instruction stringclasses 1 value | input stringlengths 1 13.9k | output stringclasses 1 value |
|---|---|---|
— On ne peut pas mieux deviner | ||
— Il ne faut pas que je me rebute dans cet
examen, tant que j’aurai lieu de croire que tu parles
sérieusement ; car il me paraît, Thrasymaque, que
ce n’est point une raillerie de ta part, et que tu
penses comme tu dis | ||
60
livre 1
— Que je pense ou non comme je dis, que
t’importe ? réfute-moi seulement | ||
— Peu m’importe sans doute ; mais tâche de
répondre encore à cette question : L’homme juste
voudrait-il l’emporter en quelque chose sur
l’homme juste ?
— Jamais ; autrement il ne serait ni si commode
ni si fou que je le suppose | ||
— Quoi ! pas même pour la justice ?
— Pas même pour cela | ||
— Voudrait-il du moins l’emporter sur l’homme
injuste, et croirait-il juste de le faire ?
— Il le croirait juste ; il le voudrait même, mais
il ferait d’inutiles efforts | ||
— Ce n’est pas là ce que je veux savoir ; je te
demande si le juste n’aurait ni la prétention ni la
volonté de l’emporter sur le juste, mais seulement
sur l’homme injuste | ||
— Oui, le juste est ainsi disposé | ||
— Et l’homme injuste voudrait-il l’emporter sur
le juste, pour l’injustice ?
— Assurément, puisqu’il veut l’emporter sur
tout le monde | ||
61
livre 1
— Il voudra donc aussi l’emporter sur l’homme
injuste, dans l’injustice, et il s’efforcera de
l’emporter sur tous | ||
— Sans contredit | ||
— Ainsi le juste, disons-nous, ne veut pas
l’emporter sur son semblable, mais sur son
contraire ; au lieu que l’homme injuste veut
l’emporter sur l’un et sur l’autre | ||
— Fort bien dit | ||
— L’homme injuste est intelligent et habile, et le
juste n’est ni l’un ni l’autre | ||
— Fort bien encore | ||
— L’homme injuste ressemble donc à l’homme
intelligent et à l’homme habile, et le juste ne leur
ressemble point ?
— Oui, celui qui est d’une façon ressemble à
ceux qui sont tels qu’il est ; et celui qui n’est pas de
cette façon ne leur ressemble pas | ||
— À merveille : chacun d’eux est donc tel que
ceux auxquels il ressemble ?
— Comment en serait-il autrement ?
62
livre 1
— Soit, Thrasymaque ; ne dis-tu pas d’un
homme qu’il est musicien ; d’un autre qu’il ne l’est
pas ?
— Oui | ||
— Lequel des deux est intelligent, lequel ne l’est
pas ?
— Le musicien est intelligent, l’autre ne l'est
pas | ||
— L’un est habile, puisqu’il est intelligent ;
l’autre ne l’est pas par la raison contraire | ||
— Nécessairement | ||
— N’est-ce pas la même chose à l’égard du
médecin ?
— La même chose | ||
— Crois-tu qu’un musicien, qui monte sa lyre,
voulût ou prétendît, quand il s’agit de tendre ou de
lâcher les cordes de son instrument, l’emporter sur
un musicien ?
— Non | ||
— Et sur un ignorant en musique ?
— Oui certes | ||
63
livre 1
— Et un médecin voudrait-il, dans la
prescription du boire et du manger, l’emporter sur
un médecin, ou sur son art même ?
— Non | ||
— Et sur qui n’est pas médecin ?
— Oui | ||
— Vois si, à l’égard de quelque science que ce
soit, il te semble que celui qui la sait veuille
l’emporter sur celui qui la sait aussi, dans ce qu’il
dit et dans ce qu’il fait, ou s’il veut dire et faire la
même chose que son semblable dans les mêmes
rencontres | ||
— Il pourrait bien en être comme tu viens de le
dire | ||
— L’ignorant ne veut-il pas au contraire
l’emporter sur le savant et sur l’ignorant ?
— Probablement | ||
— Mais le savant est sage | ||
— Oui | ||
— Et l’homme sage est habile | ||
— Oui | ||
64
livre 1
— Ainsi celui qui est habile et sage ne veut pas
l’emporter sur son semblable, mais sur son
contraire | ||
— À ce qu’il paraît | ||
— Au lieu que celui qui est inhabile et ignorant
veut l’emporter sur l’un et sur l’autre | ||
— Il est vrai | ||
— Et n’es-tu pas convenu, Thrasymaque, que
l’homme injuste veut l’emporter sur son semblable
et sur son contraire ?
— Je l’ai dit | ||
— Et que le juste ne veut point l’emporter sur
son semblable, mais sur son contraire ?
— Oui | ||
— Mais le juste ressemble à l’homme sage et
habile, et l’homme injuste à celui qui est inhabile et
ignorant | ||
— Cela peut être | ||
— Mais nous sommes convenus qu’ils étaient
l’un et l’autre tels que ceux à qui ils ressemblaient | ||
— Nous en sommes convenus | ||
65
livre 1
— Il est donc évident que le juste est sage et
habile(33), et l’injuste ignorant et inhabile | ||
»
Thrasymaque convint de tout cela, mais non pas
aussi aisément que je le raconte ; il me fallut lui
arracher ces aveux | ||
Il suait à grosses gouttes,
d’autant plus qu’il faisait grand chaud ; et pour la
première fois je vis rougir Thrasymaque | ||
Après que
nous fûmes tombés d’accord que la justice était
vertu et habileté, et l’injustice vice et ignorance :
« Allons, lui dis-je, voilà un point décidé ; mais
nous avions dit que l’injustice a aussi la force en
partage | ||
Ne t’en souvient-il pas, Thrasymaque ?
— Je m’en souviens, dit-il ; mais je ne suis pas
content de ce que tu viens de dire, et j’ai de quoi y
répondre | ||
Je sais bien que si j’ouvre seulement la
bouche, tu diras que je fais une harangue | ||
Laisse-
moi donc parler à ma guise, ou si tu veux
absolument interroger, fais-le ; je dirai oui à toutes
33 - Pour habile et inhabile le grec dit ἀγαθὸς et κακός, ce qui
donne à la conclusion plus d’étendue que les deux mots français
qu’il nous a fallu adopter, pour ne pas donner à ce passage un
caractère faux | ||
C’est bien assez d’avoir traduit σοφὸς et σοφία
par sage et sagesse, et quelquefois même ἀρετὴ par vertu | ||
Les
mots à deux nuances sont très bien placés dans cette discussion
préliminaire, dont la forme est à dessein sophistique | ||
66
livre 1
tes questions, comme on fait aux contes de vieilles
femmes, et il me suffira d’un signe de tête pour
approuver ou pour rejeter | ||
— Ne dis rien, je te prie, contre ta pensée | ||
— Puisque tu ne veux pas me laisser parler, je
ferai ce qu’il te plaira : que veux-tu davantage ?
— Rien : si tu veux bien répondre, comme je
viens de t’en prier, fais-le ; je vais t’interroger | ||
— Interroge | ||
— Je te demande donc, pour reprendre la
discussion où nous l’avions laissée, ce que c’est que
la justice comparée à l’injustice | ||
Il a été dit, ce me
semble, que celle-ci est plus forte et plus puissante | ||
Mais, maintenant si la justice est habileté et vertu,
il sera facile de montrer qu’elle est plus forte que
l’injustice ; et il n’est personne qui n’en convienne,
puisque l’injustice est ignorance | ||
Mais je ne veux
pas trancher ainsi la question d’un seul coup | ||
Considérons-la sous cet autre point de vue | ||
N’y a-t-
il pas des États qui soient injustes, qui tâchent
d’asservir et qui aient même asservi d’autres États
et en tiennent plusieurs en esclavage ?
67
livre 1
— Sans doute, mais cela n’appartient qu’à un
État très bien gouverné et qui sait être injuste en
toute perfection | ||
— C’est là ta pensée, je le sais | ||
Ce que je
voudrais savoir, c’est si un État qui se rend maître
d’un autre État, peut venir à bout de cette
entreprise sans employer la justice, ou s’il sera
contraint d’y avoir recours | ||
— Si la justice est habileté, comme tu disais tout
à l’heure, il faudra que cet État y ait recours ; mais
si elle est telle que je le disais, il emploiera
l’injustice | ||
— Je suis charmé, Thrasymaque, que tu
répondes si bien, et autrement que par des signes
de tête | ||
— C’est pour t’obliger | ||
— J’en suis reconnaissant | ||
Fais-moi encore la
grâce de me dire si un État, une armée, une troupe
de brigands, de voleurs, ou toute autre société de ce
genre, pourrait réussir dans ses entreprises
injustes, si les membres qui la composent violaient,
les uns à l’égard des autres, les règles de la justice | ||
— Elle ne le pourrait pas | ||
68
livre 1
— Et s’ils les observaient ?
— Elle le pourrait | ||
— N’est-ce point parce que l’injustice ferait
naître entre eux des séditions, des haines et des
combats, au lieu que la justice y entretiendrait la
paix et la concorde ?
— Soit, pour ne pas avoir de démêlé avec toi | ||
— On ne peut mieux, mon cher | ||
Mais si c’est le
propre de l’injustice d’engendrer des haines et des
dissensions partout où elle se trouve, elle produira
sans doute le même effet parmi les hommes libres
ou esclaves, et les mettra dans l’impuissance de
rien entreprendre en commun ?
— Oui | ||
— Et si elle se trouve en deux hommes, ne
seront-ils pas toujours en dissension et en guerre,
et ne se haïront-ils pas mutuellement, comme ils
haïssent les justes ?
— Ils le feront | ||
— Mais quoi ! Pour ne se trouver que dans un
seul homme, l’injustice perdra-t-elle sa propriété
ou bien la conservera-t-elle ?
— Qu’elle la conserve, à la bonne heure | ||
69
livre 1
— Telle est donc la nature de l’injustice, qu’elle
se rencontre dans un État ou dans une armée ou
dans quelque autre société, de la mettre d’abord
dans une impuissance absolue de rien
entreprendre, par les querelles et les séditions
qu’elle y excite : et ensuite, de la rendre ennemie et
d’elle-même et de tous ceux qui lui sont contraires,
c’est-à-dire des hommes justes ; n’est-il pas vrai ?
— Oui | ||
— Ne se trouvât-elle que dans un seul homme,
elle produira les mêmes effets : elle le mettra
d’abord dans l’impossibilité de rien faire par les
séditions qu’elle excitera dans son âme, et par
l’opposition continuelle où il sera avec lui-même ;
ensuite elle le rendra son propre ennemi et celui de
tous les justes : n’est-ce pas ?
— Soit | ||
— Mais les dieux ne sont-ils pas justes aussi ?
— Supposons-le | ||
— L’homme injuste sera donc l’ennemi des
dieux, et le juste en sera l’ami | ||
70
livre 1
— Courage, Socrate, régale-toi de tes discours !
je ne te contredirai pas, pour ne pas me brouiller
avec ceux qui nous écoutent | ||
— Hé bien, prolonge pour moi la joie du festin,
en continuant à répondre | ||
Nous venons de voir que
les hommes justes sont meilleurs, plus habiles et
plus forts que les hommes injustes ; que ceux-ci ne
peuvent rien faire de concert ; et c’était une
supposition gratuite que de supposer que des gens
injustes aient jamais rien fait de considérable de
concert et en commun, car s’ils eussent été tout-à-
fait injustes, ils ne se seraient pas épargnés les uns
les autres ; évidemment il faut qu’il y ait eu en eux
un reste de justice qui les ait empêchés d’être
injustes entre eux, dans le temps qu’ils l’étaient
envers les autres, et qui les a fait venir à bout de
leurs desseins | ||
À la vérité, c’est l’injustice qui leur
avait fait former des entreprises criminelles ; mais
elle ne les avait rendus méchants qu’à demi, car
ceux qui sont entièrement méchants et injustes,
sont par cela même dans une impuissance absolue
de rien faire | ||
C’est ainsi que la chose est
réellement, et non pas comme tu le disais d’abord | ||
Il nous reste à examiner si le sort du juste est
71
livre 1
meilleur et plus heureux que celui de l’injuste | ||
Ce
que nous venons de dire me le ferait croire | ||
Mais
examinons la chose plus à fond ; aussi bien il n’est
pas ici question d’une bagatelle, mais de ce qui doit
faire la règle de notre vie | ||
— Examine donc | ||
— C’est ce que je vais faire | ||
Réponds-moi | ||
Le
cheval n’a-t-il pas une fonction qui lui est propre ?
— Oui | ||
— N’appelles-tu pas fonction du cheval ou de
quelque autre animal, ce qu’on ne peut faire ou du
moins bien faire que par son moyen ?
— Je n’entends pas | ||
— Je présenterai ma pensée d’une autre
manière | ||
Peux-tu voir autrement que par les yeux ?
— Non | ||
— Entendre autrement que par les oreilles ?
— Non | ||
— Nous pouvons dire avec raison que c’est là
leur fonction ?
— Oui | ||
— Ne pourrait-on pas tailler la vigne avec un
rasoir, des ciseaux ou quelque autre instrument ?
72
livre 1
— Pourquoi pas ?
— Mais on ne saurait mieux le faire qu’avec une
serpette qui est faite exprès | ||
— C’est vrai | ||
— C’est aussi là sa fonction | ||
— Oui |
Subsets and Splits
No community queries yet
The top public SQL queries from the community will appear here once available.