles, Socrate ; c’est
justement comme si tu appelais médecin celui qui
se trompe dans le traitement des malades, en tant
qu’il se trompe ; ou calculateur, celui qui se trompe
quelquefois dans un calcul, en tant qu’il se trompe | ||
Il est vrai que l’on dit : le médecin, le calculateur, le
grammairien s’est trompé ; mais, à mon avis,
aucun d’eux ne se trompe, en tant qu’il est ce qu’on
le dit être | ||
Et, à parler rigoureusement, puisque tu
veux de la rigueur dans les termes, aucun artiste ne
29 - Κρείττων a deux sens : il se dit de celui qui est plus fort
physiquement et de celui qui est plus fort moralement, c’est-à-
dire meilleur | ||
Thrasymaque, pour se tirer d’embarras, l’emploie
maintenant dans le second sens, après l’avoir pris et laissé
prendre dans le premier | ||
Ce sophisme verbal est impossible à
rendre en français | ||
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livre 1
se trompe ; car il ne se trompe qu’autant que son
art l’abandonne, et en cela il n’est plus artiste | ||
Il en
est ainsi de tout art, de toute science, de toute
autorité ; ce n’est pas en tant qu’autorité qu’elle se
trompe | ||
Cependant dans le langage ordinaire on
dit : le médecin s’est trompé, l’autorité s’est
trompée | ||
Suppose donc que j’ai parlé comme le
vulgaire | ||
Mais maintenant je te dis, avec toute
l’exactitude requise, que celui qui gouverne, en tant
qu’il gouverne, ne peut se tromper | ||
Ce qu’il
ordonne est donc toujours ce qu’il y a de plus
avantageux pour lui, et s’y conformer est le devoir
de quiconque lui est soumis | ||
Ainsi, comme je le
disais d’abord, la justice est ce qui est avantageux
au plus fort(30) | ||
— Soit ; et tu crois que je suis un calomniateur ?
— Très certainement | ||
— Tu crois que j’ai cherché à te tendre des
pièges par des interrogations captieuses ?
— Je l’ai bien vu ; mais tu n’y gagneras rien | ||
J’apercevrai toutes tes ruses, et tes ruses éventées,
tu n’espères pas l’emporter sur moi dans la dispute | ||
30 - Pris ici dans le sens de meilleur | ||
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livre 1
— Je ne veux te tendre aucun piège ; mais pour
que rien de semblable ne puisse avoir lieu, dis-moi
si cette expression, celui qui gouverne, le plus fort,
dont l’intérêt, disais-tu, est pour le plus faible la
règle du juste, tu la prends comme le vulgaire, ou
dans son sens rigoureux | ||
— Dans le sens le plus rigoureux | ||
Mets en œuvre
à présent tes artifices et tes calomnies, et fais voir
ce que tu peux ; je ne m’y oppose pas, mais en
vérité tu perdras ta peine | ||
— Me crois-tu assez insensé pour essayer de
tondre un lion(31) et calomnier Thrasymaque ?
— Tu l’as essayé, et sans y parvenir | ||
— Trêve à ces propos, et réponds-moi : le
médecin, en le définissant avec rigueur comme tu
disais, a-t-il pour objet de gagner de l’argent ou de
guérir les malades ?
— De guérir les malades | ||
— Et le pilote, j’entends le vrai pilote, est-il
matelot ou chef de matelots ?
— Il est leur chef | ||
31 - Proverbe pour dire : Entreprendre quelque chose au dessus de
ses forces | ||
Voyez le Scholiaste et Apostolius, IX, 32 | ||
42
livre 1
— Peu importe qu’il soit comme eux sur le
vaisseau, il n’en est pas plus matelot pour cela(32) ;
car ce n’est pas parce qu’il va sur mer qu’il est
pilote, mais à cause de son art et de l’autorité qu’il
a sur les matelots | ||
— Cela est vrai | ||
— Les matelots n’ont-ils pas un intérêt qui leur
est propre ?
— Oui | ||
— Et le but de leur art n’est-il pas de rechercher
et de procurer à chacun d’eux ce qui lui est
avantageux ?
— Sans doute | ||
— Mais un art quelconque a-t-il un intérêt
étranger, et ne lui suffit-il pas d’être en lui-même
aussi parfait que possible ?
— Comment dis-tu ?
— Si tu me demandais s’il suffit au corps d’être
corps, ou s’il lui manque encore quelque chose, je
te répondrais que oui, et que c’est pour cela qu’on a
32 - Il y a en Grec tant d’analogie entre vaisseau (ναῦς) et matelot
(ναύτης), qu’il serait assez naturel d’appeler matelot quiconque
est sur le vaisseau, et le pilote lui-même | ||
43
livre 1
inventé la médecine, parce que le corps est
quelquefois malade, et que cet état ne lui convient
pas | ||
C’est donc pour procurer au corps ce qui lui
est avantageux, que la médecine a été inventée | ||
Ai-
je raison ou non ?
— Tu as raison | ||
— Je te demande de même si la médecine, ou
tout autre art, admet en soi quelque défaut, et s’il
lui faut encore quelque vertu, comme aux yeux la
faculté de voir, aux oreilles celle d’entendre, un
autre art enfin qui remédie à cette imperfection ?
L’art en lui-même est-il aussi sujet à quelque
défaut, en sorte que chaque art ait besoin d’un
autre art qui veille à son intérêt, celui-ci d’un autre,
et ainsi à l’infini ? ou bien chacun pourvoit-il par
lui-même à ce qui lui manque ? ou plutôt n’a-t-il
besoin pour cela ni de lui-même ni du secours
d’aucun autre art, étant de sa nature exempt de
tout défaut et de toute imperfection ? de sorte qu’il
ne doit avoir d’autre but que l’intérêt de la chose
sur laquelle il s’exerce, et que sa perfection
naturelle n’est point altérée, tant qu’il reste tout
entier ce qu’il est par essence |
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